Petits cailloux et ricochets

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le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

les textes
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année à 7 ans

Les textes sont présentés dans l'ordre chronologique de leur rédaction.

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Kozlika, sur le chemin de 2006 à 19xx,
jeudi 21 décembre 2006

1967:7 euh...

Rien, que dalle, une demi-heure devant l'espace d'édition du billet sans que rien ne me vienne à l'esprit. On pourrait dire que c'est l'année du twist, nan ?

Cassandre écoute « Salut les copains » l'oreille vissée à sa petite radio et elle m'apprend à danser le twist et le madison. Il n'y a qu'avec moi qu'elle danse parce qu'elle est timide. Moi ça m'arrange, comme elle a peur que des garçons veuillent l'embrasser sur la bouche elle m'emmène toujours dans ses surprises parties en disant que Maman lui a demandé de me garder (« quelle plaie de traîner la gamine ! », qu'elle fait avec un grand clin d'œil pour moi discretos[1]), et moi je danse et je danse, twist, madison, rock'n roll. Je chante Sylvie Vartan et Françoise Hardy. Je ne danse pas le rock parce que les garçons n'en ont rien à fiche d'une gamine de six ans mais je regarde bien et on le refait avec ma sœur à la maison.

Notes

[1] Wé, j'ai commencé très jeune ma carrière de garde du corps de ma frangine, avec ou sans Simca 1000.

zub, sur le chemin de 19xx à 2006,
dimanche 25 février 2007

De 1955 à janvier 1962

Ces années particulières ont déjà été relatées, et je ne souhaite pas y revenir. Si elles vous intéressent, vous pouvez les lire ici

1958
Vacances en France, Petit séjour à Nuit St Georges chez des cousins. Visite des caves et dégustation du vin. Mon père me renvoie au logis, et termine la tournée en faisant basculer le cousin sur le pastis.
Leur rentrée est louvoyante.

1960
De nouveau en vacances en France. Passage à Grenoble chez le grand-Père paternel.
Fête de folies à Brégaillon.

Otir, sur le chemin de 19xx à 2006,
dimanche 25 février 2007

1965:07 L'âge de raison

La vie marche par cycle de sept ans, bien sûr, cette année là, en abordant le deuxième de ces cycles, je n'en suis pas vraiment consciente, et je veux bien croire ce qu'on m'en dit, accepter les responsabilités qui vont avec cet axiome que j'entends, j'en suis certaine, de part et d'autre. J'ai un sourire édenté et une coupe au carré qui me va toujours aussi bien, et je suis populaire.

Mes amies Marie-Claude ou Patricia sont d'un autre milieu social, mais je ne m'en aperçois pas, ce n'est que bien plus tard que je recollerai les morceaux de la conscience, cependant je suis intimement persuadée que notre amitié aura joué un rôle fondamental dans mes porte-à-faux avec les rôles auxquels me destine mon milieu d'origine. Je suis bien avec elles, nous jouons ou bavardons exactement comme si nous étions des soeurs, et même si cela me traverse l'esprit, je ne crois pas que je pose mes questions tout haut, à savoir pourquoi je ne gravirai jamais les sept étages qui mènent chez Marie-Claude, tout auréolée qu'elle soit de sa parenté immédiate avec un coureur cycliste très en vogue en son temps.

Patricia m'accueille plus facilement dans la loge de sa mère, et nous jouons souvent dans la cour, c'est très pratique. J'ai aussi mes petites amies filles de docteur, et leurs appartements me semblent toujours plus cossus que le mien, mais ce n'est pas nécessairement là-bas qu'on s'amuse le mieux. Je suis bien élevée et polie et j'ai de bonnes notes à l'école, je passerai bientôt en tête de ma classe et y resterai sans que cela nuise à ma popularité.

C'est la première fois que je me fais pourtant traiter de sale juive. Je ne sais pas vraiment ce que ça peut bien vouloir dire, et je ne m'en formalise pas pour autant. L'insulteuse n'a pas pu inventer dans l'air du temps sa tentative de mépris suprême, mon absence du catéchisme où la majorité des élèves de la classe prépare sa première communion a nécessairement dû renseigner sa famille qui en aurait tiré des conclusions rapides. Je ne me souviens pas que cela ait prêté à la moindre conséquence, c'est clair que mon monde ne tourne pas du tout autour de ces questions-là, je nage dans une sorte de sérénité bienheureuse, et j'achève ce cycle de la petite enfance sans heurts ni tracas.

andrem, sur le chemin de 19xx à 2006,
mercredi 28 février 2007

1953, sept ans - Les femmes, premier épisode.

J’ai maintenant 7 ans. C’est la difficulté du sagittaire plus que des autres ; il ne peut faire la ‎soustraction de l’année en cours avec l’année de naissance pour connaître son âge, puisqu’il lui faut ‎parcourir la quasi-totalité de l’année en cours pour atteindre l’âge qu’il doit avoir à la fin de celle-ci.‎

Si tu ne comprends pas, c’est que tu n’as pas assez sagittaire pour servir. Je suis décalé d’un an, voilà ‎tout. J’ai 7 ans pendant toute cette année là, et je ne deviendrai huit qu’à la tombée de la nuit hivernale. ‎Anniversaire crépusculaire, l’automne est à bout. Je ne sais pas pour toi, mais rien n’y fait, chaque fois ‎que j’entends, lis, prononce ou écris le mot décembre, chaque fois que simplement j’y pense, ‎l’obscurité m’entoure qu’il fasse plein soleil ou que mille projecteurs m’illuminent. Il n’en est rien ‎pour janvier tout aussi nocturne que décembre et parfois plus gris ; vas comprendre. Janvier est clair. ‎Décembre est noir.‎

Sœurette, lieu commun, disputes.‎

Le problème de robinet.‎

C’est qu’il me faut un souvenir, pour 1953. Sinon le ricochet sera rond dans l’eau, bulle de savon sans ‎savon, échec et mat. Un souvenir ? Voilà voilà j’arrive.‎

En 1953 je découvre le mystère féminin. L’absence de robinet là. Ma sœur est née, et nous la ‎contemplons sous toutes ses fossettes, je ne vais pas dire coutures, il n’y a pas de couture qui tienne ‎avec ma sœur, dans tous les sens du terme. En ces temps de pudibonderie galopante, il n’y avait pas de ‎mot prononçable, alors entre garçons nous disions robinet. Mais sans robinet, comment désigner ?‎

La fratrie est au complet maintenant. Elle était supposée l’être avant la venue de Sœurette, mais il est ‎des désirs sur les corps entre mai et juin qui oublient les programmes, quand le soleil nouveau ‎réchauffe les peaux et les esprits. Mes parents ont accepté le cadeau, ont décidé de l’aimer, et se sont ‎résignés à avoir un quatrième garçon. Ce fut ma sœur. Il y aura pour le restant des siècles des siècles ‎les deux grands et les deux petits, peu importe que je sois le plus petit de tous, je suis un des deux ‎grands, je suis l’aîné, et j’aime les lentilles.‎

J’ai découvert que l’appartenance à une fratrie était une des structures les plus décisives de l’enfance, ‎en lisant tous ces ricochets tendres ou tenaillés où tous en parlaient mieux les uns que les autres. Qu’ils ‎soient doux ou bruts, ils dépassent le rôle de souvenir d’enfance et deviennent un piédestal nécessaire. ‎Que ce soit la découverte de la concurrence, de la solidarité, de la séduction, de la domination, la ‎fratrie nous enseigne par sa seule existence tout ce qu’on doit savoir de l’existence, justement. Nous ‎nous construisons à la fois avec eux et contre eux, et les haines qui en résultent peuvent devenir aussi ‎définitives que l’amour qu’on leur porte.‎

Bon, je suis un peu lieu commun, là, non ? Et que vont dire les enfants uniques, structurés pourtant eux ‎aussi, et souvent beaucoup plus attentifs au monde extérieur, le seul à leur portée ?‎

J’ai découvert aussi, des milliards d’années plus tard, rien de tel que les temps géologiques pour me ‎stratifier, que nous n’avions pas les mêmes parents, mes frères et sœur et moi. Nos différents parents ‎sont bien pour le père Concordance et pour la mère Verbehaud, l’état civil et les têtes de mules en ‎témoignent. Mais aucun de nous n’avons connu la même Verbehaud ni le même Concordance. Les ‎souvenirs que ma fratrie en a, les jugements qu’elle leur porte, les traumatismes qu’elle subit les ‎pauvres chéris et moi aussi d’ailleurs, ne sont pas les mêmes que les miens. Et si parfois un souvenir ‎commun survient, il est ressenti positif par certains et négatif par les autres, et tutti frutti.‎

Du coup, j’en ai déduit que nous n’avions pas les mêmes frères et sœur. J’ai observé : dans le mille, ‎chacun juge les deux autres autrement que moi, et l’inverse ne me surprendrait pas davantage.‎

Malgré l’existence inévitable des deux grands et des deux petits, j’ai rapidement noué une relation ‎particulière de connivence et de complicité avec Sœurette : si petite, si fille, si maligne. Nous ne ‎jouions pas ensemble et nos activités étaient inconciliables. Il n’empêche : à la moindre tension dans ‎l’air, j’argumentais pour elle, elle se battait pour moi, elle détournait l’attention, je la cachais. Bien ‎plus tard, nous nous dresserons l’un contre l’autre avec violence, mais ne serait-ce pas toujours la ‎même histoire ? Encore plus tard, nous nous réconcilierons.

A suivre.‎

andrem, sur le chemin de 19xx à 2006,
mercredi 28 février 2007

1953, sept ans - Les femmes, second épisode.

J’ai oublié un épisode. Le second, bien qu'il précède le premier, l'ordre des souvenir fait désordre, parfois.

Il date de l’été précédent, et j’ai trop de retard pour un retour en arrière. Il est ‎pourtant lié à celui-ci par ce fait certain : la découverte du genre, de l’autre genre. Mon nouveau-né ‎Sœurette côté plomberie, et l’été précédent côté cœur.‎

Premier amour.‎

L’autre genre avait en effet commencé son travail de conquête un an plus tôt.‎

Pourquoi ne serait-on pas amoureux à six ans d’une vieille de neuf ? Deux ou trois choses que je sais ‎d’elle : elle m’avait adopté, au milieu du monde impitoyable de la colo de Lacanau, encore Lacanau à ‎la colo Les Hermines, le dernier Lacanau. Elle avait joué avec les autres sans me laisser. Elle m’avait ‎laissé le cadeau de son prénom, jamais oublié.‎

Elle s’était intéressée au petit chétif encore convalescent. Qu’on jette un œil sur moi et soudain ‎l’émotion me submerge, alors vous pensez, la jolie châtaigne qui me parlait au milieu des aboiements ! ‎Je me souviens de cet étrange goût de reviens-y quand elle me parlait puis repartait pour de nouvelles ‎aventures. Elle jouait avec les autres vieux de son âge à des jeux qui me surprenaient, ils jouaient à se ‎marier.‎

Je me demandais comment ils s’organisaient dans le jeu pour les enfants qui vont avec forcément, ‎quand on se marie il y a des enfants, déjà je n’avais pas tout compris des histoires de graine dans le ‎ventre visiblement des bobards pour me faire taire. Comme d’habitude, je me taisais et guettais le ‎passage de la vérité, surtout ne pas rater l’occasion d’en savoir plus. Mais à ces jeux rien ne fut clarifié, ‎et pas question de servir de poupon, la belle s’y opposait. Il me fallut attendre encore beaucoup ‎d’années avant que la graine trouve le bon chemin, et ce ne fut guère que par des travaux pratiques très ‎tardifs que les points décisifs ont été réglés pour de bon.

Les bonnes vieilles années soixante de blocus ‎ont fini par sauter, et moi aussi.‎

Pourquoi amoureux, franchement ? Une seule raison explique cette certitude. Aujourd’hui que me ‎restent seules la clarté de ses cheveux bruns et cette affaire de graine, l’inconscient vous dis-je, je me ‎souviens de son prénom avec la certitude qu’il s’agit du vrai prénom de mon vrai souvenir : Hélène. ‎Elle aura toujours neuf ans, la vieille. En voilà une preuve qu’elle est irréfutable.‎

Et je n’avais pas encore traduit l’Iliade.‎

Assez bavardé, je pourrais écrire deux cents billets sur mes frères et sœur, juste pour cacher mon ‎incapacité à me souvenir de rien cette année là, le CE1, et l’été qui suivi, mauvais en classe, été de ‎devoirs de vacances, quand je vous disais traumatisme. Je ne suis rien qu’un pauvre chéri.‎

Année 1953. FIN‎

samantdi, sur le chemin de 19xx à 2006,
jeudi 15 mars 2007

1968: 07, l'âge de raison

Il est bien difficile de dire à quelle année remontent certains souvenirs... 1968 passe sans laisser de traces dans mon village.

De ces années-là, me reviennent :
... le jeu "à perriquet" : Papy vient me chercher et m'accompagne pour aller à l'école. Nous marchons ensemble côté à côté. Jusqu'à la place du Foirail, il escorte aussi les filles Mac Miche, dont l'aînée est ma grande amie Ludivine. Elles s'arrêtent là, Papy et moi continuons juqu'à un petit muret. J'y grimpe et ensuite, jusqu'à la maison, Papy me porte sur son dos "à perriquet". J'adore ! Mais à 7 ans, je suis devenue trop grande, sûrement...
... les vendredis en sortant de l'école, Papy m'achète des crêpes au sucre et du pain à l'anis dans le camion-boutique qui vient uniquement ce jour-là, jour de marché
... nous passons de bons moments dans l'atelier de Georges le forgeron qui a une boucle d'oreille et qui vend l'Humanité et Pif-le-chien. Pendant que mon Papy et ses copains refont le monde, je bade et rêvasse, le nez au vent, dans les odeurs de bois et d'acier. Les hommes boivent du vin blanc sur une table rudimentaire. Parfois arrive Alice, la femme du forgeron, elle a peur que je m'ennuie. Mais non. J'écoute, je suis bien, bercée, au centre des attentions, une vraie petite Princesse. Je fais le plein d'amour, et d'affectueuses complicités
...j'ai beaucoup de souvenirs dans notre jardin, là encore je ne me revois pas en train de jouer mais en train de rêver, allongée sur le dos. un jour, j'organise une course d'escargots avec Ludivine, sur une vieille table de bois qui pourrit dans un coin. Mon jardin est grand, sauvage, seuls quelques endroits sont travaillés, je revois mon Papy qui bêche...

Je me souviens aussi beaucoup de l'école et de l'admiration que j'éprouvais pour les maîtresses du Cours Préparatoire et du CE1, douces et gentilles. Pour la Fête des Mères, on fabrique une composition en argile, je la peins en rouge vif. Maman la trouve affreuse, je suis dépitée.

Il me semble, à posteriori, que je cherche toujours à plaire à ma mère absente et lointaine. J'ai très peu de souvenirs d'elle alors que j'en ai des centaines avec Papy, puis ensuite avec Papy et Frank. Je ne sais pas dans quels labyrinthes de ma mémoire est passée ma mère : où s'est-elle perdue, alors que nous vivions ensemble pendant toutes ces années et dormions dans la même chambre ?

caco, sur le chemin de 19xx à 2006,
dimanche 25 mars 2007

1981 (7) : subir

Il y eut la Grande Dispute. Ma mère contre mes grands-parents. Et j'y étais. J'ai tout vu, et je me souviens, et des sentiments d'alors m'accompagnent à cette évocation. L'incompréhension, l'incrédulité. L'accès de rage, lui, m'est passé.

Je ne les reverrai plus de toute mon enfance. Mamie, Papi. Pendant longtemps je n'en aurai pas envie de toute façon, cette horrible scène restera entre nous. Mes grands-parents paternels sont morts ce soir-là, symboliquement et brutalement..



Papa se tient dans la pièce, à quelques mètres. Il est un peu flou - je ne sais encore rien de ma myopie. Je le sens profondément perdu, peiné, confus. Maman s'est mise à ma hauteur pour me parler.

"Veux-tu vivre avec Maman ou avec Papa ?"

Les mots se nouent dans ma gorge. J'en ai tellement à former en même temps. Je voudrais les crier de toute ma force, mais rien ne sort.

"Nous savons que tu nous aimes tous les deux aussi fort, mais il faut choisir."

Me sentant comprise, je me détends. Et sans avoir besoin d'y réfléchir, je réponds

"Avec Maman."

Il m'est impossible d'envisager la vie sans elle, son doux visage, son parfum, sa peau soyeuse. Pourtant, mon Papa, je l'aime autant. Autant, mais pas pareil.

ada, sur le chemin de 19xx à 2006,
mercredi 28 mars 2007

1979- 7 ans et des drapeaux

Cette histoire de drapeau tricolore que Ségolène Royal a ressorti me taraude, me bouleverse même depuis quelques jours. En grattant dans ma mémoire avec les cailloux des ricochets que je ne parviens pas à lancer depuis quelques jours, je viens de comprendre pourquoi. J’ai le souvenir d’un moment qui probablement a été fondamental dans la citoyenne que je suis devenue.

Je suis persuadée que le temps qui nous entoure influe fortement dans la façon dont nous orientons notre mémoire. Pourtant, le moment que j’ai envie de jeter aujourd’hui dans la rivière aux ricochets, je sais qu’il est déjà remonté de nombreuses fois, toujours de manière un peu douloureuse, voire honteuse.



Lorsque je suis arrivée en France, j’avais 7 ans, mon père venait d’être muté par Ankara comme instituteur pour enseigner le turc aux enfants de l’immigration turque. Je savais déjà lire le turc depuis belle lurette ayant grandi dans la classe de ma mère. Par contre je ne me souviens pas d’avoir beaucoup dessiné et encore moins peint. On avait probablement d’autres priorités.



Dès notre arrivée dans cette petite ville de l’est de la France, mon père m’a inscrite à l’école. Je ne me souviens surtout d’un grand sentiment de gêne, parce que je ne comprenais rien à ce qui se passait autour de moi et que j’avais le sentiment que les autres, mes camarades me regardaient un peu comme une demeurée. Sauf mon instituteur, M. Guichawa. C’était un homme au visage mince et doux, caché par une paire d’épaisses lunettes et une barbe. Il était d’une gentillesse et d’une patience infinie. Ses yeux, petits derrière ses verres, étaient toujours un peu tristes. Sa barbe m’intriguait, moi dont le père se rasait toujours de près pour aller enseigner. En France, me disais-je on n’est pas obligé de se raser ni même de porter un costume cravate pour aller à l’école. Mon souvenir a sûrement dû se construire avec le récit que faisait mon père de sa première journée de classe en France, quand il avait découvert que ses collègues portaient le plus simplement du monde un jean pour venir enseigner. Cela le faisait mourir de rire mon père de se raconter tout coincé, tout guindé dans son costume d’un autre pays, d’une autre pensée.

Pour moi ce fut aussi un peu la même chose. Monsieur Guichawa, mon premier jour d’école fit faire de la peinture à ses élèves. Le sujet était libre, on pouvait peindre ce qu’on voulait. Je me sentais gauche avec mon pinceau que je ne savais pas trop comment tenir. Et surtout je me souviens que je ne savais pas quoi peindre. Alors j’ai peint l’objet que j’avais sûrement vu le plus souvent à Istanbul. Puis j’ai montré mon dessin à Monsieur Guichawa. Je n’oublierai jamais l’expression que son visage a exprimé à ce moment-là. Un sentiment de gêne profonde, et le désir en même temps de ne pas faire de peine à cette enfant qui s’était appliquée et qui semblait si fière. Malgré ses efforts, j’ai compris que mon dessin était déplacé. Je m’en souviens comme si c’était hier.

J’avais peint deux drapeaux : en grand un drapeau turc et en plus petit à côté un drapeau français.

chulie, sur le chemin de 19xx à 2006,
vendredi 13 avril 2007

1987 - 1988 / 7 ans et quelques : les maths

1987 est la dernière année de ma vie où je suis forte en maths.

Additionner et multiplier c'est très facile. Et quand j'ai terminé mes calculs, le maitre me donne une nouvelle fiche de lecture, niveau marron (pour les super-lecteurs). Ca me motive. Il y a une fille que j'aime bien dans ma classe, Leïla. Dans la cour, elle me montre les fèves, on peut les manger. On joue à Leïla-nous-aime. Elle se retrousse les paupières pour montrer le blanc de ses yeux et elle nous poursuit.

En avril 1988, on déménage dans le Bas Rhin. Il faut plus d'une heure de voiture pour aller chez mes cousins maintenant. Longtemps je compterai le temps comme ça : "Il est 8h. Jusqu'à midi, je pourrais aller chez mamie et revenir." Dans le nouvel appartement nous avons chacun notre chambre, et une salle de bain avec une baignoire en forme de baquet.

Je découvre ma nouvelle école. J'y vais à pieds avec Karen, qui habite aussi à la gendarmerie. Elle veut tout le temps être ma copine. Elle me présente à tout le monde, me dit à qui je dois parler et à qui je ne dois pas. Le nouveau maitre, qui est aussi le directeur, m'envoies tout de suite au tableau. Il pose une soustraction et me demande de la résoudre. Je suis perdue. Je ne sais pas répondre.

Dans mon ancienne école, on n'a pas encore appris à calculer les soustractions.

Thomas, sur le chemin de 19xx à 2006,
dimanche 10 juin 2007

1984, année 7 -- Le petit monde

Dans notre classe de CE1, on fait un journal. Il s'appelle Le petit monde. Le titre de Rédacteur en chef m'est échu. Je ne sais pas très bien pourquoi ni comment, ni ce que ça veut dire, mais ça me plaît bien. On a fait un bel article sur les avions renifleurs, parce qu'en ce moment on ne parle que de ça à la télévision. On a mis un beau dessin d'un gros avion avec un nez qui fait Snif, snif ! Ça fait une jolie une pour notre premier numéro.

C'est au second numéro que tout va se gâter. La conférence de rédaction a choisi les articles. Les auteurs ont livré leur prose et leurs illustrations soigneusement tracées au carbone sur les clichés de papier glacé. On a monté le tout sur le petit duplicateur à alcool de la classe. Et puis la maîtresse est allée s'occuper d'un autre groupe. On a commencé à tirer les premiers exemplaires.

Catastrophe, le rendu me semble bien pâlichon. Presque illisible. Allez, c'est pas grave, on va dire que celui-ci est raté et on va refaire quelques exemplaires de plus. Une ramette plus loin, l'institutrice revient, effarée devant le tas de feuilles dont on lui annonce qu'il s'agit de rebut. Mais franchement, on y pouvait quoi, si la machine sortait des copies toutes pâles ?

En tous cas, on n'a plus eu le droit ensuite de toucher au duplicateur.

sicaliptic, sur le chemin de 2006 à 19xx,
dimanche 29 juillet 2007

1973 : 7 ans dire l'heure

CE1 ça commence à être sérieux, cette année on apprend à lire l'heure j'ai du mal à m'y faire, lors des interrogations je m'en sors toujours mais cela ne deviendra jamais naturel.
Des années plus tard, bien avant les montres à quartz on m'offrira une montre sans aiguille qui indique l'heure grâce à des petits disques, 10h45, c'est le bonheur.
Mon instituteur mr Bardin est adorable c'est le père de mon amoureux, j'adore aller à l'école.
Avec mon frère nous rentrons à pied, les rues que nous empruntons ne sont pas trop fréquentées par les voitures mais il faut faire attention. Après l'école, on file au magasin donner un coup de main quand il y a besoin comme pendant la rentrée scolaire, ou on va jouer sur la place de la cathédrale. à 19heure il faut être rentré. C'est une grande liberté
On râle un peu pour le principe quand on doit aider mais on a aussi la sensation d'être utile. c'est moi qui emballe les affaires dans les sacs et j'ai pour mission de choisir le cadeau que l('on glisse pour fidéliser les clients, cela va du ballon à gonfler, au petit jouet, en passant par le stylo club A. C'est une grande responsabilité je suis trés fière de faire plaisir.

Cela me fait penser que 10 ans plus tard lorsque je serais serveuse sur l'autoroute, je rencontrerais une jeune fille qui distribuait des échantillons aux vacanciers, et je la regarderais avec envie jusqu'à ce qu'elle m'explique que les gens ne l'a voyaient même pas ils se bousculaient pour avoir le cadeau sans égards pour celle qui le leur donnait.

pierre, sur le chemin de 19xx à 2006,
vendredi 21 septembre 2007

1968 (7 ans) L'âge de raison

Les souvenirs se font plus précis, plus nombreux. Ils s'offrent le luxe de se multiplier et d'avoir une cohérence entre eux.

En février on parle beaucoup de ça, à Grenoble : les Jeux Olympiques d'hiver. Ici donc, sous mes yeux, même si je n'en ai rien vu d'autre que ce que montre la télé en noir et blanc. Chacun de mes parents est allé assister à une des épreuves. Jean-Claude Killy est champion de ski.

« Sept ans, c'est l'âge de raison », me dit-on le jour de mon anniversaire. Je me sens un grand. J'ai le privilège de la raison, que mes cadets n'ont pas encore, et j'en suis fier. Mes parents m'offrent un beau vélo, que je vais choisir avec eux chez le vendeur de cycles. Sur mon vélo vert je parcours les rues calmes du quartier, que j'explore plus loin que les limites habituelles. Je découvre le sentiment de liberté.

Je change d'école. Bêtement je redouble parce que ma tante s'est trompée en m'inscrivant et qu'ensuite il était trop tard pour changer. Je m'ennuie un peu. L'instituteur porte une blouse grise. Je ne l'apprécie pas : il tape sur les doigts avec une règle quand on bavarde ou qu'on n'écoute pas. Et parfois il se trompe. Une fois par semaine nous apprenons des chansons, guidés par la radio. Le maître nous dit que les gens de la radio nous écoutent, pour savoir si on chante bien. Je ne le crois pas. C'est impossible qu'ils écoutent toutes les écoles à la fois ! Je sais qu'il ment et nous prend pour des imbéciles... Dans la cour des garçons j'aime bien me mettre près du portail à barreaux qui communique avec la cour des filles. C'est plus intéressant de regarder de l'autre côté.

En mai mes parents sont en vacances en Andalousie, tandis que ma grand-mère nous garde. À la télé on parle de manifestations, de grèves. Il se passe quelque chose d'inhabituel mais c'est loin, à Paris. Inquiets et sans nouvelles mes parents téléphonent à ma grand-mère. Quand ils reviennent ma petite soeur de deux ans hésite un moment, ne les reconnait pas vraiment. Cette même année ils m'emmènent avec eux à La Rochelle, avec mon petit frère. Un voyage pour les grands. Ils nous offrent même le restaurant ! J'aime bien les voyages. Je découvre des lieux que je ne connais pas.

Durant l'été nous passons quelques jours dans la maison de campagne de mon grand-père, mort quelques mois plus tôt. C'est aussi la maison où ma mère a passé son enfance, pendant la guerre. Elles nous explique comment ils vivaient ici, la toilette à l'eau froide dans une bassine. Il y a là des odeurs singulières qui s'impriment dans ma mémoire et le buffet en noyer avec ses bols en porcelaine est mon préféré. Il y a beaucoup de rangement et de tri à faire parce que mon grand-père conservait tout. Dans son vieil atelier, plein de toiles d'araignées, une petite boite parmi des dizaines d'autres du même accabit porte l'intitulé "clous à détordre". Cette prévoyance méticuleuse me fascine. Nous sortons quelques vieilles planches et commençons à faire une cabane, avec mon père. Il nous aide à clouer. Il joue avec nous ! C'est tellemenr rare.

En dehors des temps de vacances ou de week-end, ça se passe bien avec mon père, du moment qu'on est obéissant. Je le suis. Presque toujours. Un jour je suis un peu en retard pour aller à l'école. Il me gifle et me fait saigner du nez. « C'est bien fait pour toi, fallait être à l'heure ! ». Je trouve ça disproportionné et injuste. Une autre fois, alors que sur un passage piétons je m'amuse à ne marcher que sur les larges bandes jaunes, il me gifle encore : « On ne joue pas en traversant la rue ». Souvenirs qui s'impriment.

Ça ne m'empêche pas de m'amuser avec frère et soeurs. J'ai toujours de bonnes idée pour le jeu de cache-cache. La plus originale : la machine à laver ! Un jour je rentre les jambes, le bassin, le buste... et la tête dépasse. Zut ! Mais pas moyen de sortir; je suis coincé. Mon frère appelle ma mère. Après un premier éclat de rire en me voyant l'air penaud, elle s'inquiète et appelle mon père. Ils parlent de faire venir les pompiers qui pourraient prendre un chalumeau pour découper la machine. Ça me fait suffisamment peur pour que d'un coup mes jambes se décoincent. Mon exploit fera le tour de la famille.

Une autre fois je m'approche de la friteuse, avec la complicité des frère et soeurs, alors que c'est rigoureusement interdit. Je suppose qu'il y avait des restes à grignoter dans l'huile froide. Mes parents s'aperçoivent que l'un de nous y a touché et mon père veut savoir qui a fait la bêtise. Tout le monde nie et tout le monde à droit à une fessée de principe. Habituellent c'est mon petit frère qui fait des bêtises, c'est donc sur lui que mon père insiste. Il pleure que ce n'est pas lui. Quand on me demande si c'est moi, je nie (l'aveu vaudrait une fessée). Mon petit frère en reçoit une autre. Il crie et nie aussi. Mon père revient vers moi et me frappe. Je nie toujours. Il retourne vers mon frère et se déchaîne de nouveau. Mon frangin hurle et c'est insupportable d'injustice. Finalement je cède... Souvenir indélébilement gravé dans ma mémoire. J'ai été lâche. J'ai eu peur des coups et j'ai laissé mon frère les recevoir. J'ai honte et je m'en veux. De ma vie jamais plus je ne tricherai.

Mon père croit aux vertus de la fessée éducatrice. Un jour, par jeu, il demande à mon petit frère s'il veut une fessée, comme ça. Frondeur, mon cadet répond « oui » en riant. Et mon père lui donne une vraie fessée ! Je ne comprends pas, je suis ahuri.

Gentil papa qui nous emmène en vacances et joue avec nous ou père autoritaire ? Qui est-il ? Amour et violence confondus, mes repères se construisent de travers.

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