Petits cailloux et ricochets

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le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

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de 2006 à 19xx

Les textes sont présentés dans l'ordre chronologique de leur rédaction.

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Kozlika, sur le chemin de 2006 à 19xx,
lundi 6 novembre 2006

2006:46 - Fille

Dans une semaine exactement j'aurai quarante-six ans. Ça me semble totalement saugrenu.

Quarante-six ans et quand je me décris je dis « fille » et toujours pas « femme » (et les sorcières de me reprendre en chœur l'autre jour). Je m'étonne qu'on m'appelle Madame (Ah tiens, je n'ai pourtant pas les gosses avec moi !) Je ne me sens pas jeune fille non plus notez bien, euh... ni vieille fille d'ailleurs.

Fille.

Ce n'est pas une relation douloureuse au fait de vieillir, plutôt le sentiment que je n'ai pas fini de grandir et qu'on est femme quand on est une grande personne. J'avais prévu que quand je serais femme j'aurais plein de certitudes et de sagesse, de l'assurance, quelque chose, un truc, une aura d'adulte. Nada. Fille.

2006. C'est bizarre, je ne saurais dire pourquoi ni depuis quand précisément mais j'ai l'impression de ne plus avoir peur de la vie et que c'est récent. C'est arrivé quelque part dans cette année 2006. Je me sens prête à prendre des risques. Est-ce depuis que j'ai (un tout petit peu) moins peur de la mort ou l'inverse ? Ça a dû commencer avec les Dialogues qui me sont tombés dessus quand j'étais sans défense dans un fauteuil en velours. Blanche de la Force c'est moi, jusque dans la mort de la mère supérieure, si exactement moi, c'est ahurissant. A la/me voir et entendre sur scène ça m'a crevé les yeux que la peur de la vie était l'autre face de la peur de la mort. Je ne sais rien de l'œuf et de la poule en revanche.

Samedi j'ai mis mes belles nouvelles bottes pour le repas de famille. J'ai baissé le revers, puis j'ai pensé à une paire d'yeux bleus estomaqués qui ne jugeaient pas mais s'étonnaient quand j'expliquais que je ne les mettrais pas façon cuissardes parce que ce n'était pas « ma case » dans notre ordonnancement du puzzle familial. Pourquoi pas ?, disaient les yeux bleus. Pourquoi pas, ai-je décidé en relevant les revers ce matin-là. « Tu as bien choisi, toi qui es si frileuse, ça te tiendra bien chaud cet hiver », a commenté ma mère. Pas ma case, j'vous dis.

J'ai toujours été « la petite », pas seulement pour ma taille. Dans la famille, presque treize ans d'écart avec ma sœur, trente-six avec ma mère, cinquante-quatre avec mon père. Dans mon militantisme : une poignée de lycéens avec des tas de vieux de trente ans et plus. Dans mon couple : onze ans entre mon ex-compagnon et moi. Au boulot : jusqu'à très récemment la plus jeune d'un service d'une centaine de personnes.

Boute-en-train, mascotte, clown, vent frais, copine. Fille toujours.

Ah tiens, bizarrement doyenne ou quasi aux Paris-Carnet, doyenne largement dans la dcTeam(), doyenne au congrès des sorcières.

Ben ça alors ! Quarante-six ans dis donc, tu te rends compte ? Allez, répète après moi : tu es une f...

Kozlika, sur le chemin de 2006 à 19xx,
mardi 7 novembre 2006

2005:45 collectif

8 février 2005. Olivier Meunier, créateur de DotClear, annonce la création d'une équipe autour du projet.[1] Si on m'avait dit quelques mois plus tôt que je me retrouverais embarquée dans un projet web, je n'y aurais pas cru. Quoique... un projet web précisément peut-être pas, mais un projet collectif, c'est déjà beaucoup moins étonnant.

C'est peut-être parce que je suis frileuse et que la chaleur humaine il n'y a que ça qui vaille mais je suis facilement partante pour des initiatives de groupe. Prédisposée à l'agrégation depuis toute petite en quelque sorte. Mon rêve d'enfant pas vraiment enfui : un immeuble avec chacun son appart et des pièces communes. Depuis il y a eu le militantisme avec les gardes de nuit du local (c'était le meilleur ;)), Brin d'Filles, une troupe de théâtre de lycéennes féministes, une revue littéraire, les chouquetteurs lyriques, une colocation parfaite, l'hôtel des blogueurs et autres collecritures, une maison à deux étages / deux familles à Marseille...

Et un procès préparé en bonne et due forme par une garde rapprochée de trois garçons trois filles l'année de la quatrième.[2] On avait tout prévu, de l'avocat au procureur en passant par les témoins à charge et à décharge, et bien sûr l'arrestation. Ça nous a tenu des mois. L'accusé : mon père.

Lycéenne, notre appartement accueillait rarement moins d'un ou deux invités par nuit. Les réunions se faisaient neuf fois sur dix chez nous. Il y faisait bien chaud mais je crois que ça ne m'a pas beaucoup appris à tenter les sorties en territoires inconnus. La médaille et son revers.

Je déteste autant travailler-faire seule que j'aime faire équipe. Je suis souvent déçue que le groupe consiste plus en la réunion de talents ou compétences ou projets individuels qu'en une réelle collaboration au sens où je l'entends, une élaboration commune, une grosse marmite pour mélanger les ingrédients. Shaker vs. puzzle. Jusque dans une cuisine où je participe volontiers à la confection d'un authentique taboulé libanais dans les règles de l'art (genre deux-trois heures à quatre personnes pour un plat mangé en quatre minutes chrono) mais renâcle à préparer trois steacks toute seule dans la cuisine. Du coup, je suis également souvent celle qui râle que les autres m'abandonnent. Oui je sais, je suis chiante, fallait pas m'appeler.

En même temps, je dis ça pour vous : moi je me suis habituée, ça fait bientôt quarante-six ans ;)

Notes

[1] Pas de lien vers le billet en question entre-temps il y a eu table rase.

[2] euu... ou c'était l'année suivante ? Claaaaaaire, dis-moi !

Kozlika, sur le chemin de 2006 à 19xx,
mercredi 8 novembre 2006

2004:44 écrire

Depuis 2001 environ (me souviens évidemment plus très bien), je participe à un forum de passionnés d'opéra. Je renoue par ce biais avec le web, que j'avais approché quelques années plus tôt en réalisant un site (tout en tableaux, wéééééé) associé à la revue littéraire dont j'assurais la maquette. Je vois beaucoup de spectacles mais ma fichue mémoire me fait toujours autant défaut. Je voudrais conserver la trace de ces impressions d'écoutes. Le forum n'est pas adapté à cela, je ne vais pas envahir un espace collectif avec mes trucs-machins à moi et mes copains doivent saturer de mes mails si naïvement enthousiastes. Il me faut un petit coin tranquille.

Sur le forum MacBidouille, je demande à un utilisateur avec lequel j'ai lié connaissance s'il connaît un outil simple pour faire des pages web, ça m'amuserait bien de profiter de l'occasion pour toucher à nouveau à de la mécanique ; le tricot commence à me lasser.[1] Angrave me suggère d'ouvrir un blog : essaie DotClear, c'est français, ça vient de sortir en bêta, c'est conforme xhtml css. Conforme ? Beurk, chuis pas conformiste moi. Ah, aux standards du web ? Aaaaaaaah boooooooon ! Ah uéééééé ben d'accord alors. Hum, dis... c'est quoi les standards du web ? Le premier plaisir fut celui-là : découvrir une nouvelle tribu, m'amuser avec le code, repeindre les murs et le plafond, me raconter Macbeth et Lucia pour y revenir.

Celui que j'avais oublié et qui me revient au galop en 2004, c'est écrire.

Oh, pas écrire « pour de vrai ». Pas écrire pour vivre, pas cette écriture qui fait urgence et déchirements, comme celles et ceux que j'admire tant[2] et dont je me vante à la moindre occasion d'être l'amie. Pas même écrire pour dire. Décidément dilettante, écrire pour jouer avec les mots, les tourner en bouche pour leur sonorité, les trousser pour en admirer les dessous, les tordre et les assembler.

Mouvement Devaquet Détourner Brel pour des manifestations et écrire des sketches pour Brins d'Filles au lycée. Jouer au jeu de massacre avec la prof de français en sixième. Clamer en français du Jose Maria de Heredia, petite fille sur les genoux de mon père qui le prononce avec quelques secondes d'avance en espagnol pour jouer à la traductrice simultanée.

Se tenir à carreaux en quatrième pour décrocher LA récompense si la classe était sage : la lecture de l'un des Exercices de style de Queneau. Quelques romans entamés dans les années lycée qui ne passèrent pas le cap des dix premières pages de mes cahiers Conqueror. Choisir un métier qui dissèque les mots, se régaler d'ouvrages typographiques et se pâmer devant une Linotype.

Et puis plus rien. Pas d'amis au loin auxquels écrire, plus d'amoureux à Menton, plus de manifs. Ecrire des lettres administratives et des recettes de cuisine (même pas).

Retrouver tout ça ici. A petits pas, puis jusqu'à la goinfrerie, s'en lècher les babines, s'en emplir la panse. Et les patates en plus. J'avais oublié ces délices. Merci mon blog.

Notes

[1] Oui oui, le tricot c'est comme les patates ou le html, je vous assure.

[2] Ecoutez-la, c'est elle qui lit l'extrait sur cette page.

Kozlika, sur le chemin de 2006 à 19xx,
jeudi 9 novembre 2006

2003:43 intestins

Mars 2003. Un nouveau forum autour de l'opéra vient d'ouvrir. Les nouveaux inscrits viennent presque tous du premier auquel j'ai participé. Quelques-uns interviennent indifféremment sur l'un ou l'autre mais la plupart « choisissent leur camp ». En 2005, c'est un troisième forum qui se crée. Vive la pluralité ? Certes. Mais avant tout l'existence de ces trois forums traduit des querelles intestines. En témoignent par exemple l'absence de liens les uns vers les autres et pour l'un deux au moins une surveillance milimétrée par les admins et modos des IP et des pseudos pour débusquer les traîtres, les tenir à l'œil, s'interroger sur leur éviction putative dès que leur identité est certaine.

N'allez surtout pas leur dire qu'il y a de la place pour tout le monde ou que le débat s'enrichit de nos différences, chacun d'entre eux se réjouit de la baisse du nombre de messages de celui-là, des soucis de serveur de celui-ci, de telle dispute là-bas qui espérons-le créera un schisme dont le concurrent ne se remettra pas. Selon le degré de vernis, ça va du « quel dommage, mais c'était à prévoir » au « qu'ils crèvent ! ». Une simple question de nuance.

C'est ainsi de tous les microcosmes que j'ai connus de près : les folles lyriques, la littérature, le militantisme, le libre. « Avec deux trotskystes on fonde un parti, avec trois des tendances, à quatre une scission », nous gaussions-nous dans les années soixante-dix. A ce régime-là, nous sommes tous trotskystes...

La paille entre le voisin et moi prend plus de place que la poutre qui fait passerelle entre nous. Au nom du respect d'un Evangile dont chaque f(r)action détient la seule Véritable Version, on apostrophe son proche ennemi. Etre poète et publié par une grande maison d'édition ? Compromission ! Ne pas livrer les sources d'un logiciel minute par minute ? Propriétaire ! Du cross-over ? Déliquescence ! Se marier ? Bourgeois !

A quinze ans on trouve ça pittoresque (ça ne peut être qu'un jeu) et on écrit sous pseudo des articles pour le journal d'en face. A trente ans on tombe des nues : quoi, les poètes sont donc rivaux, moi qui les imaginais se serrant les coudes dans les derniers bastions de la littérature ? A quarante-trois ans on se dit que décidément c'est à n'y rien comprendre, on s'en fout non ? A presque quarante-six ans on s'en fout pour de bon. Laissez pisser le mérinos les gars.

Aurais-je aimé que l'Opéra de Paris aie besoin de mes services ? Houlala, que nenni. Il fait si bon dehors !

Kozlika, sur le chemin de 2006 à 19xx,
vendredi 10 novembre 2006

2002:42 le moins pire

Evidemment, 21 avril 2002. La télé allumée vers 19h30, nous n'avons pas besoin d'attendre l'heure officielle de l'annonce des résultats du premier tour des présidentielles ; les expressions des journalistes et des invités sur le plateau parlent d'elles-mêmes et ne cherchent pas à dissimuler. Le traditionnel « jeu de la surprise » des scrutins précédents (où chacun arborait un visage mormoréen derrière lequel se cachait le plaisir du délit d'initié) se mue en « j'peux rien dire mais c'est affreux et j'y suis pour rien moi d'abord ».

On fonce chez Raoul, à la librairie de la rue Gabriel-Péri. En fait nous sommes quelques dizaines à avoir eu cette idée. Il y a des gens qui pleurent. A 20 heures plus d'espoir qu'on nous ait fait une bonne blague : le deuxième tour se jouera entre Chirac et Le Pen. Première réaction de Besancenot, visiblement atterré et triste. A la question « Qu'allez-vous voter au deuxième tour ? » il répond sans la moindre hésitation et fermement : « Chirac évidemment ! » La reprise en main des jours suivants aboutira à un artistique et flouteux « pas de consigne de vote, mais faut voter » en guise de position officielle de la LCR. Ça m'énerve et nous aurons des discussions houleuses avec ma collègue qui y milite et tente d'expliquer que « mais si c'est clair !». Notre petit groupe qui se retrouve tous les midis à la cantine mange dans un silence glacial entre ceux qui nous reprochent de ne pas avoir voté Jospin dès le premier tour (j'ai voté Taubira), ceux qui n'iront pas voter le 11 mai, ceux qui voteront Chirac mais ne veulent pas le dire, ceux qui calculent savamment au-delà de quel pourcentage Chirac ne pourra que reconnaître qu'il n'a pas de vraie légitimité que celle du moins pire.

Et quoi d'autre ? J'ai toujours participé à toutes les élections, je n'ai jamais voté pour un autre candidat que le moins pire. Sauf peut-être pour Mitterand au deuxième tour de 1981, et encore. Disons que l'aspect Vite, de l'air de l'air ! dominait sur Mitterrand pabo mais moinmoche.

Ma mère m'appelle : « Putain de saloperie de bordel de merde, dire qu'il faudra qu'à 77 ans passés je vote pour la première fois de ma vie à droite ! » Bon en fait elle n'a pas dit exactement ça parce qu'elle ne dit jamais de gros mot mais je vous assure que c'était quand même ça qu'il fallait comprendre. Ben tu sais maman, même à 41 ans, ça fait tout drôle...

Du meilleur au moins pire, c'est le chemin qu'a suivi le couple que je forme depuis près de vingt-cinq ans avec mon compagnon. Cela fait maintenant quelques mois que ça ne va vraiment plus du tout, des années que nous nous raccrochons l'un à l'autre parce que c'est moins pire que d'être seuls. Et cela fait quelques semaines que je sais que je dois prononcer les mots définitifs et ça me fiche une peur bleue. Et si je n'arrivais pas à faire face à la vie toute seule ? Et si je ne rencontrais plus jamais personne ? Et si ma vie sexuelle finissait là ? Je n'arrive pas à poser le choix autrement qu'en ces termes. Choisir de rester seule jusqu'à la fin de ma vie ou continuer « mal accompagnée ».

Entre les deux tours, le 22 avril, je choisis le moins pire. Il n'est pas étonné, mais je lui pose un sacré souci d'organisation : il avait prévu ça pour dans quatre ans, ça collait pile-poil avec sa préretraite. Je suis décidément vraiment une emmerdeuse. Nous décidons d'annoncer la nouvelle aux enfants à leur retour de vacances. « Les enfants on a à vous parler. » Echange de regards entre eux, on n'a pas le temps d'en placer une : « Alors ça y est, vous vous séparez ? On pourra voir Papa aussi souvent qu'on veut ? »

Ils ont l'air... soulagés. C'est clair : pour eux c'est le moins pire.

Kozlika, sur le chemin de 2006 à 19xx,
samedi 11 novembre 2006

2001:41 faute

Le 2 janvier 2001, mes collègues et moi arrosons d'une bouteille de cidre l'entrée dans le vingt-et-unième siècle, vu qu'on n'est pas la moitié d'un con et que le vingt-et-unième siècle n'a pas commencé le 1er janvier 2000, non-non-non.

La fin de l'année 1999 et toute l'année 2000 je ne compte plus le nombre de discussions autour de ce grave sujet. Alors certes, c'est en effet en 2001 que commença le XXIe. Il m'est arrivé de prendre le temps de l'expliquer si on me le demandait ou d'en plaisanter avec des fêtards qui le savaient bien mais pour lesquels toutes occasions sont bonnes y compris le doublé 2000&2001, mais j'ai soupé des regards condescendants de ceux qui savaient à l'égard des pauvres incultes éblouis par le nombre de zéros. Je n'aime pas beaucoup non plus qu'on reprenne les gens sur leur orthographe ou sur l'emploi erronné (hi hi) d'alternative, de coupe sombre et autres autant pour moi[1] Enfin c'est comme le reste, ça dépend de quand comment et à qui.

Face à un prétentieux, c'est plutôt jouissif. Je me souviens de Fûûlion il y a deux ans mouchant un fat au restaurant à Lyon. Le type nous gavait de son professorat à l'université, tapotait sur l'épaule de Fûûlion pour la féliciter d'acquérir quelques bases culturelles en faisant son stage à l'opéra, nous a traînés dans un restaurant à 30 ou 40 euros la tête de pioche sans se soucier de savoir si nous pouvions débourser une telle somme. Malgré son peu d'engouement pour le personnage et quoique très occupée à un rapport d'expérience concernant les kebbabs avec un fin gourmet ma fille, invitée à raconter sa journée, s'enthousiasmait et se pâmait pour Chabrier. « Chabrier ? C'est qui ? », l'interrogea notre homme, prêt à lui enjoindre de ne pas parler de ses tuteurs de stage en omettant d'utiliser leur titre de civilité. « Tu ne sais pas qui est Chabrier ? Houlala, mais tu es complètement inculte alors ?! » se prit le gars dans les gencives, ce qui le tint prudemment éloigné de la donzelle pour le reste de la soirée.

Voué alors ça j'aime bien :) Ce que j'aime moins c'est que souvent ces corrections sont hors sujet (le nombre de fois où j'ai lu quelqu'un exprimant une opinion contraire se faire rembarrer sur une faute d'orthographe ou de syntaxe...) et paralysantes.[2] Je ne me soucie des fautes des autres que lorsque ma compréhension en est gênée ou quand l'écart entre la prétention du locuteur et la faiblesse de son langage mérite d'être relevé.

Je veux dire : je ne m'en soucie guère en dehors des heures de travail.

Depuis l'enfance, j'avais ce qu'on appelle une bonne orthographe spontanée. Rien que sur cette expression il y en aurait des kilomètres à écrire car le moins qu'on puisse dire c'est que l'orthographe est tout sauf spontannée (ho ho) mais bref. Histoire d'apporter ma pierre à la Révolution en marche, on m'assigna la tâche de relire les articles de notre journal. Je trouvai ça follement ludique ; ça m'amusait beaucoup de débusquer les coquilles, genre Sherlock Holmes voyez. Et puis une fois le bac en poche il me tardait de gagner ma vie et d'être autonome (les moins de 20 30 ans n'ont pas idée de la valeur que ma génération accordait à ce mot !) J'ai donc cherché comment joindre l'utile à l'agréable et c'est ainsi que débuta ma carrière d'orthommerdante. Dans l'édition d'abord, en presse ensuite, dans une vénérable institution aujourd'hui.

Ayant rompu tout contact direct avec mon père depuis la fin de l'année de la première jusque deux ou trois ans plus tard, nous fumes aussi surpris l'un que l'autre d'apprendre lui que j'étais correctrice, moi qu'il l'avait été lui-même de 1937 à 1939. Et si je vous disais que c'est dans l'entreprise même où je gagne mon pain aujourd'hui qu'il travailla le plus souvent durant sa brève incursion dans ce métier...

Je corrige les fautes là où mon père qui fauta avec ma mère en fit autant auparavant... Ce que c'est que le destin ma bonne dame.

Notes

[1] J'en profite si je ne l'ai déjà fait pour vous recommander chaudement la lecture de cette page.

[2] Mes enfants ont eu la chance de fréquenter une école primaire ouverte aux contributions parentales (ou plutôt c'est moi qui ai eu de la chance !). Je me suis ainsi proposée pour animer quelques ateliers d'écriture. A chaque début d'année, les enfants réunis dans la classe s'inquiétaient : « Vaut mieux pas que je vienne m'dame, je fais plein de fautes d'orthographe. » Et chaque début d'année je disais que ça n'avait aucune importance, qu'on ne s'en occuperait pas. En réalité, pour faire des acrostiches ou des méthodes S + 7, on s'en occupe bien un peu beaucoup, mais on ne corrige pas des fautes et ça change la donne, et ceux qui n'osaient pas écrire s'y lancent sans appréhension.

Kozlika, sur le chemin de 2006 à 19xx,
lundi 13 novembre 2006

2000:40 placard

Juin 2000. Dernier jour de CM2 pour ma cadette, que je suis venue chercher mais qui m'a lâchée aussi sec pour filer chez une amie. Sur la place piétonne je me suis installée au soleil pour un café. J'aperçois de loin Billy, son instituteur et l'appelle pour qu'il me rejoigne. C'est sa première année dans cette école et nous sommes devenus amis rapidement. Il va plusieurs fois par mois à l'opéra, quand nous le pouvons nous faisons coïncider les dates pour nous y retrouver et allons dîner au restaurant ensemble. Ou on se retrouve comme aujourd'hui pour un thé à la menthe ou un café. Il me pousse souvent à me proposer comme parent accompagnant pour les sorties de classe. Bref, on s'entend comme larrons en foire.

Très vite, j'ai pensé qu'il était homo (je me vante d'être infaillible en ce domaine). Quand nous nous sommes mieux connus, que nous avons partagé quelques pizzas et quelques fous rires, je me débrouille pour lui poser la question indirectement, ma gay-friendlytude ayant été maintes fois « prouvée ». Arf, mon flair infaillible m'a donc fait défaut, 100% hétéro me répond-il, enfin sait-on jamais hein ! Ah tiens, c'est bien la première fois que je me sens d'emblée si à l'aise avec un hétéro. Ah oui, me répond-il, d'ailleurs à l'école ça commence à jaser. Et ton mec, il ne se pose pas de questions ? Bah non, « mon mec » il est bien content de pouvoir rester à la maison sans que j'essaye de le traîner ici ou là, quant au reste, pas le genre à s'affoler sur des hypothèses et je ne serais pas bonne menteuse.

En ce dernier jour tout plein de soleil, on déguste notre café sur la terrasse, Billy et moi. On discute du programme de l'année suivante à l'Opéra de Paris. En avril nous avons aligné nos dates d'abonnement, ça va être chouette l'année prochaine.

« Tu n'auras plus l'occasion de venir à l'école.
– Eh non, ça sera le collège maintenant, d'ailleurs elle n'aimait pas trop que je traîne à l'école comme si elle avait besoin de sa maman !
– J'ai un truc à te dire.
– ...
– Je suis homo. »

Et puis tout sort pêle-mêle : la peur que ça se sache, les parents qui voient des pédophiles partout, l'amalgame pédé-pédophile, qu'il s'est un peu servi de toi pardon mais tu m'avais dit que tu n'aurais pas de problème avec ton mec en couverture auprès de ses collègues ou en tout cas ne démentait rien. L'amour du métier, surtout ne pas prendre le risque de ne plus pouvoir l'exercer, j'y tiens trop. Choisir d'habiter loin pour pouvoir fréquenter des garçons sans croiser les habitants d'ici, raconter aux hommes qu'il rencontre qu'il exerce je ne sais plus quel métier pour éviter les recoupements, l'impossibilité de faire confiance, même à toi pardon.

Je me prends la porte du placard en pleine face.

Mentir sur une opinion, ça demande de la maîtrise de soi. Mentir sur ce qu'on est, ça détruit. Comme d'autres, il a cloisonné sa vie en parties étanches entre le très petit nombre de ceux qui savent et tous les autres qui ne doivent pas savoir. Il ne se comporte pas de la même façon, n'a pas les mêmes gestes, pas les mêmes intonations.

Les histoires de coming-out me mettent toujours les tripes à l'air, même quand ça se passe bien. C'est de devoir le faire qui est insupportable, qu'on puisse situer le avant et le après, qu'on doive s'interroger sur comment et à qui le dire, s'inquiéter des réactions. Qu'on se prenne les pieds dans le tapis entre le choix d'un métier et le choix d'être soi.

Elles me rappellent mon enfance aussi, d'une certaine manière, évidemment beaucoup moins grave, quand on me demandait pourquoi je ne portais pas le nom de mon père. Alors voilà, papa et maman étaient mariés, mais pas ensemble vous voyez, et maman ne pouvait pas vraiment me donner son nom car sinon ç'aurait été le nom de son mari et papa n'avait pas le droit de dire qu'il était mon papa puisqu'il n'était pas marié avec maman et donc on m'a donné un nom provisoire, le nom de ma maman quand elle n'était pas mariée, mais c'est pas pas encore mon vrai nom. Alors souvent je répondais oui. Pour éviter les regards apitoyés sur moi et réprobateurs sur ma mère.

C'est à Billy que j'ai pensé aussi lorsque Garfieldd a été placé sous les feux de l'actualité. Je me rappelle avoir songé - et peut-être écrit ? - que le vrai combat contre l'homophobie sera gagné quand un prof pourra venir le bras autour du cou de son amoureux à la kermesse de son établissement sans que personne n'y fasse attention.

Mais oh, hé, n'empêche : in-fail-lible !

Kozlika, sur le chemin de 2006 à 19xx,
mardi 14 novembre 2006

1999:39 cinéma

C'est la fête : l'épisode I (dans la chronologie de l'histoire), quatrième film tourné après le paquet de trois de mes seize ans, de Star Wars vient de sortir. Evidemment, j'y vais. Cet événement planétaire en cache un autre : Kozlika est allée au cinéma. Je n'y vais que très rarement et quasiment uniquement pour des séries B ou autres grands films d'aventure. Jamais plus jamais pour de « vrais » films, de ceux qui vous font réfléchir ou créent une émotion autre que ludique.

Il fut un temps où j'y suis beaucoup allée : quand ma grande sœur m'emmenait avec elle. Les films qu'on va voir à dix-douze ans ne sont pas les mêmes que quand on a le double, mais que n'aurais-je fait pour entrer dans le cercle des grands ! Alors j'ai vu Family Life et Orange mécanique à dix ans, Le Dernier Tango à Paris et Lacombe Lucien à onze, Dersu Ouzala et Les Valseuses à treize, etc.

Une longue suite de cauchemars dont je revivais les épisodes au milieu de mes nuits pendant des semaines entières d'angoisse, d'autant que je suis affligée du mal d'être très bonne éponge. On dit « bon public » je crois. Et toutes ces choses que je ne comprenais pas et qui semblaient si empruntes de malaise. Family Life, notamment, me bouleversa au point que trente ans après j'y pense encore.

Alors je ne suis plus allée au cinéma, je me suis mise à détester les salles obscures, pièges maléfiques qui vous emprisonnent de leurs menaces fantômes, et je ne suis plus retournée dans les fauteuils de velours que pour Star Wars, Crocodile Dundee et autres Coup de foudre à Notting Hill, tant pis pour ma culture ;) Ah si, une fois, avec un homme qui tenait absolument à m'y emmener. Il y avait deux salles côte à côte, on y jouait Le Mur et 2046. Evidemment il a voulu voir Le Mur, mais ça c'est une autre histoire...

Et heureusement, ma frangine n'a pas fait que m'emmener voir des films affreux, elle m'a aussi appris à danser le twist et le madison !

Kozlika, sur le chemin de 2006 à 19xx,
jeudi 16 novembre 2006

1998:38 projection

Septembre 1998. Marion entre dans notre chambre le premier dimanche matin après la rentrée scolaire. « Maman, on est l'année prochaine et j'ai toujours envie de faire de la flûte. »

Hein ? Mais de quoi parle-t-elle ? Il me faut un moment pour reconnecter les synapses du souvenir : il y a quelques mois, vers le début de l'année scolaire précédente, elle avait fait part de son envie d'apprendre la musique. Moui, lui avais-je répondu, et dans trois semaines tu voudras faire du karaté, dans trois mois du théâtre. On verra l'année prochaine si tu en as toujours envie. Elle était repartie jouer dans sa chambre sans plus jamais en reparler et j'avais oublié. Mais pas elle. Impressionnée par sa pugnacité, j'entreprends avec ardeur les jours suivants de me renseigner auprès de l'école de musique de la commune tout en poursuivant mes discussions avec elle. A cette époque, je n'appréciais pas beaucoup la flûte (depuis, j'ai appris...) mais j'ai envie de sauter partout comme un cabri à l'idée qu'un de mes enfants est attiré par l'apprentissage d'un instrument. Mmm de la flûte traversière ? Dis, tu es sûre que c'est de cet instrument que tu veux apprendre à jouer ? Ben, j'ai hésité avec l'accordéon et la harpe, mais finalement non je préfère vraiment la flûte. Et euh... tu n'aimerais pas apprendre le violoncelle ? C'est bôôô le violoncelle, c'est mon instrument préféré. J'aimerais tellement savoir en jouer. La confiance qu'elle place en moi, le désir qu'elle a toujours de me plaire la font hésiter, elle soupèse, je vois bien qu'elle est très embêtée par cette suggestion et qu'elle s'apprête peut-être à accepter. Et je me collerais des baffes. Non non, c'est stupide ce que je viens de dire, je vais te trouver des cours de flûte, c'est promis. C'est très bien aussi la flûte et c'est pratique pour emporter en vacances.

Kozlimaman ou les pièges de la projection. Si le vernis est plus smart quand on parle du choix d'un instrument de musique ou d'orientation professionnelle, quelle différence au fond avec les enfants poussés à devenir la miss monde que maman aurait voulu devenir ou le gardien de but qui fit rêver papa, tous comportements parentaux qui font pousser des cris d'orfraie aux parents-zintelligents ?

Comment faire la juste place à la transmission des valeurs sans passer par la case de l'instinct reproducteur au sens le plus littéral ?

On peut aussi projeter l'autre. Quelques années auparavant, ma mère m'avait acheté pour mon anniversaire une montre à suspendre autour du cou. C'est moi qui avais manifesté l'envie d'en avoir une. Elle portait - elle porte encore, elle est là dans le tiroir du bureau depuis lequel je rédige ce billet - sur le couvercle une sculpture de tête de cheval. J'étais en train de me dire qu'elle avait dû avoir du mal à trouver ce type de montre et se résoudre à prendre un modèle aussi peu ressemblant à mes goûts, quand elle m'annonça toute fière qu'elle était siiiii contente d'avoir réussi à dégoter celle-ci, toi qui aimes tant les chevaux. Gni ? Je devais faire une mine passablement éberluée : Ah non ? Pourtant Fred [mon père] les adorait ![1] C'est une réaction un peu exagérée sans doute, mais j'avais vraiment envie de hurler : mais merdeuuuuuh, je suis MOI, moi tout court, pas une extension de mon père !

Et on projette aussi bien sûr, dans le rejet : tu ne peux pas être comme ça car je ne veux pas/j'ai peur de l'être est un excellent point de départ pour refuser à l'autre d'être ce qu'il est. Finalement bien peu différent de tu veux faire du violoncelle puisque c'est ce que j'aimerais, moi, faire/avoir fait.

(Post-rédaction : je vois là des bribes qui s'enchevêtrent entre mes trois-quatre derniers billets chronegologiques et celui-ci. On est toujours dans le droit à l'être-soi non ? ça serait-y pas comme un thème kozlikien récurrent ? je m'interpelloge.)

Notes

[1] Du même tonneau, j'ai l'honneur de vous apprendre que j'ai le don des langues (si si, yaka voir) ! (Je pense d'ailleurs que c'est de là que provient l'adage Si ce n'est toi, c'est donc ton père...)

Kozlika, sur le chemin de 2006 à 19xx,
vendredi 17 novembre 2006

1997:37 juive

Fin janvier 1997. Il fait déjà nuit quand je rentre à la maison et il fait froid. Mais hourra ! une lettre dans ma boîte, une vraie je veux dire, j'en reçois (trop) rarement. Je m'installe confortablement pour la lire.

Il n'y a pas d'adresse au dos de l'enveloppe mais on reconnaît tout de suite l'écriture d'une personne âgée. Ça ne peut être qu'elle et ça fait deux mois que j'attends un signe. Deux mois depuis que je lui ai parlé au téléphone. La lettre est courte, pas même le temps d'allumer la cigarette que j'ai glissée entre mes lèvres.

Je ne vous appelerai pas. C'est trop difficile malgré toutes ces années. En 1943 j'ai été atteinte d'une salpingite ; j'en suis restée stérile. Votre naissance a été pour moi une douleur, encore si vive que je ne puis vous rencontrer. J'espère que vous me pardonnerez. Si un jour je m'en sens capable je vous écrirai.

J'ai attendu d'abord pendant deux mois un appel téléphonique. J'attends maintenant depuis dix ans une lettre dont je sais qu'elle n'arrivera plus mais que je ne peux m'empêcher de guetter malgré tout. J'ai je crois le moyen de savoir où elle habite (si toutefois elle vit encore, ce qui devient de moins en moins probable compte tenu de l'âge qu'elle aurait...) ou du moins de lui faire transmettre un courrier via la caisse de reversion de la Vénérable Entreprise (puisque). Je devrais certainement a minima m'assurer de sa vie ou de sa mort. Je ne sais pas très bien pourquoi je ne le fais pas. Pour ne pas briser le lien ténu ? Pour ne pas savoir qu'elle est morte sans laisser à quiconque le soin de me faire parvenir un dernier signe ? C'est un peu confus et je renonce à y aller fouiller.

A l'existence doublement impardonnable d'enfant illégitime et d'enfant unique de mon père, s'ajoute que cette stérilité est survenue alors que mon père et elle vivaient sous de fausses identités, à ce moment hâtivement et encore mal fagotées, parce qu'ils pensaient que l'étoile jaune leur irait mal au teint. Ma mère m'en avait parlé depuis longtemps, cette lettre m'en fit mesurer plus encore le poids. Mon père aurait-il accepté la grossesse de ma mère s'il avait eu des enfants avec sa femme ? Si oui, et s'ils avaient eu des enfants auparavant, aurais-je connu les pleurs de Samantdi ou les bras (semble-t-il) ouverts de la famille Mitterrand pour Mazarine ?

Il arrive qu'on me demande pourquoi malgré mon agnosticisme (ou athéisme, ça dépend des jours...) je me sens parfois juive. L'une des raisons se trouve ici : je suis juive par la femme de mon père (et névrosée par autogenèse ;).

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