Petits cailloux et ricochets

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

les textes
S'abonner

gilda_f, sur le chemin de 19xx à 2006,
lundi 26 janvier 2009

5 : 1968/1969 Nouvelle vie, nouvel endroit et cet ennui

lieux : Taverny (95)

logements : petits pavillons en série

Je crois me souvenir, malgré le bonheur d'avoir une chambre à soi (1) d'un long blues du printemps 68 jusqu'aux vacances d'été : pas d'école, pas (encore) d'amis de voisinage, et même si le jardin me paraît immense et que je suis capable de jouer des heures seule en m'inventant des histoires ou à des peluches ou à des poupées, c'est trop de solitude. Et puis cette maison, les parents en parlaient depuis si longtemps que confusément, j'avais attendu d'eux un bonheur immédiat. Or ce n'est pas exactement le cas. Mon père dit "Il y a des malfaçons". Il est en colère assez souvent. Ma mère s'active sans arrêt, tout est à installer, pas de temps pour moi. Comme ils ne m'ont pas consultée dans la décision de déménager (2), je me sens en trop. Ma mère est très fatiguée. Plus loin dans l'année, elle attendra un bébé. Je crois que mes parents m'ont prévenue assez tard, à moins que ça ne sois moi qui ai posé une question fort précise, sans doute après quelque conversation instructive de cour de récréation (Elle a un gros ventre ta maman). La nouvelle est pour moi bonne : enfin quelqu'un pour jouer. N'ayant aucune souvenance d'avoir été vraiment plus bébé que je ne le suis, j'étais un peu moins grande, je parlais un peu moins bien, on m'obligeait moins à manger de tout, j'imagine que je serais aussitôt dotée d'un(e) partenaire opérationnel(le) quoique d'un format plus réduit. Douce illusion !

C'est la dernière année de maternelle. Arrivée un peu en retard le premier matin, les horaires étant sans doute un brin différents de là où l'on venait, je me glisse dans une file d'attente, docilement et plutôt satisfaite de voir que je ne suis pas des plus petites. Evidemment ce n'était pas la bonne. On me raccompagne dans ma vraie classe, l'une de deux en préfabriqués au bout de la cour et je me retrouve chez les grands la plus grande des petites. Très vite je m'y plais assez, m'entends bien avec la maîtresse, madame Capar (3) et puis moins : elle ne veut toujours pas nous apprendre à lire. J'en ai trop marre de ne pas savoir, pigé que le truc tout rond qui fait comme la bouche quand on le prononce est un o, repéré le i, quelques bricoles. Mais il me manque le liant. Et je n'ai ni grand frère ni grande soeur pour m'expliquer. Les parents refusent, obstinés "Pour l'an prochain ça va t'embrouiller" de même qu'ils me refuseront l'accès à l'italien (que j'avoue réclamer moins, sauf l'été quand je suis embarrassée pour jouer avec mes cousin(e)s). Ils sont de la génération pour laquelle l'école c'est sacré, les professeurs savent, pas les parents, et il ne faut pas mélanger le français. La maîtresse me dit elle aussi, L'an prochain. Elle me confie comme un secret qu'elle nous suivra au CP. Ben justement, alors puisqu'elle est assez grande pour être une maîtresse de grande école, pourquoi elle nous expliquerait pas un peu, déjà. Un jour elle commet l'erreur de me promettre un brin d'explication (peut-être l'écriture de nos noms de famille en plus de nos prénoms) quand l'ensemble de la classe aura fini certains coloriages. A la récré (ou un soir ?), j'embarque les feuilles, histoire de dire ça y est. Bien sûr elles sont vite retrouvées, moi grondée, et personne ne comprendra ce qui m'a pris là.

Je me fais rapidement trois copains, Jean-François L. dont je serais très vite l'amoureuse attitrée et de façon très stable (et très chaste) jusqu'à la fin du CM2, Philippe L. le caïd du quartier mais qui moi m'a à la bonne - parce que je n'ai pas peur de lui et que je ne suis pas une de ces mijorées qui pleurnichent pour un rien et lui attirent des ennuis - et Jean-Mi mon voisin de quartier, une très très grande très très longue amitié, mais pour l'instant qu'est-ce qu'on en sait. Grâce à lui j'apprendrais que la différence entre un garçon et une fille c'est pas juste qu'on oblige ces dernières à mettre des robes et des blouses pas pratiques parce qu'après dés qu'elles bougent on voit leur culotte et que tout le monde fait des chichis avec ça. Je ne comprends ni l'intérêt des robes ni le pourquoi des simagrées. Je pense qu'on met des robes parce que ça coûte moins cher et que ça salit moins. Mais alors pourquoi pas des shorts comme les garçons l'été ? Et puis les collants de laine, l'hiver, quand on tombe ils sont troués, alors ça coûte aussi ...

En tout cas je suis contente qu'on ne m'ait pas collé de boucles d'oreilles parce que ça a l'air compliqué d'en porter et ça doit faire rudement mal quand on les met. Et puis c'était des raclées (parentales) celles qui en avaient si elles les perdaient (même seulement une).

Bizarrement pas trop de souvenirs des filles, je crois que je les trouve un peu bébés, et chuchoteuses et compliquées. Moi, je préfère cavaler. En tout cas quand je suis en forme.

Parce que quand même, ma santé et moi on reste un peu fâchées, mais moins qu'avant (je crois me rappeler). On m'a souvent redit après que j'avais trouvé moyen de faire une splendide rubéole au moment le plus dangereux pour le futur bébé de ma maman. Aucun souvenir de la maladie-même, mais de l'infirmière qui venait à elle lui faire des piqures afin qu'elle n'attrape pas ma maladie à moi, si. De l'inquiétude de mes parents, malgré qu'ils tentaient de me rassurer. De mon sentiment de culpabilité (à cause de moi on fait du mal à ma maman et peut-être le bébé sera malade) impuissante (c'est pas ma faute, j'ai pas fait exprès, la maladie c'est à l'école des copains qui l'avaient).

N'empêche au bout d'un an, c'est Taverny qui est chez moi. Et l'autre ville s'oublie.

(1) dans l'appartement qui précédait j'habitais un renfoncement qui faisait salon, séparé de la salle à manger par un rideau qu'on tirait. (2) J'aurais dit non, assurément. J'ai très tôt supporté très mal de n'être pas considérée comme un être humain à part entière, hors en ce temps-là, les gosses devaient suivre, punto basta. (3) aucune idée de l'orthographe réelle de son nom.

gilda_f

Thomas, sur le chemin de 19xx à 2006,
vendredi 28 novembre 2008

2008, année 31 -- Quatre du tendre

Il y a eu celle d'hiver. La soirée dont on s'est éclipsés, la musique chaude, la danse, son corps contre moi et murmurée à l'oreille l'envie d'arracher là tous nos vêtements. Il y a eu une nuit, un matin. Je savais encore aimer, je perdais le Nord aussi bien qu'autrefois. Elle m'a croqué, une gourmandise dont on ne fait qu'une bouchée. Je savais encore souffrir.

Il y a eu celle de printemps. Arraché à la torpeur d'une conversation que j'avoue avoir oublié, j'ai été entraîné à l'autre table. Mlle Toi, tu m'enjoignais de m'asseoir là, il fallait que je la rencontrasse. De fait, on a su vite, l'entre-deux des regards le criait en silence, que l'été serait chaud. Bientôt on a été trop près pour être honnêtes, faisant semblant de rien. Incapables d'attendre fût-ce seulement deux semaines, on n'a pu retarder l'instant où nos deux corps seraient encore plus proches.

Il y a eu celle d'été. Du premier soir je garde le souvenir de retrouvailles improbables, de Wittgenstein et d'une demande en mariage. Des semaines suivantes, l'affrontement sanglant d'un amour déferlant contre mes vieux démons défendant pied à pied leurs murs usés de temps.

Il y a eu celle d'automne. Si différente des autres, si différentes de moi. Enlacés avec la naïve fraîcheur des amours d'enfance. Douceur fragile et éphémère.

J'ai retrouvé mon errance mais elles m'ont appris. À aimer. À me laisser surprendre. À donner, à être aimé. À espérer. Quatre éclats de vie, quatre charbons ardents de plus au creux de moi.

Et tes yeux qui, au loin, veillent toujours mes mots d'un regard tendre.

Thomas

gilda_f, sur le chemin de 19xx à 2006,
dimanche 24 août 2008

4 : 1967/1968 Déménagement, scolarité, hypermarché et bouteilles consignées

lieux : Chambourcy (78) près de Paris puis Taverny (95)

logements : immeubles longs et parallélépipédiques de 5 à 7 étages, des HLM améliorées sur une colline encore boisée. après le déménagement : petits pavillons en série

De mai 1968 j'ai la vision d'un tabouret. Un tabouret sur un balcon. Un balcon de pavillon. Et une attente immense sur le tabouret sur le balcon du nouveau pavillon que nous habitons. Ou plutôt que nous devrions habiter si les déménageurs arrivent. Ça semble pas gagné. Mes parents, s'ils ne sont pas déjà en train de s'engueuler, sont tendus à l'extrême, A l'excitation joyeuse du Enfin ça y est a succédé, Mais ces déménageurs, ils n'arriveront donc jamais.. Mes parents me disent ni "putains de", ni "connards" car ils sont bien élevés (très). Je suppose vu d'à présent qu'il s'agissait d'un problème dû à la pénurie d'essence de ces mois-là.

J'ai peur qu'entre mon papa et ma maman une fois de plus ça dégénère. Alors je me fais toute petite, sage et immobile, sur le tabouret sur le balcon où je me suis mise (à moins qu'on m'ait posée là histoire que je ne sois pas "dans les pattes") pour guetter l'arrivée (du camion). Qu'ils arrivent et qu'on m'oublie.

La nouvelle maison mes parents en rêvaient, on est venus dimanche après dimanche surveiller le chantier (1) ils se tueront à la payer, mon père ira jusqu'à cumuler deux journées de travail par jour pour y arriver (il ne voulait pas que ma mère reprenne le travail une fois qu'ils étaient parents, et à l'époque en France une femme avait besoin d'une autorisation signée de son mari pour pouvoir être salariée). Moi pas tellement, j'étais bien où on était et à l'école je commençais tout juste à m'habituer.

J'y allais par intermittence depuis la rentrée. Fragile de santé, et vivant jusqu'alors plutôt recluse auprès de mes parents, j'y attrapait le moindre petit microbe qui pointait ses quelques virulentes cellules. J'ai donc passé autant de temps dans la salle d'attente du médecin et fiévreuse au lit, que dans la cour de récré. A mes absences s'ajoutaient comme un décalage d'avec mes camarades. Ils parlaient tous français. Moi aussi. Et pourtant peu d'entre eux me comprenaient (2) et parfois leur babillage où leur comportement me laissait perplexe. Je démarre cette année-là ma longue carrière d'extra-terrestre. J'ai l'habitude d'être seule alors à l'époque je n'en souffre pas. C'est un peu comme d'être un explorateur dans un pays encore plus inconnu que l'Italie de mon papa. Au début je me fais taper dessus : je suis pas bien grande, je vois jamais venir, et je ne me défends pas. Après on me fout la paix : je suis pas marrante comme fille à taper, d'abord j'ai pas peur, ensuite je ne pleure pas et enfin j'essaie de discuter et de dire "Mais pourquoi tu fais ça ?". Quand on est parti de Chambourcy, je commençais à m'établir dans un rôle de consultante : on venait me demander quand les maîtresses d'école ou les plus grands avaient dit des mots qu'on ne comprenait pas (3). J'ai vite pigé qu'il ne fallait pas, surtout pas, que je rigole dans ces cas-là même quand c'est trop bête, sinon les autres ça leur donnait envie de me faire mal. D'une façon générale, l'école me déçoit : on n'y apprend pas à lire et je venais pour ça. On nous fait faire des dessins à longueur de journée, ou des découpages ou des petits objets. Je me souviens d'un travail sur une bogue de châtaigne et en plus ça piquait. Je ne vois vraiment pas l'intérêt. Des fois on nous fait un peu compter, mais c'est jusqu'à pas assez. En plus on n'a même pas le droit de parler avec ses voisins. Je comprends très bien qu'il faille se taire quand la maîtresse nous explique quelque chose, mais quand on est en train de se piquer les doigts sur la bogue à dessiner après, ça sert à quoi qu'on se taise (en plus de faire un truc idiot et pas drôle) ? Mes camarades, mêmes incompréhensibles et parfois violents (mais d'autre bizarrement gentils et ça fait presque plus (+) peur : pourquoi le petit garçon, là, est il venu me faire un gros bisou alors qu'on se connaît pas ?), ne m'effraient pas. En revanche, une des femmes de l'établissement, la directrice je crois, ou une institutrice plus âgée me terrorise. Elle me paraît grande (elle ne devait pas, mais j'étais toute petite), est très massive et crie sans arrêt sur tout le monde et des fois sur moi. Je ne trouve aucune logique dans ce qu'il faut faire ou ce qu'il ne faut pas. Je me dis que si ces dames ne sont pas contentes de moi elles le diront à ma maman et que ça la peinera. Je me souviens qu'une fois on m'envoie au coin, mais que je me fais crier dessus très fort parce que je n'y reste pas (j'ignorai qu'il fallait, comme j'ignorai pourquoi on m'avait dit de me mettre là). Et puis surtout ce qui m'échappe c'est qu'on ne peut pas aller faire pipi et caca quand on veut et c'est idiot : au moment de la récré il y a tout le monde en même temps, et puis c'est pas forcément quand on a besoin. Je crois qu'en ce printemps pour les grands historique, où le déménagement me fait quitter ces lieux pas inintéressants mais bordés de grillages et de portes fermées (qu'est-ce que je n'aimais pas ; au point 40 ans plus tard de retrouver sans hésiter où c'était, tant les souvenirs étaient marqués), j'avais enfin réussi à conquérir certains privilèges d'autonomie, l'institutrice intelligente ayant compris que je ne faisais pas de bêtises quand on me laissait faire ce que je voulais et qu'elle gagnait un temps fou en ne s'offusquant pas de mes frasques. Je n'incitais personne à me suivre et les autres me trouvaient (sans doute ?) trop bizarre pour avoir envie de m'imiter; ou que c'était trop risqué parce qu'on se faisait tout le temps gronder. Et puis des fois je les faisais bien rire, comme quand elle demandait : - Dites-moi un mot avec le son "ien" ? Et que je répondais "ouah" (4). Bref, j'avais déjà un fameux problème avec l'autorité. Et celui-là je ne le dois pas à mes parents, que ça rendait perplexe aussi à leur heure. Avec eux, j'obéissais assez parce que j'avais peur de leur faire du chagrin ou qu'à cause de moi après ils se disputent. Mais j'ai toujours été incapable d'obéir juste "parce que c'est comme ça" et que l'autre qui ordonne détient un pouvoir.

Enfin, c'est aussi l'année de la découverte du monde glacé (car froid) de l'hypermarché. Un des premiers de France s'est ouvert en bas de la colline où nous habitons. Et ce monde-là est si étrange. Il y a des grands chariots où le parent nous met comme pour un long tour de manège sauf qu'il faut faire le travail de dire ce qu'il va oublier, alors on ne peut pas complètement s'amuser. En revanche c'est super parce qu'on ne connaît pas les gens et ils se servent soi-même, donc pas besoin de dire "Bonjour madame" en entrant et de devoir être polie quand la commerçante dit des trucs énervants pour faire plaisir à Maman ("Oh comme elle est jolie", "Oh comme elle a grandi", "Elle va à l'école ?", "Comme elle parle bien...") alors que j'ai toujours envie de crier "Mais vous arrêtez de dire des faussetés et puis je suis pas un bébé". Je me souviens des bricks de lait qui avant d'être parallélépipédiques sont en forme de berlingots (les bonbons d'avant) géants. Et puis la consigne pour les bouteilles (de vin ? de limonade ?) en verre. Et que c'était magique parce qu'au lieu de dépenser de l'argent, au petit guichet pour ça, on nous en donnait. Après, ce jour-là, on s'achetait un croissant (5).

Le jeudi dans une camionnette qu'il gare à mesure au bas de chaque immeuble, passe le poissonnier. On lui achète des filets de merlan. Aucun souvenir de si j'aimais ça ou au contraire pas. Juste ce point de repère : merlan, jour sans école. Et que ma mère les passe dans la farine avant de les jeter dans la poêle.

Et ceci : un jour ma mère effectuant nerveusement en voiture un créneau, tape rudement sur le véhicule voisin, c'est très en pente la colline. Ça secoue fort. Je tombe (ou manque de). Je me remets en place sur la banquette arrière (à l'époque ni ceinture de sécurité ni siège enfant) et je commente d'un : - Boum. (6) fataliste et calme ; pince-sans-rire et (presque) serein. Elle rit. Elle va bien (ouf).







(1) et à la réflexion la photo sur le parking qui figure chez Traou date peut-être plutôt de l'hiver 67/68 que du suivant.




(2) Ce qui n'est pas sans me rappeler une certaine histoire de "cinq ans trois quarts".




(3) J'ai ainsi un souvenir très précis d'une fois où j'essaie d'expliquer le mot "pansement" à une petite fille et un petit garçon et que je cherche parmi ceux qui jouent quelqu'un qui en aurait un (souvent, les garçons, qui vivent en shorts en ont aux genoux) mais que je n'en trouve pas (ou pas immédiatement).



(4) Parce que le chien il fait ouah ouah. Notez que ça faisait pas rire tout le monde (hé oui, déjà).




(5) Rétrospectivement je doute que les quelques centimes de la consigne fassent l'équivalent du prix d'un croissant, mais bon.




(6) De nos jours j'aurais dit "Plog" mais Fred Vargas ne devait pas déjà savoir lire non plus, alors écrire, elle en était loin.

gilda_f

gilda_f, sur le chemin de 19xx à 2006,
lundi 18 août 2008

3 : 1966/1967 Et déjà la télé et déjà une ombre de "faux souvenirs" reconstitués

lieux : Chambourcy (78) près de Paris.

logements : immeubles longs et parallélépipédiques de 5 à 7 étages, des HLM améliorées sur une colline encore boisée.




Nous sortons peu, mon père travaille dur, ma mère aussi qui tient sa maison comme elle croit qu'il faut faire, et se repose fort peu et qui veille sur moi et surveille sans doute trop. Est-ce de ces temps anciens que me vient un goût de la solitude (physique - bon sang mais foutez-moi la paix - let me be alone) et un désarroi absolu face à la solitude (loneliness - on m'aurait trop peu laissée me construire à ma guise et je ne saurais plus ou mal me passer d'avoir en permanence quelqu'un qui se soucie -) ? J'ai des souvenirs de courses qu'on fait (la poste en particulier), de promenades de type "tour du pâté de maisons" et aussi un peu dans les vergers qui à l'époque couvrent encore ces collines d'Ile de France, que c'est très escarpé (ça l'est, en fait, mais pas tant). D'autres de la belle lumière de fin d'après-midi et qui entre chez nous par le côté salon, celui qui justement donne vers la colline. De très vagues impressions d'échanges avec d'autres enfants de balcons à balcons - aller les uns chez les autres semble exclu, nous sommes sans doute trop petits -. Deux souvenirs culinaires : le riz au lait (caramélisé) et une crème aux oeufs dont ma mère plus tard ne se souviendra pas qu'elle en confectionnait et qu'elle était si bonne. Des souvenirs des livres qu'on me lit, que je réclame souvent les mêmes, que je les sais par coeur et tourne les pages au bon moment, et que mon père au soir me raconte, mais sans lire, comme un vrai bon conteur qu'il aurait pu être, une version toute personnelle des aventures de Pinocchio. Les personnages ont chacun leur façon de parler, et certains mots incantatoires m'en sont restés (dont un mystérieux Coucoumioucoucoumioucasselescailloux) qui devaient être des équivalents dans l'histoire de "Sésame ouvre-toi" chez Ali Baba.

Et des souvenirs précis de la télévision.



C'est un poste en noir et blanc (à l'époque, forcément), où les chaînes se syntonisent en tournant un bouton comme certaines radios encore le nécessitent. Ça pose peu de problème, il n'existe qu'une seule chaîne (1). Parfois l'émission se brouille et il faut tourner un peu la petite antenne intérieure dont mon père a équipé notre équipement. Il m'interdit d'y toucher. Plus tard, et malgré ça, c'est moi qui deviendrai l'as du réglage, tant et si bien qu'on m'en délèguera l'autorité mais pour l'instant je suis bien trop petite. Et une petite ça obéit.



Il y a donc le jeudi à 16 heures des émissions, pendant deux heures (?) pour les enfants. Elles sont présentées par la marionnette Claire. Ces programmes sont complétés par Bonne Nuit les Petits avec Pimprenelle et Nicolas et qui est quotidienne et dont les parents se servent pour dire après "Au lit" alors que je trouve moi qu'il est rudement tôt. Il y a aussi le petit train de l'interlude.

Et des émissions de sport, le sport ce n'est pas violent, alors j'ai le droit. Parce que pour ce qui est du reste, ma mère exerce une censure épouvantable : le bon vieux Zorro de Walt Disney ("Un cavalier, qui surgit hors de la nuit, court vers l'aventure au galop...") est jugé trop plein de combats, je dois me battre pour le voir, ainsi qu'un "L'homme à la carabine" qui ne devait pourtant pas aller chercher plus loin que Rintintin. Ma mère n'aime pas Rintintin parce qu'il y a un chien et qu'elle n'aime pas les chiens. Elle me le fait savoir devant chaque épisode. Et je me fais peur quand je reproduis cette même attitude (mais pour d'autres motifs, en râlant que c'est niais, qu'on les prend pour des cons) face aux émissions que regardent mes enfants.

Longtemps je crois que "L'homme à la carabine" est l'histoire d'un type qui s'appelle Lomma et que La Carabine est son surnom parce qu'il est fine gachette. J'élaborerai toutes sortes d'historiettes dérivées, parfois avec mon père rebaptisé Lomma, comme complice consentant.

"Thierry la Fronde", ça sera plus tard.

Ce que j'aime entre tout, ce sont les Poly. Et comme Cécile Aubry en écrira à mesure que son fils, le petit Mehdi, grandit, puis que le casting s'élargira à d'autres, le petit cheval me tiendra compagnie jusqu'à l'adolescence. (et ma mère de râler parce qu'elle n'aime pas les chevaux, mais moins pas que les chiens alors elle rouspète moins que pour Rintintin ou "Belle et Sébastien"). Je me souviens en particulier d'un "Au secours Poly" (2) qui m'a durablement marquée et dont je me rappelle bien fort un élément de l'intrigue : un petit garçon (3), maladie ou accident, était paralysé et à force de patience et de proximité le poney l'aide à remarcher. De là jusqu'à 43 ans, je croirais dur comme fer aux miracles de l'amitié. Et qu'on peut être amis en étant aussi différent qu'un cheval et un humain, franchement c'est pas le problème.

Et puis ce souvenir mystérieux car chronologiquement impossible : se réveiller très tôt un matin pour suivre une cérémonie d'ouverture de J.O. au Japon. Les drapeaux, les athlètes qui défilent, mon père qui répète que c'est au bout du monde et qu'on le voit en vrai. Or des J.O. aux Japon il y en eu en 1964 (Tokyo) et 1972 (Saporo), donc ça ne colle pas. Confondrais-je dans mon souvenir le Japon et le Mexique (1968) ? Et pourquoi m'est-il resté comme de toute solidité que c'était en 1966 ?

J'oubliais : de temps en temps à la télé, et des fois sauvagement au jour et heures des enfants à la place de leur Poly préféré, passe un vieux monsieur grand et gris, qui a toujours l'air fâché et de gronder des élèves pas sages, et qui me fait peur ou comme un vieux grand-père bougon à ses petits enfants. Mes parents refusent de m'expliquer vraiment qui il est, on ne parle pas politique devant un enfant, il pourrait cafter. Quelqu'un (une cousine ?, passent parfois à la maison des cousins, cousines, oncles et tantes et même d'Italie et même qui font des photos EN COULEUR parce qu'ils sont très riches et qu'ils nous envoient après parce qu'ils sont très gentils - je n'aime pas toujours quand ils sont là même si c'est la fête et plein de cadeaux pour moi, parce que mes parents veulent encore plus que je sois très sage et puis ma mère est si nerveuse à chaque fois (avec mes yeux d'adulte je sais que c'est parce qu'elle tient trop à ce que tout soit parfait)- ) des grands me concèdera qu'à un moment il a sauvé la France ( - Ce monsieur là ? - Oui mais maintenant, il est vieux).

Et je n'aime pas non plus quand apparaît la mire en lieu et place de la marionnette Claire, j'apprends le mot "grève" que je ne comprends pas. Et têtue comme une mule je regarde la mire en me concentrant très fort afin qu'elle disparaisse et que Poly revienne, ou même déjà juste la marionnette Claire, même sans Poly. Claire, reviens, ça serait si bien.

(1) C'est faux, je sais, puisque la 2ème a émis pour la première fois en 1963. Est-ce qu'on ne la captait pas ? Est-ce qu'on m'avait raconté qu'il n'y en avait qu'une pour que je ne touche pas moi-même au bouton de réglage ?

(2) Je n'en ai hélas nulle pas retrouvé la trace regardable de celui là alors que les tous premiers Poly, les "Belle et Sébastien", ont été réédités.

(3) Je crois me souvenir qu'il se prénommait Pascal, ce qui est peut-être faux. Marrante mémoire je viens de chercher et effectivement un Pascal est présent ... parmi les acteurs et c'est le prénom du jeune héros des premiers Poly. En revanche pour l'année de diffusion, j'avais tout bon.

gilda_f

cassymary, sur le chemin de 19xx à 2006,
lundi 26 mai 2008

1987: 27 ans

En hiver la côte d'azur est un vrai paradis. Nous allons marcher sur la plage de St Laurent du Var où nous habitons, dans un petit immeuble sur les hauteurs, avec vue sur la mer. C'est une plage de galets. Le chien court devant, Marie dans un sac kangourou, accroché à mon ventre. Elle grandit sans problème. Elle a de superbes yeux verts et une peau dorée par le soleil du sud. Elle sourit tout le temps, d'un caractère espiègle, et une curiosité jamais assouvie.

Nous faisons des balades dans l'arrière pays, nous allons voir la montée des marches du festival de Cannes. Nous ne pouvons rater la visite de St Paul de Vence où je découvre Yves Montand en train de jouer à la pétanque sur la place du village, avec casquette et chemise blanche, en presqu'enfant du pays. Monaco et son rocher, l'Italie à portée de roue. J'aime la région, jusqu'aux 1er jours de l'été. Là, c'est l'enfer qui commence. Les touristes prennent la côte d'assaut. Les embouteillages monstres, les plages surpeuplées, les prix qui grimpent. Je commence à déchanter. Et espère vivement la fin de l'été, pour retrouver la tranquilité.

Marie fête son premier anniversaire. Je suis complètement remise de mes soucis de santé. Je trouve un travail. L'été passe et en septembre, mon mari m'apprend que nous partons pour Angoulême. Je reçois la nouvelle avec beaucoup de déception. J'en ai marre d'être sans cesse dans les cartons. Et je n'ai aucune envie d'aller là-bas. Mais je n'ai pas le choix. Mon mari part d'abord, comme à chaque fois, le temps de trouver notre future résidence. Je le rejoindrai 1 mois plus tard.

J'arrive à Angoulême sous une pluie battante. La maison est en centre ville, sombre, avec un minuscule jardin entouré d'un mur. Je regrette déjà la côte d'Azur.

cassymary

page 1/149 | page 149

page 1/149 | page 149