Petits cailloux et ricochets

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le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

les textes
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gilda_f, sur le chemin de 19xx à 2006,
jeudi 18 février 2010

7 : 1970/1971 Manigances et méchanceté

lieux : Taverny (95)

logements : petits pavillons en série

L'année du CE1 sera pour moi celle d'une découverte terrible : des gens a priori sympathiques peuvent aussi être méchants, sans réelle raison, comme si c'était simplement par plaisir. J'avais pigé depuis mes débuts scolaires que certains aimaient nuire. Mais je les supposais, c'était à chaque fois le cas, qu'ils agissaient par stupidité. Ou pour certains garçons, besoin de violence qu'ils ne maîtrisaient pas. Dès lors je les plaignais et me contentais de me tenir à l'écart et de ne fréquenter que des enfants un peu plus élaborés.

Mais voilà qu'en CE1, nous sommes trois grandes amies et l'une des trois me raconte sur l'autre une embrouille qu'elles auraient eues et me dit Elle a été méchante, hein ? Ignorant tout du mensonge, je la crois, et c'est vrai que c'était méchant, donc j'acquiesce avec toute la tristesse de qui quelqu'un déçoit. Elle me piège alors en allant dire à l'amie commune que j'avais dit qu'elle était méchante. Je n'ai rien vu venir, rien. Et sombre malheureuse au soir d'une récré où cette dernière me dit en substance que comme j'ai dit qu'elle était méchante elle ne me causerait plus.

J'ai un vague souvenir de ma mère tentant de me consoler et ne comprenant pas, elle qui a peu d'ami(e)s et aucun lien très fort, pourquoi ça me met dans un tel état.

Celui aussi au lendemain, de convoquer les deux donzelles et mettre les choses au clair, tout dire en présence de tout le monde. Un lien se répare mais j'ai perdu la confiance nécessaire pour qu'elles restent mes confidentes et comme j'ai plein de copains garçons qui eux ne font pas d'histoires, quand ils sont fâchés ils se bagarrent un bon coup, se font punir ensemble et redeviennent amis, je laisse de côté les parlottes et me consacre plus qu'avant aux jeux actifs.

Ils ne manquent pas : on joue à chat, à "Où sont les cerfs", aux grandes cordes à sauter (deux qui font tourner une personne qui saute), plus tard apparaîtront billes, élastiques et osselets. Je ne cours pas vite ni ne saute haut mais je suis stratège, je n'ai peur de rien et se dessine alors ce truc qui me rendra incasable : à la fois tête de classe mais ne ressemblant pas aux bons élèves sages à lunettes, turbulente même parfois.

Une des filles de ma classe dont les parents travaillent tous les deux rentre seule chaque soir. Elle n'habite pas très loin de chez moi et nous devenons amies. Ma mère est offusquée que des parents laissent une petite seule ainsi rentrer avec sa clef dans la grande maison - car ils sont riches ils ont une villa et non un pavillon -. Elle y a peur toute seule. Pleure parfois. Et je tente de la consoler. D'obtenir aussi de ma mère qu'on fasse le petit crochet pour l'accompagner au moins jusqu'à la porte. Je ne sais plus si j'ai ou non gain de cause, à moins qu'une solution intermédiaire ne se soit dessinée - ma mère attendant au bout de la rue avec la poussette où vivote ma sœur, que j'ai raccompagnée l'amie jusqu'à sa porte -. Peut-être aussi que j'ai abdiqué. À 7 ans je crois encore et l'on m'a copieusement inculqué que les adultes savent et les enfants pas.

En revanche quand des "grandes" de CM1 ou 2 se mettent à embêter la petite Isabelle, prénom de cette amie, que sa tristesse rendait vulnérable, en la soumettant à quelques gages et autres humiliations d'enfants, un jour qu'on sort en forêt et que le manège semble prendre de plus dangereuses proportions, je décide de m'en mêler. Et je rejoins la fille que les grandes encerclaient. J'ai peur de me faire punir si ça dégénère et des conséquences catastrophiques qu'une punition scolaire à la maison aurait : mes parents se disputent sans arrêt et tout fait prétexte, particulièrement ce qui concerne les repas, les enfants et l'argent dépensé. Je n'ai pas peur des grandes. J'ai vu de loin qu'Isabelle est en mauvaise posture et je sens, je ne sais pas pourquoi ni comment, que j'aurais des comptes autrement plus sérieux à régler avec moi-même si je fais comme si de rien n'était, que si je vais la rejoindre tenter de changer les choses et me prendre une probable raclée. J'essaie de rameuter un pote mais le petit gars voyant qu'il s'agit d'une embrouille entre filles et se méfiant d'un groupe de grandes qu'on sait méchantes et craignant de se retrouver à devoir montrer son zizi (humiliation ultime) décline l'invitation. N'ayant aucun zizi à protéger je fonce, proteste, me prends le gage blessant ou la raclée prévisible, mais je m'en fous. D'abord parce que les maîtresses qui nous surveillaient n'ont rien vu et donc pas de punition qui eût été collective à n'en pas douter. Ensuite parce que j'ai gagné. Je n'oublierais jamais le regard de reconnaissance et d'avertissement (ne viens pas elles vont taper) de l'amie en mauvaise posture. Les autres sont si surprises qu'ensuite elles n'ont plus recommencé. En gueulant que c'était pas bien ce qu'elles faisaient, et comme ce n'étaient pas sauf peut-être une qui entraînaient, de si sales bougresses, je leur ai fait honte. L'une d'elle deviendra même une sorte d'amie. (le problème c'est peut-être que du coup, adulte, je n'ai plus jamais pu m'empêcher d'agir ainsi dans de semblables situations et l'ai payé assez cher ; en même temps d'être en accord avec soi-même aide qu'on dorme bien la nuit, même s'il s'agit d'une condition nécessaire et insuffisante)

Je suis en revanche heureuse sans nuages auprès des garçons. Ma mère a combiné avec celle de Jean-François, mon amoureux attitré depuis la dernière année de maternelle, que celle-ci qui habite près de l'école, alors que nous sommes à 20 minutes à pied, me prenne le midi. J'ignore quel est leur accord financier, mais en revanche à part que parfois ils mangent du cheval et que moi, non, ça vraiment je ne PEUX pas, comme je suis bien dans cette famille-ci. L'amoureux est pourvu de trois grandes sœurs, une très très grande et deux jumelles, sa maman est du genre expansive à la bonne humeur apparente inébranlable, les repas ne sont pas des moments de reproches permanents - alors que chez moi, si "pas les coudes sur la table", "tiens toi droite", "ne parle pas la bouche pleine" et ce en boucle qu'on mérite le reproche ou pas -. Ce qui compte c'est qu'on mange. Ensuite comme ses parents, gardiens de collège, sont hébergés sur place nous jouons dans une partie des cours et parkings qui ne sont pas accessibles aux élèves du moins entre les midis. C'est un collège Pailleron et ces cloisons qui vibrent ou s'enfoncent quand on appuie dessus d'une certaine façon me fascinent. Un mur peut donc n'être pas dur. Ces midis externalisés, c'est pour moi le bonheur. Nous ne sommes en effet plus dans la même école, mon amoureux et moi : si elles étaient mixtes il restait vestige de la séparation filles / garçons et dans le groupe scolaire réparti sur deux sites, l'un continuait à recevoir en majorité les uns (en plus que les parents de garçons estimaient le niveau meilleur et que leurs gars puisque c'était encore des maîtres et de l'autre côté des maîtresses seraient mieux tenus). Alors nous nous manquons.

Dans mon quartier heureusement il y a Jean-Mi, mon grand copain, mon pote, celui avec qui tout est simple. Longtemps après je m'interroge sur ce qui faisait qu'avec l'un il était question d'amour et avec l'autre non. L'un et l'autre étaient plutôt beaux gosses (1) et de gabarits semblables. Ce n'est donc pas que le physique de l'un était plus séduisant ou mieux à ma (petite) taille. Sans doute parce que Jean-Mi était pour moi, d'emblée, comme un frère. On parlait peu, on jouait beaucoup. Cette amitié a remarquablement résisté aux années. On se tient encore à présent au courant, comme ça, de loin en loin.

Cette année-là est celle de la lecture enfin en liberté. J'en tire une force formidable. En plus que mes parents alors m'encouragent, très heureux d'une enfant qui aime cette activité calme et intelligente. Ce n'est que plus tard, face aux proportions prises et à ce qu'on attend d'une jeune fille comme il faut, que ça posera problème (2). Je démarre par les "Fantômette", mais en fait vite le tour, passe aux "Michel" (bibliothèque verte ?), "Club des cinq", "Clan des sept". Plus tard les "Jacques Rogy". Les "Poly" de Cécile Aubry dont les histoires se déclinent aussi en feuilleton télé et qui agacent ma mère qui n'aime pas les chevaux (3) comme elle n'aime pas les chiens (4). Il y a Pif Gadget aussi, mais c'est sans doute l'année suivante.

Je commence enfin à faire valoir mes droits au port de pantalons et à un début de choix des vêtements, non pas tant à l'achat (5) qu'à l'enfilage au matin pour aller à l'école. La blouse y reste obligatoire mais elle n'est pas normée. Ce qui aurait donné des photos de classe très multicolores si on en avait faites. Le photographe passe, oui, mais uniquement pour nous tirer individuellement le portrait. Sur celui de CE1 j'ai les cheveux (un peu) longs. Ils étaient tenus courts, jusqu'alors.

Enfin et curieusement, fors un hiver enneigé (souvenirs de luge et de bonhomme de neige), je n'ai de cette période que des souvenirs sous le soleil. Comme s'il n'avait pas plu et que c'était normal (6).

(1) J'avais déjà bon goût ... ;-) (2) Dans "Ubiquité" de Claire Wolniewicz, il y a une scène entre des parents d'un petit garçon qui dessine beaucoup et leur professeur, qui représente parfaitement ce glissement d'attitude. Contents d'un petit qui dessine si souvent, inquiets et limitatifs dès lors que ça devient un obstacle éventuel au chemin vers un "vrai" métier. (3) Ni sans doute l'histoire personnelle de Cécile Aubry mais je ne m'en rendrai compte que 30 ans après. (4) Je dois ainsi aussi encaisser ses remarques ironico-méprisantes sur "Belle et Sébastien". (5) Tati, 3 Suisses, La Redoute et pulls tricotés maison par ma mère admirablement bien. (6) C'est probablement faux, il ne semble pas que l'année 1970/1971 en région parisienne ait été spécifiquement ensoleillée

gilda_f

gilda_f, sur le chemin de 19xx à 2006,
mercredi 23 décembre 2009

6 : 1969/1970 Une soeur en plus, un cousin en moins

lieux : Taverny (95)

logements : petits pavillons en série

Un élément sympathique de ma configuration familiale élargie est que je possède parlant français ou italien une jolie brochette de cousins. Le mariage plutôt tardif de mes parents, le fait que ma mère soit la cadette de ses sœurs et quelques autres circonstances leur octroie entre 2 et (presque) 20 ans de plus que moi avec une forte concentration entre 5 et 10. Mes parents n'ayant, du fait de leur mésentente et du manque de goût de ma mère pour les relations proches, que fort peu d'amis, je ne fréquente donc en dehors des camarades d'école et des gosses du quartier que mes cousins et dans le cadre trop restreint de petites vacances passées les uns chez les autres et autres fêtes de famille. Les écarts sociaux à l'époque ne se sont pas encore creusés et l'on est dans ces années où se piquer de confort est un truc de riches, donc on s'héberge les uns les autres à la bonne franquette, lit pliant sous l'escalier, dortoir au salon. Une décennie plus tard et tous enfants grandis, ça ne se fera plus.

Parmi mes cousins italiens il en est un, Pierino, que j'aime particulièrement bien. Il a je crois 6 ans de plus que moi, et au lieu de faire son mec et son grand daigne s'intéresser à cette petite fille alors boulotte (1) et si bavarde dans une langue qu'il ne comprenait pas. Je le faisais sans doute rire. Il me prêtait ses petites voitures qui étaient fort jolies et me regardait bienveillant et sidéré inventer des histoires avec, sur le balcon turinois de ses parents. Pierino a des lunettes. Il est gentil. Cette gentillesse fondamentale que je n'aurais de cesse de rechercher ensuite chez chacun de ceux que j'aimerai de près. Son père est mon parrain, ce qui ajoute un lien supplémentaire et si ce parrain imposant (2) m'effraie un brin, le fils du parrain me convient. Je suis trop petite pour être amoureuse. Mais assez grande pour sauter de joie quand on m'annonce qu'on va chez eux plutôt que chez d'autres oncles et tantes chez lesquels je n'ai pas de partenaires de jeu ; ou de moins accueillants.

Je suis bien un peu triste : en cet été 1969, pas d'Italie. Ma mère est censée accoucher bientôt du bébé attendu, ça veut dire le sortir de son ventre, et d'ailleurs vu comme il est gros (je ne reconnais plus ma maman), il est plus que temps. Les finances sont épuisées par l'achat de la maison. La sagesse nous fait rester. Vient septembre.

On me confie un beau jour (ou soir ?) à un couple d'amis qui habitent sur une place voisine du même lotissement de pavillons. Lui est un collègue de mon père. Il travaille à la même usine de Poissy et ils pratiqueront avec deux autres pendant de longues années un co-voiturage intelligent et régulier. Des cars existent, mais aux horaires trop décalés.



Ces personnes ont une grande fille, Martine, dont je rêve d'être l'amie. Seulement la différence d'âge fera qu'elle me considèrera toujours avec distance. Et puis elle est grande, belle et blonde. Début de mon complexe d'infériorité ? En attendant, ces jours-là, devant l'importance de l'événement attendu - le bébé à naître - tout le monde du père à sa fille en passant par le chat est gentil avec moi. Et puis je suis déjà une petite marrante quand on cesse de me tarabuster (fais pas ci, fais pas ça), à peine sans doute un peu casse-pied pour manger, comme peuvent l'être les enfants habitués à la production culinaire exclusive de leur maman. Un des soirs mon père passe tout ému, tout joyeux, ça y est, c'est une petite fille. Tu as une petite sœur. Et tout s'est bien passé. Je suis horriblement déçue : il ne m'emmène pas avec lui mais me laisse chez les amis. Je dois rester chez eux tant que ma maman est à la clinique en tout cas les premiers jours. Et en plus à la clinique les enfants petits n'ont pas le droit d'entrer (4).

Le souvenir suivant, alors que je loge toujours chez mes hôtes prévenants, est de mon père bouleversé et qui finit par me dire, mais en quels termes, à l'époque aux enfants petits on disait si peu, que Pierino je ne le verrai jamais plus. J'apprendrais ou je comprendrais plus tard que mon cousin est mort dans un accident de la circulation, qu'il revenait de jouer au foot sur un terrain vague (ou un chantier) et qu'un camion (du chantier) qui effectuait une manœuvre en marche arrière l'aura écrasé. Quarante ans plus tard, je ne peux pas entendre le signal sonore de recul d'un engin de chantier sans penser à lui. Ce dispositif s'il avait alors existé lui aurait peut-être sauvé la vie.

Il me semble que mon père m'a dit. Puis qu'il m'avait demandé de ne pas en parler à ma mère pour ne pas lui faire un choc juste après le bébé. Il me semble aussi qu'il a oublié de me dire quand je pouvais enfin en parler et que ça sera moi qui à des paroles prononcées par ma mère ait compris qu'elle savait. Mais peut-être sont-ce des souvenirs recomposés ?

Peut-être que je serais surprise aussi si j'apprenais la date réelle de l'accident et qu'il avait eu lieu à plusieurs mois près. Ça s'est enregistré dans ma mémoire comme étant exactement en même temps.

Je ne sais plus si mon père s'est ou non absenté pour aller aux obsèques de mon cousin bien-aimé.

Je sais en revanche que même si mon grand-père paternel était mort l'année (ou 2 ans ?) d'avant, Pierino sera mon premier mort. Celui qui fait comprendre que ça dit "plus jamais", plus jamais se revoir, plus jamais jouer ensemble, plus jamais se parler, plus jamais plus rien.

Et que quelque chose s'est imprimé très fort de l'impossible jointure entre un immense bonheur (le nouveau bébé tout frais) et ce malheur épouvantable.

Ça me paraît une horreur sans nom que des enfants puissent mourir avant leurs parents. Illogique. Et on est très logique quand on a 6 ans. Je plains mon parrain. Je me souviens d'avoir eu peur qu'il ne puisse plus jamais rigoler de sa vie, lui qui faisait si bien le pitre.

Je me souviens que pour me consoler, je pensais que peut-être quand je serais grande j'irais moi aussi sur la lune comme j'ai vu faire en juillet à la télé. Penser à l'espace m'a toujours rassurée.

Ma mère pleure souvent. À cause de la fatigue du bébé. Du cousin sans doute aussi. De mon père qui essaie d'être gentil mais n'y parvient pas toujours. Comme il s'énerve facilement ! J'essaie d'être gentille et d'aider pour le bébé, même si celui-ci est très décevant. J'apprends qu'un bébé d'humain naît au départ assez peu perfectionné, qu'il ne tient même pas debout, ne sait pas parler, seulement pleurer et qu'il va se passer un temps très long avant de pouvoir à peine commencer à jouer ensemble. Il faudra les premiers sourire et les premiers mots pour que je me remette de cette déception initiale. Je m'attendais à ce que débarque une pareille que moi en juste un peu plus petit, comme j'étais 2 ans plus tôt par exemple.

L'entrée au CP est pour moi un soulagement. D'abord je retrouve Madame Capar, cette institutrice que j'aimais bien et cette fois elle consent enfin à nous apprendre à lire. Ensuite, j'avais déjà pas mal réfléchi, il me suffit donc de quelques clefs d'assemblage qui me manquaient et hop très vite c'est parti, enfin et pour toujours JE LIS.

Un mort, un bébé (dont je me sens responsable, au moins aux heures où mes parents se disputent - j'ai même trouvé un truc super pour les calmer, je dis, Mais taisez-vous vous allez la réveiller ! -), et savoir lire : à part que je n'ai pas le droit d'aller toute seule au delà de la placette où est située la maison, que je ne sais pas écrire ni bien faire obéir mes doigts pour ça, et que j'éprouve encore du mal à me repérer dans le temps (acquis du CE2, bizarrement) et les saisons, et que je dois mettre des semelles orthopédiques parce que j'ai les pieds plats (5), je me sens adulte parfaitement (3).

Enfin la vraie vie !

(1) Entre la guerre et ses faims qui les avait traumatisés, et ma fragile santé, mes parents n'avaient qu'un seul critère que l'enfant aille bien : qu'il soit gavé et potelé. La nouvelle naissance détourna leur attention au moment opportun et je pus devenir d'une finesse normale.

(2) Zio Michelle était un peu fort. Il aimait la bonne chère, les vins pétillants de soleil et faire rire son monde.

(3) La question de gagner ou pas son argent n'est que secondaire : je suis une fille et ce sont les papas qui vont à l'usine pour en rapporter pour payer la maison et les commissions, pas les mamans, voyons.

(4) J'aurais droit à un coup d'œil en contrebande quelques jours plus tard - à l'époque on gardait 8 à 10 jours la maman et le bébé -, mais tellement apeurée par l'éventualité d'être prise sur le fait que je ne verrai pas vraiment la petite, pressée que j'étais de regagner la zone où j'étais officiellement tolérée

(5) Tiens, quand sont-elles apparues celles-là ?

gilda_f

Thomas, sur le chemin de 19xx à 2006,
dimanche 29 novembre 2009

2009, année 32 -- Le pouvoir de dire merde

C'était l'hiver mais tout bruissait. Une tension sourde, des forces encore silencieuses étaient déjà à l'œuvre. Il fallait, de nécessité, que les choses changeassent. C'était peut-être l'élection toute récente de Barack Obama qui le rendaient tangible : on devait s'attendre à quelque chose de Neuf.

Et pour que cela soit j'ai appris à dire merde. J'ai appris à dire non. J'ai préféré enfin ne plus plaire à tout le monde. J'ai pris la peine d'être moi-même pour cesser de jouer, pantin de vos désirs, les comédies pipées ne visant qu'à complaire. Ne consentait à rien valablement celui qui acquiesçait à tout sans distinction. Tout ça fut enterré avec un peu de la peur de déplaire et l'angoisse de n'être pas là où je suis attendu.

J'ai longtemps tenu pour injonction sacrée de faire ce qu'on attendait de moi. C'était l'ordre des choses. Et puis j'ai fini par dire non, quelquefois. C'est là seulement que mes oui ont pris valeur.

Thomas

gilda_f, sur le chemin de 19xx à 2006,
lundi 26 janvier 2009

5 : 1968/1969 Nouvelle vie, nouvel endroit et cet ennui

lieux : Taverny (95)

logements : petits pavillons en série

Je crois me souvenir, malgré le bonheur d'avoir une chambre à soi (1) d'un long blues du printemps 68 jusqu'aux vacances d'été : pas d'école, pas (encore) d'amis de voisinage, et même si le jardin me paraît immense et que je suis capable de jouer des heures seule en m'inventant des histoires ou à des peluches ou à des poupées, c'est trop de solitude. Et puis cette maison, les parents en parlaient depuis si longtemps que confusément, j'avais attendu d'eux un bonheur immédiat. Or ce n'est pas exactement le cas. Mon père dit "Il y a des malfaçons". Il est en colère assez souvent. Ma mère s'active sans arrêt, tout est à installer, pas de temps pour moi. Comme ils ne m'ont pas consultée dans la décision de déménager (2), je me sens en trop. Ma mère est très fatiguée. Plus loin dans l'année, elle attendra un bébé. Je crois que mes parents m'ont prévenue assez tard, à moins que ça ne soit moi qui ai posé une question fort précise, sans doute après quelque conversation instructive de cour de récréation (Elle a un gros ventre ta maman). La nouvelle est pour moi bonne : enfin quelqu'un pour jouer. N'ayant aucune souvenance d'avoir été vraiment plus bébé que je ne le suis, j'étais un peu moins grande, je parlais un peu moins bien, on m'obligeait moins à manger de tout, j'imagine que je serais aussitôt dotée d'un(e) partenaire opérationnel(le) quoique d'un format plus réduit. Douce illusion !

C'est la dernière année de maternelle. Arrivée un peu en retard le premier matin, les horaires étant sans doute un brin différents de là où l'on venait, je me glisse dans une file d'attente, docilement et plutôt satisfaite de voir que je ne suis pas des plus petites. Evidemment ce n'était pas la bonne. On me raccompagne dans ma vraie classe, l'une de deux en préfabriqués au bout de la cour et je me retrouve chez les grands la plus grande des petites. Très vite je m'y plais assez, m'entends bien avec la maîtresse, madame Capar (3) et puis moins : elle ne veut toujours pas nous apprendre à lire. J'en ai trop marre de ne pas savoir, pigé que le truc tout rond qui fait comme la bouche quand on le prononce est un o, repéré le i, quelques bricoles. Mais il me manque le liant. Et je n'ai ni grand frère ni grande soeur pour m'expliquer. Les parents refusent, obstinés "Pour l'an prochain ça va t'embrouiller" de même qu'ils me refuseront l'accès à l'italien (que j'avoue réclamer moins, sauf l'été quand je suis embarrassée pour jouer avec mes cousin(e)s). Ils sont de la génération pour laquelle l'école c'est sacré, les professeurs savent, pas les parents, et il ne faut pas mélanger le français. La maîtresse me dit elle aussi, L'an prochain. Elle me confie comme un secret qu'elle nous suivra au CP. Ben justement, alors puisqu'elle est assez grande pour être une maîtresse de grande école, pourquoi elle nous expliquerait pas un peu, déjà. Un jour elle commet l'erreur de me promettre un brin d'explication (peut-être l'écriture de nos noms de famille en plus de nos prénoms) quand l'ensemble de la classe aura fini certains coloriages. A la récré (ou un soir ?), j'embarque les feuilles, histoire de dire ça y est. Bien sûr elles sont vite retrouvées, moi grondée, et personne ne comprendra ce qui m'a pris là.

Je me fais rapidement trois copains, Jean-François L. dont je serais très vite l'amoureuse attitrée et de façon très stable (et très chaste) jusqu'à la fin du CM2, Philippe L. le caïd du quartier mais qui moi m'a à la bonne - parce que je n'ai pas peur de lui et que je ne suis pas une de ces mijorées qui pleurnichent pour un rien et lui attirent des ennuis - et Jean-Mi mon voisin de quartier, une très très grande très très longue amitié, mais pour l'instant qu'est-ce qu'on en sait. Grâce à lui j'apprendrais que la différence entre un garçon et une fille c'est pas juste qu'on oblige ces dernières à mettre des robes et des blouses pas pratiques parce qu'après dès qu'elles bougent on voit leur culotte et que tout le monde fait des chichis avec ça. Je ne comprends ni l'intérêt des robes ni le pourquoi des simagrées. Je pense qu'on met des robes parce que ça coûte moins cher et que ça salit moins. Mais alors pourquoi pas des shorts comme les garçons l'été ? Et puis les collants de laine, l'hiver, quand on tombe ils sont troués, alors ça coûte aussi ...

En tout cas je suis contente qu'on ne m'ait pas collé de boucles d'oreilles parce que ça a l'air compliqué d'en porter et ça doit faire rudement mal quand on les met. Et puis c'était des raclées (parentales) celles qui en avaient si elles les perdaient (même seulement une).

Bizarrement pas trop de souvenirs des filles, je crois que je les trouve un peu bébés, et chuchoteuses et compliquées. Moi, je préfère cavaler. En tout cas quand je suis en forme.

Parce que quand même, ma santé et moi on reste un peu fâchées, mais moins qu'avant (je crois me rappeler). On m'a souvent redit après que j'avais trouvé moyen de faire une splendide rubéole au moment le plus dangereux pour le futur bébé de ma maman. Aucun souvenir de la maladie-même, mais de l'infirmière qui venait à elle lui faire des piqures afin qu'elle n'attrape pas ma maladie à moi, si. De l'inquiétude de mes parents, malgré qu'ils tentaient de me rassurer. De mon sentiment de culpabilité (à cause de moi on fait du mal à ma maman et peut-être le bébé sera malade) impuissante (c'est pas ma faute, j'ai pas fait exprès, la maladie c'est à l'école des copains qui l'avaient).

N'empêche au bout d'un an, c'est Taverny qui est chez moi. Et l'autre ville s'oublie.

(1) dans l'appartement qui précédait j'habitais un renfoncement qui faisait salon, séparé de la salle à manger par un rideau qu'on tirait. (2) J'aurais dit non, assurément. J'ai très tôt supporté très mal de n'être pas considérée comme un être humain à part entière, hors en ce temps-là, les gosses devaient suivre, punto basta. (3) aucune idée de l'orthographe réelle de son nom.

gilda_f

Thomas, sur le chemin de 19xx à 2006,
vendredi 28 novembre 2008

2008, année 31 -- Quatre du tendre

Il y a eu celle d'hiver. La soirée dont on s'est éclipsés, la musique chaude, la danse, son corps contre moi et murmurée à l'oreille l'envie d'arracher là tous nos vêtements. Il y a eu une nuit, un matin. Je savais encore aimer, je perdais le Nord aussi bien qu'autrefois. Elle m'a croqué, une gourmandise dont on ne fait qu'une bouchée. Je savais encore souffrir.

Il y a eu celle de printemps. Arraché à la torpeur d'une conversation que j'avoue avoir oublié, j'ai été entraîné à l'autre table. Mlle Toi, tu m'enjoignais de m'asseoir là, il fallait que je la rencontrasse. De fait, on a su vite, l'entre-deux des regards le criait en silence, que l'été serait chaud. Bientôt on a été trop près pour être honnêtes, faisant semblant de rien. Incapables d'attendre fût-ce seulement deux semaines, on n'a pu retarder l'instant où nos deux corps seraient encore plus proches.

Il y a eu celle d'été. Du premier soir je garde le souvenir de retrouvailles improbables, de Wittgenstein et d'une demande en mariage. Des semaines suivantes, l'affrontement sanglant d'un amour déferlant contre mes vieux démons défendant pied à pied leurs murs usés de temps.

Il y a eu celle d'automne. Si différente des autres, si différentes de moi. Enlacés avec la naïve fraîcheur des amours d'enfance. Douceur fragile et éphémère.

J'ai retrouvé mon errance mais elles m'ont appris. À aimer. À me laisser surprendre. À donner, à être aimé. À espérer. Quatre éclats de vie, quatre charbons ardents de plus au creux de moi.

Et tes yeux qui, au loin, veillent toujours mes mots d'un regard tendre.

Thomas

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