Petits cailloux et ricochets

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le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

les textes
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cassymary, sur le chemin de 19xx à 2006,
lundi 12 mai 2008

1985

2 déménagements, un mariage, une grossesse difficile. L'année 1985 est pleine de rebondissements.

En janvier, mon ami est muté à Lyon. Il fait ses valises. Je suis déboussolée. Je n'avais jamais envisagé de quitter Toulouse. Cette ville m'a apprivoisée, et je l'ai adopté avec l'idée de ne jamais en partir. Les changements ne sont pas très bénéfiques pour la grande anxieuse que je suis. Si ma phobie sociale ne m'envahit pas trop encore, c'est que justement je veille à garder les mêmes repères, les mêmes frontières. Mais là, une question fondamentale se pose. J'aime cet homme? Oui. Je veux faire ma vie avec lui? Oui. Je veux partir de Toulouse? Non.

Pourtant il va falloir encore une fois faire un choix. Le suivre et partir ou bien rester et peut être le perdre. Je ne sais pas choisir. Je me donne un temps de réflexion. Il part sans moi, faisant des allers retours un week-end sur 2, attendant patiemment que je décide. Je décide, après 3 mois que oui, je vais le rejoindre, la-bas ou ailleurs. Je fais donc mes cartons à mon tour, la peur au ventre de quitter ma ville. Ces cartons, je vais d'ailleurs passer mon temps à les faire et les défaire tout au long de ma vie.

Je quitte Toulouse sous un beau soleil. J'arrive à Lyon sous une pluie battante. Le coeur n'y est pas. Je me sens loin de chez moi, loin de ma terre, loin de mes racines, loin des mes repères. Je garde ça pour moi et fais bonne figure. Mon compagnon à 4 pattes nous a suivi. Je n'aime pas l'appartement où nous vivons. Je n'aime pas le quartier, ni cette ville dortoir à quelques kilomètres de Lyon.

J'aime la vieille ville, le quartier de fourvière, et la campagne alentour. Je déteste les embouteillages, la pollution, la place Bellecourt En juin 1985, nous nous marions, chez moi, dans l'Aveyron, puis nous repartons sur Lyon, que je n'aime toujours pas. Toulouse me manque. Je trouve enfin un travail et fin Août j'apprends que je suis enceinte.

Cette merveilleuse nouvelle est aussitôt suivie d'une grande période d'angoisse. Après une hémorragie, on me signifie un repos forcé, allongée 3 semaines, sans pouvoir me donner la certitude que le foetus est encore vivant. Je vis ces 3 semaines en gardant l'espoir que lors de la prochaine échographie, le foetus aura grossi. Si ce n'est pas le cas, je n'aurai que la mort dans mon ventre.

Mais mon petit bout s'accroche et c'est avec un immense soulagement que j'apprends, 3 semaines plus tard, que je mènerai ma grossesse à terme, si je reste prudente. Je vis cette grossesse comme un cadeau inestimable. Je touche mon ventre, je suis attentive au moindre changement de ma silhouette, j'attends le 1er coup de pied avec impatience. Je m'extasie chaque jour d'avantage de vivre cet incroyable aventure qui consiste à porter un enfant.

Alors que je suis enceinte de 3 mois, et à peine sortie de mes nausées matinales et autres désagréments des 1er mois, mon mari est muté à Valence. Je ne suis là que depuis 6 mois et il faut déjà refaire les cartons.

En novembre de la même année, nous emménageons dans une petite maison, à quelques kilomètres de Valence, en Ardèche, au pied du crussol. J'y retrouve la campagne que j'aime. L'Ardèche est une département magnifique, que je n'aurai malheureusement pas le loisir de le visiter bien longtemps.

Nous passons Noël à 2, loin de nos familles respectives. Un Noël un peu triste (je suis malade) mais nous sommes ensemble et Marie donne ses 1ers coups de pied pour nous assurer de sa présence.

cassymary

shayalone, sur le chemin de 2006 à 19xx,
mercredi 30 avril 2008

1996 à 16 ans. Amandine

Amandine a les yeux rouges, Amy fuit, amy sombre en cours. Et moi, à qui vais-je pouvoir me confronter, si amy disparait?

Amy est belle, tellement, avec ses boucles brunes et son regard noir, avec sa peau si blanche, avec ses mots si beaux, avec sa violence. Mais amy est venue vers moi l'an dernier, comme si j'étais une fille normale. Avec sa copine Delphine, elle est venue à ma table, s'interessant à ma vie... Quoi, je ne suis donc pas qu'un faire valoir, j'ai une existence propre? Je serais donc aimable?

Amy est brillante, et nous luttons joyeuses pour le plus grand bonheur des profs.

Aimée, je deviens aimante. Et quand amy déconne, je deviens étouffante. Je veux savoir, il se passe quelque chose... je ne veux pas la voir s'enfoncer toujours plus dans la défonce. Elle maintient qu'elle maitrise, comme tous les drogués, qu'elle ne risque rien.

Je gratte tant et plus, têtue et acharnée. Et Amy craque. Une petite enveloppe rose, et des lettres serrées à l'encre noire. Je me précipite dans les toilettes du lycée pour la lire tranquille. Une lettre qui dit tout ce qui ne sera plus jamais dit. La mort d'un frère aimé, la fuite dans l'héro, l'overdose, à 13 ans. Une lettre qui finit par "mes mots demandent le silence". Je m'effondre dans les chiottes, en larmes, en rage, me tapant la tête contre les murs. "Bourrine", je suis une bourrine, une vilaine voyeuse, une impétinente curieuse. Je respecte le silence, et la distance imposée.

Oui, mais amy ne fume plus autant, elle n'arrive plus défoncée en cours.

shayalone

shayalone, sur le chemin de 2006 à 19xx,
samedi 26 avril 2008

1994- 17 ans: Dénouement du transfert

Deux ans et demi que toutes les semaines, deux fois par semaine au début, je vais la voir, que je m'installe dans le grand fauteuil.

Deux ans et demi que je refuse de payer et que mes parents font le chèque, 120 francs, sans sourciller sans rien demander. Comme ça les choses sont claires. Je fais le boulot qu'ils ont merdé, mais c'est eux qui payent, puisqu'ils refusent de venir.

Deux ans et demi, qu'invariablement elle ouvre la séance d'un "Alors?'

Deux ans qu'elle a éclaté de rire devant mon coming-out, un bon gros rire, ponctué d'un "Mais non" et d'un point final. Je repars honteuse, coupable, et blessée.

J'ai 17 ans, les hormones en folie, les filles sont si belles, et je commence à remarquer qu'elle n'est pas trés jolie. Je vois les couleurs ternes de ses habits, les mi-bas couleur chair qui plissent, son air fatigué... même qu'elle se trompe, un jour, oui, pouff, comme ça, elle me dit de venir à 12h30 jeudi, alors qu'on se voit toujours à midi... Je ne dis rien, et j'attend l'heure dite, à la terrasse d'un café. Je la vois partir excedée à midi 20. Je vérifie tout de même, à midi trente, je vais sonner. Bonne fille que je suis.

Je reviens la séance suivante à l'heure habituelle, sans même l'avoir appellée, et je lui offre mon plus angélique sourire. "Vous m'avez dit 12H30. Celà m'a surprise mais je vous ai écoutée".

Elle me dit qu'il est peut-être temps d'arreter. Je n'y ai absolument pas réflechi, mais je lui dis oui, et la quitte, sans un regret, sans un regard. Déchue, tombée du piedestal, faillible, elle n'a plus d'interêt, la psychanalyste. Sa pseudo-vérité non plus.

Deux mois plus tard, je sors du placard.

shayalone

cassymary, sur le chemin de 19xx à 2006,
jeudi 24 avril 2008

1984

Un virage à 180° pour moi cette année là. Je choisis de tout quitter, alors que justement j'ai besoin de repère, de stabilité, de sécurité. Finalement je vais passer ma vie à tout chambouler, moi qui recherche sans cesse des repères pour éloigner mes phobies. Paradoxe de ma personnalité. Fuir et faire face. Me cacher et affronter.

Après quelques mois d'échanges purement professionnels, et quelques sorties, toujours en groupe, nous sommes plus que jamais attirés l'un par l'autre. Nos regards se croisent de plus en plus souvent, nos mains se frôlent par moment. Je suis effondrée. Je réalise qu'il se passe quelque chose que je n'avais pas prévu. Je suis amoureuse d'un autre que celui qui partage ma vie depuis plusieurs années.

Un premier rendez-vous en tête à tête, et nous tombons dans les bras l'un de l'autre. Catastrophe pour moi. Je vais devoir faire un choix. Mais il est déjà fait. Je fais mes bagages, sous le regard abattu de mon ami. Je suis mal de faire du mal. Mais je sais ma vie ailleurs.

Je m'installe chez le nouvel homme de ma vie. Nous passons notre temps à cacher à notre direction que nous sommes ensemble. Je risque le licenciement et lui la mutation.

Et puis, et puis, il y a cette première attaque de panique. Celle qui va lentement me plonger dans la phobie sociale, qui sera diagnostiquée bien des années plus tard Chaque seconde de cet événement est gravé dans ma mémoire. Le seul fait d'y repenser est angoissant. Et elle est la 1ere d'une longue série qui finira par empoisonner ma vie. Cela se passe dans une caserne, au mess des officiers très exactement. Un repas en l'honneur de mon ami qui est venu me présenter à son ami officier. Il y a là une bonne partie des officiers de la caserne, et moi, seule femme parmi tous ces uniforme. Bon dieu, mais qu'est-ce que je foutais là? Je suis antimilitariste depuis presque ma naissance. Je n'ai qu'une vague idée de l'autorité masculine, mais j'ai cette peur en moi, qui m'habite depuis très longtemps. Depuis quand déjà? Et pourquoi? Le regard d'un homme, si il n'est pas aimant, me liquéfie sur place. Peut être parce que j'y vois le regard de ces garçons qui, l'année de mes 16 ans, m'ont traînée dans ce coin ombragé du parc. Et cet instinct qui me dit « danger » là où il n'y en a pas.

Tous ces regard tournés vers moi, toutes ces questions. Je me sens jugée, jaugée, passée en revue. Je m'éloigne sous un faux prétexte et vais m'enfermer dans les toilettes. Je m'effondre, vomis, pleure, tremble. Je suis assommée par cette attaque de panique, et paralysée par la peur. Je m'assoie par terre, enfermée dans les toilettes. Je suis incapable de me relever, de tourner cette poignée et de sortir de cet endroit exigu. Je vais crever là sans savoir, sans comprendre pourquoi. A ce moment là, je suis comme cet enfant qui espérait disparaître sous les couvertures, quand mon père frappati et frappait encore, ignorant les cris de douleur de ma soeur. Je veux disparaître, m'évaporer, m'envoler, quitter cet enveloppe qui m'étouffe.

Les minutes passent. Je me sens comme une bête traquée. Je crois devenir folle. Et puis j'entends sa voix. Il est venu me chercher, s'inquiétant après 15mn d'absence. Que lui dire? Comment lui dire? Quoi lui expliquer moi qui ne comprends rien à ce qui m'arrive? J'invente un malaise quelconque. Sans mal, je suis défigurée par la douleur. Je ne sais comment j'ai réussi à ouvrir cette porte. Il y a eu comme un déclic, une dépersonnalisation qui a fait que j'ai été m'installer à cette table, j'ai rien avalé, je n'ai pas parlé, mon corps était là, moi j'étais partie ailleurs.

D'ailleurs je n'ai aucun souvenir de ce qui s'est passé pendant ce repas, ni après. Je ne me souviens que de plus tard, bien plus tard, quand la honte, la culpabilité ont fait place a la panique. Et cette fatigue intense, et cette angoisse qui resurgissait: Je ne suis pas guérie.

Cet homme que j'ai choisi et dont je connais si peu de chose, et qui ne connaît rien de moi, vient d'être le témoin sans le savoir de ce qui va empoisonner ma vie, notre vie. J'ai la vague sensation que cette relation va aggraver mes symptômes, par le simple fait qu'avec lui, je renonce à tous mes repères, à justement tout ce que j'ai crée à Toulouse en quelques années: des barrières de sécurité contre mes phobies. Nous allons chacun de nous protéger l'autre en pensant lui rendre service. Lui va me surprotéger, au point que je vais devenir dépendante affective. Moi je vais continuer dans la ligne de conduite qui m'accompagne depuis toujours: le silence. Ne pas dire, ne rien dire, ne pas me dévoiler, jamais.

cassymary

cassymary, sur le chemin de 19xx à 2006,
jeudi 24 avril 2008

1983

Mes études sont déjà loin. Je suis toujours avec le même petit copain, celui que j'ai rencontré lorsque j'avais 17 ans. J'en ai maintenant 23 et quelquefois, lorsque je vois dans la rue de jeunes femmes avec des landaus, je me mets à rêver qu'un jour, je serrerai un bébé dans mes bras. Et puis je chasse vite cette idée. Dans un an ou 5 ans, je serai où? Je ferai quoi? J'ai l'impression étrange que je suis en transit. Que bientôt ma vie va changer.

Depuis que j'ai arrêté mes études, je n'ai pas vécu d'anxiété importante. Petit à petit, la peur de rechuter s'est estompée. J'en viens à penser que je suis guérie. Fin 83, Je trouve un boulot, stable cette fois. Et puis, la rencontre a lieu.

Le coup de foudre, vous connaissez? Lorsque les regards se croisent et qu'instinctivement, on sait. Que c'est lui et personne d'autre. Il y a comme une onde électrique qui vous traverse le corps, juste au moment ou la rencontre a lieu. Ce n'est qu'après, lorsque vous détournez le regard que le manque est déjà là.

J'avais un petit ami, qui m'aimait et que j'aimais, un avenir tout tracé et en l'espace d'un instant, tout a explosé. Il m'a avoué bien plus tard qu'il avait ressenti la même chose.

L'année 1983 se termine sur cette rencontre, qui restera platonique encore quelques mois.

cassymary

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