Petits cailloux et ricochets

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le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

les textes
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gilda_f, sur le chemin de 19xx à 2006,
mercredi 23 décembre 2009

6 : 1969/1970 Une soeur en plus, un cousin en moins

lieux : Taverny (95)

logements : petits pavillons en série

Un élément sympathique de ma configuration familiale élargie est que je possède parlant français ou italien une jolie brochette de cousins. Le mariage plutôt tardif de mes parents, le fait que ma mère soit la cadette de ses sœurs et quelques autres circonstances leur octroie entre 2 et (presque) 20 ans de plus que moi avec une forte concentration entre 5 et 10. Mes parents n'ayant, du fait de leur mésentente et du manque de goût de ma mère pour les relations proches, que fort peu d'amis, je ne fréquente donc en dehors des camarades d'école et des gosses du quartier que mes cousins et dans le cadre trop restreint de petites vacances passées les uns chez les autres et autres fêtes de famille. Les écarts sociaux à l'époque ne se sont pas encore creusés et l'on est dans ces années où se piquer de confort est un truc de riches, donc on s'héberge les uns les autres à la bonne franquette, lit pliant sous l'escalier, dortoir au salon. Une décennie plus tard et tous enfants grandis, ça ne se fera plus.

Parmi mes cousins italiens il en est un, Pierino, que j'aime particulièrement bien. Il a je crois 6 ans de plus que moi, et au lieu de faire son mec et son grand daigne s'intéresser à cette petite fille alors boulotte (1) et si bavarde dans une langue qu'il ne comprenait pas. Je le faisais sans doute rire. Il me prêtait ses petites voitures qui étaient fort jolies et me regardait bienveillant et sidéré inventer des histoires avec, sur le balcon turinois de ses parents. Pierino a des lunettes. Il est gentil. Cette gentillesse fondamentale que je n'aurais de cesse de rechercher ensuite chez chacun de ceux que j'aimerai de près. Son père est mon parrain, ce qui ajoute un lien supplémentaire et si ce parrain imposant (2) m'effraie un brin, le fils du parrain me convient. Je suis trop petite pour être amoureuse. Mais assez grande pour sauter de joie quand on m'annonce qu'on va chez eux plutôt que chez d'autres oncles et tantes chez lesquels je n'ai pas de partenaires de jeu ; ou de moins accueillants.

Je suis bien un peu triste : en cet été 1969, pas d'Italie. Ma mère est censée accoucher bientôt du bébé attendu, ça veut dire le sortir de son ventre, et d'ailleurs vu comme il est gros (je ne reconnais plus ma maman), il est plus que temps. Les finances sont épuisées par l'achat de la maison. La sagesse nous fait rester. Vient septembre.

On me confie un beau jour (ou soir ?) à un couple d'amis qui habitent sur une place voisine du même lotissement de pavillons. Lui est un collègue de mon père. Il travaille à la même usine de Poissy et ils pratiqueront avec deux autres pendant de longues années un co-voiturage intelligent et régulier. Des cars existent, mais aux horaires trop décalés.



Ces personnes ont une grande fille, Martine, dont je rêve d'être l'amie. Seulement la différence d'âge fera qu'elle me considèrera toujours avec distance. Et puis elle est grande, belle et blonde. Début de mon complexe d'infériorité ? En attendant, ces jours-là, devant l'importance de l'événement attendu - le bébé à naître - tout le monde du père à sa fille en passant par le chat est gentil avec moi. Et puis je suis déjà une petite marrante quand on cesse de me tarabuster (fais pas ci, fais pas ça), à peine sans doute un peu casse-pied pour manger, comme peuvent l'être les enfants habitués à la production culinaire exclusive de leur maman. Un des soirs mon père passe tout ému, tout joyeux, ça y est, c'est une petite fille. Tu as une petite sœur. Et tout s'est bien passé. Je suis horriblement déçue : il ne m'emmène pas avec lui mais me laisse chez les amis. Je dois rester chez eux tant que ma maman est à la clinique en tout cas les premiers jours. Et en plus à la clinique les enfants petits n'ont pas le droit d'entrer (4).

Le souvenir suivant, alors que je loge toujours chez mes hôtes prévenants, est de mon père bouleversé et qui finit par me dire, mais en quels termes, à l'époque aux enfants petits on disait si peu, que Pierino je ne le verrai jamais plus. J'apprendrais ou je comprendrais plus tard que mon cousin est mort dans un accident de la circulation, qu'il revenait de jouer au foot sur un terrain vague (ou un chantier) et qu'un camion (du chantier) qui effectuait une manœuvre en marche arrière l'aura écrasé. Quarante ans plus tard, je ne peux pas entendre le signal sonore de recul d'un engin de chantier sans penser à lui. Ce dispositif s'il avait alors existé lui aurait peut-être sauvé la vie.

Il me semble que mon père m'a dit. Puis qu'il m'avait demandé de ne pas en parler à ma mère pour ne pas lui faire un choc juste après le bébé. Il me semble aussi qu'il a oublié de me dire quand je pouvais enfin en parler et que ça sera moi qui à des paroles prononcées par ma mère ait compris qu'elle savait. Mais peut-être sont-ce des souvenirs recomposés ?

Peut-être que je serais surprise aussi si j'apprenais la date réelle de l'accident et qu'il avait eu lieu à plusieurs mois près. Ça s'est enregistré dans ma mémoire comme étant exactement en même temps.

Je ne sais plus si mon père s'est ou non absenté pour aller aux obsèques de mon cousin bien-aimé.

Je sais en revanche que même si mon grand-père paternel était mort l'année (ou 2 ans ?) d'avant, Pierino sera mon premier mort. Celui qui fait comprendre que ça dit "plus jamais", plus jamais se revoir, plus jamais jouer ensemble, plus jamais se parler, plus jamais plus rien.

Et que quelque chose s'est imprimé très fort de l'impossible jointure entre un immense bonheur (le nouveau bébé tout frais) et ce malheur épouvantable.

Ça me paraît une horreur sans nom que des enfants puissent mourir avant leurs parents. Illogique. Et on est très logique quand on a 6 ans. Je plains mon parrain. Je me souviens d'avoir eu peur qu'il ne puisse plus jamais rigoler de sa vie, lui qui faisait si bien le pitre.

Je me souviens que pour me consoler, je pensais que peut-être quand je serais grande j'irais moi aussi sur la lune comme j'ai vu faire en juillet à la télé. Penser à l'espace m'a toujours rassurée.

Ma mère pleure souvent. À cause de la fatigue du bébé. Du cousin sans doute aussi. De mon père qui essaie d'être gentil mais n'y parvient pas toujours. Comme il s'énerve facilement ! J'essaie d'être gentille et d'aider pour le bébé, même si celui-ci est très décevant. J'apprends qu'un bébé d'humain naît au départ assez peu perfectionné, qu'il ne tient même pas debout, ne sait pas parler, seulement pleurer et qu'il va se passer un temps très long avant de pouvoir à peine commencer à jouer ensemble. Il faudra les premiers sourire et les premiers mots pour que je me remette de cette déception initiale. Je m'attendais à ce que débarque une pareille que moi en juste un peu plus petit, comme j'étais 2 ans plus tôt par exemple.

L'entrée au CP est pour moi un soulagement. D'abord je retrouve Madame Capar, cette institutrice que j'aimais bien et cette fois elle consent enfin à nous apprendre à lire. Ensuite, j'avais déjà pas mal réfléchi, il me suffit donc de quelques clefs d'assemblage qui me manquaient et hop très vite c'est parti, enfin et pour toujours JE LIS.

Un mort, un bébé (dont je me sens responsable, au moins aux heures où mes parents se disputent - j'ai même trouvé un truc super pour les calmer, je dis, Mais taisez-vous vous allez la réveiller ! -), et savoir lire : à part que je n'ai pas le droit d'aller toute seule au delà de la placette où est située la maison, que je ne sais pas écrire ni bien faire obéir mes doigts pour ça, et que j'éprouve encore du mal à me repérer dans le temps (acquis du CE2, bizarrement) et les saisons, et que je dois mettre des semelles orthopédiques parce que j'ai les pieds plats (5), je me sens adulte parfaitement (3).

Enfin la vraie vie !

(1) Entre la guerre et ses faims qui les avait traumatisés, et ma fragile santé, mes parents n'avaient qu'un seul critère que l'enfant aille bien : qu'il soit gavé et potelé. La nouvelle naissance détourna leur attention au moment opportun et je pus devenir d'une finesse normale.

(2) Zio Michelle était un peu fort. Il aimait la bonne chère, les vins pétillants de soleil et faire rire son monde.

(3) La question de gagner ou pas son argent n'est que secondaire : je suis une fille et ce sont les papas qui vont à l'usine pour en rapporter pour payer la maison et les commissions, pas les mamans, voyons.

(4) J'aurais droit à un coup d'œil en contrebande quelques jours plus tard - à l'époque on gardait 8 à 10 jours la maman et le bébé -, mais tellement apeurée par l'éventualité d'être prise sur le fait que je ne verrai pas vraiment la petite, pressée que j'étais de regagner la zone où j'étais officiellement tolérée

(5) Tiens, quand sont-elles apparues celles-là ?

gilda_f

Thomas, sur le chemin de 19xx à 2006,
dimanche 29 novembre 2009

2009, année 32 -- Le pouvoir de dire merde

C'était l'hiver mais tout bruissait. Une tension sourde, des forces encore silencieuses étaient déjà à l'œuvre. Il fallait, de nécessité, que les choses changeassent. C'était peut-être l'élection toute récente de Barack Obama qui le rendaient tangible : on devait s'attendre à quelque chose de Neuf.

Et pour que cela soit j'ai appris à dire merde. J'ai appris à dire non. J'ai préféré enfin ne plus plaire à tout le monde. J'ai pris la peine d'être moi-même pour cesser de jouer, pantin de vos désirs, les comédies pipées ne visant qu'à complaire. Ne consentait à rien valablement celui qui acquiesçait à tout sans distinction. Tout ça fut enterré avec un peu de la peur de déplaire et l'angoisse de n'être pas là où je suis attendu.

J'ai longtemps tenu pour injonction sacrée de faire ce qu'on attendait de moi. C'était l'ordre des choses. Et puis j'ai fini par dire non, quelquefois. C'est là seulement que mes oui ont pris valeur.

Thomas

gilda_f, sur le chemin de 19xx à 2006,
lundi 26 janvier 2009

5 : 1968/1969 Nouvelle vie, nouvel endroit et cet ennui

lieux : Taverny (95)

logements : petits pavillons en série

Je crois me souvenir, malgré le bonheur d'avoir une chambre à soi (1) d'un long blues du printemps 68 jusqu'aux vacances d'été : pas d'école, pas (encore) d'amis de voisinage, et même si le jardin me paraît immense et que je suis capable de jouer des heures seule en m'inventant des histoires ou à des peluches ou à des poupées, c'est trop de solitude. Et puis cette maison, les parents en parlaient depuis si longtemps que confusément, j'avais attendu d'eux un bonheur immédiat. Or ce n'est pas exactement le cas. Mon père dit "Il y a des malfaçons". Il est en colère assez souvent. Ma mère s'active sans arrêt, tout est à installer, pas de temps pour moi. Comme ils ne m'ont pas consultée dans la décision de déménager (2), je me sens en trop. Ma mère est très fatiguée. Plus loin dans l'année, elle attendra un bébé. Je crois que mes parents m'ont prévenue assez tard, à moins que ça ne soit moi qui ai posé une question fort précise, sans doute après quelque conversation instructive de cour de récréation (Elle a un gros ventre ta maman). La nouvelle est pour moi bonne : enfin quelqu'un pour jouer. N'ayant aucune souvenance d'avoir été vraiment plus bébé que je ne le suis, j'étais un peu moins grande, je parlais un peu moins bien, on m'obligeait moins à manger de tout, j'imagine que je serais aussitôt dotée d'un(e) partenaire opérationnel(le) quoique d'un format plus réduit. Douce illusion !

C'est la dernière année de maternelle. Arrivée un peu en retard le premier matin, les horaires étant sans doute un brin différents de là où l'on venait, je me glisse dans une file d'attente, docilement et plutôt satisfaite de voir que je ne suis pas des plus petites. Evidemment ce n'était pas la bonne. On me raccompagne dans ma vraie classe, l'une de deux en préfabriqués au bout de la cour et je me retrouve chez les grands la plus grande des petites. Très vite je m'y plais assez, m'entends bien avec la maîtresse, madame Capar (3) et puis moins : elle ne veut toujours pas nous apprendre à lire. J'en ai trop marre de ne pas savoir, pigé que le truc tout rond qui fait comme la bouche quand on le prononce est un o, repéré le i, quelques bricoles. Mais il me manque le liant. Et je n'ai ni grand frère ni grande soeur pour m'expliquer. Les parents refusent, obstinés "Pour l'an prochain ça va t'embrouiller" de même qu'ils me refuseront l'accès à l'italien (que j'avoue réclamer moins, sauf l'été quand je suis embarrassée pour jouer avec mes cousin(e)s). Ils sont de la génération pour laquelle l'école c'est sacré, les professeurs savent, pas les parents, et il ne faut pas mélanger le français. La maîtresse me dit elle aussi, L'an prochain. Elle me confie comme un secret qu'elle nous suivra au CP. Ben justement, alors puisqu'elle est assez grande pour être une maîtresse de grande école, pourquoi elle nous expliquerait pas un peu, déjà. Un jour elle commet l'erreur de me promettre un brin d'explication (peut-être l'écriture de nos noms de famille en plus de nos prénoms) quand l'ensemble de la classe aura fini certains coloriages. A la récré (ou un soir ?), j'embarque les feuilles, histoire de dire ça y est. Bien sûr elles sont vite retrouvées, moi grondée, et personne ne comprendra ce qui m'a pris là.

Je me fais rapidement trois copains, Jean-François L. dont je serais très vite l'amoureuse attitrée et de façon très stable (et très chaste) jusqu'à la fin du CM2, Philippe L. le caïd du quartier mais qui moi m'a à la bonne - parce que je n'ai pas peur de lui et que je ne suis pas une de ces mijorées qui pleurnichent pour un rien et lui attirent des ennuis - et Jean-Mi mon voisin de quartier, une très très grande très très longue amitié, mais pour l'instant qu'est-ce qu'on en sait. Grâce à lui j'apprendrais que la différence entre un garçon et une fille c'est pas juste qu'on oblige ces dernières à mettre des robes et des blouses pas pratiques parce qu'après dès qu'elles bougent on voit leur culotte et que tout le monde fait des chichis avec ça. Je ne comprends ni l'intérêt des robes ni le pourquoi des simagrées. Je pense qu'on met des robes parce que ça coûte moins cher et que ça salit moins. Mais alors pourquoi pas des shorts comme les garçons l'été ? Et puis les collants de laine, l'hiver, quand on tombe ils sont troués, alors ça coûte aussi ...

En tout cas je suis contente qu'on ne m'ait pas collé de boucles d'oreilles parce que ça a l'air compliqué d'en porter et ça doit faire rudement mal quand on les met. Et puis c'était des raclées (parentales) celles qui en avaient si elles les perdaient (même seulement une).

Bizarrement pas trop de souvenirs des filles, je crois que je les trouve un peu bébés, et chuchoteuses et compliquées. Moi, je préfère cavaler. En tout cas quand je suis en forme.

Parce que quand même, ma santé et moi on reste un peu fâchées, mais moins qu'avant (je crois me rappeler). On m'a souvent redit après que j'avais trouvé moyen de faire une splendide rubéole au moment le plus dangereux pour le futur bébé de ma maman. Aucun souvenir de la maladie-même, mais de l'infirmière qui venait à elle lui faire des piqures afin qu'elle n'attrape pas ma maladie à moi, si. De l'inquiétude de mes parents, malgré qu'ils tentaient de me rassurer. De mon sentiment de culpabilité (à cause de moi on fait du mal à ma maman et peut-être le bébé sera malade) impuissante (c'est pas ma faute, j'ai pas fait exprès, la maladie c'est à l'école des copains qui l'avaient).

N'empêche au bout d'un an, c'est Taverny qui est chez moi. Et l'autre ville s'oublie.

(1) dans l'appartement qui précédait j'habitais un renfoncement qui faisait salon, séparé de la salle à manger par un rideau qu'on tirait. (2) J'aurais dit non, assurément. J'ai très tôt supporté très mal de n'être pas considérée comme un être humain à part entière, hors en ce temps-là, les gosses devaient suivre, punto basta. (3) aucune idée de l'orthographe réelle de son nom.

gilda_f

Thomas, sur le chemin de 19xx à 2006,
vendredi 28 novembre 2008

2008, année 31 -- Quatre du tendre

Il y a eu celle d'hiver. La soirée dont on s'est éclipsés, la musique chaude, la danse, son corps contre moi et murmurée à l'oreille l'envie d'arracher là tous nos vêtements. Il y a eu une nuit, un matin. Je savais encore aimer, je perdais le Nord aussi bien qu'autrefois. Elle m'a croqué, une gourmandise dont on ne fait qu'une bouchée. Je savais encore souffrir.

Il y a eu celle de printemps. Arraché à la torpeur d'une conversation que j'avoue avoir oublié, j'ai été entraîné à l'autre table. Mlle Toi, tu m'enjoignais de m'asseoir là, il fallait que je la rencontrasse. De fait, on a su vite, l'entre-deux des regards le criait en silence, que l'été serait chaud. Bientôt on a été trop près pour être honnêtes, faisant semblant de rien. Incapables d'attendre fût-ce seulement deux semaines, on n'a pu retarder l'instant où nos deux corps seraient encore plus proches.

Il y a eu celle d'été. Du premier soir je garde le souvenir de retrouvailles improbables, de Wittgenstein et d'une demande en mariage. Des semaines suivantes, l'affrontement sanglant d'un amour déferlant contre mes vieux démons défendant pied à pied leurs murs usés de temps.

Il y a eu celle d'automne. Si différente des autres, si différentes de moi. Enlacés avec la naïve fraîcheur des amours d'enfance. Douceur fragile et éphémère.

J'ai retrouvé mon errance mais elles m'ont appris. À aimer. À me laisser surprendre. À donner, à être aimé. À espérer. Quatre éclats de vie, quatre charbons ardents de plus au creux de moi.

Et tes yeux qui, au loin, veillent toujours mes mots d'un regard tendre.

Thomas

gilda_f, sur le chemin de 19xx à 2006,
dimanche 24 août 2008

4 : 1967/1968 Déménagement, scolarité, hypermarché et bouteilles consignées

lieux : Chambourcy (78) près de Paris puis Taverny (95)

logements : immeubles longs et parallélépipédiques de 5 à 7 étages, des HLM améliorées sur une colline encore boisée. après le déménagement : petits pavillons en série

De mai 1968 j'ai la vision d'un tabouret. Un tabouret sur un balcon. Un balcon de pavillon. Et une attente immense sur le tabouret sur le balcon du nouveau pavillon que nous habitons. Ou plutôt que nous devrions habiter si les déménageurs arrivent. Ça semble pas gagné. Mes parents, s'ils ne sont pas déjà en train de s'engueuler, sont tendus à l'extrême, A l'excitation joyeuse du Enfin ça y est a succédé, Mais ces déménageurs, ils n'arriveront donc jamais.. Mes parents me disent ni "putains de", ni "connards" car ils sont bien élevés (très). Je suppose vu d'à présent qu'il s'agissait d'un problème dû à la pénurie d'essence de ces mois-là.

J'ai peur qu'entre mon papa et ma maman une fois de plus ça dégénère. Alors je me fais toute petite, sage et immobile, sur le tabouret sur le balcon où je me suis mise (à moins qu'on m'ait posée là histoire que je ne sois pas "dans les pattes") pour guetter l'arrivée (du camion). Qu'ils arrivent et qu'on m'oublie.

La nouvelle maison mes parents en rêvaient, on est venus dimanche après dimanche surveiller le chantier (1) ils se tueront à la payer, mon père ira jusqu'à cumuler deux journées de travail par jour pour y arriver (il ne voulait pas que ma mère reprenne le travail une fois qu'ils étaient parents, et à l'époque en France une femme avait besoin d'une autorisation signée de son mari pour pouvoir être salariée). Moi pas tellement, j'étais bien où on était et à l'école je commençais tout juste à m'habituer.

J'y allais par intermittence depuis la rentrée. Fragile de santé, et vivant jusqu'alors plutôt recluse auprès de mes parents, j'y attrapait le moindre petit microbe qui pointait ses quelques virulentes cellules. J'ai donc passé autant de temps dans la salle d'attente du médecin et fiévreuse au lit, que dans la cour de récré. A mes absences s'ajoutaient comme un décalage d'avec mes camarades. Ils parlaient tous français. Moi aussi. Et pourtant peu d'entre eux me comprenaient (2) et parfois leur babillage où leur comportement me laissait perplexe. Je démarre cette année-là ma longue carrière d'extra-terrestre. J'ai l'habitude d'être seule alors à l'époque je n'en souffre pas. C'est un peu comme d'être un explorateur dans un pays encore plus inconnu que l'Italie de mon papa. Au début je me fais taper dessus : je suis pas bien grande, je vois jamais venir, et je ne me défends pas. Après on me fout la paix : je suis pas marrante comme fille à taper, d'abord j'ai pas peur, ensuite je ne pleure pas et enfin j'essaie de discuter et de dire "Mais pourquoi tu fais ça ?". Quand on est parti de Chambourcy, je commençais à m'établir dans un rôle de consultante : on venait me demander quand les maîtresses d'école ou les plus grands avaient dit des mots qu'on ne comprenait pas (3). J'ai vite pigé qu'il ne fallait pas, surtout pas, que je rigole dans ces cas-là même quand c'est trop bête, sinon les autres ça leur donnait envie de me faire mal. D'une façon générale, l'école me déçoit : on n'y apprend pas à lire et je venais pour ça. On nous fait faire des dessins à longueur de journée, ou des découpages ou des petits objets. Je me souviens d'un travail sur une bogue de châtaigne et en plus ça piquait. Je ne vois vraiment pas l'intérêt. Des fois on nous fait un peu compter, mais c'est jusqu'à pas assez. En plus on n'a même pas le droit de parler avec ses voisins. Je comprends très bien qu'il faille se taire quand la maîtresse nous explique quelque chose, mais quand on est en train de se piquer les doigts sur la bogue à dessiner après, ça sert à quoi qu'on se taise (en plus de faire un truc idiot et pas drôle) ? Mes camarades, mêmes incompréhensibles et parfois violents (mais d'autre bizarrement gentils et ça fait presque plus (+) peur : pourquoi le petit garçon, là, est il venu me faire un gros bisou alors qu'on se connaît pas ?), ne m'effraient pas. En revanche, une des femmes de l'établissement, la directrice je crois, ou une institutrice plus âgée me terrorise. Elle me paraît grande (elle ne devait pas, mais j'étais toute petite), est très massive et crie sans arrêt sur tout le monde et des fois sur moi. Je ne trouve aucune logique dans ce qu'il faut faire ou ce qu'il ne faut pas. Je me dis que si ces dames ne sont pas contentes de moi elles le diront à ma maman et que ça la peinera. Je me souviens qu'une fois on m'envoie au coin, mais que je me fais crier dessus très fort parce que je n'y reste pas (j'ignorai qu'il fallait, comme j'ignorai pourquoi on m'avait dit de me mettre là). Et puis surtout ce qui m'échappe c'est qu'on ne peut pas aller faire pipi et caca quand on veut et c'est idiot : au moment de la récré il y a tout le monde en même temps, et puis c'est pas forcément quand on a besoin. Je crois qu'en ce printemps pour les grands historique, où le déménagement me fait quitter ces lieux pas inintéressants mais bordés de grillages et de portes fermées (qu'est-ce que je n'aimais pas ; au point 40 ans plus tard de retrouver sans hésiter où c'était, tant les souvenirs étaient marqués), j'avais enfin réussi à conquérir certains privilèges d'autonomie, l'institutrice intelligente ayant compris que je ne faisais pas de bêtises quand on me laissait faire ce que je voulais et qu'elle gagnait un temps fou en ne s'offusquant pas de mes frasques. Je n'incitais personne à me suivre et les autres me trouvaient (sans doute ?) trop bizarre pour avoir envie de m'imiter; ou que c'était trop risqué parce qu'on se faisait tout le temps gronder. Et puis des fois je les faisais bien rire, comme quand elle demandait : - Dites-moi un mot avec le son "ien" ? Et que je répondais "ouah" (4). Bref, j'avais déjà un fameux problème avec l'autorité. Et celui-là je ne le dois pas à mes parents, que ça rendait perplexe aussi à leur heure. Avec eux, j'obéissais assez parce que j'avais peur de leur faire du chagrin ou qu'à cause de moi après ils se disputent. Mais j'ai toujours été incapable d'obéir juste "parce que c'est comme ça" et que l'autre qui ordonne détient un pouvoir.

Enfin, c'est aussi l'année de la découverte du monde glacé (car froid) de l'hypermarché. Un des premiers de France s'est ouvert en bas de la colline où nous habitons. Et ce monde-là est si étrange. Il y a des grands chariots où le parent nous met comme pour un long tour de manège sauf qu'il faut faire le travail de dire ce qu'il va oublier, alors on ne peut pas complètement s'amuser. En revanche c'est super parce qu'on ne connaît pas les gens et ils se servent soi-même, donc pas besoin de dire "Bonjour madame" en entrant et de devoir être polie quand la commerçante dit des trucs énervants pour faire plaisir à Maman ("Oh comme elle est jolie", "Oh comme elle a grandi", "Elle va à l'école ?", "Comme elle parle bien...") alors que j'ai toujours envie de crier "Mais vous arrêtez de dire des faussetés et puis je suis pas un bébé". Je me souviens des bricks de lait qui avant d'être parallélépipédiques sont en forme de berlingots (les bonbons d'avant) géants. Et puis la consigne pour les bouteilles (de vin ? de limonade ?) en verre. Et que c'était magique parce qu'au lieu de dépenser de l'argent, au petit guichet pour ça, on nous en donnait. Après, ce jour-là, on s'achetait un croissant (5).

Le jeudi dans une camionnette qu'il gare à mesure au bas de chaque immeuble, passe le poissonnier. On lui achète des filets de merlan. Aucun souvenir de si j'aimais ça ou au contraire pas. Juste ce point de repère : merlan, jour sans école. Et que ma mère les passe dans la farine avant de les jeter dans la poêle.

Et ceci : un jour ma mère effectuant nerveusement en voiture un créneau, tape rudement sur le véhicule voisin, c'est très en pente la colline. Ça secoue fort. Je tombe (ou manque de). Je me remets en place sur la banquette arrière (à l'époque ni ceinture de sécurité ni siège enfant) et je commente d'un : - Boum. (6) fataliste et calme ; pince-sans-rire et (presque) serein. Elle rit. Elle va bien (ouf).







(1) et à la réflexion la photo sur le parking qui figure chez Traou date peut-être plutôt de l'hiver 67/68 que du suivant.




(2) Ce qui n'est pas sans me rappeler une certaine histoire de "cinq ans trois quarts".




(3) J'ai ainsi un souvenir très précis d'une fois où j'essaie d'expliquer le mot "pansement" à une petite fille et un petit garçon et que je cherche parmi ceux qui jouent quelqu'un qui en aurait un (souvent, les garçons, qui vivent en shorts en ont aux genoux) mais que je n'en trouve pas (ou pas immédiatement).



(4) Parce que le chien il fait ouah ouah. Notez que ça faisait pas rire tout le monde (hé oui, déjà).




(5) Rétrospectivement je doute que les quelques centimes de la consigne fassent l'équivalent du prix d'un croissant, mais bon.




(6) De nos jours j'aurais dit "Plog" mais Fred Vargas ne devait pas déjà savoir lire non plus, alors écrire, elle en était loin.

gilda_f

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