Petits cailloux et ricochets

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le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

les textes
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année 1965

Les textes sont présentés dans l'ordre chronologique de leur rédaction.

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Kozlika, sur le chemin de 2006 à 19xx,
samedi 23 décembre 2006

1966-1965:6-5 apprendre

Elles disent.

Quand tu avais vers les 4-5 ans, on allait presque tous les week-ends dans la maison de l'Yonne. Pour t'occuper pendant le trajet on t'avait appris à reconnaître le mot "Paris" et on t'avait confié la mission de nous avertir dès que tu voyais un panneau indicateur. Parfois tu signalais une autre ville mais on pensait que c'était de mémoire, comme on pensait que la lecture que tu faisais de tes livres était de la récitation. A l'entrée en CP, ton instit s'est rendue compte que tu savais lire couramment et compter alors la directrice a décidé de te faire sauter une classe. Ton père t'avait sûrement appris à lire en cachette.

Je me souviens.

De "Noriko, la petite Japonaise" et "Aslak, le petit Lapon", surtout de Noriko, mon préféré, avec sa belle couverture rouge et sa calligraphie en simili-japonais. C'étaient des livres-photos de Dominique Darbois de chez Nathan. Je ne me souviens plus comment ils ont disparu de ma bibliothèque. Probablement ont-ils été égarés lors d'un déménagement car je suis certaine que je ne m'en serais pas séparée volontairement. J'aimais beaucoup les livres-photos, j'ai lu et relu cent fois Crin-Blanc aussi, je n'avais par contre pas trop aimé le film.

Je ne me souviens pas avoir appris à lire, ni avec mon père ni toute seule.

Je me souviens de la première récréation juste après qu'on m'ait transférée en CE1. Des élèves de ma classe m'ont demandé quel âge j'avais. Cinq ans trois quarts, j'ai dit. Bouhou ! (ils étaient pliés de rire) ça existe pas ça ! J'ai essayé de leur expliquer mais ils m'ont dit que j'étais un bébé, que je ne savais même pas mon âge. Après on a parlé du père Noël, je ne sais plus pourquoi, et quand j'ai dit qu'il n'existait pas j'ai vu que je risquais gros, alors j'ai battu en retraite : il ne passe pas chez moi, ce sont mes parents qui me font des cadeaux. Ils étaient désolés pour moi, je l'étais pour eux : leurs parents les prenaient pour des imbéciles. Je me suis fait plein de copains quand même, mais on n'a plus parlé ni des quarts ni du père Noël.

Je me souviens des quarts et des pommes dauphine.

Tous les samedis midi ou presque, le seul repas qu'on prenait parfois avec Papa, Maman faisait des pommes dauphine parce que j'adorais ça. Papa aussi disait qu'il adorait et qu'il fallait partager équitablement. Evidemment le compte n'était jamais rond. Alors Papa coupait la pomme dauphine en quatre (bizarrement le reste était toujours à un, je me demande s'il en bouffait une en lousdé quand le reste était à deux). Puis il distribuait un morceau (un quart) à chacun d'entre nous. Après il faisait mine d'une intense réflexion pour savoir à qui distribuer l'autre quart. Je devais fournir des arguments pour le gagner, et pas toujours le même. J'étais acharnée. Ah tiens, disait-il quand enfin le morceau tant convoité arrivait dans mon assiette (mais pas toujours, pffffffff), ça te fait une moitié du coup. Une demie, quoi ; un quart et un autre quart ça fait donc un demi, bigre, voilà qui est intéressant.

Les problèmes de robinet sont nés le samedi midi aussi, quand Papa prenait mes mains dans les siennes pour les laver. Pouah, qu'elle est sale cette eau, heureusement que l'eau part plus vite qu'elle n'arrive sinon on marinerait dans la crasse. Tiens, combien de temps ça mettrait pour remplir le lavabo ? Compte les secondes ! Ah, et si on ouvrait un peu la bonde, ou s'il y avait un trou dans le lavabo, ou les deux ? Etc.

Souvent le dimanche matin je réveillais maman pour qu'elle me donne des problèmes à résoudre. Robinets ou trains de préférence. Je pense qu'elle a-do-rait me voir débarquer avec mon cahier de brouillon à six ou sept heures du mat' ! Mais on savait toutes les deux que Papa serait drôlement content quand on lui montrerait le cahier le lendemain, alors elle se redressait dans ses oreillers avec tout plein de dentelles au bord, elle me faisait une petite place dans son lit tout chaud et on travaillait.

fauvetta, sur le chemin de 19xx à 2006,
mardi 13 février 2007

1965 - La Visite du Président

1965. Grande effervescence dans notre petite ville. Le président De Gaulle doit faire une courte halte dans le cadre de la campagne électorale. Les enfants des écoles publiques, et nous les filles de l'école privée, avons été réquisitionnés et nous attendons, massés devant la foule sur la Place du Château. Le Grand Homme apparaît entouré de son équipe de campagne, nous agitons nos petits drapeaux tricolores. Christine, petite fille de mon école et de ma classe (oh la chance que nous avons, merci Seigneur...) remet un bouquet au Général qui lui fait la bise ! Quelle émotion, je sens nos religieuses chavirer, il me semble bien que je suis un peu jalouse même... Je ne me souviens pas de son discours ou des quelques mots qu'il a dû prononcer, mais de l'empressement de toute l'école auprès de Christine, au bord des larmes et de l'étouffement. Soeur Directrice met un terme à ces puérils énervements de filles, et rappelle que Dieu nous voit, allez zou retour à la réalité, on reprend nos livres et cahiers !

A la maison, cela a bardé ! Et pas qu'un peu. Mon frère Félix, le rebelle-farceur a eu l'idée de poser une banderolle à sa fenêtre de chambre avant de partir le matin. Avec les mots suivants : Vive l'OAS ! Rhaaa tous les gens qui sont passés dans notre rue, pour aller à l'épicerie, ou chez le cordonnier, ou ailleurs, ont failli s'étrangler. Alerte, Alerte ! Mon père averti, est revenu, a arraché le drap blanc qui claquait dans le vent. Enervé, Il attend mon frère de pied ferme... Félix revient, flanqué de mes autres frères : "Je voulais rigoler". C'est sa seule explication ! Malheureux lui dit mon père, mais tu veux me faire aller en prison, tu es malade ? Avec tous les flics qui patrouillent dans le coin ! - Non, non c'était pour rire, et tout le monde sait que tu es au Parti, tu ne risques rien...

Mon père n'a pas eu d'ennuis, les voisins ont encore soupiré et ricané un petit peu aussi, mon frère imperturbable s'est tout de suite attelé à la recherche d'une nouvelle idée, pour rigoler.

samantdi, sur le chemin de 19xx à 2006,
jeudi 22 février 2007

Ricochet 1965: 04 - Grand pas.

Tout d'un coup, ma vie de petite fille de quatre ans s'accélère : je suis guérie, on me libère de ma gangue, je marche ! Dans la foulée, je vais à l'école et ma mère trouve du travail.

Mes souvenirs deviennent plus nombreux et précis.

Si je ne me souviens pas de mes premiers pas de fille désormais normale, bien qu'un peu boîteuse et pas très rassurée de mettre un pied devant l'autre, je me souviens de mon arrivée à l'école maternelle. Le premier jour, je reste accrochée au tablier de la maîtresse, sans piper mot. Mais très vite, je vais jouer avec les autres dans la cour gigantesque. Les garçons courent, se battent. Ils sont effrayants et fascinants.
Je garde un souvenir ébahi des toilettes (nous n'en avons pas à la maison) et du coin avec les poupées et les jeux.
L'école, qui vient d'être construite, est le plus beau bâtiment que je connaisse avec ses grandes fenêtres lumineuses et son carrelage noir et blanc.
Les maîtresses sont jolies et sentent bon.

Ma mère entre à l'usine. Elle travaille une semaine de 5heures à 13 heures et l'autre, de 13h à 21heures, y compris le samedi.
Nous dormons dans la même chambre. Un matin, je me réveille, elle n'est plus là. Je l'appelle, mais personne ne répond. Je me dresse dans mon lit, je hurle.
Où est passée maman ?
J'ai peur.

Du coup, c'est ma grand-mère qui me garde entre le moment où l'école se termine et où mon papy revient du chantier. Nous attendons ensuite que maman rentre. Je joue avec mes découpages. Papy prépare le repas
L'année prochaine, il aura 65 ans et pourra prendre sa retraite. Il me consacrera alors le plus clair de son temps et ma vie deviendra douce et passionnante.

Otir, sur le chemin de 19xx à 2006,
dimanche 25 février 2007

1965:07 L'âge de raison

La vie marche par cycle de sept ans, bien sûr, cette année là, en abordant le deuxième de ces cycles, je n'en suis pas vraiment consciente, et je veux bien croire ce qu'on m'en dit, accepter les responsabilités qui vont avec cet axiome que j'entends, j'en suis certaine, de part et d'autre. J'ai un sourire édenté et une coupe au carré qui me va toujours aussi bien, et je suis populaire.

Mes amies Marie-Claude ou Patricia sont d'un autre milieu social, mais je ne m'en aperçois pas, ce n'est que bien plus tard que je recollerai les morceaux de la conscience, cependant je suis intimement persuadée que notre amitié aura joué un rôle fondamental dans mes porte-à-faux avec les rôles auxquels me destine mon milieu d'origine. Je suis bien avec elles, nous jouons ou bavardons exactement comme si nous étions des soeurs, et même si cela me traverse l'esprit, je ne crois pas que je pose mes questions tout haut, à savoir pourquoi je ne gravirai jamais les sept étages qui mènent chez Marie-Claude, tout auréolée qu'elle soit de sa parenté immédiate avec un coureur cycliste très en vogue en son temps.

Patricia m'accueille plus facilement dans la loge de sa mère, et nous jouons souvent dans la cour, c'est très pratique. J'ai aussi mes petites amies filles de docteur, et leurs appartements me semblent toujours plus cossus que le mien, mais ce n'est pas nécessairement là-bas qu'on s'amuse le mieux. Je suis bien élevée et polie et j'ai de bonnes notes à l'école, je passerai bientôt en tête de ma classe et y resterai sans que cela nuise à ma popularité.

C'est la première fois que je me fais pourtant traiter de sale juive. Je ne sais pas vraiment ce que ça peut bien vouloir dire, et je ne m'en formalise pas pour autant. L'insulteuse n'a pas pu inventer dans l'air du temps sa tentative de mépris suprême, mon absence du catéchisme où la majorité des élèves de la classe prépare sa première communion a nécessairement dû renseigner sa famille qui en aurait tiré des conclusions rapides. Je ne me souviens pas que cela ait prêté à la moindre conséquence, c'est clair que mon monde ne tourne pas du tout autour de ces questions-là, je nage dans une sorte de sérénité bienheureuse, et j'achève ce cycle de la petite enfance sans heurts ni tracas.

orpheus, sur le chemin de 19xx à 2006,
mercredi 28 février 2007

1965 : j'y crois pas

Comme mes XY passent plus de temps à suivre la guerre au Viêt Nam que de fréquenter les amphithéâtres, la première année Math Sup est pour le moins calamiteuse. Tandis que mes XX excellent en Chimie TS.
Parallèlement, des projets de vie commune commencent à prendre forme. Mais pour cela, il faut remplir la tirelire. Il fait le surveillant en collège, elle donne des cours de gymnastique dans un centre aéré.
Mes XY en pion, mes XX en coach sportif.
Aujourd'hui encore, je n'arrive pas à y croire. Ça leur ressemble si peu.

De l'autre côté du monde, Martin Luther King entre en campagne pour le droit de vote dans les états du Sud.

michou, sur le chemin de 19xx à 2006,
mercredi 28 février 2007

1965 la messe, le catéchisme et autres misères

Quand on est petit, bien souvent on a pas le choix, les adultes ont tout prévu. Pas vraiment tout, mais surtout ce qui agace. Les loisirs, les jeux font encore partie du domaine réservé de nos petites personnes. La télé n’est pas du tout répandue dans les foyers, nous filons jouer dans la forêt proche dés la sortie de l’école ou le Jeudi (en 1965 le Jeudi coupe la semaine scolaire). Nous avons les vélos de nos grands frères, ou de nos pères, pour les mieux nantis. Chaque bande de quartier sait faire une cabane dans la forêt, avec de la ficelle, des branches de noisetiers ou de jeunes hêtres. Dans cette société de consommation limitée, l’imaginaire a le pouvoir.

Pour la coupe de cheveux, c’est différent, l’imaginaire n’a pas sa place, deux modèles sont disponibles chez le coiffeur (le père PetitJean, près de la Moselle), sur le côté sans raie ou en brosse. Inutile de dire à l’homme de l’Art que vous souhaitez une coupe longue, tout est prévu. Le père a pris rendez vous et donné les consignes, ras devant, court derrière. On sait que certains chanteurs bizarres ont des cheveux longs (Mémère affirme qu’on dirait des filles, si, si ma pauv’ dame), les photos d’école de 1965, nous rassurent, pas de ça à Pompey. Bon, ça c’est une petite misère, mais y a pire !

Le Dimanche matin, il y a la messe, pas la peine de demander le programme, c’est comme les cheveux, tout est prévu. Avec la messe, il y a le catéchisme, indissociable, le Mercredi à 11 h 30 après l’école. C’est une sorte de package , messe + cathé. , on y échappe pas.




Attention ! Pour la messe, on met les habits du Dimanche ! généralement culotte courte, qui nous habille d’Avril à Novembre, chemise et petit pull suivant la saison.

Je dois dire que j’y crois pas trop à ce bazar. M’étonnerait qu’il habite dans le tabernacle, ce Jésus, c’est tout petit, on ne le voit jamais. En plus, c’est fliqué cette histoire, à la messe une bonne sœur prend les présences à la fin de l’office, et le curé vérifie le Mercredi au Catéchisme si on est allé au show dominical. On m’a pourtant affirmé que le petit Jésus savait tout, mon oeil ! C’est le petit personnel qui tient le listing.



En 1965, le curé de Pompey est secondé d’un abbé. L’époque est faste, il y a une clientèle assidue, deux messes à guichets fermés le dimanche, la boutique tourne plutôt rond, il faut des enfants de choeur pour assurer la séance, des bénévoles pour la quête, de l’encens, du vin de messe, des clochettes, un organiste et des choeurs. Là, je vous parle d’un dimanche normal, faut voir Pâques, l’ascension ou la Pentecôte. Il y a des gens debout jusqu’au fond. Le catholicisme a le sens du spectacle, on voit que c’est une religion qui a commencé au cirque.

Le curé est plutôt sévère, il n’arrivera pas à me faire croire que son fonds de commerce c’est l’amour du prochain. Pour lui c’est un rôle de composition et ça sonne faux. La maison mère devrait mieux choisir ses DRH, on comprend que plus tard il y ait eu crise dans la religion.

Bon, je vais pas reprocher son manque de ferveur au boss local, je dois bien avouer que moi, déjà tout petit, je faisais semblant d’y croire.

domahom, sur le chemin de 19xx à 2006,
vendredi 2 mars 2007

1965, les aventures commencent...

Je souffle ma première bougie !
Enfin, j'imagine que mes parents ou mon frère s'en chargent vu ma capacité pulmonaire de bête d'orage en pleine grossesse.
Dans les infos importantes : je marche, je suis propre, on m'a fait des trucs aux végétations, ma grand-mère paternelle nous a quitté.
Malgré mon jeune âge, on me maltraite déjà, si, si !
Pour me laver, on fait chauffer de l'eau puis on rempli une espèce de baignoir en féraille et on trempe le mioche (moi) dedans.
Oui mais ce serait bien de couper le gaz et de vérifier que la chaleur résiduelle ne se transmette pas au fond de cette baignoir métalique pour éviter de me roussir la peau des fesses, nan mé ho !
Heureusement qu'à cet âge on ne garde pas de souvenir !
Mon frère, ce vieux de trois ans, est déjà un ivrogne. Il profite d'un moment d'inatention pour vider le verre de vin de papa qui, du coup, trouve son aîné de fils bien étrange depuis quelques instants. Bah oui, il est pété comme un mulot qui vient de passer une semaine dans un fût de Bordeaux !
Nan mé j'vous jure ! Quelle famille !!!

alain, sur le chemin de 19xx à 2006,
dimanche 4 mars 2007

Au pas camarade au pas...1965-1945

1965:

Après 3 mois sur une base aérienne,début 1965 j'atteris à Hammaguir base d'essais de lancement des premiers satellites français(dans les accords d'Evian la France avait gardé quelques bases militaires en Algérie notamment dans le Sahara pour terminer divers essais)J'y passeerai 15 mois et j'en ramènerai un grand amour des contrées désertiques et arides, quelques souvenirs de rencontre avec les bédouins qui appréciaent encore moins le nouveau pouvoir d'Alger que l'ancien du colonisateur.....et aussi quelques amitiés qui se perdront dans le tourbillon de la vie.J'y ferai une grande consomation de films qui arrivaient par paquets et notamment des Maciste et autres Hercule...

1945:

En aôut le 2ème frère arrive déjà et 3 autres se succèderont à raison d'un par an .Ce n'est pas une fille comme aurait voulu mon père.Il paraît que j'étais un gros bébé.

Avec la fin de la guerre mes 3 oncles prisonniers reviennent surpris de constater qu'un autre occupe la place de leurs parents mais devant cette famille qui grandit ils ne diront rien et partiront faire leur vie à Paris ou Montpellier ou Toulouse

anita, sur le chemin de 19xx à 2006,
vendredi 9 mars 2007

1965: être et/ou avoir

En 1965, Perec publie "Les choses", et moi, je m'essaye aux mots. Deux ans, c'est le bon moment pour vous faire le coup du mot et de la chose.
Dans cette famille, l'appropriation du langage est l'une des bases de la survie. Les mots fusent, rebondissent, se détournent à l'envie, se dotant de double-fonds et d'emplois surprenants, chantent souvent, se mêlent de larmes parfois, de cris, point trop encore.
Mon père aime le mot précis et le calembour approximatif, fredonne d'une voix de basse, explique patiemment, et déjà, esquive les questions trop intimes d'un "humm" qui dépasse à peine la barbe. Ma mère chante faux, mais cultive la formule stupéfiante et l'étincelante répartie, bretteuse dans l'âme passionnée, excessive, mais capable d'enchanter notre monde d'alors. Ils n'ont pas beaucoup d'argent, et cela leur évite sans doute de voir à quel point les objets les possèderont différemment quand viendra le temps des vaches grasses.
Nous avons bien quelques jouets, projectiles de choix, lorsque nous décidons de renverser les lits pour en faire des barricades et bombarder nos parents-Mais surtout, nous sommes bavards, nous inventons des histoires interminables, nous sommes intarissables et fatigants. Directs et curieux, nous avons le privilège de croire que ce que nous disons intéresse les adultes. Les mots, dans ces premières années, sont monnaie d'échanges abondants, matière vivante, échelle de Jacob.

Du désordre, moins qu'il n'y en aura plus tard. Peu de choses, ou bien de peu d'importance. Moins qu'il n'y en aura plus tard. Elles viendront , ces choses , figeant chez ma mère un territoire sacralisé, étouffant les voix, asphyxiant les codes. A bout de mots, les assiettes voleront, ultime sacrilège.

Les mots et les choses. Aujourd'hui encore je me méfie des choses, je les aime parfois, elles m'attirent et me pèsent. Tous les moments de ma vie qui m'ont vue sans bagages m'ont connue allégée, presque délivrée. Il m'arrive de me dire que j'ai la même ambivalence envers les mots. je les aime, les cherche, les donne parfois, et pourtant, j'aimerai tant savoir me taire.

pierre, sur le chemin de 19xx à 2006,
samedi 10 mars 2007

1965:04 Complice de l'ogre

Quand cela a t-il commencé ? Probablement en même temps que ma conscience apparaissait. Certainement de façon progressive, car je ne saurais retrouver un évènement particulier, ni le dater. Ce sont plutôt des impressions, des flashes, des éclairs stroboscopiques. Et beaucoup de zones d'ombre.

De ma petite enfance je n'ai que peu de souvenirs. Un peu comme si certains éléments en avaient été gommés. Le résultat me donne un tableau aux éléments épars, que je ne relie ni entre eux, ni au temps.

Je vais rarement sonder dans ces années là. Elles sont nimbées de brouillard (ou de coton protecteur ?). Qu'est-ce qui est souvenir ? Qu'est-ce qui est interprétation tardive par une pensée adulte ? Indiscernable.

Il n'y a pas de continuité. Juste des images. Leur sens ne m'est donné que par une pensée de type psychanalytique : un détail, un fragment, des associations d'idées. Laisser remonter ce qui le veut bien. Ce que la censure de l'inconscient oublie de filtrer.

(je respire un grand coup)

Pas facile de replonger dans "ça".

Terrorisé. C'est le mot qui me vient en premier. Cris, hurlements, pleurs, colère. Dans le désordre, mais en même temps.

(merde, j'éclate en sanglots en écrivant ces quelques mots, sans même savoir pourquoi. A chaque fois que j'ai tenté de regarder dans cette boite à souvenirs c'est la même chose... Mais qu'est-ce qu'il y a là dedans ???)

Mon pe...

(bloup...)

Mon petit frère. Il hurle, il pleure. De desespoir. De terreur.
Mon père. Il hurle. De colère. C'est un monstre qui crie. C'est un ogre. Il tape sur mon petit frère. Il va le massacrer. Il va le tuer.

Je vois mon petit frère desespéré. Son regard éperdu qui ne comprend rien. Personne ne lui viendra en aide et il le sait. Atroce. Mon père, insensible, qui crie. Il tape encore. Encore. Encore. Il ne s'arrêtera donc jamais ?

Moi non plus je ne comprends rien, sauf que c'est injuste et démesuré. Mais je ne dis rien. Que dire ? mon père est le chef de toute cette maisonnée. Mon père c'est dieu tout puissant. Mon petit frère se fait massacrer et je n'ai rien à dire. C'est comme ça.

J'ai appris à obéir à coup de carottes froides. Je ne m'opposerai pas à l'ogre. De fait je deviens complice.

Où est ma mère ? Pas loin, mais elle ne s'interpose pas. Dans une autre pièce peut-être. Elle a fui. Complice elle aussi. Effrayée elle aussi.

Cette scène, c'est ma mémoire d'adulte qui l'a reconstituée avec des fragments. Elle est un assemblage de ce qui a eu lieu plusieurs fois, parfois accompagné d'une mise au placard, dans le noir, de mon petit frère. Et moi j'étais de l'autre côté, à la lumière, libre.

Je ne sais pas combien de fois ça s'est passé, mais bien trop souvent.

J'ai su à quel point ça m'avait marqué en profondeur lorsque j'ai senti gicler cette émotion inattendue devant ma psy. Mes mots se sont soudainement étranglés dans ma gorge. Je n'ai pu poursuivre que péniblement, en hoquetant et reniflant. Auparavant ma mémoire avait fait son tri efficacement et rendu la chose présentable. Oh, je savais bien qu'il y avait eu ces cris et ces fessées, mais ça m'avait semblé normal. Après tout, c'était simplement une éducation un peu musclée. Et puis chez nos voisins c'était pire : il y avait le martinet ! Et le placard noir très souvent. On avait de la chance, chez nous...

Objectivement ce n'était peut-être pas très grave (?), mais moi, avec la subjectivité de ce que j'étais, je l'ai absorbé tout entier. Comme une éponge. Cela m'a imprégné d'une certaine vision du monde et a conditionné mon regard sur le masculin autant que mes rapports à l'affectif. Même si j'ai presque tout occulté. Ou peut-être à cause de ça.

En même temps il y avait une enfance paisible, dans de bonnes conditions affectives et matérielles. Je jouais avec mon petit frère presque jumeau, notre mère était très attentive et aimante. Même mon père, lorsqu'il allait bien, le dimanche, était gentil avec nous. C'était bon... À saisir comme un plaisir fugace. La menace d'une soudaine colère planait toujours. Un pas de travers et tout pouvait basculer.

En fait tout allait bien tant que rien n'irritait mon père. Mais un rien l'irritait... Malheureusement mon petit frère faisait beaucoup de bêtises. Celles d'un enfant de trois ou quatre ans. Il était juste un peu plus maladroit que moi, c'est tout. Et surtout très distrait...

Moi j'étais un enfant sage. Sans problème. Ce n'est pas moi qui recevais les coups. Pas encore... Mais peut-être est-ce plus impressionnant de voir la douleur, que de la ressentir ?

Comment ressentais-je vraiment les choses à ce moment là ? Un rare souvenir linéaire me reste, une nouvelle fois porté par cette géniale caméra super 8. On me voit avec mon petit frère, poussant notre jeune soeur dans son "baby trott" (support de marche, sur roulettes, pour les premiers pas des enfants). Allers et retours rieurs dans la diagonale du séjour lumineux. Nous avons l'air heureux sur ces images. C'est mon père qui nous filme, amusé par ces premiers jeux à trois.

Où est la vérité ? Dans les bribes éparses de mes souvenirs occultés ou dans ce témoignage indubitable d'une joie de vivre ? Incontestablement dans les deux. Et dans tout ce qui manque, probablement à jamais inaccessible.

Quand je lis les ricochets des autres, la précision et l'abondance des détails, je me demande ce que j'ai fait de mes souvenirs du quotidien de ces années-là. Ont-ils été mangés avec tout ce que j'ai voulu oublier ?

cassymary, sur le chemin de 19xx à 2006,
dimanche 15 avril 2007

1965: j'ai 5 ans.

Cette nuit là, j'avais vaguement entendu des bruits, des pleurs, des chuchotements, mais le sommeil m’avait vite replongée dans mes rêves. Au matin, je fus toute étonnée de ne pas trouver ma sœur dans le lit, près du mien. J'avais pris l’habitude, au petit matin, d’aller me glisser sous les couvertures, près d'elle et lorsque maman venait nous réveiller pour l’école, elle nous trouvait endormies, serrées l’une contre l’autre. Mais ce matin là, quand je me glissais dans le lit, je ne sentis que les draps froids sur moi. Ma sœur n’était pas là. Mon père m'expliqua que ma soeur avait pleuré dans la nuit parce qu’elle avait très mal au ventre. Il était allé chercher le médecin au village. Celui-ci avait amené ma sœur et maman à l’hôpital de la grande ville la plus proche. C'était une crise d'appendicite. Ma soeur avait été opérée dans la nuit et elle serait de retour dans une semaine.

Les jours passaient et je trouvais le temps interminable. Sitôt rentrée de l’école, je goûtais puis rapprochais deux chaises près de la cuisinière et m’allongeais de tout mon long sur ce lit improvisé, attendant… Mon père avait demandé les premiers jours ce que je faisais là. _ «J’attends ma soeur! » A peine agée de 5 ans, je n'avais aucune idée du temps qui s’écoulait, je demandais tous les matins à sa grand-mère quel jour on était puis cochais des barres sur une feuille de brouillon posée sur ma table de nuit. Je savais compter jusqu’à dix. Les barres s’alignaient sur la feuille et à mesure, je retrouvais le sourire. Plus que quatre… Plus que trois… Et enfin le jour tant attendu arriva.

Lorsque le taxi avait déposé ma soeur et maman devant la porte de la maison, il commençait tout juste à neiger. On était en décembre et Noël arrivait à grands pas. Nos retrouvailles furent remplies de cris et de rires. Le médecin lui avait recommandé de ne pas se fatiguer. Elle avait eu une péritonite et il fallait rester prudent. La convalescence était plus longue que pour une appendicite ordinaire. La soirée se déroula dans une ambiance de retrouvailles chaleureuses et animées.

Au moment du coucher, maman nous appela dans la chambre. Avant de fermer les volets, elle voulait nous montrer le paysage recouvert de blanc. Il y avait bien un mètre de neige dans la cour de Beauregard. Nous approchâmes une chaise de la fenêtre et une fois grimpées dessus, nous avons collé nos visages sur la vitre pour admirer la carte postale qui s’étalait devant nos yeux éblouis. C’était la première neige de l’hiver. _ «Regarde comme c’est beau ! Demain matin on fera un gros bonhomme de neige ! » me dit ma soeur. Je sautais à pieds joints sur le plancher en riant et me mis à parcourir la chambre à cloche-pied en chantant : _ «De la neige… De la neige !» Ma soeur oublia les recommandations du docteur et m'imita, prenant son élan pour bondir de la chaise. S’en suivit un hurlement. Elle s’écroula par terre, sous le regard effrayé de maman. Elle se tenait le ventre, se roulant par terre de douleur. Je la regardais, terrorrisée. Maman prit sa fille dans ses bras et l’allongea sur le lit : _ «Va chercher ton père, vite ! » Je me précipitais à la cuisine et n’eu pas à ouvrir la bouche, d’ailleurs je n’en n’avais pas la force. Mon père s’élança dans la chambre. Ma soeur se tenait toujours le ventre, gémissant doucement. _ « Je vais chercher le docteur ! ». Il enfila son manteau, ses bottes de neige et partit dans la nuit, une lampe de poche à la main. En attendant son retour, maman serrait ma soeur contre elle, la berçant en silence. Je m’assis sur le lit et pris sa main dans la mienne, la caressant en pleurant doucement. Elle continuait à gémir dans les bras de maman.

Il était presque 22 heures lorsque mon père et le medecin arrivèrent à la ferme. Maman expliqua en quelques mots ce qui s’était passé . Le docteur me poussa d’un geste ferme et allongea ma soeur sur le dos. Elle était à moitié endormie maintenant et avait cessé de gémir. Son collant était recouvert de sang. Le médecin comprit très vite que la petite, en sautant de la chaise, avait déchiré la plaie. _ « Il faut faire vite, expliqua t’il à mes parents. Les routes sont bloquées par la neige et nous ne pouvons pas attendre demain. Elle a de la fièvre, elle a déjà fait une péritonite, nous ne pouvons prendre de risques. Je dois la cautériser et recoudre la plaie dès maintenant». _ «Déshabillez la pendant que je vais me laver les mains». Maman obéit tout en m'ordonnant de sortir de la chambre : _ « Monte rejoindre ta grand-mère, ne reste pas là !» Mais je ne voulais pas sortir. Je sentais un danger. Il y avait tout ce sang, le docteur de famille avait l’air si préoccupé et ma soeur gémissait toujours.

Je fis semblant de sortir et profitais d'un moment d'inattention de maman pour aller me cacher derrière le gros poêle à charbon qui trônait au milieu de la pièce. Quand le médecin revint, il ouvrit sa sacoche et en sortit des gants et une grande boîte qu’il déposa sur la table de nuit. Il l’ouvrit tout en donnant ses directives : _ «Vous allez devoir la maintenir fermement, elle ne doit pas bouger. Elle va sûrement se débattre. Vous allez devoir être courageux et efficaces ». « Vous, dit il à mon père, vous la maintiendrez au niveau du buste. Vous, dit il à maman , vous attraperez ses jambes pour l’empêcher de bouger. Ca va aller ?». _ «Non, répondit mon père. Non, je ne peux pas, tout ce sang, je ne peux pas… !» Maman cria presque : _ «C’est moi qui lui maintiendrai le haut du corps. Prend la par les pieds et regarde ailleurs». Elle déposa un baiser sur le front de sa fille et pesa de tout son poids sur sa poitrine et ses épaules. Mon père s’était assis au bout du lit, tournant le dos à la scène. Il saisit les jambes de ma soeur et l’immobilisa. Moi, je regardais les gestes du médecin, retenant mon souffle, pétrifiée, ne comprenant pas vraiment ce qui se passait.

Le docteur avait sorti des flacons, des compresses et une grande aiguille recourbée à laquelle il avait enfilé un fil de nylon à l'aide d'une pince. Quand il enfonça la première compresse dans la plaie béante, ma soeur poussa un hurlement. Maman resserra son étreinte, les yeux humides. Mon père en fit autant, incapable de prononcer la moindre parole de réconfort. C’est maman qui parlait d’une voix douce et monocorde : _ «Chut, Chut ! Là …Là…. Je suis là, n’aies pas peur, c’est bientôt fini !».

Le médecin oeuvrait avec des gestes rapides et précis. Je me bouchais les oreilles, me cachant de temps en temps la tête entre les genoux. Puis, hypnotisée par cette vision cauchemardesque, je regardais à nouveau. Les larmes coulaient sur mes joues. Ma sœur était là, couchée sur ce lit. Elle avait mal, elle criait et c’était ma faute. Elle allait peut être mourir et c’était ma faute. Pourquoi je l'avais incitée à sauter de cette chaise pour me rejoindre? Ma soeur allait sûrement mourir à cause de moi. Elle pleurait, hurlait, souffrait et tout était de ma faute. Et je restais là, immobile derrière ce poêle, à attendre que ce cauchemar s’arrête.

Les minutes paraissaient des heures. Ma soeur hurlait, essayant d’échapper à l’étau qui enserrait son corps. Son visage était marqué par la douleur. Par moments, les gémissements faisaient place aux cris : _ « Maman, Maman… J’ai mal. Aie…Aie ! » Et maman continuait à a maintenir, observant les gestes du médecin, priant pour que cette torture cesse au plus vite. Elle se répétait sans doute en silence: "Il n'y a pas d'autre choix".



Quand le médecin recouvrit la plaie d’un pansement stérile, maman desserra son étreinte et caressa le front de sa fille. _ «C’est fini ma chérie, c’est fini, dit elle en laissant aller ses pleurs ». Le docteur caressa à son tour les cheveux de ma soeur: _ «Tu as été très courageuse ma chérie, reposes toi » Il déposa une poche remplie de bonbons sur le lit. _ «Pour ta convalescence » ajouta-t-il en faisant un clin d’œil à sa petite patiente, puis s’adressant à mes parents : _ « Si elle se plaint dans la nuit, donnez lui ces deux comprimés. Cela calmera la douleur. Je repasserai demain dans la matinée, elle va dormir maintenant, merci pour votre collaboration». Il leur serra la main et repartit dans la nuit. Ma soeur s’était endormie avant même que le docteur ne passe la porte. Mes parents sortirent de la pièce à pas feutrés et allèrent à la cuisine se faire une tisane, épuisés par l’épreuve qu'ils venaient de traverser, mais rassurés par les propos du médecin.

Lorsqu’un peu plus tard dans la nuit, ils revinrent se coucher, ils me trouvèrent endormie près de ma sœur. Je lui tenait la main.

J'avais 5 ans, trop jeune pour avoir des souvenirs aussi précis? Détrompez vous. je me souviens de chaque minute de cette nuit tragique, cette nuit où j'ai cru perdre ma soeur, mon amie, ma confidente. Cette nuit où j'ai pensé être responsable de sa souffrance.

Je revois les couleurs, je sens les odeurs, je ressens mon immense chagrin et ma peur, et aussi cette solitude et ce sentiment d'être démunie. 40 ans après, je n'ai rien oublié.

Mes parents n'ont jamais su que j'étais là, derrière le gros poêle. Les cris de ma soeur hantent encore mes nuits.

gilda_f, sur le chemin de 19xx à 2006,
mercredi 12 décembre 2007

2 : 1965/1966 Maladies et vaccins

lieux : Chambourcy (78) près de Paris.

logements : immeubles longs et parallélépipédiques de 5 à 7 étages, des HLM améliorées sur une colline encore boisée.




Je suis sur mon pot d'enfant. J'ai donc nécessairement moins de 3 ans. Mon père est présent puis va faire des courses. C'est donc forcément un samedi.

Il y a du soleil mais dehors, je crois, il fait froid. C'est un souvenir d'hiver, j'en jurerais.

J'ai mal. Je me sens mal. Mal au ventre (d'où sans doute le pot en station prolongée), mal, atrocement mal à la gorge. Moi si bavarde comme enfant (m'a-t-on rapporté) je n'en parviens plus à parler. Je me souviens très bien de la peur de qui est trop petit et souffre ou trop malheureux ou trop en danger pour se projeter dans un futur si proche fût-il. De même que le parent disparaissant, pour par exemple aller travailler, est estimé disparu à jamais, cette douleur insupportable est censée durer toujours. Elle est mon nouveau moi. Comment s'y adapter ? Pourquoi ne m'a-t-on pas prévenue que grandir c'était avoir mal à la gorge à n'en plus pouvoir parler ? Comment font les grands pour avoir l'air de n'avoir pas mal ?

Je panique un peu.

Avaler ma salive me ferait presque hurler, je ne maîtrise pas ce geste de mon corps intérieur, je voudrais me sauver de moi. Je ne peux pas.

Mon père revient des courses, je suis toujours au même endroit, un coin du salon, quelques livres d'enfants cartonnés autour de moi, dont mes préférés. L'un d'eux est à fenêtres, en carton très épais, et d'une page à l'autre on aperçoit un ou deux personnages de la suivante, image dans laquelle ils auront un tout autre aspect. Ce jeux des points communs mais qui divergent, de la bribe d'image qui une fois vue en entier prend un autre sens me fascine (ça m'est resté, j'aime peu retravailler mes photos mais recadrer si, assez). Mais voilà j'ai tellement mal que même les livres, même les préférés, sont sans effet.

C'est alors que mon père, après avoir rangé les produits frais car c'est un monsieur très organisé, s'approche de moi et me fait le traditionnel "Quelle main tu veux ?". Je réponds à peine, ça va vraiment trop pas. Il me présente néanmoins un album de coloriage, sur un thème de contes, plus ou moins disneyisés, me passe ensuite des crayons de couleurs. A grands traits désordonnés je fais un sort aux Trois Petits Cochons et à la maison de briques rouges de celui qui fait son malin (et qui, d'ailleurs, réussira à la fin ; je me demande à partir de quel âge la morale de cette histoire m'aura paru douteuse (quelque chose comme On n'épargne que les riches) ou que j'entreverrai la possibilité d'un point de vue différent (il est normal qu'un loup mange des cochons s'il a faim)). Cette activité rageuse, me fait un temps oublier la douleur.

Je crois qu'ensuite ils parviennent à me coucher sans que j'ai déjeuné, fait rarissime car pour mes parents, qui ont connu la guerre, des repas à heures fixes sont des repères sacrés et que je me réveille à l'heure du goûter, la douleur un peu passée, en tout cas supportable.

Ce souvenir là est resté précis, d'autres plus flous le complètent qui sont bien moins datables :

- la salle d'attente du médecin, que nous fréquentions si souvent que revenue sur les lieux presque 40 ans plus tard (1) j'en saurais retrouver le chemin ;

- la pharmacie ; un jour nous y allons ma mère et moi. Elle a l'air nerveuse et je n'aime pas trop ça. Elle m'a parlé d'un vaccin. Est-ce que je pense à une piqûre ? Je ne sais pas. Mais à la pharmacie voilà qu'on me tend un sucre tout marron d'un produit. Il faut que je le croque c'est très important, c'est pour éviter d'attraper une maladie terrible. Je ne comprends pas pourquoi ni comment un sucre peut empêcher de tomber malade, au lieu de croquer je pose des questions, les adultes qui n'ont pas que ça à faire m'enjoignent de me hâter. Je bouffe leur sucre, je vois bien que ça va faire des histoires si je demande encore "Et pourquoi ?" et je ne veux pas peiner ma mère. Mais cette histoire de sucre au lieu d'une piqûre est la première d'une longue série que rétrospectivement j'appellerais "le syndrome du grand frère absent". Il m'aura toujours manqué un grand frère savant et attentif, qui m'aurait aimé pour ce que j'étais (et non pour ce qu'il aurait voulu que je sois) et qui m'aurait expliqué un peu de ce monde dans lequel mes propres parents semblaient passablement souffrants et bien insuffisants.

Mes plus anciens souvenirs sont presque exclusivement des mémoires de maladies. Pas trop graves, sinon je suppose qu'on me l'aurait dit, mais si fréquentes, fiévreuses et quasi-permanentes qu'elles m'ont fait vivre dés lors dans "l'imminence de (ma) propre mort" (2). Je n'ai désappris à tousser que depuis que je chante et surtout que j'écris (peut-être aucun lien de cause à effet, mais chronologique si), ça fait quatre ans à présent.

note : Renseignements pris, car je me méfiais d'un éventuel "faux" souvenir, il s'agissait du vaccin polio buvable. Il contenait un virus vivant "atténué" et n'était donc pas sans risque et pour les enfants fragiles et pour leur entourage. Après, seul l'injectable est resté. (merci Mar(c)tin et bienvenue chez les blogueurs) Grâce à cette information et une fois mon vieux carnet de vaccination exhumé et décrypté (mon médecin d'autrefois avait une "écriture de médecin", une vraie :-) ), cela confirmerait que ce souvenir date effectivement de 1965 ou 1966 (si rappel).

(1) alors que nous en avions déménagé en mai 1968 pour n'y retourner plus que deux ou trois fois au gré d'invitations chez une amie de ma mère.

(2) "Pour avoir grandi dans l'imminence de sa mort, Mélanie avait été guérie très tôt de l'avenir. Aux questions que l'on pose habituellement aux enfants sur ce qu'ils entendent faire de leur vie, elle restait stupide. Elle ne voyait pas ce qu'on pouvait échafauder sur un temps qui n'existe pas." Marie Desplechin, Dragons (ed. de l'Olivier page 48, j'en profite pour faire un clin d'oeil à un blog que je lis en silence depuis trop peu de temps)