Petits cailloux et ricochets

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le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

les textes
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année 1956

Les textes sont présentés dans l'ordre chronologique de leur rédaction.

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fauvetta, sur le chemin de 19xx à 2006,
vendredi 2 février 2007

1955-1960

J'ai du mal à déméler mes souvenirs personnels, et ceux de la légende familiale. Mes parents sont tous les deux décédés maintenant, je ne peux donc plus vérifier auprès d'eux.

1955 : j'entre à l'école maternelle après la naissance de ma petite soeur Brigitte. Je naime pas l'odeur de l'école et des Bonnes Soeurs, mélange de cire et de renfermé. Etre écartée de la maison m'est insupportable, je sais que je fais des histoires, mais pas trop quand même, les Soeurs sont très autoritaires et sévères. En fait, cette fin d'année 55 me fait encore mal, je me sens coupable. Brigitte décède à l'automne d'une méningite, Greta ma mère ne peut accepter sa mort, et j'ai toujours eu le sentiment que si elle avait eu à faire un choix... Et parfois je crois l'avoir entendue le dire... Je ne sais pas, vraiment pas. Grand-Mère meurt le mois suivant. Un froid glacial m'envahit lorsque je pense à cet hiver 55-56. On dirait que les tombeaux de Brigitte et de Grand-Mère se sont installés chez nous. Maman ne va pas bien, et personne ne pense à lui venir en aide.

1956 : en août, naissance de mon frère. Un petit gars tout fragile. Je me souviens j'étais dans le couloir, je voyais les gens sortir de la chambre de maman, et leurs paroles dures et sans coeur, sur cette pauvre Greta qui n'allait pas s'en sortir, cette naissance rapprochée, et ces gosses délaissés... me peinent encore. Ma Tante Margot arrive et me dit en riant : Je suis venue chercher ton petit-frère, je vais l'emporter avec moi ! Soulagée je lui réponds Oh oui, fais-le, cela nous débarrassera ! Alors sont venus les cris du choeur des hypocrites : cette enfant est méchante, oh la méchante. Moi je ne comprenais pas ce qui m'arrivait, quoi, mais je pensais que personne n'en voulait de ce bébé ! Ne plus faire confiance aux grands, écouter et se taire.

1957-58-59 La vie continue, je vais à l'école de façon épisodique. Maman n'aime pas non plus nos écoles, la mienne, et celle de mes frères. Elle ne nous encourage jamais à y aller ! Oh mais reste donc là ce matin, tu iras cet après-midi, dit-elle souvent à l'un de nous. L'été je suis contente de suivre mes frères, nous nous éloignons pendant des heures de la maison, bâtissons des cabanes dans les arbres, construisons un radeau sur la rivière... C'est la liberté, j'ai hâte de grandir, de devenir autonome. Maman débordée nous laisse faire ce que nous voulons, n'intervient pas. Papa, Tante Margot râlent un peu, ils faut dire que nous en profitons pour faire des bêtises, mais qu'est-ce que nous nous amusons bien ! Juillet 1959, naissance de ma petite soeur Vivie. Toute frêle et fragile. Mais un bébé facile, sans exigence. Nous sommes maintenant 7 enfants : 4 garçons, 3 filles, et allons aborder les années 60...

hellojosie, sur le chemin de 19xx à 2006,
mardi 20 février 2007

(1)-3 juillet 1955... jusqu'en 1960

Pour commencer cette aventure, et aussi parce que de mes première années je n'ai pas tellement de souvenir. Ce billet sera donc celui des années 1955 à 1960.'' Je repense au petit bébé que j'ai du être. Il parait que j'étais un bébé adorable qui ne pleurait pas souvent et qui dormait beaucoup. Ma mère m'a même dit que tellement je dormais, j'avais l'arriere du crane sans cheveux.

J'ai peu de souvenirs de mes premières années, sauf un, à la maternelle.je devais avoir trois ans. Maman m'avait accompagné jusque dans la cours. Sans doute parce que je lui avais fait part d'une crainte. Ce jour là en rentrant dans cet espace qui représentait pour moi l'insécurité, une foule d'enfants m'assaillit, ils déversèrent sur moi toute leur agressivité. Je fus terrifiée. Je ne sais pas ce qui c'est passé ensuite, je ne me souviens pas si je suis restée à l'école, ou si je suis retournée à la maison, mais l'image de cette cohorte de bambins agressifs est restée à jamais gravée en moi. J'ai du comprendre ce jour là que le monde était cruel.

Je n'ai plus d'autres souvenirs jusqu'au jour de la naissance de mon frère, j'avais cinq ans. C'était en juin 1960.Ce jour là j'avais été amenée chez un oncle qui était boulanger. L'odeur des croissants, des pains au chocolat, hum! (Un régal pour une grande gourmande comme moi.) captait mon attention et me faisait apprécier cette visite. Mais cette fois là, j'ai, je pense, j'ai du ressentir le premier sentiment d'abandon. J'ai passé la journée à pleurer sous la table. Inconsolable, j'ai pris conscience que parfois on est seul, et que rien n'apaise nos souffrances.

zub, sur le chemin de 19xx à 2006,
dimanche 25 février 2007

De 1955 à janvier 1962

Ces années particulières ont déjà été relatées, et je ne souhaite pas y revenir. Si elles vous intéressent, vous pouvez les lire ici

1958
Vacances en France, Petit séjour à Nuit St Georges chez des cousins. Visite des caves et dégustation du vin. Mon père me renvoie au logis, et termine la tournée en faisant basculer le cousin sur le pastis.
Leur rentrée est louvoyante.

1960
De nouveau en vacances en France. Passage à Grenoble chez le grand-Père paternel.
Fête de folies à Brégaillon.

andrem, sur le chemin écrits dans la marge,
vendredi 20 avril 2007

La première décennie.

Après un long silence dont je peine à sortir, je reviens sur mes lieux hantés et je cherche mes mots. A ‎quoi bon, me dit le diable vauvert, que fais-tu à perdre ton temps et le bout de tes doigts. L’ordinateur ‎n’est pas un appareil si anodin que tu lui confies tes états d’âme et de service, que tu lui racontes ta vie ‎à ta façon, que tu encombres les fils électriques de tes simagrées. Le silence est d’or dit-on, et le moine ‎ne me contredirait pas qui sait si bien tenir sa langue et son piano, quand il veut.‎

Cet or là me pèse, et plus s’accumulent les idées molles, plus l’envie de dépenser me tenaille. Les ‎déconvenues, ou plutôt la contemplation de la vraie réalité de mon enfermement volontaire et vital, ‎s’opposent à me voir revenir et simultanément rendent mon retour plus nécessaire que jamais à ma ‎survie. Etrange piège où je me suis fourré, en commençant d’écrire d’abord, en cessant de le faire ‎quelques courtes journées ensuite, moins de quarante en tous cas. Je ne peux désormais ni ‎m’interrompre ni recommencer.‎

Avant de reprendre les blogues, je vais un peu ricocher, voir si l’on voit, voir si je vois, regarder. ‎Justement, me voici au crépuscule de la première décennie. J’ai révolu neuf ans, et je vais attaquer le ‎dixième, avec toujours cette incertitude de savoir si l’an zéro compte rien ou un. Incertitude ‎philosophique, qui en rejoint d’autres. Après tout, parler de l’an 1956 est-il pertinent, évoquer Noël ‎‎1955 ou Noël 1956 sous prétexte de souvenirs a-t-il un sens ?‎

Pourquoi ne parlerait-on pas du Noël zéro, avant de chercher un sens à 1956 années plus tard ?‎

Réflexions.

Il en est du Noël zéro comme du grand boum, en anglais le Big Bang. Plus on s’en rapproche, plus il ‎est flou. Les astronomes trouvent une lumière fossile et se perdent dans les températures si ‎gigantesques que le glaçon a fondu avant d’arriver au fond du verre comme celui d’un jour de canicule ‎à l’heure du pastis sur le Vieux Port. Dans ces territoires étranges, gagner un milliardième de seconde ‎dans le passé sur les cinq qui restent à examiner est plus difficile que parcourir tout le chemin qui a ‎conduit à ce cinquième milliardième. Le point zéro est à jamais inaccessible.‎

Ainsi le Noël zéro.

Déjà personne ne sait si la première année de l’ère a été l’an zéro-un, ou l’an un, ou ‎l’an zéro. On commence mal. Déjà que Noël n’est pas tombé un premier janvier, ce qui est bon pour ‎les jours fériés mais mauvais pour s’y retrouver, et très mauvais pour le vacarme commercial. Ainsi, ‎plus on se rapproche de ce temps originel, c’est bien ainsi qu’il faut le nommer, originel, moins on ‎comprend.‎

Ceux qui nous ont raconté ce Noël zéro ne sont pas encore nés, de très pieux pères les inventeront de ‎toutes pièces de nombreuses dizaines d’années et de Noëls plus tard ; dans quel but et pour quels ‎complots de conquête, vas savoir. Le travail a été bien fait, Jean Mathieu Luc Marc, quatre noms ‎sortis du panier qui seront apôtrifiés en chœur pour faire du vécu, et qui diront des choses proches mais ‎différentes sans se contredire mais un peu quand même, après tout Dieu justement lui sait comment il ‎faudra plus tard interpréter le discours, autant se donner de la marge.

Ainsi est né Noël, la planque ‎dans la grotte, l’âne et le bœuf, les rois et les trésors ? Le recensement de César, et quel César, le seul ‎le vrai qui se pavane chez Astérix, ou bien un de ses comparses historiques, Auguste, Claude, je ne sais ‎qui ?‎

Mets quelques détails vrais dans cette belle invention, et les chercheurs de révélation n’auront plus ‎qu’à se mettre en route, on trouvera bien des manuscrits du côté de la Mer Morte et un recensement ‎confirmé par Tite-Live ou Pline jeune et vieux, pour crédibiliser la question, à défaut de la réponse.‎

Et les cadeaux des rois, où sont-ils passés ? Hein, personne n’en parle, de ces cadeaux. L’encens, la ‎myrrhe, l’or, et le reste, qui les a récupérés dans la grande pagaille de visiteurs de la crèche ? Que fait ‎la police ? Il faudrait peut-être aller voir les caves du Vatican, à tout hasard, pour ceux qui aiment ‎révéler des complots introuvables.‎

En un mot, je dis 1956 parce que je le vaux bien, mais franchement, je ne suis pas sûr du montant et ‎personne ne l’est d’ailleurs. Je sais seulement que l’erreur, quelle qu’elle soit, est la même pour tous, la même pour toutes les dates. J’ai donc bel et bien dix ans et je vous écris pour exister.‎

andrem, sur le chemin de 19xx à 2006,
mardi 24 avril 2007

1956 - Dix ans.

L’année 1956 est celle où j’ai passé mon premier examen, celle où j’ai découvert le cérémonial de ce ‎qu’on a appelé plus tard l’excellence républicaine et qui alors ne portait aucun nom tant elle semblait ‎couler de source. Je n’ai jamais accepté cette notion, l’excellence Républicaine, celle-là même qui ‎fabrique des exclus plus sûrement que toutes les cuillers d’argent dans la bouche.‎

J’ai souvenir du cérémonial, du rite, il y avait comme un côté religieux dans ces files d’attente et ces ‎contrôles pointilleux, mais seul un PDA d’aujourd’hui a été capable de me rappeler l’année concernée, ‎quelques clics sur mes dix doigts et voilà, 1956. C’est pourquoi je m’autorise à te le raconter sous ce ‎numéro, dix ans d’âge et pas la moindre parcelle de tourbe, 1956 ans après le noël zéro.‎

En 1956 j’avais bouclé mes dix années de vie et j’attendais décembre pour les onze. J’avais dix ans et ‎tartagueule à la récré. La mienne plutôt, j’étais le maigrelet du lot, en voyant le grassouillet moite ‎d’aujourd’hui tu as du mal à le croire mais personne n’est obligé.‎

Je traîne à raconter ; les trois histoires prévues prendront deux lignes chacune alors je meuble en ‎attendant. Nombreux sont ceux qui sont partis et j’écris aux seuls fidèles.‎

Trois histoires, qui auraient pu me servir de prétexte pour occuper trois années, mais je n’y peux rien si ‎elles sont toutes casées avec certitude dans mon CE2. Il pourrait même y en avoir quatre, mais bon, la ‎quatrième sera pour 1957 parce que je ne suis pas si sûr. A chacun de comprendre. Les trois histoires ‎sont donc trois chapitres de cette suite :‎

L’immigré ;‎ Le sang ;‎ L’examen.‎

L’IMMIGRE. ‎ En cours d’année, un nouveau a débarqué en classe. José. Nous ne comprenions rien à ce qu’il disait, ‎même pas la maîtresse, une alsacienne qu’on ne comprenait pas bien non plus. Quand il disait son ‎prénom nous entendions quelque chose comme Rossé en encore plus crachat, ce qui ne correspondait pas ‎au mot écrit au tableau : José. Elle l’avait écrit au tableau pour être sûre, et elle nous l’avait lu : ‎Chossé. Comment veux-tu que nous ayons pu nous y retrouver ?‎

Du coup, fatalement, nous ricanâmes. Le José restait tapi dans son coin et nous avions remarqué que la ‎maîtresse ne s’occupait pas vraiment de lui. La moitié d’entre nous était constituée de petits arméniens ‎de la deuxième génération d’après le génocide ; les hauts d’Issy en étaient peuplés, mon père disait ‎quand nous y allions, le meilleur boucher de la région y officiait arménien lui aussi, nous allons à ‎Tiflis. C’est la seule fois de ma vie que je l’ai pris en flagrant délit d’erreur géographique. Depuis je ne ‎m’en défais pas, Tbilissi est en Arménie. Et Erevan à tous les vents. Mon père n’y mettait aucune ‎malice, au contraire il aimait bien ainsi changer de monde en traversant trois rues, sans parler du rôti ‎fondant du dimanche, ou du gigot, ou ce que tu veux de toutes façons tu l’aurais eu.‎

Alors voilà, les arméniens échappés du massacre se moquent de l’espagnol juste sorti de son camp de ‎Perpignan, là sous mes yeux et je n’en verrai l’absurdité que plusieurs siècles plus tard. Quelque chose ‎d’inconnu a fait que je me suis rapproché de ce garçon asperge. Curiosité, pitié, malaise des autres, ‎instinct d’explorateur ? Il avait deux ou trois ans de plus que moi, ses préoccupations étaient celles ‎d’une autre planète comme sa langue, il avait les yeux sautillants de qui ne sait d’où va venir le ‎mauvais coup. Son regard insaisissable ne me voyait pas vraiment, il traversait ma transparence vers ‎quelque paysage invisible peut-être encore quadrillé de barbelés.‎

Voilà ce dont je me souviens : des barbelés dans ses yeux.‎

La manœuvre d’approche a échoué au bout de quelque temps. Combien ? Quelque temps. Trois jours, ‎trois semaines, trois mois, je ne sais pas. De ne pas savoir, et de ne rien savoir d’autre sur lui me font ‎craindre que ce ne fut que trois jours.‎ Trois jours pour me pencher au dessus d’un puits où gisait José l’immigré, et reculer.‎

à suivre.

andrem, sur le chemin de 19xx à 2006,
mercredi 25 avril 2007

1956 - Dix ans (2)

Le carrefour près de la mairie avait mauvaise réputation. Il s’en échappait plein de rues dont l’axe ‎départemental qui menait à la route des gardes, des rues en pente qui escaladaient les coteaux de la ‎Seine, et des rues gagnées sur les anciens marais d’autrefois qui étaient devenus l’aérodrome, tu te ‎souviens, les frères Voisins, et Hélène Boucher qui finit en vrille ici même à Issy.‎

LE SANG.‎

Quand je devais y passer, mille recommandations m’étaient faites qui ressemblaient fort à des ‎interdictions absolues. Ne jamais traverser l’axe. Toujours rester du côté du coteau, le côté du coteau ‎j’aimais bien et depuis je calembourdis, tu n’as rien à faire sur l’autre rive, la boulangerie est aussi côté ‎coteau, c’est pas coton. Je dois te dire que la boulangerie était réputée pour ses gâteaux, et les ‎dimanche où il avait du monde je devais aller le chercher là bas, côté coteau du carrefour de la mairie ‎d’Issy.‎

Je n’ai jamais aimé le gâteau du dimanche de cette boulangerie avec la crème au café ou au chocolat ‎qui les gonflait en ce temps là. Je n’ai jamais aimé la crème des pâtissiers pas plus aujourd’hui qu’hier ‎et elle me le rend bien. Mais je devais marcher les quatre cents mètres nécessaires, en suivant l’axe ‎côté coteau.‎

Le cri des pneus glissant sur le pavé abrasif et sec a traversé le carrefour et a rebondi de vitrine en ‎devanture. Le temps de me retourner quand je me préparais à entrer dans le magasin, une foule dense ‎s’est formée en travers de l’axe bouchant la vue. Parisien badaud génétique je suis, je m’approche. ‎Tout le monde est là, comme le jour où Marion Margaux dans la chanson donnait la gougoutte à son chat. ‎Difficile de traverser la forêt de jambes. Mais une foule bouge toujours, la pression baisse parfois et le ‎gamin malingre gagne des décimètres.‎ Je suis encore loin quand un mouvement plus marqué ouvre une enfilade droit sur la scène et j’ai vu le ‎sang du monsieur.‎

Il est allongé sur le sol devant la calandre de la 203 noire même pas mal la calandre, une main lui tient ‎la tête, venue de derrière les jambes emmêlées des gens, et le sang coule de sa tête, goutte après goutte, ‎de grosses gouttes qui se courent les unes après les autres, pressées d’en finir. Une flaque en dessous.‎

L’enfilade est refermée, mais déjà je suis parti, sorti de la foule, dans la pâtisserie. Trois secondes ont ‎dû s’écouler depuis le cri. Je demande mon gâteau et pas mon reste, et je rentre sagement à la maison.‎

Le lendemain la maîtresse qui habitait au dessus du carrefour nous a dit qu’il fallait toujours faire ‎attention en traversant la rue même quand le feu est rouge, sinon une voiture pouvait vous renverser et ‎vous tuer à la tête.‎ L’accent alsacien en plus.‎

à suivre.

andrem, sur le chemin de 19xx à 2006,
jeudi 26 avril 2007

1956 - Dix ans (3)

Il serait temps que je t’en parle, de l’examen ; n’était-ce pas le projet initial, le titre, l’objet du ‎discours ? J’ai tergiversé et nous voici perdus dans mes souvenirs.‎

En fait de souvenirs, cette année 1956 est aussi l’année où je suis devenu myope, à ne pas confondre ‎avec des années de taupe, en trois semaines et pour le restant de mes jours. On allait ajouter des ‎hublots sur le malingre. Entre le début du phénomène, le moment où j’ai vu que je voyais flou, le ‎moment où les autres ont vu que je voyais flou derrière le voile, il s’est écoulé bien plus de trois ‎semaines. On m’a définitivement habillé du costume de médiocre.‎

L’EXAMEN.‎

Les baignoires ne se videront pas, les trains ne passeront jamais à midi à la gare du Creusot, le ‎marchand vendra plus de pommes dans sa journée qu’il en avait le matin dans son panier ; tout le ‎monde me montrait du doigt avec mes fautes de calcul alors que je savais bien, moi, qu’il faut savoir ‎vendre plus que ce qu’on a pour réussir, alors que je me demande encore ce que j’aurais bien pu faire à ‎midi en gare du Creusot, alors que je préférais me prélasser dans le lait d’ânesse tel un Cléopâtre ‎rachitique au nez trop long plutôt qu’ouvrir la bonde à dix-huit litres par minute.‎

J’ai passé l’examen dans cet état là. J’avais récupéré ma première paire de lunettes, la monture la plus ‎laide de l’histoire des montures de lunettes, mais remboursée.‎

Dix ans mais assez grand pour affronter les rites de l’excellence républicaine, puisque tu veux à toute ‎force que j’utilise cette grandiloquence. Elle n’existait pas à l’époque, la grandiloquence. On ‎n’employait pas de mots pompeux pour désigner ce qui semblait alors si simple et qui, aujourd’hui ‎disparu d’être trop rabâché, a perdu son sens. Les mots ne suffisent pas à faire revivre ce que ‎l’indifférence, le mépris ou la haine ont finalement abattu, aussi prétentieux soient-ils. Leur prétention ‎même est la marque du mépris qu’ils tentent de dissimuler. Leur dérisoire prétention.‎

Il s’agissait de passer l’examen d’entrée en sixième.‎

Par soucis d’anonymat et d’égalité, tout le monde était dispersé à travers la région parisienne et je me ‎suis retrouvé en terminus d’une ligne inconnue, au fond d’une banlieue dont l’idée qu’elle pouvait ‎exister ne m’avait jamais effleuré. Le lycée qui m’attendait pour l’épreuve n’était pas loin de la station, ‎et les indications cartographiques détaillées accumulées pendant une semaine par mon papa ne me ‎laissaient aucune chance de me perdre.‎

Ce fut une longue journée. Rédaction, dictée, calcul écrit, calcul mental, histoiregéo en un seul mot ‎comme toujours, bref tout le bagage du CM2 à vérifier. Evidemment je ne me souviens de rien sinon ‎que j’ai à peu près su : les baignoires se sont vidées dans les temps, le train est arrivé à l’heure au ‎Creusot, et le marchand de pommes a vendu son stock.‎

Mais parlons de la dictée ; un texte de Gide. André Gide, une histoire d’enfance à lui, où il était ‎question d’une bille au fond d’un trou dans une cloison, même qu’il a laissé son ongle pousser pour la ‎récupérer. Je me souviens de son ongle. Je n’y suis pour rien, c’est Gide qui raconte, la bille est son ‎problème, moi j’essaie juste de ne pas faire trop de fautes. C’est drôle comme je me souviens.‎

Il était aussi question de l’abnégation de sa mère, à cet André là. Comment écrire abnégation, à dix ‎ans, tu l’aurais su, toi ? Déjà que j’ai du mal à définir le mot en une phrase sans aller chercher ‎Monsieur Robert, alors l’écrire correctement ! Dans les questions d’explication de texte qui suivaient, ‎tu sais bien le fameux « qu’a voulu dire l’auteur ? », il a dit ce qu’il a écrit mais cette bonne réponse ne ‎convient jamais à ces messieurs, il m’était demandé la définition du mot abnégation. Il fallait que la ‎question me tombe dessus à moi comme aux milliers d’autres dans mon cas.‎

Depuis que j’écris je n’ai jamais eu l’occasion d’écrire ce mot, à moins d’un exercice oulipien où il ‎serait imposé. Faites une phrase de vingt mots en y plaçant de façon crédible et fluide les deux mots ‎suivants, Anticonstitutionnellement, Abnégation. Tu noteras que la question est une bonne réponse.‎

Mes parents étaient furieux du sujet. Déjà ils détestaient Gide et j’ai compris beaucoup plus tard ‎pourquoi, et questionner un nenfant sur un mot pareil relevait de l’abus de position dominante ou ‎quelque chose d’horrible de ce genre. Parce que j’étais un nenfant, comme ils disaient. Les gros titres ‎de journaux du lendemain criaient au scandale, enfin, surtout le figaro.‎

Le nenfant a réussi l’examen qui fut supprimé deux ans plus tard. Je n’en sus rien, trop occupé à me ‎faire une place dans l’enseignement secondaire débordé par les baby-boomers qui s’annonçaient ‎depuis dix ans mais que personne n’avait prévus, comme d’habitude.‎

1956 FIN.

alain, sur le chemin de 19xx à 2006,
samedi 27 octobre 2007

1956-1976 Où l'on grandit et déménage

1956:

L'année de mes 12 ans et de la communion solennelle (collège religieux oblige).Pour cette occasion 20 personnes de la famille s'étaient déplacées,j'en étais tout surpris.souvenirs:

-une partie de baby-foot au restaurant avant le repas:j'étais aussi nul que sur un terrain

-Un cadeau:une montre magnifique avec 4 chiffres romains:leXII;leIII, leIV, leIX, et les autres marqués d'un trait et le top du top elle avait les chiffres fluorescents on pouvait lire l'heure la nuit!!

1976:

Avec famille et bagages j'arrive à Besançon où je resterai 7 ans.Je garde un très bon souvenir de cette région et spécialement des habitants du Haut-Doubs entre Maîche et Pontarlier qui me rappelaient mon Aubrac natal.Alors que mon accent passait inaperçu dans la région parisienne ici les gens se retournaient et m'interpelaient .Je l'ai bien conservé et j'en ai usé et abusé