Petits cailloux et ricochets

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le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

les textes
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année à 11 ans

Les textes sont présentés dans l'ordre chronologique de leur rédaction.

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Kozlika, sur le chemin de 2006 à 19xx,
lundi 18 décembre 2006

1971:11 matronyme

En toute fin d'année.

« Bonsoir, mademoiselle C*** !
– Bonsoir maman ! »

Hi hi, Maman a l'air de bonne humeur ce soir.

« Je répète : bonsoir mademoiselle C*** !
– ? ? ?
– Tsssssst, tu ne m'écoutes pas. Note bien que je n'ai pas dit "mademoiselle dite C***"...
– Aaaaaaaah ! Alors ça y est ? J'ai un vrai nom de famille ?
– Oui, presque. Ça a été voté, il n'y a plus qu'à attendre que ça soit appliqué ! »

Ah chouette alors. Comme Maman était en instance de divorce elle n'a pas pu me reconnaître quand je suis née, sinon j'aurais porté le nom de son ex-mari. Mais Maman a appris que maintenant les femmes allaient pouvoir reconnaître leurs enfants hors mariage. D'un côté ça m'aurait un peu plu de porter le même nom que Cassandre, mais pas trop celui de son père. Puis d'ailleurs depuis que Cassandre est mariée elle porte le nom de son mari alors...

« Ah mais non, je ne vais pas m'appeler C***, je vais m'appeler B*** en fait, comme Papa ! Vous allez vous marier. » J'avais toujours pensé que Maman et Papa ne se mariaient pas en attendant que Maman puisse me reconnaître sans son ancien mari, pour que je ne sois pas reconnue que par Papa ; ça serait pas juste que lui aie le droit et pas elle. Et puis le « dite » on ne l'employait que pour les papiers officiels ; au lycée par exemple personne ne l'utilisait.

Maman dit que non, ils ne vont pas se marier, ça sert à rien. Et comme je vis avec elle c'est beaucoup plus simple pour les papiers qu'on porte le même nom toutes les deux. Ah. Je ne veux pas faire de la peine à Maman alors je ne dis pas que j'avais tout prévu pour quand ce jour arriverait. Pas le mariage, même si ça aurait été une vraiment belle fête, mais le nom. Je l'aurais porté à la russe : Anna Fedorovna B***, ça ferait super élégant, comme dans les romans !

« Vous irez quand faire les papiers ? » Maman répond qu'elle ira dès que le décret sera passé. Qu'elle ira à la première heure du premier jour où elle en aura le droit. Et c'est ce qu'elle a fait. Entre-temps des cris dans la cage d'escalier m'auront appris pourquoi mes parents ne s'étaient pas mariés ni ne se marieraient jamais.

Mais jamais mon père ne m'a reconnue ni à cette époque ni plus tard lorsque adulte je lui ai demandé explicitement de le faire. « Les papiers on s'en fout », disait-il. Sûrement pas tant que ça puisque malgré mon insistance ça ne s'est jamais fait. J'en suis arrivée à la conclusion (puisque aucun enjeu matériel ne pouvait entrer en ligne de compte pour l'héritage de ce poches-percées qu'il était) que c'était pour ne pas en rajouter à la douleur d'une autre. Au moins est-elle la seule à porter ce nom.

Je me suis plus ou moins faite à cette idée, me suis plus ou moins nourrie d'un presque-nom grâce à mon pseudonyme ou l'intitulé de telle boîte mail. Mais parfois j'avale un peu de travers.

zub, sur le chemin de 19xx à 2006,
dimanche 25 février 2007

De 1955 à janvier 1962

Ces années particulières ont déjà été relatées, et je ne souhaite pas y revenir. Si elles vous intéressent, vous pouvez les lire ici

1958
Vacances en France, Petit séjour à Nuit St Georges chez des cousins. Visite des caves et dégustation du vin. Mon père me renvoie au logis, et termine la tournée en faisant basculer le cousin sur le pastis.
Leur rentrée est louvoyante.

1960
De nouveau en vacances en France. Passage à Grenoble chez le grand-Père paternel.
Fête de folies à Brégaillon.

Otir, sur le chemin de 19xx à 2006,
lundi 2 avril 2007

1969:11 Fin de la lune de miel

Papa est venu réveiller ses enfants et nous nous retrouvons tous dans la salle de séjour, pieds nus sur le linoléum, un peu hébétés par l'heure si inhabituelle. Il fait nuit et chaud, les cigales se font discrètement complices de l'atmosphère magique de cette nuit unique.

Il y a une télévision noir et blanc dans le coin et nous nous asseyons en tailleur aux pieds des parents. Je ne me souviens pas de ce que nous nous disons, je suis fascinée par l'écran, il est peut-être trois heures ou quatre heures et un homme marche sur la Lune.

C'est avec Puce que je passe le plus de temps ce mois-là. Je ne pense pas qu'il se soit intéressé à cet événement de l'aventure humaine, il s'intéresse à la mienne, il me suit partout, m'accompagne à la plage en dehors des heures d'affluence, parce qu'on a fini par lui en interdire l'accès pour ne pas effaroucher les petits enfants. Je ne sais plus si c'était un gros labrador doré, je n'y connais rien en races canines, mais il était mon copain, celui qui m'a permis par la suite de me défendre de mon racisme (moi et les chiens, ça n'a jamais été le grand amour mais je peux dire : je ne suis pas raciste, d'ailleurs j'ai même eu un très bon copain qui s'appelait Puce). Il m'écoutait et semblait comprendre tout ce que j'éprouvais, et cet été là, j'en avais des émotions que je ne savais pas dire à ceux qui m'entouraient.

caco, sur le chemin de 19xx à 2006,
mardi 17 avril 2007

1985 (11) : de l'école au collège

Titre initial : 1984 (10) : de l'école au collège

Je suis en haut d'un lit superposé. Le soleil entre par la fenêtre. Il fait bon dans la pièce. Je suis seule, par choix. Ajourd'hui je n'avais pas envie de suivre mes camarades de classe sur les pistes de ski, j'ai préféré me morfondre toute la journée au lit. Pas d'envie aujourd'hui, pas d'élan. Juste envie de changer de journée sans remplir celle-là. J'ai souhaité rester sur mon lit superposé.
Mon instituteur s'inquiète.
Ça m'amuse un peu, que croit-il qu'il peut m'arriver, là perchée ?
Et de toute façon, je ne sais pas dire où je suis triste.
Il y a bien ce garçon, amoureux d'une autre, dont je suis vaguement éprise. Mes sentiments sont avoués, ils ont été entendus et accueillis avec beaucoup de douceur. Nous sommes tous trois, entre autres, dans la même classe. S'y trouvent aussi ma meilleure amie, avec qui je partage aussi mon prénom, et cette autre née quelques heures après moi, à l'autre bout de la France. L'amitié est douce, la cour de récré un hâvre où nous pouvons, en tant que plus grands, voler au secours des petits malmenés. Je me souviens du partage des goûters, des jeux de bille, d'une discussion sur la vie après la vie en déambulant sur la pelouse.

Je changerai d'école à la fin de l'année. Le beau-père est bourgeois, notre standing change, le collège polyvalent n'est pas assez bien pour nous, semble-t-il. On m'a savamment dressé un tableau apocalyptique du "Poly". J'imagine un lieu informe, gris et sale, où les professeurs n'en sont pas, et où l'on n'apprend rien.
Je dis au revoir à mes amis. Sans douter une seconde de retrouver des êtres aussi lumineux que ceux-ci dans mon nouvel environnement. Sans un mot de contestation à l'égard de Maman et du beau-père.

*

En septembre, à 10km de là, dans le collège-lycée privée toulousain où je resterai 7 ans.
Je suis comme une provinciale qui débarque à la capitale. Tous les autres collégiens se connaissent. Ils portent tous des vêtements griffés. Parlent haut, bousculent fort. Je comprends rapidement que les codes sociaux ne sont pas les mêmes, ici.
Elle est bien loin, ma cour de récré et ses discussions vibrantes. Devant le spectacle de leurs retrouvailles, la solitude m'écrase le coeur.
J'aurai tout de même une amie dans cette classe, je rencontrerai le Petit Prince, et j'apprendrai d'une excellente professeur, les rudiments de la langue anglaise.

chulie, sur le chemin de 19xx à 2006,
vendredi 11 mai 2007

1992 : 11/12 ans - Fille à lunettes.

Depuis 6 mois mon frère et moi nous avons encore changé d'école. Lui au CP, moi en 6ème. J'aime ce parallélisme, d'autant plus qu'il me semble que le petit ange blond et rieur avec qui je jouais aux légos et aux playmobils s'est changé en diable qui dit plus de gros mots qu'il ne peut en prononcer avec ses dents qui tombent. Nous devenons trop différents, et pour ajouter à cette triste rupture, mon frère est atteint d'une maladie honteuse à mes yeux : il n'aime pas apprendre à lire. Nous restons liés tout de même par cette visite chez l'oculiste, qui nous prescrit à tous les deux une paire de lunettes.

Le collège est délabré, moisi, malodorant, mais j'y vais avec plaisir. Stéphanie, la petite protestante de 1988 est devenue ma complice. Je fais la connaissance du premier d'une longue série de professeurs de français exceptionnels, monsieur R, qui est le mari de mon institutrice de CM2. Il nous enseigne la recette des truffes au chocolat, nous parle d'égalité, d'écologie, de poésie. Il a aussi beaucoup d'autorité et ne supporte pas de nous voir mâcher du chewing gum en classe. Je rencontre aussi le premier d'une longue série de prof de maths effrayants, monsieur A. Je m'accroche encore au théorème de Pythagore, mais je sens que je ne vais pas tarder à tomber. Ma prof d'allemand me réconcilie pour un temps avec cette langue : elle porte des blouses immaculées et brodées. Le groupe d'allemand est restreint, nous faisons du bon travail, l'ambiance y est agréable. La classe de musique est une pétaudière : j'y vais toujours avec crainte, car là bas, les cancres prennent le pouvoir, et la moindre bizarrerie est moquée, amplifiée. Je me sens déjà en danger parmi eux. En cours de technologie, je me montre très maladroite à travailler le bois, mais déjà, je suis à l'aise avec les ordinateurs. Nous avons depuis Noël un Amstrad CPC6128+ à la maison, et je m'amuse à rédiger de petits programmes. J'aime enfin énormément ma prof d'art plastiques. Elle est maigre, déjantée, frisée, rigolote, et surtout, elle est à la seule à remarquer mes lunettes.

Je suis surprise que mes professeurs, qui voient défiler des centaines d'élèves par semaine, parviennent à me distinguer. Je ne sais pas que mon père, en tant que gendarme est connu comme le loup blanc dans cette petite vallée, et que tous savent qui je suis. Je n'ai pas vraiment conscience de mon individualité. Au collège, plus que partout ailleurs, j'ai retrouvé l'instinct grégaire.

Thomas, sur le chemin de 19xx à 2006,
dimanche 8 juillet 2007

1988, année 11 -- Découvertes

L'école élémentaire est maintenant classée au rayon des souvenirs. Je ne reverrai plus ceux qui ont été mes camarades ces huit dernières années. (Enfin, jusqu'à croiser l'un ou l'autre par l'un de ces hasards improbables que la vie, malicieuse, place de temps en temps sur ma route.) Je prends mes marques au collège, nouvelles têtes, nouvelle vie. Pourtant dans cet établissement où je viens d'arriver, je continue de me sentir à l'écart, différent. Comme avant, à l'école, alors que le passage en sixième aurait dû remettre les compteurs à zéro. Ça perdurera encore sept ans, jusqu'au bac. J'ai le temps de m'y faire. Pour l'instant c'est le moment de faire des découvertes déterminantes.

Papa a acheté un nouvel ordinateur, et j'ai commencé à m'y intéresser sérieusement. Je suis tombé dedans à ce moment-là, et j'ai voulu aller au fond des choses : savoir comment ça marche, comprendre la machine, la faire obéir, faire qu'elle fasse ce que je veux, mettre un peu de moi dedans. À cette époque j'ai su que ce serait mon métier. Mon emploi du temps de sixième me laisse deux après-midi quasiment libres, que je mets à profit pour apprivoiser la bestiole.

C'est aussi vers cette époque que je découvre les sensations nouvelles que je peux me procurer, solitaire... Et que je rencontre celle qui alimentera mes premiers fantasmes de jeune garçon. Elle est là, planquée dans un recoin de la bibliothèque paternelle. Une héroïne en noir et blanc de Milo Manara.

samantdi, sur le chemin de 19xx à 2006,
vendredi 31 août 2007

1972, 11 ans, ma rentrée en sixième

J'ai décidé de me remettre aux Petits Cailloux et Ricochets... Entreprise étrange qui remue plus qu'on ne l'aurait cru !
Les derniers jours de vacances s'écoulent paisiblement, j'ai acheté un nouveau cartable et un joli cahier relié à couverture noire dans lequel je copierai les noms de mes élèves, rangés par classes, comme toujours, en associant au fil des jours des séries de chiffres correspondant aux notes que je leur mettrai.

De toutes mes rentrées, la seule dont je me souvienne vraiment est mon entrée en sixième. Toutes les autres se mélangent en mosaïque aux couleurs un peu fanées.

L'année en sixième marque mon entrée dans la vraie vie, une sortie radicale de l'enfance.
J'ai onze ans et demi, en ce mois de septembre 1972, c'est l'automne des premières fois.
Pour la première fois je vais à l'école en vélo, un beau mini-vélo blanc qui me rend autonome. Plus besoin de Papy pour faire le chemin avec moi, je file le nez au vent à travers les rues de mon village, suivant Ludivine qui caracole sur son vélo orange.
Première entorse au code de la route, j'emprunte un sens interdit pour faire plus court, et je l'emprunterai au long de ces quatre ans de collège, ce qui me vaudra plus tard une belle engueulade du garde-champêtre, qui a repéré mon manège. Je n'en ai cure, je le prends pour un vieux chnoque vaguement ridicule dans son uniforme.
Première originalité vestimentaire, je ne porte plus le tablier bleu marine en vigueur à l'école primaire, mais une jolie blouse à carreaux taille empire (qui serait fort prisée en cette vintage rentrée 2007).
Mais ce qui frappe mon imagination, c'est qu'en cette rentrée 1972, j'ai mes règles pour la première fois. Je suis une jeune fille, beaucoup plus grande que mes camarades (en fait, je mesure ma taille actuelle, les autres me rattraperont et me dépasseront bien vite !) et je tiens serrées dans une pochette mes premières serviettes hygiéniques, passeport pour ma nouvelle vie, signe de ralliement de celles qui les ont par opposition à celles qui les attendent, voire à celles qui n'y pensent même pas.
Justement, ma féminité nouvelle va trouver à s'exercer : pour la première fois, je vais être en classe avec des garçons, une classe mixte, j'en rêve après une école primaire où les filles et les garçons étaient séparés dans deux écoles aux deux bouts du village.
Adieu les maîtresses, voici venue l'ère des professeurs, autrement modernes, jeunes et ouverts sur le monde qui change, en ces années barbues où Mademoiselle Cadilhac porte de jolies tuniques indiennes vaporeuses, où Monsieur Merlan roule en Ami 8...

Mon collège lui-même est flambant neuf et respire la modernité : un rectangle de béton percé de fenêtres en aluminium. Les cours sont vastes, les arbustes chétifs ne nous prodigueront aucune ombre mais qu'importe, c'est là que va commencer ma vie à moi, ouverture sur le monde, nouvelles copines, nouveaux apprentissages, légèreté et bêtise de l'adolescence commençante.
Mes années de collège restent les meilleurs souvenirs de ma scolarité, c'est peut-être pour cela que j'aime tant, maintenant, être prof de collège.

gilda_f, sur le chemin de 19xx à 2006,
dimanche 1 janvier 2012

11 : 1974 - 1975 le collège enfin, plus de piscine mais un peu de liberté

lieu(x) d'habitation : Taverny (95)

logements : petits pavillons en série

Mon entrée au collège fut pour moi un bonheur. J'avais lu et relu la fin du livre de Marcel Pagnol "Le temps des secrets" et je piaffais presque d'impatience, très déçue qu'on ne se coltine plus si tôt avec le latin. Mais j'avais allemand à la place (1) et c'était déjà chouette, Gerd und Traudel d'une méthode de langue aux photos délicieusement désuètes étaient mes nouveaux amis.

La journée variée, rythmée de déplacements d'une salle à l'autre, me convenait. Une fois par semaine, je crois le lundi, je finissais à 13 heures et j'adorais cette après-midi de liberté d'autant plus qu'elle m'accordait quelques moments seule dans la maison, privilège qui auparavant ne m'arrivait presque jamais étant donné que ma mère faisait "femme au foyer" et que j'avais mes bonnes grosses journées scolaires plus longues que le temps que lui prenaient les courses à faire et ses activités (la gymnastique, le tennis ma mère tentait de ne pas se laisser aller). La plupart du temps je l'employais à m'avancer dans mon travail scolaire. Je n'aimais rien tant que n'avoir rien en suspens dans mon cahier de texte et pouvoir ainsi ensuite consacrer tout mon temps restant à lire ou jouer. Je jouais beaucoup avec des animaux en plastique qui servaient de support à des scénarii élaborés. C'est en 6ème qu'ils ont pris des noms, et que je les ai doté d'un univers appelé le parc. Une sorte de savant fou mais qui n'était incarné par aucune figurine (2) avait su mettre au point une opération qui permettaient aux animaux d'avoir une connexion dans leur cerveau aussi efficace que celle des humains. Les heureux élus vivaient dans ce parc, mais vis-à-vis du monde extérieur il ne s'agissait que d'une sorte de Thoiry amélioré, car si ça s'était su ils n'auraient pas pu continuer à vivre en paix. Les quelques fois où en ouvrant la porte de ma chambre ma mère m'a surpris à jouer, elle s'est moquée. Comme elle se moquait lorsqu'elle me voyait tenir un journal, ce qu'à partir de la 5ème j'ai fait avec une impressionnante régularité. "Tes mémoires" elle disait et ma petite sœur renchérissait. Comme je ne me laissais pas faire (je continuais imperturbablement), je ne me suis pas rendue compte qu'on me rabotait les ailes, que ça me bouffait de l'énergie de devoir résister au lieu que d'être portée par des encouragements, ne l'ai compris que plus de 20 ans après. Trop tard ?

Donc ce lundi (admettons que c'était bien le lundi) c'était l'occasion de pouvoir "jouer aux animaux" sans me faire polluer l'air ou perdre le fil par quelqu'un de la maisonnée. La porte de ma chambre ne fermait pas à clef.

J'allais au collège en vélo. C'était être devenue grande. À l'école primaire on allait à pied, peut-être même qu'il n'y avait pas de garage à vélo (?). Ou en voiture quand les parents accompagnaient. Au collège en vélo. Au lycée en mobylette. C'étaient les étapes du grandissement.

Quand le temps était trop pourri ou que j'étais trop enrhumée, ce qui arrivait souvent, ma mère s'efforçait de m'accompagner en voiture. Elle ne l'avait pas tout le temps. Mon père et quelques-uns de ses collègues avaient mis en place un système de co-voiturage à quatre, chacun prenant sa voiture une semaine pour emmener les trois autres à l'usine. Il y avait aussi des navettes par cars mais elles suivaient les horaires de ceux qui faisaient les 3/8 et ceux qui comme mon père travaillaient dans les bureaux (il était dessinateur industriel après avoir fait son temps dans les ateliers) s'ils les empruntaient devaient partir plus tôt que leurs horaires réels et rentrer plus tard en attendant sur place. Ça ne leur disait rien, ils ne le faisaient qu'en cas de coup dur (voiture en panne ...).

Trop enrhumée, je l'étais souvent. Notre médecin de famille était un gros monsieur anti-sportif dont les paroles étaient d'évangile - mes parents avaient ce respect de Monsieur le Docteur que ç'en était navrant, mais j'étais trop petite pour remettre en cause cette vénération -. Ils avaient aussi cette notion, retrouvée chez Annie Ernaux en si bien mieux dit (3), que si on tombait malade c'est qu'on l'avait bien cherché (4). Façon de se dire que si on restait vertueux et en toute chose mesuré on conserverait la bonne santé. On ignorait alors que je souffrais de thalassémie et mon père qui savait assurément qu'il y avait quelque chose d'anormal dans la famille et qui se transmettait - à Grenoble deux petits de cousins à lui et qui l'avaient "des deux côtés" en était morts en bas âge -, ignorait probablement qu'il en était porteur. Il a longtemps donné son sang et semble-t-il sans que rien ne lui soit signalé. Et donc cette faiblesse qui faisait que je chopais tout ce qui traînait, certains coups de pompe que j'avais (mais je croyais que c'était pour les autres pareils) était mise sur le dos d'une sorte de mauvaise volonté de ma part - tu ne manges pas assez de viande, tu ne vas pas assez au soleil (?!), tu es anémiée - et responsabilité : si je m'enrhumais l'hiver c'est que je n'avais pas bien mis mes écharpes et bonnets. J'ai trouvé moyen de traverser enfance et adolescence sans remettre en cause cette pesante culpabilité, n'y comprenant au demeurant rien, à cette vaste injustice puisqu'au contraire j'étais très attentive à ne pas sortir sans être bien couverte. Concernant la 6ème, et comme j'avais cours le samedi matin qui était le jour de l'un des entraînements, la conséquence pour moi dramatique fut que je dus abandonner la natation en club alors que je commençais à aimer vraiment. Mais c'était Tu t'enrhumes, c'est la faute de la piscine. Et le médecin qui n'aimait pas le sport et n'avait pas particulièrement envie de m'opérer des amygdales ni des végétations (5), avait renchéri, que c'était sans doute à cause de la piscine que si souvent j'attrapais des angines ou je m'enrhumais. Fin de la piscine.

Il ne m'est jamais venu à l'esprit alors que les rhumes de l'automne au printemps s'enchaînaient avec le plus souvent guère plus de deux ou trois semaines de trêve de leur faire remarquer que puisqu'en supprimant la piscine rien n'avait changé, j'aurais pu continuer de tenter d'y aller.

J'ai été malheureuse mais j'ai obtempéré.

Il faut dire que la 6ème aussi m'occupait bien. Je travaillais avec un bel élan. Tant et si bien que les professeurs qui lors des conseils de classe attribuaient à chaque élève une note en lettre en appréciation globale créèrent le A+ à mon intention. Je n'en conçus pas de fierté particulière, d'une certaine façon, ça allait de soi. Jusqu'au bac inclus je suis parvenue à travailler plus large que ce qu'on demandait : j'apprenais pour le plaisir et la nécessité d'apprendre, ensuite lors des épreuves notées il me suffisait de piocher dans la masse des connaissances acquises. Quand je me plantais c'était parce que je n'avais pas tout à fait compris ce qu'en tant qu'élève on attendait de moi. Je compliquais parfois des énoncés que je croyais trop simples pour être ça, manque d'intelligence et de confiance en soi.

L'enjeu qui lors des années d'école primaire était de ne pas être le déclencheur de la querelle quotidienne entre mes parents, s'était déplacé : j'apprenais comme une dingue parce que j'avais soif et qu'il n'y avait guère d'autre fenêtre sur le monde que les enseignements et les livres, un peu la radio et la télévision (qui en ce temps-là tenait encore à un rôle d'édification des masses).

Je me souviens plus particulièrement d'une très vieille dame, madame Briouze, - pourquoi n'était-elle pas retraitée ? ou faisait-elle simplement "plus vieux que son âge" - qui était notre professeur d'histoire-géographie et qui en avait une approche personnalisée qui m'ennuyait parfois, mais me passionnant à d'autres. Elle semblait bien connaître l'Afrique. Et j'enrageais quand mes camarades profitaient de sa relative faiblesse physique pour un peu chahuter (en même temps elle savait reprendre la classe en main quand elle en avait assez, mais on sentait que physiquement ça lui coûtait).

Je crois aussi que c'est cette année-là (ou au début de la 5ème) que ma cousine Anne qui de Bretagne venait avancer ses études à Paris fut hébergée par mes parents durant un trimestre scolaire (le premier). Et ce fut une période extraordinaire parce que devant témoin, mes parents hésitaient à se quereller violemment. J'étais déchargée de mon poids d'aînesse. J'avais une sorte de grande sœur à domicile et qui me protégeait. Elle était très studieuse et c'est peu dire que ça m'encourageait. Son amoureux Nello habitait encore chez ses parents à Saint Germain en Laye et j'ai le souvenir d'au moins une fois où il était venu de Saint-Germain en vélo, ce qui jusqu'à Taverny était à mes yeux un exploit. Je me disais qu'il devait être vraiment très amoureux. Et j'étais soulagée que comme il était d'origine italienne, mon père se sente obligé de lui faire bon accueil - j'avais quand même un peu peur qu'il se fâche, en ce temps-là avec les soupirants ça ne plaisantait pas, j'en ai fait les frais plus tard -.

Bref, en 6ème, je suis devenue grande et j'ai aimé ça.

(1) En ce temps-là imaginer une sélection par le niveau ou le fric des parents était juste impensable, mais étrangement seuls les bons élèves se retrouvaient en première langue allemand.

(2) Un peu le Number One du prisonnier, que pourtant à l'époque je ne connaissais pas. Et l'univers crée n'était pas totalitaire, encore que (il y avait intérêt à être gentils et sages, les enfants sont d'un conservatisme désolant)

(3) "La maladie, de toute façon, était confusément entachée de faute, comme un manque de vigilance de l'individu face au destin." ("La honte"). D'une façon générale les pages de ce livre qui retracent les pratiques et modes de pensées de la plupart des gens, j'y vois la mentalité de ma mère à peu de choses près, mais pas négligeable : ma mère lisait, et l'air de rien s'efforçait de se cultiver.

(4) De nos jours ça donne : Machin a un cancer, c'est normal, il fumait.

(5) Il me semble que ce fut envisagé. Et qu'en ce temps-là c'était le médecin de famille qui pratiquait ce genre d'interventions (mais avec quel anesthésiant ?)