Petits cailloux et ricochets

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le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

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Les textes sont présentés dans l'ordre chronologique de leur rédaction.

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Kozlika, sur le chemin de 2006 à 19xx,
vendredi 15 décembre 2006

1972:12 maudit caprice

Hiver 71-72 (février peut-être bien). Avoir un papa héros c'est formidable mais des fois j'aimerais qu'il soit un homme ordinaire. Papa ne vit pas avec nous parce qu'il a un ami, un très bon ami, son ami d'enfance, dont la femme est très très malade depuis des années et des années. Elle a des migraines constantes, qui la rendent quasi impotente et il faut la veiller nuit et jour pour la soulager si elle a besoin. Papa la veille toutes les nuits. C'est pour ça qu'il ne peut pas rester à la maison le soir.

Je ne suis pas idiote, je viens d'avoir onze ans, alors bien sûr j'ai pensé que de temps en temps Boris pourrait veiller sa femme la nuit même si déjà il la veille le jour, en prennant des vacances de son travail de nuit par exemple. Ou alors ils pourraient prendre une infirmière. J'ai pensé ça et je m'en suis voulue de mon égoïsme. Si j'étais malade je n'aimerais pas qu'une étrangère s'occupe de moi, je préférerais que ce soit ma famille ou mes amis d'enfance bien sûr. Et le pauvre Boris il faut bien qu'il dorme lui aussi de temps en temps, c'est pas comme Papa qui est si fort qu'une heure ou deux sur le fauteuil près du lit ça lui suffit.

Mais j'ai onze ans et je suis intelligente, donc je me dis que si seulement juste une fois de temps en temps ils pouvaient trouver une solution pour une nuit, pas grand-chose, disons une nuit par an, j'aimerais tant que Papa dîne avec nous et aussi qu'il dorme à la maison et qu'il soit là le matin quand je me lève. Je me demande à quoi ressemble Papa en pyjama. Je ne l'ai jamais vu qu'en costume ou des fois l'été avec un polo et une jolie veste. Il ne doit pas en mettre, des pyjamas, jamais. On ne veille pas une malade en pyjama : imaginons qu'il faille courir à la pharmacie chercher un médicament, ou filer à l'hôpital ?

Quand Boris et sa femme prennent des vacances, Papa part avec eux, dans un petit village de l'Yonne. Maman a loué une maison pas très loin à dix kilomètres pour qu'il puisse venir nous voir quand même. Papa ne prend jamais de vacances sans eux, il est très courageux.

Ça fait plusieurs semaines que je n'arrive plus à être raisonnable et que je supplie Papa et Maman de trouver une solution juste pour une nuit, juste une seule fois. Je ne suis pas très fière de moi de mon petit caprice d'enfant gâtée mais je ne peux pas m'empêcher de retarder tous les jours son départ. Je me souviens de notes à lui montrer ou d'un poème qu'il doit me faire réciter. Ou alors je lui demande d'attendre que j'ai mis ma chemise de nuit et ma robe de chambre pour que ça fasse un peu comme le bisou au lit. Je pleure des fois un peu. Et je le raccompagne jusqu'à l'ascenseur et j'attends que l'ascenseur arrive et que les portes se referment pour rentrer dans l'appartement.

Ce soir-là encore je le raccompagne jusqu'à l'ascenseur. J'ai un peu triché avec l'histoire des notes et la chemise de nuit mais je n'ai pas pleuré. Mais quand l'ascenseur arrive, je sais que je ne pourrai pas le laisser partir. C'est trop dur. Trop dur un soir de plus. Je m'accroche de mes deux mains à sa grande main large et chaude, ces mains qui enveloppent les miennes quand il m'aide à me les laver avant de passer à table. Je sais le faire toute seule bien sûr, mais on continue pour le plaisir. Ses habits sentent bon son tabac à pipe, la jolie pipe Saint-Claude qu'il me laisse parfois bourrer pour lui avec le cure-pipe que je lui achète à chaque anniversaire et qu'il accueille à chaque anniversaire comme si c'était le plus beau cadeau qu'on lui ait jamais offert. J'éclate en sanglots de voir encore partir cette odeur et cette chaleur.

Oh Papa, s'il te plaît, juste une nuit, juste cette nuit, une seule. Papa me dit que je sais bien qu'il doit partir, qu'il ne peut pas faire autrement. Mais je n'arrive pas à lâcher sa main. Une nuit, rien qu'une nuit. Je crie fort parce qu'il essaie de dégager sa main. Le carrelage du palier et de la cage d'escalier fait résonner très fort mes cris, comme quand on joue à s'appeler de notre huitième étage au rez-de-chaussée. S'il te plaît, s'il te plaît. Maman est adossée au chambranle de la porte, elle essaie de me calmer en me parlant d'une voix raisonnable et moi aussi j'essaie mais je n'y arrive pas. Papa passe la main sur son crâne. Il lui dit Fais la rentrer bon sang ! Maman me prend la main mais elle ne tire pas très fort, ou alors c'est la chaleur de la main de Papa qui me donne la force de lui résister. Je crie en vrac toutes les idées qui me sont venues pour qu'il puisse rester : l'infirmière, des vacances de Boris, ou alors Cassandre ou Maman. Elles s'en occuperaient bien de la femme de Boris, elles, il n'y a pas de soucis à se faire. Juste une nuit une seule, rien qu'une et je ne demande plus jamais, je te le jure. J'ai de la peine pour la femme de Boris je te promets Papa.

Maman a lâché ma main et elle dit elle aussi avec une drôle de voix : « Tu ne peux pas lui faire ça, il faut lui dire. » Alors il crie lui aussi et je sais bien que le voisin d'en face qui passe sa vie derrière l'œil de sa porte il ne doit pas en perdre une miette. Il dit « Ah non, pas toi aussi, tu ne vas pas t'y mettre ! » Et Maman se met à pleurer-crier aussi en disant qu'elle aussi elle en a marre qu'il parte tous les soirs. J'entends qu'elle est triste et en colère et qu'elle s'en fout des voisins, même ceux d'en-dessous qu'on vient d'entendre ouvrir leur porte. Elle répète dis-lui ! mais dis-lui donc ! Et Papa dégage sa main et met un pied dans l'ascenseur, il va partir et je hurle parce que je sens bien que s'il ne reste pas ce soir il ne restera jamais. Je crois que je peux me calmer, attendre encore, si... Papa, pas ce soir parce que Boris compte sur toi. Dis-moi juste que c'est promis pour demain soir et je te laisse le rejoindre. Papa claque la langue au palais et fait non de la tête. Allons, allons, ma petite fille, sois raisonnable.

Alors Maman dit : « Ce n'est pas la femme de Boris qu'il va rejoindre, c'est sa femme à lui ! »

Alors Papa crie « Et merde ! » très fort. Et il lâche la porte de l'ascenseur et il nous fait signe de rentrer dans l'appartement et il rentre lui aussi. J'essaie de comprendre. J'essaie de mettre ces mots dans un ordre qui leur donnerait du sens : belle marquise d'amour vos yeux... vos yeux me font belle marquise. Mourir.

Maman a menti, hein Papa ? Elle était en colère alors elle a menti. Non, on ne voulait pas te le dire comme ça (regard assassin vers ma mère), mais c'est vrai. Non ! Ça n'est pas vrai ! C'est impossible ! C'est faux ! C'est pas vrai, parce que... parce que le Père Noël n'existe pas !

Mes parents ne m'ont jamais fait croire au père Noël ni à la petite souris ni à toutes ces balivernes parce qu'ils n'aiment pas les mensonges qu'on raconte aux enfants et qu'ils ne me prennent pas pour une idiote à qui on peut raconter des histoires aussi énormes. Donc. Preuve.

Papa dit que oui, il est marié. Qu'on ne m'en a pas parlé parce que je n'aurais pas pu comprendre. Qu'on me l'aurait dit un jour. Mais que je sais bien qu'il m'aime et qu'il m'aimera toujours et que ça c'est le plus important.

Je dis oui, d'accord. Je n'en crois pas un mot. Un mensonge, pourquoi pas deux. Et ils m'ont bien assez pris pour une idiote à me faire gober ça. Et je suis bien assez idiote pour l'avoir cru jusqu'à me battre avec une copine de classe qui disait que ses parents étaient sûrs que c'était des mensonges. « Tu es jalouse de mon père parce que c'est un héros et pas le tien, pauvre imbécile », voilà ce que je lui avais dit. C'est moi l'imbécile. Onze ans. Imbécile et ridicule. Je sais faire des problèmes de robinet mais je suis incapable d'additionner deux et deux.

Quand Papa est parti on mange en silence. Maman demande pardon, elle dit qu'elle n'aurait pas dû me dire ça sans m'y préparer, qu'elle regrette. Je dis oui, d'accord, c'est pas grave, Maman. Après le dîner on allume la télé et je viens tout contre Maman après sa toilette. Elle a mis son peignoir qui est tout comme le mien mais en mauve alors que le mien est bleu ciel.

« Comment elle s'appelle la femme de Papa ?
– Aïda
– Aïda comment ?
– Aïda B***.
– Ah. »

Mon monde vient de s'écrouler.

zub, sur le chemin de 19xx à 2006,
dimanche 25 février 2007

De 1955 à janvier 1962

Ces années particulières ont déjà été relatées, et je ne souhaite pas y revenir. Si elles vous intéressent, vous pouvez les lire ici

1958
Vacances en France, Petit séjour à Nuit St Georges chez des cousins. Visite des caves et dégustation du vin. Mon père me renvoie au logis, et termine la tournée en faisant basculer le cousin sur le pastis.
Leur rentrée est louvoyante.

1960
De nouveau en vacances en France. Passage à Grenoble chez le grand-Père paternel.
Fête de folies à Brégaillon.

chulie, sur le chemin de 19xx à 2006,
vendredi 11 mai 2007

1992 : 11/12 ans - Fille à lunettes.

Depuis 6 mois mon frère et moi nous avons encore changé d'école. Lui au CP, moi en 6ème. J'aime ce parallélisme, d'autant plus qu'il me semble que le petit ange blond et rieur avec qui je jouais aux légos et aux playmobils s'est changé en diable qui dit plus de gros mots qu'il ne peut en prononcer avec ses dents qui tombent. Nous devenons trop différents, et pour ajouter à cette triste rupture, mon frère est atteint d'une maladie honteuse à mes yeux : il n'aime pas apprendre à lire. Nous restons liés tout de même par cette visite chez l'oculiste, qui nous prescrit à tous les deux une paire de lunettes.

Le collège est délabré, moisi, malodorant, mais j'y vais avec plaisir. Stéphanie, la petite protestante de 1988 est devenue ma complice. Je fais la connaissance du premier d'une longue série de professeurs de français exceptionnels, monsieur R, qui est le mari de mon institutrice de CM2. Il nous enseigne la recette des truffes au chocolat, nous parle d'égalité, d'écologie, de poésie. Il a aussi beaucoup d'autorité et ne supporte pas de nous voir mâcher du chewing gum en classe. Je rencontre aussi le premier d'une longue série de prof de maths effrayants, monsieur A. Je m'accroche encore au théorème de Pythagore, mais je sens que je ne vais pas tarder à tomber. Ma prof d'allemand me réconcilie pour un temps avec cette langue : elle porte des blouses immaculées et brodées. Le groupe d'allemand est restreint, nous faisons du bon travail, l'ambiance y est agréable. La classe de musique est une pétaudière : j'y vais toujours avec crainte, car là bas, les cancres prennent le pouvoir, et la moindre bizarrerie est moquée, amplifiée. Je me sens déjà en danger parmi eux. En cours de technologie, je me montre très maladroite à travailler le bois, mais déjà, je suis à l'aise avec les ordinateurs. Nous avons depuis Noël un Amstrad CPC6128+ à la maison, et je m'amuse à rédiger de petits programmes. J'aime enfin énormément ma prof d'art plastiques. Elle est maigre, déjantée, frisée, rigolote, et surtout, elle est à la seule à remarquer mes lunettes.

Je suis surprise que mes professeurs, qui voient défiler des centaines d'élèves par semaine, parviennent à me distinguer. Je ne sais pas que mon père, en tant que gendarme est connu comme le loup blanc dans cette petite vallée, et que tous savent qui je suis. Je n'ai pas vraiment conscience de mon individualité. Au collège, plus que partout ailleurs, j'ai retrouvé l'instinct grégaire.

Otir, sur le chemin de 19xx à 2006,
mardi 12 juin 2007

1970:12 Corps en déroute

Moi, je n'étais pas encore pubère. Mais mon amie Isabelle l'était. Et ce séjour à la montagne a scellé bien des tragiques destins de nos corps et de nos coeurs en chantier. Le sang des règles allait tâcher les draps et déclencher les foudres de son père en pleine nuit, je me terrais au fond des miens trop effrayée pour oser me lever et aller l'aider dans la salle de bains. Lâcheté d'enfant manipulée. Je la regrette encore, cette lâcheté que j'ai cultivée ensuite sans le savoir pendant des années.

Lâcheté encore de ne pas m'opposer aux petits déjeuners pantagruéliques qu'il nous imposait au prétexte qu'il faisait moins vingt degrés, et qu'il était hors de question que nous partions sur les pistes sans avoir ingurgité les six croissants et pains au chocolat qu'il avait rassemblés pour nous sur la table : je revois avec une horreur mêlée de colère ces trente-six viennoiseries, et je me demande si je n'hallucinais pas, si je n'ai pas inventé ce souvenir pour couvrir ce qui allait devenir, est-ce si étrange, autant chez Isabelle que chez moi, des troubles du comportement alimentaire qui nous ont hantées chacune de notre côté, pendant des années en parallèle et en miroir, oscillant de l'anorexie à la boulimie, et alternant surtout les variations inquiétantes de poids, mais ceci est une autre histoire, bien au-delà de l'année en question et du souvenir que j'évoque ici.

Lâcheté toujours de ne pas m'insurger contre les insultes qui fusaient quand il fustigeait ceux des enfants qui avaient laissé des poils de pubis dans la baignoire commune : je ne pouvais prouver que je n'étais pas en cause, et nous n'étions plus que deux, moi et le plus jeune des garçons de la tribu présente à nous dédouaner en ne nous mêlant surtout pas du nettoyage de la salle de bains en question. Mais le mot pubis est devenu un mot sale, un mot évocateur de cris colériques et de menaces. A l'aube de ma puberté, j'étais jetée contre un mur maculé et effrayant, pleins d'ombres menaçantes où la stature de l'homme domine et fait peur.

Les lumières de 'hanouka pour la première fois de ma vie allaient m'apprendre qu'il y a de l'espoir et que de l'obscurité peut naître la lumière. J'étais enchantée. Mais hélas, avant la fin des huit jours programmés, un deuil soudain dans leur famille allait écourter notre séjour. Il se dressa à nouveau dans notre univers sortant de l'enfance, pour nous terroriser et nous harceler d'un chronomètre inexorable tandis qu'il supervisait la confection hâtive des bagages pour rentrer. Le temps m'était désormais compté et je ne le savais pas.

sicaliptic, sur le chemin de 2006 à 19xx,
mardi 26 juin 2007

1978 : 12 ans la séparation

A part mon entrée en 6ème le grand évènement de l'année c'est le départ de ma grand mère pour Nimes. Elle a toujours vécu avec nous et d'un seul coup elle s'en va vivre chez une autre de ses filles. Elle s'est disputé avec ma mère qui lui a demandé de partir, je ne connais pas le motif de la querelle mais je trouve cette décision injuste. Je jure en mon fort intérieur que lorsque ma mère sera vielle je l'abandonnerais et décide que je m'occuperais de ma grand mère.
C'est elle qui ma élevée, je suis sa poupée de porcelaine, je me mets au creux de son fauteuil pour regarder la télé quand j'ai peur, elle a la peau douce et elle était toujours là pour nous. Maigre consolation je déménage dans sa chambre, nous en avons donc maintenant une chacun.
Je n'ai pas eu à tenir ma promesse ma mère nous a quitté avant, mais je pense que la difficulté de nos relations n'a pas été amélioré par cet évènement.
Déjà à cette époque je continue ma relation à ma grand mère je l'appellerais chaque semaine lui écrirais des cartes postales auxquelles elle répondra de son écriture d'un autre temps. quand elle finira par prendre un appartement toute seule je ferais le voyage une fois par an pour passer une semaine avec elle.
maintenant que je suis adulte je comprends mieux les difficultés qu'il devait y avoir à vivre sous notre toit, ma grand mère est autoritaire sous des apparences douces elle est têtue et parfois a des jugements coupants qui peuvent blesser. J'en ai fait l'expérience. Mais je n'ai jamais renoncé à essayer de la faire changer d'avis pour pouvoir continuer à l'aimer, maintenant elle est trés vieille et elle sait aussi faire ces efforts, mettre de l'eau dans son vin quelque fois. Ce n'était sans doute pas le cas à l'époque.
Cette histoire et d'autres qui nous ont été cachées fera exploser le cercle familial, fini les grandes réunions de tribu dans lesquelles j'ai été élevée, maintenant la famille se restreint à 5 personnes et cela fait un peu bizarre.

C'est peut être la recherche de cette grande famille disparue qui m'a poussé dans ces longues années de cohabitation et dans l'expérience des squatts parisiens.
En tout cas je sais que cette rupture a changé ma vie et j'ai le sentiment que mon univers s'est refermé et que cela ne m'a pas plu du tout.

Thomas, sur le chemin de 19xx à 2006,
dimanche 15 juillet 2007

1989, année 12 -- Révolutions

C'est l'année du bicentenaire. Dès le début de janvier, ça commence par un beau timbre bleu et rouge avec des oiseaux de Jan-Michel Folon. À cette époque je m'occupe encore assidûment de ma collection : il figure en belle place sur la page thématique « Révolution française » de mon album. Je réserve aussi une étagère de ma chambre aux divers memorabilia glanés au long de l'année, avec en fond une Marianne que j'ai décalquée. Et tant pis pour l'anachronisme s'il s'agit en fait d'une Liberté de Delacroix, égérie des barricades de 1830. Je négocie dur pour qu'aux premiers jours de juillet on puisse rester encore un peu à Paris, au lieu de partir tout de suite à la campagne. Ainsi je peux visiter PhilexFrance, le grand salon phlatélique, j'ai mes cachets spéciaux « Premier jour » sur le bloc-feuillet Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, je suis aux anges.

On rejoint donc la campagne. Une idée révolutionnaire elle aussi est sur le point d'infléchir un bon bout de ma vie. Avec les amis qu'on retrouve là-bas à chaque période de vacances, trois familles, six gamins, on va monter une pièce de théâtre. C'est Mickaël qui a eu cette idée brillante, probablement sans soupçonner (sans que je soupçonne moi-même) dans quoi il m'embarquait.

On a choisi un texte court, bien sûr, mais c'est quand même une vraie pièce : le Médecin volant de Molière. Au boulot ! On bosse sans compter, il faut apprendre nos textes, trouver des costumes et des décors en fouinant dans les malles et les granges des uns et des autres, imaginer une scène en plein air. Répéter jusqu'à ce que ce soit fin prêt, disposer la rangée de chaises du public, rameuter parents et voisins, et donner nos deux représentations. Franc succès. Le nouveau caméscope du grand-père immortalise le spectacle, et je crois qu'une cassette dort toujours aujourd'hui quelque part en banlieue.

Mes tout débuts sur les planches. Une histoire qui dure depuis dix-huit ans.

caco, sur le chemin de 19xx à 2006,
dimanche 22 juillet 2007

1986 (12) : corset et karaté

Je ne pousse pas droit. Ma colonne vertébrale tangue, mon squelette oscille. Scoliose idiopathique : ça veut dire qu'on n'en connaît pas la cause. Il aurait été instructif de s'y pencher, au lieu de se satisfaire d'un mot savant vide de sens.
Pour éviter une intervention lourde, on m'affuble d'un appareillage de plastique et de métal destiné à redresser la colonne en appuyant sur mes asymétries. Jour et nuit, hiver après été je dois m'habituer à ce carcan qui scie les chairs et comprime le souffle. Mais le plus difficile est de se vêtir en cachant le plus possible le haut de mon corps. Oui, le plus douloureux était encore le regard que l'on pouvait avoir sur la fille différente que j'étais, du plus profond de ma structure défaillante.
Il faut dire qu'au préalable, les compétences médicales du beau-père avaient étalé au grand jour les mille et une torsions pathologiques de ce corps qu'il m'était donné d'habiter. D'un orteil déformé à des oreilles décollées, je semble de pas avoir grand-chose de normalement constitué.
D'ailleurs, je ne pousse pas droit.



Septembre.
Les parents m'obligent à me rendre à une manifestation sportive. Pétrifiée devant le tatami, je contemple les élèves de dojo dans l'exercice de leur art.
Plusieurs jours plus tard, me voyant encore bouleversée par la démonstration de karaté, le beau-père me propose de m'inscrire. Ses intérêts professionnels convergents momentanément avec les miens... je cueille avec joie ce cadeau inattendu. La voie martiale s'ouvre alors à moi, j'accède à un autre enseignement. Je découvre l'immensité des possibles de mes muscles, de mon souffle, de ma volonté. Sur le tatami, mes efforts sont reconnus et l'on me traite avec respect et justesse. Pendant plus de deux ans, je ferai du dojo un espace d'expression de ma colère, un lieu de maîtrise et de force, un apprentissage de la souplesse et de la rapidité.
Mon professeur était un tout petit homme solide comme un roc, simple et profond. Je ne l'oublierai jamais.

pierre, sur le chemin de 19xx à 2006,
samedi 1 décembre 2007

1973 (12 ans) - Devenir différent

Sur mon parcours de Ricochets j'ai longtemps reporté l'entrée dans ce que je considère comme les "années noires" de ma vie. Je savais n'avoir rien de gai à raconter, ayant oublié de grands pans d'un vécu terne qui n'était pourtant pas, c'est certain, dénué de moments de joie. Rien de particulièrement tragique à dévoiler, seulement une tonalité triste, grise, dans laquelle c'est surtout le sombre qui a laissé son empreinte. Je pourrais probablement qualifier cet épisode de dépressif si je n'avais pas une prudence à manier ce genre de concepts. Quoi qu'il en soit ces années de plomb auront été déterminantes sur l'orientation de mon parcours de vie, nécessitant un travail de reconstruction qui dure encore.

Mon année de sixième est, depuis longtemps, presque absente de ma mémoire. Ce n'est pas que je l'ai oubliée, mais plutôt que je ne l'ai pas mémorisée. J'ai été absent à moi-même, absent à la vie. Seuls quelques éléments épars sortent d'un épais brouillard. C'est la seule année scolaire pour laquelle, très rapidement, je ne me suis souvenu ni des noms ni des visages des autres élèves.

Je ne sais pas vraiment ce qui s'est passé, hormis que je me sentais déraciné, arraché de ce qui constituait jusque-là mon pôle d'équilibre et de sécurité. Désorienté, égaré, j'étais vaincu. Je crois que je comprenais que la vie ne serait plus jamais comme, dans mon insouciance, je l'avais imaginé durer.

Presque aucun souvenir, donc. Excepté l'épreuve du tableau, plusieurs semaines de suite, où je me sentais crucifié par la prof de français. Elle avait repéré que je ne connaissais pas les règles de grammaire, et voulant que je les apprenne coûte que coûte, m'envoyait au tableau pour les réciter : « Le complément d'objet direct est toujours... » (je n'ai jamais pu me souvenir de la suite, et je la hais). L'humiliation, devant tous, de ne pas savoir répondre. Ma tête qui se vidait devant le silence de ces regards qui attendaient la sanction. Je ne comprenais rien à la grammaire, ayant toujours eu de bonnes notes lors des dictées des classes primaires. Pour moi l'accord des mots était intuitif, et ça fonctionnait très bien ainsi (d'ailleurs, ne le répétez à personne, mais je n'ai rien changé depuis). À chaque fois m'était donc infligée publiquement la note infâmante "E" (c'est à dire zéro), et je retournais à ma place, honteux, sans comprendre ce qui m'arrivait. Je crois que c'est là que s'est cristallisée une hantise de devoir m'exprimer devant les autres et de dire une ânerie.

Dans toutes les matières considérées comme utiles j'avais de mauvaises notes. Seul le dessin et les travaux manuels me sauvaient un peu, libérant une créativité et une capacité à faire un travail précis. Sans risque de devoir passer au tableau ! En histoire, alors que l'année précédente découvrir celle de mon village m'avait passionné, devoir apprendre celle d'une ville de banlieue dont je ne connaissais rien m'ennuyait profondément. Pour le reste... j'ai tout oublié. Sauf ma première leçon d'anglais et ses petits dessins : « A bee. A fish. A dish. A fish in a dish... ».

La déchéance dans laquelle je m'enfonçais interpella rapidement ma mère, qui me confia aux bons soins d'un psychologue. Après quelques tests, des dessins et des entretiens, il constata un "choc psychologique". Il fût recommandé à mon père de ne pas intervenir dans le suivi de ma scolarité. Il était important qu'il me donne confiance en moi, m'encourage, mais dans d'autres registres que l'obtention de résultats. Conseils que mon père négligera dans les années qui allaient suivre, surinvestissant ce champ qui allait devenir très conflictuel.

Des années après j'ai lu le rapport du psychologue. Il avait notamment insisté sur un des aspects que j'avais évoqués : j'aimais bien le feu. À la campagne nous brûlions fréquemment des cartons d'emballage, des vieilleries, des planches, ou l'herbe sèche de notre terrain. Et moi, avec ces cartons empilés, j'imaginais des maison, des immeubles qui se consumaient. Le psychologue y avait vu un désir de puissance. Il avait probablement senti que j'évacuais ainsi la frustration d'une inexistence dans un monde que je percevais comme hostile, et dans lequel je ne m'insérais pas.

En fin d'année le conseil de classe décida de m'envoyer dans une classe spéciale, dite "d'adaptation". Ma mère avait rencontré les profs à plusieurs reprises et s'était battue pour que je ne sois pas expédié vers une classe "de transition", qui correspondait à un cycle court, perçue comme "voie de garage". Ces élèves-là étant à part dans le collège et regardés comme ceux qui arrêteraient tôt leurs études. Bref, des mauvais, des ratés.

Mais entre classe d'adaptation et classe de transition mes copains ne firent pas la distinction : je sortais du circuit normal, j'avais de mauvais résultats, et je fus donc mis à l'index. Avant, je me percevais comme eux, comme tout le monde. Maintenant, ils me faisaient sentir que j'étais différent. J'étais un raté.