Petits cailloux et ricochets

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le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

les textes
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année à 10 ans

Les textes sont présentés dans l'ordre chronologique de leur rédaction.

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Kozlika, sur le chemin de 2006 à 19xx,
mardi 19 décembre 2006

1970:10 au lycée

Entrée en sixième. Cette fois je ne fais pas la même bêtise qu'à mon entrée en primaire. Quand on me demande mon âge je ne dis pas neuf ans trois quarts mais dix ans. Pas envie de me faire encore casser la figure.

Papa a dit : pour la primaire passe encore mais pour le lycée elle n'ira pas ici, on va la mettre à Paris. Il dit que je serai la première femme à entrer à Polytechnique, juste pour faire enrager les types qui pensent que les femmes peuvent pas être scientifiques. Il dit : et après tu feras chanteuse de cabaret si tu veux. Alors je dis non, bof pour Polytechnique, je veux être volcanologue. Il dit bon d'accord, d'abord Polytechnique, puis chanteuse de cabaret un an ou deux et après volcanologue, Haroun Tazieff va se jeter à tes pieds pour que tu entres dans son équipe. On rigole bien.

Il faut prendre le bus. Il passe pas loin de la cité et me dépose devant le lycée, ça va, j'ai l'habitude c'est juste en face de l'institut dentaire où j'allais l'année dernière. Brrrrrrr les fauteuils tous alignés en deux rangées en quinconce de chaque côté d'une allée centrale, les préparatrices qui menaçaient du cabinet noir au fond aux enfants qui pleuraient, le bruit des roulettes... En face c'est quand même plus sympa !

Il faut mettre une blouse. Deux semaines une bleu ciel, deux semaines une beige, avec le nom et la classe brodés au point de chaînette à gauche. Au point de chaînette, impérativement. Les garçons aussi doivent changer de blouse tous les quinze jours mais comme ils n'ont qu'une couleur - le bleu marine et le nom au point de tige - ça ne se voit pas s'ils ont oublié. C'est pas juste.

Il y a vraiment beaucoup d'élèves dans ce lycée. Avec aussi des très grands qui font "cogne" et "hippo(potame) cogne". Je crois que c'est parce qu'ils ont plein de devoirs à se cogner mais je ne sais pas comment s'appelle leur classe en vrai.

Quand j'ai mon manteau et qu'on ne voit pas la blouse, souvent les adultes m'abordent : "bonjour ma chérie, tu cherches ta maman ou ton papa ? tu veux que je t'aide à le/la retrouver ?" J'aime pas trop ça surtout qu'après ils sont tout de suite moins ma-chérie quand ils apprennent que je suis une élève. J'y peux rien si j'ai une taille de microbe.

Ma prof de français est gé-niale ! On joue au jeu de massacre en rayant dans un livre (ouiiiiiiiii en vrai dans un vrai livre) tous les passages qu'on trouve inutiles. Après on s'est rendus compte qu'on en avait besoin pour l'ambiance alors on a joué à "réhabilitons les mots".

On a des cours de cuisine et de couture. Je voulais faire aéromodélisme mais c'est que pour les garçons. Mais quand même les fruits déguisés à la pâte d'amande c'était rigolo à faire.

zub, sur le chemin de 19xx à 2006,
dimanche 25 février 2007

De 1955 à janvier 1962

Ces années particulières ont déjà été relatées, et je ne souhaite pas y revenir. Si elles vous intéressent, vous pouvez les lire ici

1958
Vacances en France, Petit séjour à Nuit St Georges chez des cousins. Visite des caves et dégustation du vin. Mon père me renvoie au logis, et termine la tournée en faisant basculer le cousin sur le pastis.
Leur rentrée est louvoyante.

1960
De nouveau en vacances en France. Passage à Grenoble chez le grand-Père paternel.
Fête de folies à Brégaillon.

Otir, sur le chemin de 19xx à 2006,
dimanche 18 mars 2007

1968:10 Rideau de fer

Il est rare d'avoir la chance de réaliser son rêve d'avoir une grande soeur, quand on n'en a pas. J'ai eu cette chance, et cela va façonner celle que je vais devenir, d'un point de vue humain, social, et politique à un point inimaginable.

Désormais, plus besoin de recourir à un atlas historique pour resituer ou dater des événements de portée internationale ou des phénomènes reconnus à l'échelle d'une culture commune. Et avec cette ouverture de la conscience de l'enfant sur le monde qui l'entoure vient aussi le choix nécessaire entre les images qui s'imposent à elle lorsqu'on évoquera l'année soixante-huit, ou celle de ses dix ans. Non pas que ce choix n'ait pas déjà eu lieu pour les cailloux précédents, mais il était plus difficile de les cibler sur telle ou telle année précisément, en raison de l'absence de référence universelle de sa mémoire justement, parce que les grands mouvements ne l'atteignaient pas souvent, à moins qu'il l'ait concernée elle et uniquement elle, dans ce qu'elle éprouvait, ressentait, entendait, comprenait, et finalement, c'était déjà beaucoup mais encore si peu.

C'est pendant les grandes vacances que j'ai rencontré ma future grande soeur, et je ne sais pas encore ce qui lui arrive, alors qu'elle, elle est frappée de plein fouet, par ce coup de téléphone de ses parents qui lui enjoignent de rester sur son lieu de vacances, avec sa soeur aînée à elle, qui est jeune fille au pair dans la famille des Heraux, les amis de mes parents avec qui nous passons depuis de nombreuses années une partie de l'été. C'est le mois d'août. Les chars soviétiques viennent de pénétrer dans Prague. Alena est praguoise, ses parents sont là-bas, elle ne retournera plus jamais dans son pays natal, plus jamais.

Après avoir fini l'été à Edimbourg, où la famille Heraux réside, elle revient vivre en France, à Paris, chez nous et mes parents l'inscrivent au lycée où j'ai moi-même commencé ma scolarité de grande, en sixième, et elle vient rejoindre la quatrième. J'ai une grande soeur ! et nous allons au lycée ensemble, c'est inespéré. Je vois Alena avec son accent chantant et son élégance de jeune fille, son port qui me semble totalement altier et son charme discret. Elle est timide et ferme à la fois. Ensemble, nous passons des heures et des heures passionnées et passionnantes, et nous ne parlons absolument jamais de ce qui lui est arrivé, ni de ce qui se passe en Tchécoslovaquie, et pourtant nous savons très bien tout ce qui s'y déroule, les commentaires à la maison doivent être constants, et vont forger mes choix politiques pour les années qui viennent, résolument du côté des opprimés, des résistants, des révoltés, des révolutionnaires, contre la force armée, contre la pensée unique, contre les dominants, contre le totalitarisme.

Je suis atterrée à l'idée qu'on puisse s'éloigner un petit peu de chez soi pour aller s'amuser et que brusquement les portes se ferment derrière soi à double tour.

andrem, sur le chemin de 19xx à 2006,
mardi 24 avril 2007

1956 - Dix ans.

L’année 1956 est celle où j’ai passé mon premier examen, celle où j’ai découvert le cérémonial de ce ‎qu’on a appelé plus tard l’excellence républicaine et qui alors ne portait aucun nom tant elle semblait ‎couler de source. Je n’ai jamais accepté cette notion, l’excellence Républicaine, celle-là même qui ‎fabrique des exclus plus sûrement que toutes les cuillers d’argent dans la bouche.‎

J’ai souvenir du cérémonial, du rite, il y avait comme un côté religieux dans ces files d’attente et ces ‎contrôles pointilleux, mais seul un PDA d’aujourd’hui a été capable de me rappeler l’année concernée, ‎quelques clics sur mes dix doigts et voilà, 1956. C’est pourquoi je m’autorise à te le raconter sous ce ‎numéro, dix ans d’âge et pas la moindre parcelle de tourbe, 1956 ans après le noël zéro.‎

En 1956 j’avais bouclé mes dix années de vie et j’attendais décembre pour les onze. J’avais dix ans et ‎tartagueule à la récré. La mienne plutôt, j’étais le maigrelet du lot, en voyant le grassouillet moite ‎d’aujourd’hui tu as du mal à le croire mais personne n’est obligé.‎

Je traîne à raconter ; les trois histoires prévues prendront deux lignes chacune alors je meuble en ‎attendant. Nombreux sont ceux qui sont partis et j’écris aux seuls fidèles.‎

Trois histoires, qui auraient pu me servir de prétexte pour occuper trois années, mais je n’y peux rien si ‎elles sont toutes casées avec certitude dans mon CE2. Il pourrait même y en avoir quatre, mais bon, la ‎quatrième sera pour 1957 parce que je ne suis pas si sûr. A chacun de comprendre. Les trois histoires ‎sont donc trois chapitres de cette suite :‎

L’immigré ;‎ Le sang ;‎ L’examen.‎

L’IMMIGRE. ‎ En cours d’année, un nouveau a débarqué en classe. José. Nous ne comprenions rien à ce qu’il disait, ‎même pas la maîtresse, une alsacienne qu’on ne comprenait pas bien non plus. Quand il disait son ‎prénom nous entendions quelque chose comme Rossé en encore plus crachat, ce qui ne correspondait pas ‎au mot écrit au tableau : José. Elle l’avait écrit au tableau pour être sûre, et elle nous l’avait lu : ‎Chossé. Comment veux-tu que nous ayons pu nous y retrouver ?‎

Du coup, fatalement, nous ricanâmes. Le José restait tapi dans son coin et nous avions remarqué que la ‎maîtresse ne s’occupait pas vraiment de lui. La moitié d’entre nous était constituée de petits arméniens ‎de la deuxième génération d’après le génocide ; les hauts d’Issy en étaient peuplés, mon père disait ‎quand nous y allions, le meilleur boucher de la région y officiait arménien lui aussi, nous allons à ‎Tiflis. C’est la seule fois de ma vie que je l’ai pris en flagrant délit d’erreur géographique. Depuis je ne ‎m’en défais pas, Tbilissi est en Arménie. Et Erevan à tous les vents. Mon père n’y mettait aucune ‎malice, au contraire il aimait bien ainsi changer de monde en traversant trois rues, sans parler du rôti ‎fondant du dimanche, ou du gigot, ou ce que tu veux de toutes façons tu l’aurais eu.‎

Alors voilà, les arméniens échappés du massacre se moquent de l’espagnol juste sorti de son camp de ‎Perpignan, là sous mes yeux et je n’en verrai l’absurdité que plusieurs siècles plus tard. Quelque chose ‎d’inconnu a fait que je me suis rapproché de ce garçon asperge. Curiosité, pitié, malaise des autres, ‎instinct d’explorateur ? Il avait deux ou trois ans de plus que moi, ses préoccupations étaient celles ‎d’une autre planète comme sa langue, il avait les yeux sautillants de qui ne sait d’où va venir le ‎mauvais coup. Son regard insaisissable ne me voyait pas vraiment, il traversait ma transparence vers ‎quelque paysage invisible peut-être encore quadrillé de barbelés.‎

Voilà ce dont je me souviens : des barbelés dans ses yeux.‎

La manœuvre d’approche a échoué au bout de quelque temps. Combien ? Quelque temps. Trois jours, ‎trois semaines, trois mois, je ne sais pas. De ne pas savoir, et de ne rien savoir d’autre sur lui me font ‎craindre que ce ne fut que trois jours.‎ Trois jours pour me pencher au dessus d’un puits où gisait José l’immigré, et reculer.‎

à suivre.

andrem, sur le chemin de 19xx à 2006,
mercredi 25 avril 2007

1956 - Dix ans (2)

Le carrefour près de la mairie avait mauvaise réputation. Il s’en échappait plein de rues dont l’axe ‎départemental qui menait à la route des gardes, des rues en pente qui escaladaient les coteaux de la ‎Seine, et des rues gagnées sur les anciens marais d’autrefois qui étaient devenus l’aérodrome, tu te ‎souviens, les frères Voisins, et Hélène Boucher qui finit en vrille ici même à Issy.‎

LE SANG.‎

Quand je devais y passer, mille recommandations m’étaient faites qui ressemblaient fort à des ‎interdictions absolues. Ne jamais traverser l’axe. Toujours rester du côté du coteau, le côté du coteau ‎j’aimais bien et depuis je calembourdis, tu n’as rien à faire sur l’autre rive, la boulangerie est aussi côté ‎coteau, c’est pas coton. Je dois te dire que la boulangerie était réputée pour ses gâteaux, et les ‎dimanche où il avait du monde je devais aller le chercher là bas, côté coteau du carrefour de la mairie ‎d’Issy.‎

Je n’ai jamais aimé le gâteau du dimanche de cette boulangerie avec la crème au café ou au chocolat ‎qui les gonflait en ce temps là. Je n’ai jamais aimé la crème des pâtissiers pas plus aujourd’hui qu’hier ‎et elle me le rend bien. Mais je devais marcher les quatre cents mètres nécessaires, en suivant l’axe ‎côté coteau.‎

Le cri des pneus glissant sur le pavé abrasif et sec a traversé le carrefour et a rebondi de vitrine en ‎devanture. Le temps de me retourner quand je me préparais à entrer dans le magasin, une foule dense ‎s’est formée en travers de l’axe bouchant la vue. Parisien badaud génétique je suis, je m’approche. ‎Tout le monde est là, comme le jour où Marion Margaux dans la chanson donnait la gougoutte à son chat. ‎Difficile de traverser la forêt de jambes. Mais une foule bouge toujours, la pression baisse parfois et le ‎gamin malingre gagne des décimètres.‎ Je suis encore loin quand un mouvement plus marqué ouvre une enfilade droit sur la scène et j’ai vu le ‎sang du monsieur.‎

Il est allongé sur le sol devant la calandre de la 203 noire même pas mal la calandre, une main lui tient ‎la tête, venue de derrière les jambes emmêlées des gens, et le sang coule de sa tête, goutte après goutte, ‎de grosses gouttes qui se courent les unes après les autres, pressées d’en finir. Une flaque en dessous.‎

L’enfilade est refermée, mais déjà je suis parti, sorti de la foule, dans la pâtisserie. Trois secondes ont ‎dû s’écouler depuis le cri. Je demande mon gâteau et pas mon reste, et je rentre sagement à la maison.‎

Le lendemain la maîtresse qui habitait au dessus du carrefour nous a dit qu’il fallait toujours faire ‎attention en traversant la rue même quand le feu est rouge, sinon une voiture pouvait vous renverser et ‎vous tuer à la tête.‎ L’accent alsacien en plus.‎

à suivre.

andrem, sur le chemin de 19xx à 2006,
jeudi 26 avril 2007

1956 - Dix ans (3)

Il serait temps que je t’en parle, de l’examen ; n’était-ce pas le projet initial, le titre, l’objet du ‎discours ? J’ai tergiversé et nous voici perdus dans mes souvenirs.‎

En fait de souvenirs, cette année 1956 est aussi l’année où je suis devenu myope, à ne pas confondre ‎avec des années de taupe, en trois semaines et pour le restant de mes jours. On allait ajouter des ‎hublots sur le malingre. Entre le début du phénomène, le moment où j’ai vu que je voyais flou, le ‎moment où les autres ont vu que je voyais flou derrière le voile, il s’est écoulé bien plus de trois ‎semaines. On m’a définitivement habillé du costume de médiocre.‎

L’EXAMEN.‎

Les baignoires ne se videront pas, les trains ne passeront jamais à midi à la gare du Creusot, le ‎marchand vendra plus de pommes dans sa journée qu’il en avait le matin dans son panier ; tout le ‎monde me montrait du doigt avec mes fautes de calcul alors que je savais bien, moi, qu’il faut savoir ‎vendre plus que ce qu’on a pour réussir, alors que je me demande encore ce que j’aurais bien pu faire à ‎midi en gare du Creusot, alors que je préférais me prélasser dans le lait d’ânesse tel un Cléopâtre ‎rachitique au nez trop long plutôt qu’ouvrir la bonde à dix-huit litres par minute.‎

J’ai passé l’examen dans cet état là. J’avais récupéré ma première paire de lunettes, la monture la plus ‎laide de l’histoire des montures de lunettes, mais remboursée.‎

Dix ans mais assez grand pour affronter les rites de l’excellence républicaine, puisque tu veux à toute ‎force que j’utilise cette grandiloquence. Elle n’existait pas à l’époque, la grandiloquence. On ‎n’employait pas de mots pompeux pour désigner ce qui semblait alors si simple et qui, aujourd’hui ‎disparu d’être trop rabâché, a perdu son sens. Les mots ne suffisent pas à faire revivre ce que ‎l’indifférence, le mépris ou la haine ont finalement abattu, aussi prétentieux soient-ils. Leur prétention ‎même est la marque du mépris qu’ils tentent de dissimuler. Leur dérisoire prétention.‎

Il s’agissait de passer l’examen d’entrée en sixième.‎

Par soucis d’anonymat et d’égalité, tout le monde était dispersé à travers la région parisienne et je me ‎suis retrouvé en terminus d’une ligne inconnue, au fond d’une banlieue dont l’idée qu’elle pouvait ‎exister ne m’avait jamais effleuré. Le lycée qui m’attendait pour l’épreuve n’était pas loin de la station, ‎et les indications cartographiques détaillées accumulées pendant une semaine par mon papa ne me ‎laissaient aucune chance de me perdre.‎

Ce fut une longue journée. Rédaction, dictée, calcul écrit, calcul mental, histoiregéo en un seul mot ‎comme toujours, bref tout le bagage du CM2 à vérifier. Evidemment je ne me souviens de rien sinon ‎que j’ai à peu près su : les baignoires se sont vidées dans les temps, le train est arrivé à l’heure au ‎Creusot, et le marchand de pommes a vendu son stock.‎

Mais parlons de la dictée ; un texte de Gide. André Gide, une histoire d’enfance à lui, où il était ‎question d’une bille au fond d’un trou dans une cloison, même qu’il a laissé son ongle pousser pour la ‎récupérer. Je me souviens de son ongle. Je n’y suis pour rien, c’est Gide qui raconte, la bille est son ‎problème, moi j’essaie juste de ne pas faire trop de fautes. C’est drôle comme je me souviens.‎

Il était aussi question de l’abnégation de sa mère, à cet André là. Comment écrire abnégation, à dix ‎ans, tu l’aurais su, toi ? Déjà que j’ai du mal à définir le mot en une phrase sans aller chercher ‎Monsieur Robert, alors l’écrire correctement ! Dans les questions d’explication de texte qui suivaient, ‎tu sais bien le fameux « qu’a voulu dire l’auteur ? », il a dit ce qu’il a écrit mais cette bonne réponse ne ‎convient jamais à ces messieurs, il m’était demandé la définition du mot abnégation. Il fallait que la ‎question me tombe dessus à moi comme aux milliers d’autres dans mon cas.‎

Depuis que j’écris je n’ai jamais eu l’occasion d’écrire ce mot, à moins d’un exercice oulipien où il ‎serait imposé. Faites une phrase de vingt mots en y plaçant de façon crédible et fluide les deux mots ‎suivants, Anticonstitutionnellement, Abnégation. Tu noteras que la question est une bonne réponse.‎

Mes parents étaient furieux du sujet. Déjà ils détestaient Gide et j’ai compris beaucoup plus tard ‎pourquoi, et questionner un nenfant sur un mot pareil relevait de l’abus de position dominante ou ‎quelque chose d’horrible de ce genre. Parce que j’étais un nenfant, comme ils disaient. Les gros titres ‎de journaux du lendemain criaient au scandale, enfin, surtout le figaro.‎

Le nenfant a réussi l’examen qui fut supprimé deux ans plus tard. Je n’en sus rien, trop occupé à me ‎faire une place dans l’enseignement secondaire débordé par les baby-boomers qui s’annonçaient ‎depuis dix ans mais que personne n’avait prévus, comme d’habitude.‎

1956 FIN.

chulie, sur le chemin de 19xx à 2006,
vendredi 27 avril 2007

1990 - 10 ans : Les garçons

En septembre 1989, j'entre au CM1. Je m'intéresse aux garçons.

Mon instituteur, d'abord, Monsieur K. Il a une moustache. Il est très gentil. Il va nous emmener en classe de mer au mois de juin. Mais il a une amoureuse, l'institutrice de la section SEGPA.

Alexandre L. Il m'aime. Il me demande l'autorisation de prendre ma main, de me donner des bonbons, de s'assoir à coté de moi. Mais Alexandre L. est petit, tout petit, plus petit que moi. Je le garde comme second meilleur ami. Des années plus tard quand je le recroise au lycée, il m'ignore.

Jean Pierre L. Sa mère est la directrice de la maternelle, nos parents sont amis, je suis souvent invitée chez lui, et il a un super ordinateur, avec un programme pour faire des dessins. Un après midi , nous sommes seuls chez lui, il veut absolument "jouer à faire la sieste". Il me serre trop fort, il me fait des bisou dans le cou, il met ses mains partout. J'étouffe, j'ai peur, j'ai honte, et je pars en oubliant mon cartable. On ne se parlera plus, et au collège, il sera mon ennemi. Des années plus tard, je retombe sur lui par hasard. Il n'a pas vraiment changé.

Alexandre S. est mon meilleur ami. Il est timide et très intelligent, c'est le meilleur élève, donc il se fait parfois taper par les grands. A la récré, nous jouons aux Chevaliers du Zodiaque. Je suis la princesse Athéna, tous les garçons qui veulent jouer doivent m'obeir. Tous les deux, nous créons le Nourjal, un une-page très novateur, où tout est dessiné. Nous rentrons de l'école ensemble. Un après midi en février, Alexandre m'emmène au parc. Il a le visage grave. Il me dit que sa mère et lui vont déménager. On ne se reverra plus jamais ! jamais ! Je fais bonne figure, on échange nos adresses, mais une fois rentrée à la maison, je fonds en larmes.

Je suis un peu déçue par les garçons.

chulie, sur le chemin de 19xx à 2006,
vendredi 4 mai 2007

1991 : 10 ans et demie - Reculer pour mieux sauter.

Le CM2 commence par une maladie. Je garde la chambre plusieurs semaines, j'ai une double otite. Je l'ai attrapée à Chamonix, en montant à la Mer de Glace. Je suis donc considérée comme "fragile des oreilles".(Ca me rendra hypocondriaque de la décompression quand je ferai de la plongée sous marine 10 ans plus tard.) A ce propos je suis aussi fragile des bronches, comme ma grand mère couseuse, dite Couvretoncou. (Ce qui ne m'empêchera pas de commencer à fumer dans 6 ans.)

Le CM2, c'est la démocratie : nous élisons des délégués, qui font campagne à coups de carambar, nous avons une monnaie interne, le dulbi, que la maitresse nous distribue en guise de bon points. Deux fois par mois, nous organisons une kermesse. Chacun amène des petits jouets et les vends contre X dulbis.

LE CM2 c'est l'ouverture aux autres. Chaque mois, nous piochons le nom d'un camarade de classe, avec pour mission l'observer secrètement pendant un mois. Le délai écoulé, on lui écrit un mot pour lui parler de lui. A Jean Louis, le caïd redoublant, j'écris avec mon stylo 12 couleurs parfumé "Tu pourrais être plus gentil avec les autres et mieux te laver. Mais je t'aime bien quand même." Il me jette le mot à la figure en disant que c'est moi qui pues. (Heureusement, aujourd'hui, après des années de galères et de délinquance, Jean Louis a un travail et une famille. C'est l'un des "protégés" de mon père.)''

Le CM2, c'est l'Europe. L'année dernière, le mur de Berlin est tombé. La France tend la main à l'Allemagne en passant par l'Alsace, comme toujours. Des classes bilingues s'ouvrent de chaque coté du Rhin, dont la mienne. C'est une langue rude, qui grésille dans mes oreilles. Pourtant, j'aime écouter l'alsacien de mes grands parents. Je ne fais aucun effort pour apprendre et j'entre en conflit avec la maitresse. Elle fait venir mes parents. Elle m'aime beaucoup cependant, elle aime que je lise pendant les récréations, que je sois curieuse en classe, que je rende mes dictées et mes rédactions sans fautes. (Je l'ai revue l'année dernière. Elle m'a regardé avec tendresse, et m'a demandé si je lisais toujours en cachette derrière mon banc. J'ai dis oui, d'un air penaud.)

Le CM2, c'est l'ouverture sur le monde. 17 janvier 1991, la maitresse a l'air triste ce matin. Elle nous explique que là bas, loin à l'Ouest, une guerre vient d'être déclarée. Le Golfe et le Pétrole. Je ne comprends pas tout, mais ça à l'air grave. (C'est de plus en plus grave.)

Le CM2, c'est enfin la musique. Nous partons en classe musicale. Nous apprenons à chanter, bouger en rythme et jouer d'un instrument. A mon retour, je supplies maman de m'inscrire au solfège. Le directeur de l'école de musique est dubitatif : l'année est déjà bien avancée, vais-je pouvoir suivre ? Je suis très assidue, et j'apprends avec passion à jouer de ma flute à bec. (J'ai repris ma flute à bec l'année dernière, pour le concert de Noël de ma chorale. J'étais toute rouillée, et paralysée par le trac. Mais l'envie et l'assiduité étaient intacts.)

Le CM2 c'est l'élan avant le grand saut dans l'adolescence. Je prends des forces pour la prochaine décennie. (J'ai complètement oublié de faire ça à 20 ans.)

caco, sur le chemin de 19xx à 2006,
samedi 19 mai 2007

1984 (10) : ...

Un mois que les mots tour à tour se bousculent et me désertent.
1984, c'est tout d'abord une année sur laquelle j'ai cru ricocher, un billet après 1983. Pour me rendre compte peu après de la méprise : c'est 1985 que j'évoquais.
C'est aussi ce film qui m'a tant marquée, cet homme que d'autres ont pu tordre comme ils l'ont voulu. Pour un soi-disant bien collectif.
Enfin 1984 est venue cristalliser l'enfer que j'ai, un jour, commencé à vivre au sein de mon foyer. Je ne me souviens pas du matin, de quel mois, quelle année, mais à cause du mal que j'ai à y mettre des mots, je choisis de le situer là. Ce matin, suivi de tous les autres, qui me rendit muette.

Je ne dirai rien. Je ne saurais dire combien de fois je me le jurerai, par la suite. "Ce secret me suivra dans la tombe", voilà en quels termes j'y revenais.
Mais en 1984, ces mots ne se sont pas encore formés. Il y a juste l'inquiétude qui grandit. La peur de lui. Le sentiment de vivre ces matins ailleurs, sur un territoire inconnu et hostile.
Je ne sais pas ce qu'il m'arrive, et c'est terrifiant.

samantdi, sur le chemin de 19xx à 2006,
mardi 5 juin 2007

1971, dix ans - la robe rouge

De mes dix ans reste précis comme un trait de couteau le souvenir d'une dispute avec ma mère.

Le sujet en était une robe courte, rouge, à volants, de style "flamenco espagnol", que j'avais repérée sur un magasin de vente par correspondance. A la question : "que veux-tu pour tes dix ans ?" j'avais naturellement répondu que je voulais cette robe, que je regardais tous les jours avec un désir de possession inextinguible. Je m'imaginais virevolter là-dedans, au comble de la félicité.

A peine avais-je formulé mon voeu que le refus de ma mère claqua sans appel. Il n'était pas question que je porte cette robe de mauvais goût, cette robe de gitane.

Pas de robe rouge. Pas de robe à volants.

Je me heurtais à ses idées qui, en matière d'élégance, étaient à l'opposé des miennes. Elle aimait plus que tout le bleu marine, égayé d'un fin liseré beige, le blanc semés de pois, la robe-chemisier sable, tout ce qui se tient, la touche de couleur cantonnée au petit foulard qui donne bonne mine.

J'insistai. Elle se cabra et me renvoya à la vie de sacrifices qui était la sienne à cause de moi.

Notre dispute s'envenima, se poursuivit, enfla. Nous passâmes une journée terrible, gonflée d'éclats de voix suivie de silences orageux. Derrière sa volonté de me déguiser en fillette "bon chic bon genre", je sentais remuer en elle un peuple de monstres, toutes ses peurs, toutes ses frustrations, tous ses mensonges. Je ne savais pas encore les nommer, je restais effrayée en découvrant que ma mère pouvait être une ennemie, pour rien, pour une robe à volants rouges.

En fait, je la savais faible et je ne lui accordais guère de crédit, malgré l'amour fou que j'ai toujours éprouvé pour elle. J'étais effrontée et lui répondis pied à pied. Ma langue acérée et mes arguments ironiques finirent par la laisser sans réponse. Elle alla s'enfermer dans la cuisine en pleurant et, en plus de tout le reste, je lui en voulus de cette faiblesse même.

Thomas, sur le chemin de 19xx à 2006,
dimanche 1 juillet 2007

1987, année 10 -- La classe de neige

On va partir en classe de neige. Trois semaines loin de la maison, avec toute la classe, et aussi un CM2 de l’autre école du quartier. Je suis enthousiaste, mais un peu inquiet aussi. Je finis par poser timidement la question qui me taraude : est-ce que Nounours peut m’accompagner ? Ce n’est pas comme si j’avais vraiment encore besoin de lui pour m’endormir, mais quelque part je me sentirais mieux s’il est dans le coin. Tout le monde embarque dans le car.

Tiens, ce n’est pas la première fois que je pars comme ça, j’ai fait une classe verte quelques années avant. C’est curieux, c’est un souvenir qui flotte isolé et que je n’ai pas raccroché au fil en écrivant le petit caillou de cette année-là.

Maman m’a préparé un pique-nique, quelques sandwiches pour le trajet. Je n’ai pas tout mangé, il en est resté un au fond de mon sac, que je retrouve au goûter, deux jours plus tard. Grande leçon de vie : c’est quelque chose qu’il vaut mieux garder au frais si on ne veut pas être malade…

Cette nuit mouvementée passée, le séjour se poursuit plus calmement. Très calmement. Je perfectionne l’art du chasse-neige, au point que j’aurai ma photo dans le journal avec la légende : « Thomas est prudent ». La peur de prendre trop de vitesse, de ne plus contrôler ma route, de tomber et de me faire mal… Alors j’y vais tout doux, tout doux. J’obtiendrai tout de même mes deux étoiles, je peux le raconter tout fier dans les cartes postales que j’envoie à la maison. Maman me répond de longues lettres de son écriture ronde et claire d’institutrice.

C’est à ce moment-là que j’ai rencontré A. pour la première fois. Elle était de l’autre école et je l’avais remarquée parmi la foule. Je ne sais plus comment j’ai fini par échanger trois mots avec elle. Je n’oserais pas lui dire que je la trouve jolie. Surtout pas à la « boum » organisée à la fin du séjour.

Tout le monde semble attendre impatiemment cette soirée-là, comme un grand événement. Mes camarades s’amusent et dansent dans la grande salle du réfectoire dont on a enlevé les tables et éteint les lumières, remplacées par des projecteurs multicolores. Et moi, je suis ailleurs, en marge de l’agitation. Je ne sais pas comment on fait pour s’amuser comme ça ; même en y mettant la meilleure volonté du monde, je ne pourrais pas, juste parce que j’ignore ce qu’il faut faire. Tout ce que je voudrais, c’est pouvoir monter dans ma chambre, bouquiner tranquillement ma bande dessinnée – un vieux Spiderman que je relis avec toujours autant de délectation. Mais on me l’interdit, on m’enjoint de ranger l’illustré et de me joindre à la fête. Obéissant à regret, j’abandonne ma lecture. Assis sur une chaise au bord de la piste, je fais dûment acte de présence, solitaire au bord de la ruche.

Observateur silencieux, à défaut de pouvoir comprendre ce qui se joue ici.

sicaliptic, sur le chemin de 2006 à 19xx,
mercredi 11 juillet 2007

1976 : 10 ans coup de soleil

C'est la grande canicule, mon père achète et installe une piscine à boudin dans le jardin, je prends mon premier coup de soleil, soigné à la tomate fraiche qui tiraille le dos. du coup je dois porter un tee-shirt pour me baigner. c'est désagréable je déteste porter des vêtements mouillés.

ma maitresse vient de la région parisienne elle a du mal avec l'accent local.
Un jour elle me fait réciter 5 fois d'affilée une récitation que je sais pourtant par coeur, je ne comprends pas où est le problème ni ce qu'elle veut vraiment, jusqu'à ce qu'elle finisse par s'énerver "c'est pas avé les raôses c'est avec les rôoses ! c'est pas sorcier tout de même!!" première confrontation avec l'intolérance, on s'y fera, d'ailleurs personne n'ose trop la ramener c'est le genre d'institutrice qui traite sa fille qui est dans notre classe pire que tout le monde, elle lui hurle dessus et lui tire même les cheveux, chacun la plaind en silence en essayant de temps en temps de faire diversion pour que l'orage ne lui tombe pas systématiquement dessus.
Heureusement je n'ai pas rencontré beaucoup de cas de ce genre dans ma scolarité je crois même que c'est la seule et je me demande parfois comment s'en est sorti sa fille.
A cette époque je n'étais pas encore en conflit avec ma mère et nous n'en sommes jamais arrivé là. Ce tyrannisme indécent me faisait beaucoup d'effet peut être parce que chez nous on ne se donnait jamais en spectacle.

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