Petits cailloux et ricochets

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le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

les textes
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année 1981

Les textes sont présentés dans l'ordre chronologique de leur rédaction.

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Kozlika, sur le chemin de 2006 à 19xx,
mercredi 6 décembre 2006

1981:21 regarde

Je n'avais jamais remarqué que Mitterrand avait à peu près la même calvitie que Giscard d'Estaing avant ce 10 mai 1981, à vingt heures pile. Nous étions une bonne quinzaine agglutinés dans l'appartement de ma mère devant l'écran. La télévision (Antenne 2 je crois bien) avait pris l'habitude depuis quelques scrutins d'afficher progressivement l'image de l'élu par lignes horizontales successives en partant du haut. Voyez donc : à un cinquième de l'écran, nous poussions tous le début d'un cri de dépit qui se transforma quelques « centimètres » plus bas une explosion de joie.

J'avais comme d'habitude voté pour celui dont je me sentais le plus proche au premier tour (en l'occurrence, celle, Huguette Bouchardeau, je me suis spécialisée dans les lanternes rouges, j'ai voté pour Taubira en 2002...) et le moins pire au deuxième. Sauf que ce moins-pire-là avait quand même un parfum de vachement-pour. Depuis ma naissance seule la droite avait été au pouvoir, pas d'alternance, pas de cohabitation, rien que du bleu. Bleu roi même, pour notre distingué Valery et ses filles aux prénoms à rallonges.

Alors ce soir-là on a d'abord ouvert le champagne que ma mère avait acheté au-cas-où, puis on s'est retrouvés avec tant d'autres sur le chemin de la Bastoche pour fêter ça. Une manifestation informelle, des milliers de gens qui descendaient dans la rue et se dirigeaient tous vers le point de ralliement symbolique de la contestation parisienne. Les gens aux fenêtres qui hurlaient de joie, d'autres qui bricolaient vite fait une banderole et l'accrochaient à leur balcon. Il y avait des anciens sur les trottoirs qui disaient « ça fait vingt-trois ans que j'attends ça, vingt-trois ans », un autre : « Faut aller détruire cette saloperie de Sacré-Cœur maintenant ! »[1]. Les gars du PC tentaient – avec une certaine réussite je dois dire – de lancer le mot d'ordre : « A la porte Elkabach ! »

« Regarde, quelque chose a changé / L'air semble plus léger / C'est indéfinissable », chanterait Barbara quelques mois plus tard à Pantin. Et c'est exactement ce qu'on ressentait ce soir-là, même si un fond de cynisme – ou de réalisme – nous disait que changement dans la continuité pencherait plus vers la continuité que vers le changement... D'ailleurs il a plu en fin de soirée :)

L'état de grâce fut réel et l'espoir immense, même si aujourd'hui avec le recul de l'histoire on analyse les septennats de Mitterrand comme l'avènement d'un homme avide de pouvoir et quelque peu florentin, il y eut dans les premiers mois l'abolition de la peine de mort[2], la cinquième semaine de congés payés, la retraite à soixante ans, les radios libres, le théâtral mais émouvant pèlerinage au Panthéon...

Je crois que c'est là le seul vote enthousiasmant auquel j'ai participé, il y en eût un autre en 1969 mais je ne votais pas et c'est une autre histoire...

Notes

[1] Cette basilique a été construite à la suite de la Commune de Paris, pour « expier les crimes des communards », autant vous dire que les sacrés Parigots têtes de veaux ne la portent pas dans leur cœur, justement.

[2] 17 septembre 1981. Extrait audio : Demain, grâce à vous... ou l'intégrale en lecture, Robert Badinter devant l'Assemblée nationale.

pistil, sur le chemin de 19xx à 2006,
mercredi 31 janvier 2007

1981 : (Ve)nue au monde

Ils ne sont plus si jeunes déjà, mais ce sont de jeunes parents, du haut de leurs trente-cinq et vingt-huit ans respectifs.

Ils sont tous les deux médecins, et ils ont su refuser la césarienne qu'on disait obligatoire, et pourtant, ils sont balbutiants et désemparés devant cette venue au monde - plus que tout autre fois. Pas un enfant - leur enfant.

Comment ce corps si dodu, si entier, a-t-il pu sortir de la fragilité du corps de ma mère ? Jusqu'au bout, elle a porté des vêtements taille seize ans. Ils sont fous amoureux, fous de bonheur. Ma mère avait dit : En tous cas, elle aura de beaux yeux. Pour ne pas trahir leur conte d'amour, je nais avec des yeux immenses et bleus.

Quand j'ai annoncé ma venue - tintamarre dans le ventre maternel ! - mon père a tenu à ce que ma mère mange quelque chose avant de partir à l'hôpital. Elle en est encore dégoûtée des gésiers de volaille. Mon père coupe le cordon et me donne le bain, le geste sûr, les lèvres écartelées par un sourire grand comme la vie.

Nous sommes trois, pour la première fois.

chulie, sur le chemin de 19xx à 2006,
jeudi 1 mars 2007

1981 : 01 - Les filles

De toute sa vie de père il n'eut que des filles.

Mado, Noëlle, Astrid, Michèle. Les 4 filles du coiffeur B.
Des années entières de rires cristallins, de disputes, de pleurs aigus, de cheveux longs et de colifichets.
Seul contre toutes.

Grand père, il a exigé des garçons.
En 1979, On lui donne Alice. 1980, on accueille Julie.
Pas lui. Il se sent spolié.
Enfin en novembre nait Pierre. Et un mois après, le jour du petit Jésus, c'est Jonathan.
Deux d'un coup ! Il est fier comme jamais.

Désormais, le masculin l'emportera dans la cousinée. Même seules avec lui, nous serons "les gars".

caco, sur le chemin de 19xx à 2006,
dimanche 25 mars 2007

1981 (7) : subir

Il y eut la Grande Dispute. Ma mère contre mes grands-parents. Et j'y étais. J'ai tout vu, et je me souviens, et des sentiments d'alors m'accompagnent à cette évocation. L'incompréhension, l'incrédulité. L'accès de rage, lui, m'est passé.

Je ne les reverrai plus de toute mon enfance. Mamie, Papi. Pendant longtemps je n'en aurai pas envie de toute façon, cette horrible scène restera entre nous. Mes grands-parents paternels sont morts ce soir-là, symboliquement et brutalement..



Papa se tient dans la pièce, à quelques mètres. Il est un peu flou - je ne sais encore rien de ma myopie. Je le sens profondément perdu, peiné, confus. Maman s'est mise à ma hauteur pour me parler.

"Veux-tu vivre avec Maman ou avec Papa ?"

Les mots se nouent dans ma gorge. J'en ai tellement à former en même temps. Je voudrais les crier de toute ma force, mais rien ne sort.

"Nous savons que tu nous aimes tous les deux aussi fort, mais il faut choisir."

Me sentant comprise, je me détends. Et sans avoir besoin d'y réfléchir, je réponds

"Avec Maman."

Il m'est impossible d'envisager la vie sans elle, son doux visage, son parfum, sa peau soyeuse. Pourtant, mon Papa, je l'aime autant. Autant, mais pas pareil.

Thomas, sur le chemin de 19xx à 2006,
dimanche 20 mai 2007

1981, année 4 -- De droite à gauche

Je ne sais pas encore lire, mais j'écoute attentivement ce que racontent les grands. Je savais déjà qu'ils parlaient d'un monsieur important qui s'appelait Giscard d'Estaing, et qu'il était Président de la République. Et puis un jour, on l'a remplacé par un autre, qui s'appelait François Mitterrand, et mes parents ont été très contents. À cette époque-là, il y a eu aussi des élections municipales. Dans le hall de l'école, qui servait de bureau de vote, on voyait surgir quelques jours avant les isoloirs encore pliés, et la grosse urne en tôle verte, avec son petit levier qui faisait Ding !, à laquelle il était bien entendu formellement défendu de toucher.

Je me demandais comment on faisait pour choisir entre les candidats, et Maman m'expliquait patiemment, en me donnant mon bain, que notre maire, Lucien Lanternier, était de gauche, du Parti communiste, et que cela était bon. Elle m'expliquait encore que son adversaire s'appelait Écorcheville, et que rien qu'avec un nom comme ça, ça en disait long sur ce qui nous arriverait s'il était élu. À l'époque ça me suffisait pour en avoir peur, si en plus j'avais su que c'était un ancien d'Occident, fondateur du GUD et d'Ordre nouveau j'en aurais probablement fait des cauchemars. Alors Maman me rassurait juste en me promettant qu'il n'avait aucune chance. C'est ainsi qu'elle a doucement modelé les premiers germes de mes idées politiques, à l'ombre des écrits de ses pères fondateurs qui s'alignaient, interminablement, dans les rayons de sa bibliothèque. L'Histoire socialiste de la Révolution Française par Jaurès, Les Œuvres complètes du camarade Lénine qu'on a depuis entreposées à la campagne avec mille souvenirs. Et les quatre petits volumes en format de poche, papier bible, qui sont maintenant chez moi. Karl Marx, Le Capital.

J'ai eu la chance d'avoir des parents communistes. Par la suite j'ai appris aussi à penser autrement, à nuancer les positions. Pour cela j'ai d'ailleurs été le vilain petit canard de la famille. Il n'empêche que leurs valeurs de solidarité et d'humanisme sont aussi, encore, les miennes.

sicaliptic, sur le chemin de 2006 à 19xx,
mardi 29 mai 2007

1981 : 15 ans début d'adolescence

Je suis relativement bonne élève, je suis déléguée de classe ça fait longtemps que j'ai compris que c'était une place où il était possible de se défendre en même temps que les autres. Les profs tempèrent leurs propos face aux élèves présents.
Rien de vraiment marquant cette année là je me souviens juste d'une anecdote : un cancre dont le nom m'échappe faisait la vie à une des meilleures élèves parce qu'elle était raide comme un piquet et ma foi d'abord un peu froid. Il la taquinait un peu méchamment sur son expérience hypothétique des garçons. Je lui ai demandé de laisser tomber, il m'a alors gentiment proposé de sortir avec moi juste pour que je ne me sente pas cruche le jour où je voudrais embrasser un garçon dont je serais amoureuse. J'ai bien ri et lui ai répondu que je me débrouillerais bien le moment venu. On est resté copain et c'était bien ainsi, d'ailleurs à cette époque embrasser qui que ce soit ne m'intéressait guère je préférais rêver en observant certains, c'était plus instructif.

Cette année là ou la suivante je ne sais plus

J'ai le souvenir d'une lettre adressée à ma mère un exutoire qui n'était pas destiné à être lu par elle. J'y expliquais mon malaise la sensation d'être un poids pour les autres, de vivre aux dépens de mes parents, être dépendante signifiait alors pour moi que si on me lâchait je risquais de tomber dans un puit sans fond un peu comme Alice mais sans avoir espoir que cela s'arrête autrement qu'en tombant sur le dos de quelqu'un d'autre.
Je comprenais que j'étais lourde à supporter mais je ne voyais pas le moyen de sortir de cette situation.
En fouillant dans mes affaires, elle s'appropria la lettre mais ne me parla jamais de ce que cela soulevait comme problème, et je l'ai moi-même récupérée en cherchant dans ses placards des vêtements qu'elle m'avait confisqués en douce. Ces drôles de pratiques inavouables empêchaient ensuite la possibilité de dialogue. Chacune prenant connaissance des avancées de l'autre sans pouvoir faire le pas nécessaire au rapprochement.

Otir, sur le chemin de 19xx à 2006,
mardi 13 novembre 2007

1981:23 Changements

Je n'habite plus Clichy-la-Garenne, j'ai troqué mon petit deux pièces sans salle de bains pour une chambre dans un joli appartement, partagé avec une collègue dont la co-locataire qui s'en va deviendra, elle, mon amie de très longue date. Tartine, la chatte larguée par Philippe, me suit, jusqu'au jour où elle deviendra de plus en plus névrotique.Nathalie, ma co-locataire est de moins en moins là, elle file le parfait amour en Corse avec un gars qui a l'âge d'être notre père, et elle finira par l'épouser. Ils me foutront à la porte comme une malpropre, là, sur ce coup je n'ai vraiment pas compris, méchanceté gratuite, remarques désobligeantes sur la taille de mes hanches, il y a des gens comme ça, et il faut que je tombe dessus.

J'aimais bien ce quartier, entre la place Voltaire et le Père-Lachaise, le balcon ensoleillé, le parquet patiné du vieil immeuble bourgeois. On n'était pas loin de la Bastille, alors c'est chez moi qu'on a tous fêté le 10 mai, que j'ai ramené tous mes potes de Meudon, tous ivres de joie et de changement promis, je n'ai rien vu venir, comme toujours, les amis de Hollande rencontrés cette année-là avec qui je ferai un bon bout de route aussi, pendant presque dix ans, comme tout est loin et flou finalement, je n'avais absolument aucun projet, aucune attache, je nageais en eaux troubles et tâchais sans aucun doute de maintenir la tête hors des vagues.

Il y avait eu ce garçon rencontré dans le métro, ramené à la maison, hébergé quelques temps gratuitement et sans contrepartie, si beau parleur avec son étrange bégaiement. Et épileptique. La première fois qu'il a eu une crise, sur le parquet du cinquième, Nathalie complètement affolée, j'ai appelé les pompiers et appris comment on réagissait calmement en temps de danger. Mais j'ai beaucoup plus paniqué quand j'ai reçu ce coup de fil au bureau, d'une de ses anciennes petites amies, comment avait-elle trouvé mes coordonnées ? petite paranoïa à l'horizon, pour me "mettre en garde" contre lui et ses embrouilles. Je m'étais rapidement débarrassée alors du beau costume qu'il avait laissé dans mon ancien appartement de Clichy et que j'attendais pourtant gentiment qu'il récupère, comme si cette dépouille me mettait en danger de lui être attachée.

En novembre, je retrouvais un autre appartement. J'allais y vivre onze années bien remplies.

Vingt-trois ans, une année bancale, de déménagements, de changement de régime, de tourbillon de rencontres nouvelles, des hommes et des nouveaux amis. Le souvenir que j'ai marché le long d'un gouffre en permanence. Que je me détestais cordialement. Qu'il n'y avait décidément pas grand-monde pour me rattraper par la main.

cassymary, sur le chemin de 19xx à 2006,
mardi 5 février 2008

1981 (1ere partie)

Les mois passent. Janvier, février (mon petit ami part à l'armée), mars, avril. Je tente de garder la tête hors de l'eau, de ne pas me laisser envahir par cette marée noire qui embrume mon esprit et noircit mon futur. J'essaie de me convaincre que demain, ça ira mieux. Mais le lendemain arrive, et je ne vais pas mieux. J'ai toujours l'impression d'un mur infranchissable devant moi. J'ai toujours le sentiment que de l'autre côté de ce mur, il y a la vie, il y a l'espoir. J'ai toujours cette sensation qu'il n'y a aucune porte à franchir, il faut que ce mur s'écroule, d'une façon ou d'une autre, pour me libérer de cette prison. Je parle de mur, parce que je vivais réellement les choses de cette façon. Un mur, immense devant moi, qui m'empêchait d'agir, de penser, d'espérer à un lendemain. Je me forçais à continuer à aller en cours. C'était l'année de la licence. Mais les cours devenaient de plus en plus difficiles. Je me souviens cette étau qui enserrait mon coeur lorsque l'amphi était bondé. Puis même lorsqu'il était à moitié vide. Et puis juste au début du cours, et enfin avant même d'avoir franchi la porte d'entrée. Je me souviens de ces maux de têtes qui me terrassaient, ses migraines qui embuaient mon cerveau dès que j'arrivais dans cet appartement qui me donnait la nausée, dans cette chambre où je me sentais si mal, avec des colocataires dont je me sentais si étrangère. Parler me demandait un effort. Et finalement être avec les autres devenait une souffrance. Irrémédiablement, je glissais dans un puits sans fond,. Le seul endroit où je me sentais en sécurité était ma chambre d'enfant. Je rentrais de plus en plus souvent chez mes parents, j'y restais de plus en plus longtemps. Je communiquais de moins en moins, m'enfermant sous prétexte de travailler mes exams, alors que je ne voulais que réduire mon espace. Je cherchais une solution pour casser ce mur d'angoisse qui me faisait face. Je pensais que la solution était en moi, que je devais décortiquer le moindre de mes actes, la moindre de mes pensées, me reconditionner, changer ma façon de penser et enfin trouver la solution. J'ai espéré quelques mois, et puis quand mon espace a été réduit au minimum, j'ai compris que j'avais perdu la bataille. Je n'ai plus eu la force, je n'ai plus eu envie. J'en étais arrivée à la conclusion que la vie n'était pas pour moi. Que ce mur, je ne pourrais le franchir qu'en me libérant de tout ce qui m'entourait. Jeter l'éponge, mais gagner la dernière bataille: mourir quand je le voudrais, me libérer le moment choisi. La solution était trouvée: le suicide. J'en étais convaincu, il fallait que je trouve le moyen , le moment, et surtout le courage. Pendant des semaines je me suis convaincue que je devais le faire, me traitant de lâche lorsque j'avais peur. Je n'arrivais pas à m'y résoudre parce que le courage me manquait. Ce que je cherchais, ce n'était pas de ne plus vivre, c'était de ne plus souffrir. Toute la différence était là. La mort comme solution à la souffrance, et non pas comme le désir de ne mettre un terme à ma vie. Et puis il y a eu cette lettre, celle qui m'a permis de passer à l'acte, celle qui me donnait un alibi. Celle qui me permettait de trouver LA raison valable pour ceux qui resteraient. Une lettre de rupture de mon ami. Tout était en place: le moment, la raison, le courage. J'avais accumulé quelques boites de somnifères et d'anxiolitiques, que m'avaient prescris les médecins successifs que j'avais été voir. Je n'ai même pas choisi le moment. C'est venu comme lorsqu'on à une envie pressante. Il fallait le faire, à ce moment là. Je suis allée dans ma chambre avec une bouteille d'eau. J'ai posé la lettre bien en évidence sur le lit et j'ai commencé à avaler les cachets, l'un après l'autre. A mesure, je me disais: "Ce n'est pas la solution! et je pleurais. Je me répétais: mais elle est où la solution? Je voulais juste trouver les mots pour dire que je suis mal dans cette vie, que tout ce qui m'entoure m'étouffe, me fait peur, que je ne veux pas vivre avec cette angoisse en permanence. Je voudrais hurler que quelqu'un quelque part m'entende et m'aide, me réconforte, m'aide à surmonter cette peur. Je pleurais, sur moi, sur cette incapacité à communiquer. Je ne voulais plus mourir. Je voulais juste que ça s'arrête! Mais je ne voulais pas revenir en arrière. Ce geste fou, il fallait le laisser aller à son terme. Il n'y avait pas d'autre choix. C'est la première fois que j'en parle. J'ai eu honte tellement longtemps après. Et puis j'ai passé des années à nier la gravité de mon geste. Comme si mon acte à moi ne devait pas être reconnu. Mon entourage a mis ce geste sur le compte d'une déception amoureuse. J'en ai été blessée, pendant longtemps. J'ai voulu un jour expliquer que ma souffrance était ailleurs, bien avant. Mais je n'ai pas su trouver les mots. Alors je me suis tue, et mon geste me paraissait presque ridicule dans ce contexte là.



On ne veut pas mourir. On appelle au secours. La balance penche à sa guise du côté de la vie, ou de la mort.

cassymary, sur le chemin de 19xx à 2006,
mardi 15 avril 2008

1981: suite et fin

On ne veut pas mourir. On appelle au secours. La balance penche à sa guise du côté de la vie ou de la mort.

Pour moi, elle a penché du bon côté.

Hôpital, lavage d'estomac, soins intensifs.

A l'époque, on ne s'embarrasse pas de bons sentiments, ni de discours convenu, et encore moins de psychologie.

On accomplit les gestes qui sauve, sans ménagement, pour bien marquer l'absurdité du geste. Pour faire passer l'envie de recommencer.

Le tuyau ne rentre pas par la bouche? Pas grave, on va l'enfoncer, avec force et détermination, par le nez.

Et pendant que des litres d'eau inondent mon estomac, on me maintient bras et jambes pour éviter que je me débatte. J'entends dans une semi-conscience: « Ça fait mal? Tant mieux. Comme ça, t'auras pas l'idée de recommencer!

On me réveille à coup de baffes quand je m'endors. Je ne comprends pas leur acharnement à me faire mal, cette brutalité et ces reproches. On m'engueule comme on le ferait avec un enfant qui vient de casser son jouet.

J'ai essayé de mourir et je me fais « engueuler ». Quel paradoxe! Quelle façon de me redonner goût à la vie.

Encore une fois, je suis loin, bien loin de tous ces gens qui croient tout savoir.

On ne veut pas mourir. On appelle au secours. Et là, en l'occurrence, personne ne me répond!

A mon réveil, je suis déterminée à m'en sortir, sans eux.

Je refuse les médicaments. Je refuse l'internement.

Après un semaine d'hôpital, je rentre chez moi. Et la première chose que je fais, c'est arpenter toutes les rues de ma petite ville. Le regard de l'autre qui sait, parce que dans les villages, on sait tout, très vite, ce regard que je fuis la plupart du temps, j'ai décidé de le soutenir. C'est un défi que je dois gagner, je le sens, si je veux passer à autre chose.

1981 se termine sur un constat d'échec malgré tout. Je n'ai pas passé ma licence, je vis de petits boulots, je suis chez mes parents, je cherche les forces nécessaires pour affronter à nouveau l'extérieur. Question de temps.....