Petits cailloux et ricochets

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le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

les textes
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année 1979

Les textes sont présentés dans l'ordre chronologique de leur rédaction.

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Kozlika, sur le chemin de 2006 à 19xx,
vendredi 8 décembre 2006

1979:19 le vivifiant air de la Manche

Tu sais quoi ? Tu zappes. 1979 c'est aussi l'année de ton bac. Souviens-toi, personne n'y croyait, t'avais rien foutu des deux années précédentes (au moins). Ah wuaiiiiis !
« Allo, Maman ? Je l'ai !
– Hein ? Mais de quoi parles-tu, tu as quoi ?
– Ben le bac !!!
– C'est pas une blague ?
– Mais non, m'man, j'te jure, je l'ai ! Bon d'accord, 201 points sur 400 et encore : parce que la prof de latin m'a remonté ma note, mais je l'ai !
– Eh ben ça alors... Bravo ma chérie ! »

Et après tu enchaînes avec la reprise des études bien plus tard, tout ça tout ça... Ah merde, non, ça c'est déjà fait. Spa malin tiens.

Printemps 1979. Mon compagnon et moi arrivons chez un de ses copains, contrôleur laitier près de Saint-Lô, qui nous invite pour un grand week-end. On sera une bonne vingtaine au moins a-t-il prévenu, ça sera l'occasion de faire connaissance avec les camarades normands, c'est chouette.

La première personne sur laquelle nous tombons en arrivant, c'est Cassandre, ma frangine, accompagnée de son mari. Mouarf, évidemment, à fréquenter le même cercle de gauchistes, on finit par se croiser même sans s'y attendre. Ça ne me dérange pas du tout, je voue un culte sans bornes à mon beau-frère, celui aux bouquins de SF et aux westerns et toujours solide comme un roc, qui assure également le poste de mon ministre de la Politique, et ma sœur est de le top du top de mes Grands Experts en tout (sauf la SF et les westerns), le Premier Ministre de mon gouvernement. Quand j'étais petite, ma grand-tante m'énervait beaucoup en me serinant que Cassandre était ma deuxième maman mais il faut bien reconnaître que ça ressemble quand même un peu à ça. Et puis je préférais quand elle disait « deuxième maman » que « demi-sœur » parce que le terme quoique exact, m'a toujours semblé placer du rabais dans la fraternité.

Mais comme je suis une grande fille de dix-huit ans passés et qu'il y a pleeeeeein de monde, je ne veux pas lui coller aux basques et m'installe pour le dîner du soir à l'autre bout de l'immense table qui rassemble les vingt-trois ou vingt-quatre joyeux convives. Forcément les conversations vont bon train, par petits groupes autour de la table. Le THE sujet en vogue dans ces années-là et dans ces milieux-là c'est : analyse ou pas analyse ? Donc, forcément, quand on perçoit qu'à l'autre bout de la table il en est question, ça recentre vers au loin là-bas vers le coin de la frangine.

« Moi j'ai pas le choix, il faudra bien que j'en fasse une », dit ma sœur dans un silence.

Ce « j'ai pas le choix » et le ton grave sur lequel il a été prononcé tarissent aussi sec les autres conversations. On attend l'inévitable question suivante, dont se charge avec bon cœur notre psy de service (comprenez celui qui a lu Wilhelm Reich et qui du haut de sa première année de psycho adopte déjà la pose-curé avec grand talent). « Pas le choix ? »

« Ah bah oui, pour digérer un inceste il n'y a pas beaucoup d'autre solution.
– Quoi, ton père a ... ? »

Je ne peux réprimer un hoquet autant de peine et de compassion que d'abasourdissement. Le père de ma sœur est le type le plus... erm... terne que je connaisse. Imaginer une seule seconde qu'il pourrait imposer quoi que ce soit à qui que ce soit m'est tout bonnement impossible. Lorsque ma mère a eu un amant et qu'elle le lui a dit, il a trouvé ça très bien ; dix ans après quand elle a été enceinte de ce même amant, il aurait été d'accord pour m'élever ; c'est elle qui avait insisté pour divorcer. Tout plutôt qu'introduire le moindre conflit, la moindre complication dans sa vie.

« Non, non, celui d'Anne. Mais c'est pareil. »

Ah oui, je me disais aussi, ça m'aurait étonné de son père. Hein ? Quoi ? Qu'est-ce qu'elle a dit ? mon papa ?

On dira ce qu'on voudra, les grands groupes c'est chouette. Tenez, imaginez que nous ayions été seules ma sœur et moi quand elle m'aurait annoncé ça. Si ça se trouve j'aurais poussé des cris, pleuré, ou je ne sais quoi d'aussi inconvenant. Tandis que là, vu que tous les regards s'étaient tournés vers moi j'ai réussi à ne rien dire. Peut-être avais-je vaguement la mâchoire pendante, une légère déroute dans les pensées, mais je n'ai rien dit. J'ai regardé mon beau-frère, il allait rigoler un bon coup ou annoncer que Cassandre avait un coup dans le nez. C'était le seul qui ne me regardait pas. Il avait les yeux tournés vers son assiette, très concentré sur son contenu. J'ai jeté un coup d'œil vers mon compagnon un peu plus loin en face de moi. Geste impuissant des épaules, gentil sourire, tiens bon. Heureusement, Dr Psy avait pris son rôle d'exorciste très au sérieux.

« Mais tu avais quel âge ?
– Dix-sept ans. »

Tant pis si je voyais bien que dans cette assemblée de gens très cools il y en avait sûrement qui se disaient que les repas ici c'était encore mieux que Détective chez le coiffeur et nous guettaient alternativement Cassandre et moi comme s'ils étaient à Roland-Garros. J'ai lâché :

« Et tu me l'apprends comme ça, ici, au milieu de tous ces gens qu'on ne connaît pas ?
– Mais enfin, tu le savais déjà !
– mais... euh... non, pas du tout !
– Mais si ! Tu croyais qu'on faisait quoi quand on disparaissait tout l'après-midi ? »

Comment ça, ce que je croyais ? Je ne sais pas moi, ce que je croyais à cinq ans : des problèmes de trains qui se croisent vachement compliqués plus que pour moi, aller acheter des livres de classe de Terminale, aller manger des strudels chez les goys de Goldenberg en cachette, ou à la Comédie-Française pour des pièces que j'étais trop petite ? Qu'est-ce que j'en sais moi de ce que font les grandes sœurs avec mon papa ?

Comme Dr Psy devait avoir besoin de matière pour son futur mémoire, il a continué ses questions. Donc comme ça j'ai appris aussi (oups pardon, je le savais sûrement déjà) que ma mère et ma sœur avaient fait une tentative de suicide à peu près en même temps, que mon père se baladait avec un flingue dans sa boîte à gants en caressant les mêmes idées – ou plutôt en prétendant le faire, à ce qu'expliqua Cassandre – et plein d'autres trucs vraiment intéressants pour le corpus de Dr Psy. Ça nous a bien tenu tout le week-end tiens, cette affaire. Mais mon compagnon et moi on a dû rentrer quand même plus tôt que prévu parce qu'il s'est souvenu qu'il avait un truc super important à faire à Paris.

C'est inquiétant quand même, j'ai vraiment une mémoire de poisson rouge.

1979, c'est l'année où j'ai eu mon bac. Un vrai miracle, personne n'y croyait, ça faisait des années que je ne foutais plus rien au bahut. Ma mère n'en revenait pas quand je lui ai téléphoné. Le soir elle m'avait fait un soufflé au poisson, j'adore ça et elle les fait super bien.

fredp, sur le chemin de 19xx à 2006,
lundi 29 janvier 2007

1979:0 Musique !

Comment vous êtes vous rencontrés ? Sur une piste de danse chauffée par Gloria Gaynor ? Dans une soirée plongée dans l'ambiance sonore de Pink Floyd ? À un concert de Maxime Le Forestier ? Je ne connais pas cette histoire d'avant ma naissance, je n'ai que des indices, le souvenir d'un vinyl de Dark Side of the Moon ou de comment bébé vous m'aviez amené à un concert où il avait chanté Parachutiste...

Mais 1979, même si c'est YMCA, I will survive et The Wall, même si c'est l'année du London Calling des Clash que vous n'écoutiez pas, ça je le sais, même si, même si, même si... Pour vous deux, après 1978 « Mariage », c'est 1979 « Naissance », un midi du mois de juin, ensoleillé pour l'histoire.

Sortie de la maternité, déménagement dans un appartement plus grand, je n'ai aucun souvenir mais ma vie commence.

mema, sur le chemin de 19xx à 2006,
dimanche 4 mars 2007

1979, d'autres horizons

Les Landes,
Au milieu des bois,
Au coeur du troupeau

Je marche à peine, et mes premiers compagnons de jeu sont les agneaux.

Je suis la seule enfant dans cette petite communauté. Papa, Maman et les tontons. Ils ont choisis de changer d'horizon pour se lancer dans leur aventure à eux. Leurs troupeaux. Au revoir les garrigues, les cigales, le soleil de la méditérranée...bonjour la forêt, le plat pays, le brume.

Mes souvenirs ne me sont pas propres. Ils sont encore le fruit des histoires contées, appuyés sur les photographies.

C'est ma première année, et j'explore ce monde qui m'entoure.
Le crachin landais,
Le troupeau,
Et la vie!

izo, sur le chemin de 19xx à 2006,
mercredi 14 mars 2007

1979 : un frère

Qu'est ce que j'ai pu être jaloux de ce petit frère. Venu me voler l'attention qu'avaient mes proches pour moi ! J'ai fait de ces crises à la maternité !
Heureusement, une fois rentré à la maison, maman a eu la bonne intution. Haut comme 3 pommes, à moins de 3 ans, elle m'a mis mon frère dans les bras. Désormais, j'en étais responsable. Il fallait aider maman et s'occuper du petit.

caco, sur le chemin de 19xx à 2006,
jeudi 15 mars 2007

1979 (5) : égarements

Mes nuits sont hantées de réveils réguliers. Et pas uniquement lorsqu'une dispute éclate. Il arrive que je me réveille sans raison apparente. Je voudrais me lever, sortir de la chambre, m'occuper sans risquer de réveiller mon frère qui, lui, dort paisiblement.
Alors j'évalue mentalement ma position dans le lit, dans la pièce (où l'obscurité est totale), je repousse les draps et investis la chambre. Objectif : la porte.
Commence alors un véritable parcours du combattant. J'avance à tâtons pour ne pas me cogner, et escalade les obstacles que je rencontre. Un autre lit, m'informent mes jambes qui évoluent sur un matelas. Tiens c'est drôle, il n'y en a qu'un pourtant le jour... ça, c'est sûrement la commode, c'est plus dur et plus haut et des objets sont posés dessus, qui font mal sous les mains. Normalement il y a un mur derrière, mais je ne le rencontre pas. Alors je redescends de l'autre côté du meuble. Je marche. Trouve un mur. Essaie de le suivre. Mais je me cogne ! Changement de direction. Encore le lit. Zut, j'ai touché le petit frère, et il a grogné... Si je le réveille, les parents vont débarquer dans la chambre pour voir ce qu'il s'y passe, et je vais passer un sale quart d'heure.
Je me recouche haletante, et me rendors comme je peux...

Les légendes familiales conserveront le souvenir du somnambulisme du petit frère (que je n'ai jamais surpris pour ma part). Quant à mes randonnées nocturnes, elles resteront confidentielles.

*

Le petit frère grandit. Il n'est plus si coopératif, sa personnalité s'affirme et, ô rage, ô désespoir, il ne m'obéit plus comme avant ! Qui plus est, lorsqu'un différend nous oppose, Maman prend sa défense... Je me sens incomprise, rejetée. Alors je materne les chats.
Ça ne s'arrange pas à la maison. Le voisinage de mes grands-parents semble brouiller les relations aussi. Maman et Mamie ne se supportent plus. J'entends parfois ce que je ne devrais pas. Il m'arrive même de répéter à l'autre les paroles malheureuses de l'une.
Je porte un attachement particulier à ma grand-mère, qui m'a accompagnée les deux premières années de ma vie, quand Maman travaillait. Elle n'est pas commode, la dame, mais je me sens bien avec elle. Nous avons nos marques, je sais précisément ce qui lui convient et ce qu'elle ne m'autorise pas. Elle n'aura que rarement l'occasion de me sermonner. Avec Maman par contre, je me montre jalouse de mon petit frère, autoritaire, inflexible. Et avec Papa, c'est l'affrontement régulier. Aussi têtue que lui, aussi borné qu'une gamine, le cocktail est détonnant.
On dit que je lui ressemble.

ada, sur le chemin de 19xx à 2006,
mercredi 28 mars 2007

1979- 7 ans et des drapeaux

Cette histoire de drapeau tricolore que Ségolène Royal a ressorti me taraude, me bouleverse même depuis quelques jours. En grattant dans ma mémoire avec les cailloux des ricochets que je ne parviens pas à lancer depuis quelques jours, je viens de comprendre pourquoi. J’ai le souvenir d’un moment qui probablement a été fondamental dans la citoyenne que je suis devenue.

Je suis persuadée que le temps qui nous entoure influe fortement dans la façon dont nous orientons notre mémoire. Pourtant, le moment que j’ai envie de jeter aujourd’hui dans la rivière aux ricochets, je sais qu’il est déjà remonté de nombreuses fois, toujours de manière un peu douloureuse, voire honteuse.



Lorsque je suis arrivée en France, j’avais 7 ans, mon père venait d’être muté par Ankara comme instituteur pour enseigner le turc aux enfants de l’immigration turque. Je savais déjà lire le turc depuis belle lurette ayant grandi dans la classe de ma mère. Par contre je ne me souviens pas d’avoir beaucoup dessiné et encore moins peint. On avait probablement d’autres priorités.



Dès notre arrivée dans cette petite ville de l’est de la France, mon père m’a inscrite à l’école. Je ne me souviens surtout d’un grand sentiment de gêne, parce que je ne comprenais rien à ce qui se passait autour de moi et que j’avais le sentiment que les autres, mes camarades me regardaient un peu comme une demeurée. Sauf mon instituteur, M. Guichawa. C’était un homme au visage mince et doux, caché par une paire d’épaisses lunettes et une barbe. Il était d’une gentillesse et d’une patience infinie. Ses yeux, petits derrière ses verres, étaient toujours un peu tristes. Sa barbe m’intriguait, moi dont le père se rasait toujours de près pour aller enseigner. En France, me disais-je on n’est pas obligé de se raser ni même de porter un costume cravate pour aller à l’école. Mon souvenir a sûrement dû se construire avec le récit que faisait mon père de sa première journée de classe en France, quand il avait découvert que ses collègues portaient le plus simplement du monde un jean pour venir enseigner. Cela le faisait mourir de rire mon père de se raconter tout coincé, tout guindé dans son costume d’un autre pays, d’une autre pensée.

Pour moi ce fut aussi un peu la même chose. Monsieur Guichawa, mon premier jour d’école fit faire de la peinture à ses élèves. Le sujet était libre, on pouvait peindre ce qu’on voulait. Je me sentais gauche avec mon pinceau que je ne savais pas trop comment tenir. Et surtout je me souviens que je ne savais pas quoi peindre. Alors j’ai peint l’objet que j’avais sûrement vu le plus souvent à Istanbul. Puis j’ai montré mon dessin à Monsieur Guichawa. Je n’oublierai jamais l’expression que son visage a exprimé à ce moment-là. Un sentiment de gêne profonde, et le désir en même temps de ne pas faire de peine à cette enfant qui s’était appliquée et qui semblait si fière. Malgré ses efforts, j’ai compris que mon dessin était déplacé. Je m’en souviens comme si c’était hier.

J’avais peint deux drapeaux : en grand un drapeau turc et en plus petit à côté un drapeau français.

Thomas, sur le chemin de 19xx à 2006,
dimanche 6 mai 2007

1979, année 2 -- L'intruse

Je vais avoir deux ans bientôt. Je gambade partout, Papa et Maman me courent après, c'est rigolo. Maman a pris du poids ces derniers temps je crois. Cela fait plusieurs jours que je ne l'ai pas vue, on m'a dit qu'elle était à la clinique  et que je suis trop petit pour aller la voir. Je n'étais pas très content.

Aujourd'hui, elle revient, je voudrais qu'elle me fasse un câlin et qu'elle s'occupe de moi. Mais je marche derrière Papa et elle pour rentrer à la maison, et c'est comme si je n'étais pas là. Ils n'ont d'yeux que pour ce curieux paquet rose qu'elle porte dans ses bras.

Je me mets en colère, j'envoie même des coups de pieds à Maman, alors qu'on arrive à la maison. Las ! Il va falloir apprendre. Composer. Partager. Maintenant j'ai une petite sœur.

sicaliptic, sur le chemin de 2006 à 19xx,
dimanche 10 juin 2007

1979 : 13 ans

Nous habitons à la campagne, je vais à l'école en car et retour de même les parents n'ont plus les même horaires que moi
Parfois mon chat m'accompagne sur la route et à 17 heures je le trouve dans les parages à m'attendre. il me suit partout, miaule dans la maison et suit le son de ma voix pour me retrouver et se glisser dans mon peignoir lorsque j'étudie ou lis allongée par terre.
Ma mère emploie la voisine que nous connaissons depuis l'enfance pour faire un peu de ménage et repassage, elle me prépare aussi mon gouter mais ce n'est pas pareil que ma grand mère.
Un jour elle jettera le plâtre de mon chat en faisant le ménage dans ma chambre j'en ferais toute une histoire.

Otir, sur le chemin de 19xx à 2006,
mardi 2 octobre 2007

1979:21 Année bleue

Je ne suis plus amoureuse de personne, je regarde mes copines l'être. Et leurs histoires fort compliquées, et que je te couche avec l'un alors que je suis amoureuse de l'autre, et que je te cause de mon mec pour que tu me dises si tu couches avec, c'est trop compliqué pour moi. De toutes manières, je sens bien que tout ça ce n'est vraiment pas pour moi. Je n'ai pas envie d'être prisonnière de ces relations-là, je suis la fille aux confidences. La fille-témoin.

Olivier est mort cette année, mais je n'étais pas là pour encaisser sa mort bizarre, était-ce une overdose ? une rupture d'anévrisme ? Olivier était obèse. Il avait un sol en béton chez lui, sur lequel il entassait les ordures, comme d'autres entassent je ne sais quoi. Il vivait avec une jeune fille handicapée mentale, qui ne s'est pas aperçue tout de suite qu'il était mort, elle est venue frapper à la porte de sa voisine, qui m'a rapporté tout ça, ce qui fait que j'ai l'impression de l'avoir vécu, ça m'a obsédée longtemps, cette image de cette fille un peu bêbête, sans doute ébétée, qui disait à Dominique : "Il est tout bleu, il ne me répond pas". Est-ce que Dominique m'a dit ensuite qu'elle a été voir elle-même ? Je ne me rappelle pas. J'ai appris un nouveau mot : "cyanosé".

Comment s'appelait la petite amie de José ? Elle avait seize ans, peut-être plus, peut-être moins. N'empêche qu'elle était enceinte. Je l'ai envoyée chez ma gynéco, on s'est cotisées pour l'aider à payer l'IVG, je ne sais plus si c'est Dominique ou moi ou toutes deux qui sommes allées avec elle à la clinique, parce que José, lui, il ne s'en est pas mêlé, on était furieuses de sa désinvolture de mec. De l'autre côté de Paris, au sud c'était Nadine qui oubliait sa pilule, on n'avait pas eu besoin de se cotiser, elle appartenait à un autre milieu, plus fortuné, elle nous en avait parlé d'une façon quasi détachée de son avortement. J'étais horrifiée, mais je ne savais pas trop pourquoi. Il faut dire qu'on avait suffisamment milité pour le droit à disposer de nos corps, ça ne me semblait pas anodin quand même.

Il n'y avait donc pas de bébés à venir, pas d'enfants déjà nés, on se débrouillait, mais je ne vois pas non plus d'adultes plus mûrs autour de nous, chacun menait sa vie et nous laissait mener la nôtre, il y avait les profs à la fac, les patrons au bureau, les parents quelque part, mais nulle part, et nous, dans une sorte de no-man's land, la fin des années soixante-dix, une bien drôle de décennie, aux sabots de bois et vestes parme moletonnées, peace and love, si peu paisibles, si peu d'amour.

samantdi, sur le chemin de 19xx à 2006,
mercredi 14 novembre 2007

1979, 18 ans, étudiante.

1979 : le bac A en poche (péniblement décroché au repêchage), je m'inscris en Fac de Lettres Modernes, par goût et par choix. Je veux être professeur de Français depuis mes années de collégienne (et auparavant, je voulais être maîtresse d'école). J'adore déjà mon métier et, si, dans ma vie, il y a bien un point de stabilité, c'est celui-là.
Je viens d'un lycée de campagne que je qualifierais avec le recul de particulièrement minable, en raison d'un encadrement dépassé, de profs fumistes pour la plupart, dignes représentants d'une époque qui se cherche. C'est le grand n'importe quoi et j'arrive en Fac avec un bagage intellectuel assez réduit.
Les unes me viennent du collège (qui, s'il était tout aussi campagnard, regroupait une équipe de profs solide et motivée, qui nous a permis de nous ouvrir à mille choses, avec un dévouement que je salue encore, des années après). Les autres m'ont été transmises par ma famille. Je suis un pur produit de l'éducation communiste de ces années-là, je connais tout Aragon, Victor Hugo, Fernand Léger... (merci l'Huma !)

Je quitte mon village et arrive à Toulouse. Avec mes amies Ma. et Mi. nous louons un vieil appartement vétuste, mais en plein centre ville. C'est une époque où on trouve encore ce type de logements, avant les grandes rénovations qui vont commencer. Nos ami-e-s vivent aussi à plusieurs. Nous sommes babas, nous enveloppons dans de grandes écharpes, ponchos, pulls faits maison... Nous sortons, buvons, fumons, refaisons le monde.
Pourtant, il n'y a aucune légèreté en moi. Je suis hantée par la nécessité de réussir mes études. Je vis à l'aide de bourses et de l'argent que je gagne en travaillant tout l'été et en faisant des baby-sitting. Ma mère et Louis paient mon loyer et un peu plus : ils veulent que je ne manque de rien, mais ne se rendent pas vraiment compte de l'écart qui existe entre mon train de vie et celui de mes copines. Je ne me sens cependant pas dérangée par ma relative pauvreté, parce que mes ami-e-s vivent simplement, que nous n'avons que peu d'objets, pas de meubles...

La Fac me plaît dès que j'y mets les pieds malgré son délabrement (très relatif par rapport à ce qu'elle est devenue presque 30 ans plus tard). Il pleut dans les salles, le chauffage est mesuré. Mais il y a de jolis patios fleuris et j'adore mes professeurs et cette immersion au pays de la Littérature.
La tête me tourne en découvrant que le monde est plein de gens différents : couleurs, nationalités, histoires, goûts, itinéraires... Cette richesse me fascine, me nourrit mais me fait perdre aussi mes repères.

J'ai commencé mon voyage, je suis en train de changer de monde. J'ai quitté mon milieu. Comme Eve, j'ai voulu goûter l'arbre de la connaissance, je ne pourrai plus jamais revenir en arrière. Je me sentirai obligée de payer cela d'une fidélité exemplaire à mon terreau d'origine.

cassymary, sur le chemin de 19xx à 2006,
samedi 12 janvier 2008

1979

J'ai peu de souvenirs de mes 19 ans. En tout cas, aucun souvenir marquant.

C'était ma seconde année à la fac. Comme beaucoup d'étudiants pauvres (snif) je ne pouvais pas me permettre de garder un appartement durant les 3 mois d'été (trop cher). Alors chaque année, je rendais les clefs fin juin, et c'était à nouveau la course à l'appart mi-septembre.

Cette année là, je prends un coloc. mon petit copain. Nous dénichons un petit 2 pièces au rez de chaussée d'une maison bourgeoise, avec, comble du luxe, une douche dans la cuisine et de vrais WC sur le pallier.

Notre propriétaire nous stipule à l'entrée qu'inviter des amis nous est interdit, et faire du bruit tout autant. Alors nous invitons en cachette, en faisant entrer les copains par la fenêtre (nous sommes au rez de chaussée) Et nous donnons une fête, mémorable, à la fin de l'année, où nous nous entassons à une vingtaine dans le petit appartement, musique à fond et alcool à gogo. Les conséquences ne se font pas attendre, notre propriétaire ne nous porte plus dans son coeur.

A cette époque, je ne suis pas encore phobique à proprement parlé. J'ai été une enfant angoissée, très introvertie. Je me sens fragile, mais je n'imagine pas encore que cette fragilité peut influencer jusqu'à mon avenir. Un événement, l'année suivante, va provoquer mes premières attaques de panique, et ça ne s'arrêtera plus jamais.

Pour l'heure, je goûte à ma vie de jeune adulte.