Petits cailloux et ricochets

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le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

les textes
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année 1988

Les textes sont présentés dans l'ordre chronologique de leur rédaction.

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Kozlika, sur le chemin de 2006 à 19xx,
dimanche 26 novembre 2006

1988:28 les experts

Marseille, maternité La Belle de Mai, 12 septembre 1988, 6h10 : c'est un garçon ! On l'a posé dans une bassine un berceau transparent à côté de moi et je le regarde, éberluée. Non, je vous assure, en vrai ça fait pas du tout pareil que comme on se l'imagine et pas du tout pareil non plus que ceux des autres. Mon compagnon, qui prétend pourtant avoir lu Freud et Lacan, a dû le faire trop vite et sauter le passage sur Œdipe : il ne cesse de répéter en regardant le bébé : « Eh ben, même si on le voulait on ne pourrait pas lui faire faire le chemin inverse. »

Ça avait déjà commencé avant la naissance, ça s'amplifie dès les premières visites à la maternité et à la maison. La malédiction des parents, le cauchemar des parturientes, l'enfer des primipares : les bons conseils. Ils viennent en cohortes de bouches pincées, de sourires condescendants, de regards accablés, de livres offerts. Les bons conseils viennent d'où vous les attendez, les grands-parents, oncles et tantes, et d'où vous ne les attendez pas aussi : des voisins avec lesquels vous n'avez jamais parlé, des anciens collègues, bon nombre d'amis.

Arrivée à la naissance vous étiez déjà noyée. Au bout de trois mois de biberon/sein, de dormir sur le côté / dormir à plat ventre / dormir sur le dos, de laisser pleurer / se précipiter, de parler bébé / parler adulte, c'est l'ensevelissement total.

N'en doutez pas, vous êtes une proie et la chasse est ouverte.

Eh oui, vous ne le saviez pas mais vous êtes entourés d'experts qui savent bien mieux que vous ce qu'il faut faire, car ils en ont. Rassurez-vous, eux-mêmes, qui en ont de bien plus grands que les vôtres, en reçoivent toujours, de ses précieux conseils, et vous en entendrez tout le long de votre vie. Car le meilleur domaine de compétences des parents c'est toujours les enfants des autres.

Des experts, en cela ou en d'autres domaines, j'en ai croisés dans ma vie. Ça n'est pas grave, on en croise tous, on en prend on en laisse. Mais sur un terreau « j'ai sûrement tort » ou « je fais tout très mal » la prégnance est évidemment plus forte. J'étais – je suis encore en grande partie – de cette eau-là qui vous fait toujours douter de tout et surtout de vous. Alors, au lieu de fourbir mes armes pour m'en remettre à moi, me construire, je me suis appuyée. J'ai constitué intérieurement depuis toute gosse des sortes de ministères auxquels je plaçais tel ou tel proche à leur tête. Tribunaux serait d'ailleurs plus approprié que ministères car la construction se faisait plutôt en me demandant « que penserait Untel si je faisais ci ou ça ? » et non « que me conseillerait Untel de faire ? » (et évidemment encore moins « je n'ai pas besoin d'Untel pour savoir ce que j'ai à faire »).

Sans rien renier de mes choix ni de mes engagements, force m'est de constater qu'ils ont pour une bonne part été passés à ce crible.

Mais l'arrivée d'un enfant c'est bouleversant. Il y a du mouvement dans les plaques tectoniques des tribunaux. Déjà dans un passé lointain dont vous vous souvenez à peine quelques forts mouvements sismiques vous avaient ébranlée mais vous aviez choisi de les placer hors champ. Sans ministère votre gouvernement courrait à sa perte.

Or il se passe quelque chose. Ça commence par l'un de mes experts maman, ma maman justement, qui bien malgré elle fait ressurgir des souvenirs enfouis : elle parle de Meusa, ou donne des conseils à son propos, et par exemple je me souviens que non, ah non pas ça, pas essaie encore de lui faire boire 20 grammes quand le gosse n'en peut plus parce que mange au moins ta viande... et puis tiens juste ce petit tas de purée... ah si, il faut absolument un dessert c'est important pour équilibrer le repas, mange ! A vingt-huit ans c'est un peu tardif, certes, mais me voilà partie pour ma toute première crise d'adolescence...

Par chance, le nombre d'experts aux avis divergents m'oblige à me passer de leur avis. Je n'étais certainement pas une mère modèle mais je m'en sortais à peu près convenablement[1]. Et ce petit pas-là, assez ridicule en regard de mon âge avancé, en entraîna d'autres pour tous les ministères.

Mais c'est lent : le chantier est toujours en cours.

Notes

[1] Ecrire cette phrase me fait irrésistiblement penser à « Parti de rien, je ne suis arrivé à rien, mais tout seul », de Groucho Marx ;)

audrey, sur le chemin de 19xx à 2006,
dimanche 11 février 2007

1988-00

-Il s'appelle comment? - C'est une fille.

23 Mars 1988. Bout de p'tite demoiselle aux cheveux bruns. Jetée dans la vie. Dans les bras de maman, surtout.

De cette année là je ne me rapelle que ces bribes de récit que j'ai bien voulu m'approprier, que ces petites anecdotes lancées pendant le dessert lors d'un repas de famille, ou près d'un lac, durant une baladant dans l'après midi brumeuse d'un dimanche d'avril.

Des petits détails, le sourire de maman quand elle en parle, les yeux flous de Papa qui ne cesse de maudire le temps qui passe, les cheveux gris sur ses temps, la ride au coin de la bouche.

Mais je vais trop vite.

En 1988, Papa est tout jeune. Rendu gamin par mon arrivée. Il court, prévient tout le monde, se gausse de ses responsabilités, s'extasie de son nouveau statut de papa.

Comme une médaille en chocolat arborée fièrement : je suis papa!

(et dedans ces trois mots là il met tout l'or du monde, tout le Colarado, toutes les Eglises, toutes les montagnes immenses)

Papa a peur d'être maladroit. Papa est fou de moi.

Papa veut être le meilleur des Papas, lui qui n'en a pas.

Il travaille la nuit. Le jour il s'occupe de moi. A quatre pattes a côté de mon transat, il s'émerveille. Il me chante des chansons, agite des peluches, me raconte des histoires de fées et déclairs auc chocolat, me presse de grandir mais pas trop vite quand même.

Je sais siffler et je souris. Je suis une star. Une vraie, qui brille, avec les reflest de cet éclat dans les pupilles de mon Papa.

Papa est vigile. Chien méchant même. Si qulequ'un respire trop fort une zone située à moins de quinze mètres de mon berceau, Papa le villipendie sévèrement.

Ce quelqu'un est immédiatement classé dans la catégorie de "coupables". Toutes ses brutes qui menacent le bonheur de son bébé chéri.

Quand il ne travaille pas la nuit, il dort pas pour autant.

Au moindre bruit, inquiet, il se précipite d'un bond auprès de mon berceau. "Elle va bien".

Lorsqu'il n'entends pas de bruit, inquiet, il accourt d'un saut auprès de mon lit. "Elle va bien"

Oui. Mes parents sont heureux. Tous les trois dans notre petite maison, on déménage pour une plus grande.

1988. L'année où on était encore que trois. L'année ou j'étais bébé chérie, merveille et émerveillement.

Avant de devenir grande fille d'un coup, comme ça.

Laurence, sur le chemin de 19xx à 2006,
vendredi 2 mars 2007

1988 : 05 - Les couettes

J'ai 5 ans, je suis à l'école maternelle. Il va falloir que je me fasse une raison, mon grand frère est parti à l'école primaire, à peine 10 mètres à coté de la maternelle. J'ai le souvenir de m'être sentie un peu seule. Pourquoi lui il a le droit d'aller chez les grands et pas moi? C'est pas juste.

La fin de la maternelle, c'est aussi une révelation capillaire. Ma mère a trouvé LA solution pour que je revienne de l'école sans avoir de la peinture plein les cheveux : les couettes! Vous vous souvenez forcément de la pub pour la préparation "Maman gateau" d'Alsa avec une gamine blonde qui avait de grandes couettes... Ben j'avais la même tête. D'ailleurs ca ne marche pas seulement pour les moments de peinture, ca marche aussi pour le judo (désolée pour le moment j'ai pas plus grand). C'est d'ailleurs vers la que j'ai du commencer le judo. Et c'est ainsi que va débuter le "supplément sport" des petits cailloux, qui mettra en avant mes performances sportives de l'année racontée. Vous allez voir, ça va être super!

Supplément sport : Je commence le judo! C'est super les kimonos, mais c'est froid en hiver. Pis faut dire qu'a 5 ans, les petites filles ne sont pas spécialement violentes, et du coup, je le suis pas du tout. J'enchainerais donc quelques compétitions de judo qui finiront plutôt mal, souvent avant-dernière, et très souvent dernière. J'avoue même qu'avant chaque cours, je priais pour qu'on ne soit pas assez nombreux et que le cours soit annulé. Je me suis arrêtée à la ceinture Orange-Verte, je crois que je supportais pu de me faire taper dessus pendant les compétitions.

marionette, sur le chemin de 19xx à 2006,
mercredi 14 mars 2007

1988, 1 an. Souvenirs sourds.

Marion, surtout Camion, ou bien Ion-ion (prononcer yon-yon)... Sans contrefaçon, Marion serait-elle un garçon ?... Dans la rue, les gens s'extasient sur la bouille de ce "charmant petit garçon". Maman répond gentiment, dans un mélange de fierté et de reproche "c'est une fille".

Ça m'est resté dans la tête et dans le corps, un peu.

Florence, ma soeur aînée, est sage. Les parents lui mènent la vie dure, il faut qu'elle soit très bien élevée. A mon arrivée, les règles s'assouplissent un peu, et, bien sur, j'en profite un maximum.

Et vas-y que la soupe est pas assez froide, et vas-y que tu m'as mal portée jusqu'au bain, et vas-y que je crie parce que je veux pas dormir, et machin, et truc... à tel point que les parents installent de plus en plus fréquemment mon lit à barreaux à la cave pour ne plus avoir à m'entendre.

Mais, si les parents en ont marre de me voir jouer à la Castafiore, ma soeur arrive à m'apaiser, et j'avoue que ce rôle de petite maman qui lui va très bien n'est pas pour me déplaire.

Je continue à bien grandir, bien manger et bien respirer, mes examens cardiaques ne sont pas très précis mais ma croissance étant parfaitement normale et stable, le danger semble écarté. Je me souviens des ventouses gluantes posées sur mon petit torse et de l'écriture frénétique de la tige noire sur le papier quadrillé.

Il me semble que j'esquisse mes premiers pas vers la fin de l'été, je ne sais plus très bien. En tous cas, cela se passe chez mes grands-parents paternels, sur la petite terrasse qui longe la maison et dont les carreaux rouges-orangés chauffent au soleil. Ma grand-mère porte déjà ce bob ridicule qu'elle continuera de porter à chaque fois qu'elle ira au soleil.

chulie, sur le chemin de 19xx à 2006,
vendredi 13 avril 2007

1987 - 1988 / 7 ans et quelques : les maths

1987 est la dernière année de ma vie où je suis forte en maths.

Additionner et multiplier c'est très facile. Et quand j'ai terminé mes calculs, le maitre me donne une nouvelle fiche de lecture, niveau marron (pour les super-lecteurs). Ca me motive. Il y a une fille que j'aime bien dans ma classe, Leïla. Dans la cour, elle me montre les fèves, on peut les manger. On joue à Leïla-nous-aime. Elle se retrousse les paupières pour montrer le blanc de ses yeux et elle nous poursuit.

En avril 1988, on déménage dans le Bas Rhin. Il faut plus d'une heure de voiture pour aller chez mes cousins maintenant. Longtemps je compterai le temps comme ça : "Il est 8h. Jusqu'à midi, je pourrais aller chez mamie et revenir." Dans le nouvel appartement nous avons chacun notre chambre, et une salle de bain avec une baignoire en forme de baquet.

Je découvre ma nouvelle école. J'y vais à pieds avec Karen, qui habite aussi à la gendarmerie. Elle veut tout le temps être ma copine. Elle me présente à tout le monde, me dit à qui je dois parler et à qui je ne dois pas. Le nouveau maitre, qui est aussi le directeur, m'envoies tout de suite au tableau. Il pose une soustraction et me demande de la résoudre. Je suis perdue. Je ne sais pas répondre.

Dans mon ancienne école, on n'a pas encore appris à calculer les soustractions.

sicaliptic, sur le chemin de 2006 à 19xx,
dimanche 29 avril 2007

1988 : 22 ans la rencontre

Par hasard je rencontre un garçon qui fut un fervent amoureux au lycée, nous ne nous étions jamais revu.
Sous prétexte de me prêter des lunettes de soudeur pour mon déguisement de carnaval (je serais une abeille), il m'entrainera chez lui, j'y retournerais pour les lui rendre nous finirons par nous voir en diverses occasions, patient il tissera sa toile de séduction autour de moi, par des petites attentions troublantes jusqu'à ce que je cède à ses avances et que je tombe finalement amoureuse.
J'apprends par la suite qu'il a déjà une amie. Ce jeune homme fantaisiste qui passe parfois des heures sous mes fenêtres dans l'espoir de m'apercevoir, cherchera à nous rapprocher.
Nous passerons donc à son initiative la fête consécutive à l'élection de F. Mitterand tous les trois. C'est un souvenir étrange, la liesse dans les rues, la longue ballade de maison en maison avec cette fille qui me donne à chaque phrase des preuves de sa prédominance sur mon amour. Ils me ramèneront chez moi et partiront ensemble. Je suis troublée, mais persuadée qu'il a tort nous ne pouvons pas être amie, c'est une mascarade. Lui même conclura au fiasco.
Commencera pour lui une longue série d'aller-retours entre nous deux parfois avoués parfois cachés. Il partira vivre à Paris ce qui lui laissera le champ libre pour réfléchir et agir à sa guise.
L'année suivante, après quelques voyages dans les deux sens il me demandera de monter à Paname, pas seulement en vacances.



Maintenant je me rends compte qu'à cette période il exprimait vraiment le fond de sa pensée, aimer ce n'est pas exclure. D'ailleurs il ne renoncera jamais vraiment à cette façon de penser et je crois bien que c'est ce qu'il vit encore aujourd'hui même s'il trouve plus difficile de séduire les jeunes femmes qui l'émoustillent quelque fois.

Thomas, sur le chemin de 19xx à 2006,
dimanche 8 juillet 2007

1988, année 11 -- Découvertes

L'école élémentaire est maintenant classée au rayon des souvenirs. Je ne reverrai plus ceux qui ont été mes camarades ces huit dernières années. (Enfin, jusqu'à croiser l'un ou l'autre par l'un de ces hasards improbables que la vie, malicieuse, place de temps en temps sur ma route.) Je prends mes marques au collège, nouvelles têtes, nouvelle vie. Pourtant dans cet établissement où je viens d'arriver, je continue de me sentir à l'écart, différent. Comme avant, à l'école, alors que le passage en sixième aurait dû remettre les compteurs à zéro. Ça perdurera encore sept ans, jusqu'au bac. J'ai le temps de m'y faire. Pour l'instant c'est le moment de faire des découvertes déterminantes.

Papa a acheté un nouvel ordinateur, et j'ai commencé à m'y intéresser sérieusement. Je suis tombé dedans à ce moment-là, et j'ai voulu aller au fond des choses : savoir comment ça marche, comprendre la machine, la faire obéir, faire qu'elle fasse ce que je veux, mettre un peu de moi dedans. À cette époque j'ai su que ce serait mon métier. Mon emploi du temps de sixième me laisse deux après-midi quasiment libres, que je mets à profit pour apprivoiser la bestiole.

C'est aussi vers cette époque que je découvre les sensations nouvelles que je peux me procurer, solitaire... Et que je rencontre celle qui alimentera mes premiers fantasmes de jeune garçon. Elle est là, planquée dans un recoin de la bibliothèque paternelle. Une héroïne en noir et blanc de Milo Manara.

Johann, sur le chemin de 19xx à 2006,
dimanche 18 novembre 2007

1988:2

Je parle beaucoup. Ca ne changera plus. Dieu m'a donné une langue très fortement pendue. Maman essaie de dériver cette tare bien peu socialement acceptable et me donne des livres. Je regarde les images et demande ce que sont les petits caractères en-dessous. Elle m'explique, me donne mes premiers cours de lecture.

Je sais lire six mois plus tard. Une malédiction dans cette éducation toute entière dévouée à la méthode globale. Il n'est pas acceptable qu'un enfant sache lire avant sa classe de CP. Plus tard, en moyenne maternelle, on m'appelera "la machine à dire les mots".

Mes parents s'arrachent les cheveux lorsqu'en voiture, je lis tous les panneaux à haute voix.

Mais tout ça a finalement bien peu d'importance, lorsque me voilà qui me demande pourquoi Maman grossit comme ça ?

Otir, sur le chemin de 19xx à 2006,
mercredi 5 décembre 2007

1988:30 Phoebe a disparu

Reprendre pied dans le monde des vivants a lieu après qu'un inconnu m'offre une rose sur les Champs-Elysées un soir où je m'étais enfin décidée à sortir. Je vais également à la soirée d'adieu de l'une de nos amies du groupe d'études qui part faire son alyah[1]. C'est la seconde d'entre nous. Cette soirée est triste et gaie à la fois. Bien que je ne sois pas le centre d'attention, la plupart de mes amis sont visiblement émus et soulagés de me voir "si bien". Un certain non-dit est tout de même posé sur ce qui m'est arrivé surtout parce que je ne tiens absolument pas à en parler. J'ai très peur du regard de chacun et j'évite à tout prix toute conversation personnelle.

Au printemps, Lionel qui doit jouer à la messe de mariage de son frère est tellement tétanisé à cette perspective qu'il me demande ainsi qu'à ses deux autres amis proches de venir le "soutenir" dans l'assemblée de fidèles de l'église Saint-Ambroise. Pour nous remercier, il nous invite à la réception qui a lieu quelque part en banlieue parisienne, je ne sais pas comment je me débrouille pour être présentable, mais j'ai reflashé sur le contrebassiste qu'il avait invité, et cela me suffit à me motiver. On est un peu comme des moutons noirs dans ce mariage très bourgeois et la voiture d'Estac refuse de repartir, je redépose tout le monde à Paris, et décide de les inviter pour mes trente ans.

J'en profiterai pour draguer Estac de façon ostensible à tout le monde sauf à lui. Il m'a offert Maus de Spiegelman et un vinyl de Brahms et je m'aperçois qu'Estac est juif, ça me galvanise. Tout le monde part de chez moi de très bonne humeur et je promets à Octave qui a failli me dénoncer tout haut une revanche au lit en riant. Je suis soulagée d'avoir passé le cap en me sentant si bien sans trop de débordements.

A la Pentecôte, pour un week-end prolongé, j'ai promis à mes amis de Delft d'aller rendre visite au premier des bébés de notre bande, qui est née en janvier. J'arrive à destination après un voyage sans histoire sous un joli ciel bleu et trouve la maison vide, ce qui n'est pas très normal. A l'arrivée d'une deuxième invitée, tout aussi étonnée que moi de ne trouver personne, je m'alarme carrément et l'entraîne à ma suite à la recherche des habitants de la maison, dans les divers cafés de la ville que je connais être leurs repaires éventuels.

Nous finissons par tomber sur Wim en compagnie de Joep avec son bébé dans les bras. Au moins, ce n'est pas elle qui a un problème. Phoebe a disparu, me dit d'emblée Joep et j'apprends qu'elle n'est jamais rentrée de la boîte de nuit où elle était partie la veille au soir, et que les dernières nouvelles remontent à quatre heures du matin quand elle a quitté la boîte en compagnie apparemment de deux autres personnes.

La police refuse de s'en occuper, car tout le monde est majeur et que pour eux c'est une fugue. Je n'arrive pas à croire à une fugue d'une maman d'un aussi joli bébé de six mois. On commence notre propre enquête, le quartier général s'établit chez Joep, je ne parle pas le hollandais, mais je vais des uns aux autres, et joue un rôle d'apaisement des tensions quand celle-ci monte trop. Je tire les tarots et occupe l'attente, prenant chacun individuellement quand il en a besoin.

Ma tension à moi, il n'y a personne pour s'en occuper, je me réfugie alors à l'étage avec des objets qui appartiennent à Phoebe, et je me surprends pour la première fois de ma vie à prier. Dire à chacun que Phoebe est vivante et qu'on va la retrouver n'est possible que si j'y crois vraiment, et j'y crois, je le sens, mais je ne sais pas comment je peux le leur expliquer. Je fais alors un voeu, c'est le premier de ma vie et je l'honorerai parce qu'au bout des déductions et enquêtes multiples on finit par retrouver Phoebe et ses trois compagnons d'infortune après trente-trois heures passées coincés dans un ascenseur intérieur d'un bâtiment fermé pour le week-end.

Nous faisons la une du Delftsche Courant, champagne débouché et sourires fatigués : "Geen alarm mogelijk vanuit lift"[2]

Notes

[1] émigrer en Israel.

[2] "il n'y avait pas d'alarme dans l'ascenseur".

Hadrian, sur le chemin de 19xx à 2006,
mardi 14 décembre 2010

1988 : "Je te l'allume" (17 ans)

Je trouvais comme tous les garçons qui regardent leur papa fumer que c'était diablement viril.

Bien sûr je trouvais que ça sentait mauvais, que c'était néfaste à la santé (on a tous en tête les espèces d'éponges pulmonaires dégueulasses qu'on nous montrait sur les magnétoscope du collège). Bref il ne fallait pas fumer.

Mais un jour, mon père a les mains occupées, et me dit "passe-moi une clope, tu veux".

Ni une ni deux : j'annonce "Je te l'allume, t'embête pas". Je la mets dans ma bouche comme un pro, je tête un peu tout en allumant le briquet, et je lui tends sa cigarette clés en main.

C'est complètement irrationnel, mais j'étais par ce genre de petit geste un homme, d'égal à égal avec mon père.