Petits cailloux et ricochets

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le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

les textes
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année 1987

Les textes sont présentés dans l'ordre chronologique de leur rédaction.

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Kozlika, sur le chemin de 2006 à 19xx,
lundi 27 novembre 2006

1987:27 apprendre

Octobre 1987, je suis étudiante. Bénéficiant d'un droit à la formation bien plus étendu qu'il ne l'est aujourd'hui pour les licenciés économiques, j'intègre la fac d'Aix-en-Provence, en première année de communication-linguistique.

C'est la première fois de ma vie que je mets les pieds dans une université. J'ai travaillé sitôt après le bac, par choix, parce que j'avais bien plus envie de gagner ma vie et voler de mes propres ailes que de poursuivre des études. Et puis des études de quoi d'ailleurs ? Tous mes camarades de classe s'arrachaient les cheveux sur cet épineux problème, peu d'entre eux ayant une idée bien déterminée de ce qu'ils voulaient faire. L'orientation s'effectuait alors sur des critères aussi déterminants que l'ambiance de la fac, la matière où ils avaient les meilleures notes ou le plus souvent ce que leurs parents leur conseillaient.

Rien ne me tentait vraiment. Et puis j'avais la piste de la correction qui me plaisait bien. C'est quelques années plus tard que le goût d'apprendre prit le pas sur le dégoût de la scolarité et je sautai sur l'occasion de ce licenciement pour m'inscrire en fac. Je fus l'une des meilleurs élèves et je ne crois pas que ce soit en raison de capacités supérieures à mes condisciples, mais j'étais plus mûre que ces gamins de dix-huit ans, je n'étais plus imprégnée du rapport prof/élève du lycée comme ils l'étaient eux, et j'étais là entièrement par choix personnel, dans cette filière précisément.

Ce fut le cas pour ces deux années comme pour les formations que j'ai pu suivre ultérieurement. Par chance j'ai pu disposer du luxe qu'elles n'eurent jamais représenté d'autre enjeu que mon enrichissement personnel (mmm intellectuel, l'enrichissement !), mais je pense en tout état de cause que les études qu'on fait adulte sont plus profitables qu'en sortant du lycée.

En comparaison des expériences que j'ai pu échanger avec d'autres « repreneurs » d'études, les parcours des jeunes après le bac m'apparaissent beaucoup plus erratiques. Grand nombre d'entre eux se rendent compte au cours de la première ou de la deuxième année de fac qu'ils se sont fourvoyés, ils sont également souvent dans une disposition d'esprit qui leur fait perdre de vue pourquoi ils sont là, à part pour pouvoir passer dans la classe/niveau supérieur.

Il existe je crois dans plusieurs pays la possibilité de prendre une sorte d'année sabbatique à l'issue des études secondaires sans compromettre ses choix d'orientation. C'est je trouve une bonne idée. Après s'être frottés à quelques jobs ou des voyages pour les plus riches, après avoir rompu avec une continuité en mode automatique, il me semble que les choix sont plus pertinents et les études mieux appréhendées comme un apprentissage et non une suite de jalons qui les sanctionnent.

Laurence, sur le chemin de 19xx à 2006,
vendredi 23 février 2007

1987 : 04 - Maternelle

Tous les soirs, et ce, depuis aussi loin que je me rapelle, j'ai le même "problème". Ce n'est pas si grave que ça, mais c'est un peu relou. Je n'ai jamais reussi à m'endormir facilement, et rapidement. Pas avant au moins une demi heure après avoir éteind la lumiere, sauf maladie ou grosse fatigue. Imaginez, quand tout le monde s'endort en 5min chrono, ou se met à ronfler, et bien moi, j'arrive pas à m'endormir. Les premiers souvenirs de cette lenteur à m'endormir datent des premières années de maternelle. En général, en maternelle, y'a toujours une grande salle, qui fait office de salle de sport, de repos, ou de cours de récré quand il fait trop moche. Cette salle, je m'en rappelle bien. Y'avait toujours une odeur de plastique très spéciale (mon frère y est repassé il y a quelques mois, rien n'a changé là bas).

Donc dans cette salle, on était censé dormir, en plein après midi, alors que le soleil n'est même pas couché (non mais franchement...) "Allez, il faut dormir...". Il faut. Je crois que je devais prendre ça pour un devoir ou un exercice, mais comme je n'y arrivait pas, fallait que je fasse semblant. J'ai alors développé une technique imparable d'imitation de la respiration des gens qui dorment, et même aujourd'hui, prendre ce rythme de respiration m'aide un peu à m'endormir.

Faut dire que ça m'a bien servi, pendant mes premières années de collège. Il fallait se coucher tôt, mais moi, j'écoutais la radio en cachette, jusqu'à au moins 23h, mais d'une seule oreille. Une oreille de surveillance, une oreille de divertissement. Au moindre bruit, en moins de 5 secondes, tout était éteint, débranché, et j'étais dans mon lit, étalée dans tous les sens (pour ajouter une dose de réalisme), imitant le souffle des gens qui dorment. Je me suis jamais fait chopper. Et en plus, je sais que ma mère me lit... elle va en apprendre des choses ;)

marionette, sur le chemin de 19xx à 2006,
mercredi 7 mars 2007

Une arrivée fracassante

Le 9 juin, début de soirée : Françoise et Benoît sont chez des amis. Florence, à la maison avec la baby-sitter, avale sa soupe gentiment. Elle a un an et demi, elle est très mignonne et se porte bien.

Françoise, assise sur le canapé, a quelques contractions de plus en plus rapprochées. Elle souffle, se détend. Mais voilà qu'elle perd les eaux sans crier gare. Je suis pressée d'arriver, et dois un canapé à la famille P. avant même d'avoir sorti la tête du ventre de ma môman. Blagueuse, la Marionette.

Direction : la clinique Bel Air, à toute berzingue. Papa roule sur une zone pour bus. Il se fait arrêter et dit au flic le plus vite possible "ma femme va accoucher, je vous en supplie, pas maintenant". Ni une ni deux, le flic monte dans sa bagnole, met le gyrophare et lance à mon père avant de mettre la sirène "Bel Air? Ok. Suivez-nous !" : Marionette est servie ! Que dis-je, servie, escortée ! Pendant ce temps, Florence passe au dessert, elle a finit tout son petit pot. C'est bien.

En arrivant, on s'occupe de môman. On lui dit que je vais pas tarder, mais que l'accoucheur est en train de faire sortir son enfant du ventre de sa femme dans une autre salle, alors "va falloir patienter un peu". L'heure avance. Elle est très inquiète, parce qu'elle sait déjà que mon coeur bat anormalement, on le voyait sur les échographies. Personne ne sait comment se passera ma première inspiration. Marionette, le mystère.

Nous sommes le 10 juin. L. J., l'accoucheur entre dans la salle ruisselant de sueur et heureux comme un pape : sa fille C. va bien et dort déjà, en couveuse. Après celle de C., il prend ma tête entre ses mains, puis mes épaules, et je crie. Le cordon est coupé, je respire, ma môman pleure de joie et me serre - pas trop fort - dans ses bras. Mon papa est là aussi, il n'en mène pas large. Marionette a réussi son entrée.

Florence dort à poings fermés. La baby-sitter regarde un film, ou lit son bouquin.

Deux semaines plus tard, je suis à la maison. On sonne à la porte, c'est pour une visite médicale. Papa va ouvrir, maman me prend dans ses bras. Le médecin écoute mon coeur, régulier mais étrange poum poum pff... poum poum pff... poum poum pff... Marionette a le sens du rythme... Il pose son stéto sur sa valisette, sort dans le jardin pour passer un coup de fil, revient une minute plus tard et dit à mes parents : "Vous êtes à combien de temps de la clinique ? Bon ben c'est parfait, le cardio vous attend. Oh, vous pouvez y aller tout de suite hein. Oui oui, aujourd'hui maintenant oui. Le cardio. Monsieur C." Mes parents, effrayés, me ramènent à la case départ. Déjà...

Marionette, petite fille bancale...

chulie, sur le chemin de 19xx à 2006,
vendredi 13 avril 2007

1987 - 1988 / 7 ans et quelques : les maths

1987 est la dernière année de ma vie où je suis forte en maths.

Additionner et multiplier c'est très facile. Et quand j'ai terminé mes calculs, le maitre me donne une nouvelle fiche de lecture, niveau marron (pour les super-lecteurs). Ca me motive. Il y a une fille que j'aime bien dans ma classe, Leïla. Dans la cour, elle me montre les fèves, on peut les manger. On joue à Leïla-nous-aime. Elle se retrousse les paupières pour montrer le blanc de ses yeux et elle nous poursuit.

En avril 1988, on déménage dans le Bas Rhin. Il faut plus d'une heure de voiture pour aller chez mes cousins maintenant. Longtemps je compterai le temps comme ça : "Il est 8h. Jusqu'à midi, je pourrais aller chez mamie et revenir." Dans le nouvel appartement nous avons chacun notre chambre, et une salle de bain avec une baignoire en forme de baquet.

Je découvre ma nouvelle école. J'y vais à pieds avec Karen, qui habite aussi à la gendarmerie. Elle veut tout le temps être ma copine. Elle me présente à tout le monde, me dit à qui je dois parler et à qui je ne dois pas. Le nouveau maitre, qui est aussi le directeur, m'envoies tout de suite au tableau. Il pose une soustraction et me demande de la résoudre. Je suis perdue. Je ne sais pas répondre.

Dans mon ancienne école, on n'a pas encore appris à calculer les soustractions.

Albertine, sur le chemin de 2006 à 19xx,
samedi 28 avril 2007

1987. La couleur verte...

En 1987, j'ai eu trente ans.

J'ai mal commencé l'année. La grossesse, l'accouchement et les premiers mois du fistonnet à la crèche m'ont plutôt fatiguée. J'ai donc "décidé" de chopper grippe sur grippe, infection sur infection, de sorte que je sortais d'une grippe pour entrer dans une autre. Mon fils allait à la crèche, endroit merveilleux pour l'apprentissage du petit pot, de l'autonomie et des jeux, mais endroit catastrophique pour l'hygiène. Je n'aimais vraiment pas du tout cette crèche.

Fin janvier, ma vieille amie d'école, Albane, m'a prévenue que le comité des anciens et des profs de notre lycée organisait une grande rencontre, avec verre de l'apéritif, quelques activités et un banquet réunissant tous les anciens, de toutes les promotions, depuis les années 50. Ce fut le dernier éclat - comme une sorte de bouquet final, d'apothéose - dédié à la mémoire de notre lycée, oeuvre magnifique et vivante de sa fondatrice, Madeleine Jacquemotte, une des seules préfètes belges de l'époque à avoir été ouvertement communiste.

Tout comme en 1974, j'étais allée à une soirée dansante avec Albane, je me suis rendue à ce souper avec elle. Par jeu, pour être méconnaissable, j'étais allée chez le coiffeur, je m'étais fait faire une tête un peu à la Renée Vivien, j'étais en robe, ce qui m'allait assez bien, et je marchais sur de hauts talons. Transformée, j'étais méconnaissable. Pourquoi? "Ils" avaient gardé l'image d'une ado ingrate, en jeans, longs cheveux effilochés, lunettes, peau acnéique, eh bien, ils allaient voir ce qu'ils allaient voir.

Mais c'est moi qui ai vu. Revu mes copines d'abord, les deux Sylviane. Et l'une d'elles (ma vieille "amie-ennemie") qui m'a saluée d'un "comment vas-tu? Maman!" Et ensemble, nous avons éclaté de rire. B***, l'une ou l'autre Christine, les profs ensuite, ma prof d'histoire que nous avons rapidement saluée (elle ne se souvenait plus de nos prénoms). Nous étions à trois quand notre amie Sylviane a dit "Mlle Elisabeth est là, voulez-vous qu'on aille lui dire bonjour?" - C'était une épreuve redoutable. Sans compter que je redoutais aussi de me trouver en face de sa compagne. Et retrouver quelqu'un qui m'avait tant fait souffrir... Si longtemps, j'étais demeurée inconsolable. Elle était là en effet - semblable à celle dont j'avais gardé le souvenir, enfoui au plus profond de moi. Elle souriait. Elle me regardait à peine, je crois que ma transformation était tellement réussie qu'elle ne m'a tout simplement pas reconnue, il a fallu que Sylviane lui dise qui j'étais. Le défilé de visages du passé a continué, notre prof de morale, la prof de cuisine, nos profs de chimie, de physique, - notre prof de latin ! Mon Dieu! Elle n'a pu cacher son étonnement en me voyant. Peut-être même qu'elle a fait une remarque, je ne me rappelle plus. (Ouh! Que je ne l'aimais pas!) Finalement, notre classe s'est quasiment recomposée.

A la fin du repas, nous avons rejoint nos anciens profs. Je ne disais toujours rien, mais le hasard m'avait rapprochée d'Elisabeth. Elle m'a demandé alors, gentiment, "et toi, dis-moi, qu'as-tu fait, finalement?" Oui, finalement, qu'avais-je fait? Nos dernières rencontres - rapides comme l'éclair - remontaient à l'université. Croisements à la faculté, un rapide bonjour, comment allez-vous? Et puis, plus rien. Alors j'ai commencé à parler, à lui raconter - j'ai expédié les mauvais souvenirs de l'université d'un geste de la main, et j'ai commencé à lui raconter mes études, le début de ma carrière de prof, j'ai dit que je m'étais mariée, que j'avais un petit garçon... Puis je me suis assise, car elle m'écoutait attentivement, et je voulais me trouver à sa hauteur.

Je n'arrive pas à décrire ça avec des mots. Je ne sais quels mots employer pour parler d'elle. C'était - c'est, je suppose qu'elle vit toujours - une femme exceptionnelle. En un instant, son attention à mon égard, sa concentration, sont devenues telles, que je me suis soudain retrouvée quinze années en arrière, quand je ne pouvais supporter la fixité de ses prunelles -d'un vert très rare- plongées dans les miennes. Et moi qui ne rougis jamais, J'ai senti une chaleur intense monter à mon visage, je sais que j'ai rougi, et en même temps que nous continuions, moi de parler, et elle d'écouter, j'ai perçu le silence amusé de mes anciennes copines de classe, qui s'étaient tues brusquement et qui observaient la scène. L'aisance que j'avais acquise m'a permis de poursuivre la conversation, ma rougeur s'est estompée et la conversation s'est faite générale autour de nous; le cercle s'est étendu et nous avons passé le reste de la soirée ensemble, toutes ensemble.

Plus tard, nous nous sommes dit au-revoir et cette parole lui a échappé, dont j'ai vainement cherché à forcer le sens: "ah! Tu t'en vas, toi..." En accentuant le "toi". Je lui ai répondu que je lui écrirais. Et nous sommes parties. Je lui ai écrit. Je lui ai envoyé un petit recueil - des photocopies reliées - de mes poèmes, que j'ai terminé de dactylographier en moins d'une semaine. Dans le recueil, il y avait un poème en prose que j'avais écrit, quelques années plus tôt, et qui traduisait assez ce que j'avais éprouvé, en la perdant...

Sa réponse est arrivée peu de temps après. Elle me racontait qu'elle avait reçu ma lettre et les poèmes juste avant de partir en vacances et qu'elle les avait donc emportés avec elle. Elle les avait tous lus, et me donnait son avis, y compris sur deux poèmes qui lui étaient particulièrement destinés. Mais pour l'un d'eux, elle ne pouvait le deviner. (Encore que...) Sa réponse, en soi, était une reconnaissance, non seulement des mots que j'avais tracés, mais surtout, de l'amour que j'avais éprouvé envers elle. J'ai toujours pensé qu'elle n'avait pas pris au sérieux cette passion de mon adolescence (qui prendrait ça au sérieux d'ailleurs? On croit tout connaître des passions d'ados pour leurs profs - mh, j'imagine que ce ne doit plus être si fréquent...) En tout cas, à partir d'un certain moment, elle avait fait comme si cela n'existait pas - et il n'y avait d'ailleurs pas d'autre attitude possible. Moi-même, je n'avais jamais avoué quoi que ce soit non plus. Je n'aurais pas pu! Et pour un empire, je n'aurais voulu la mettre (ou me mettre) dans l'embarras. Résultat, j'ai porté cet amour secret et muet en moi, pendant des années, (oh là là ! Que sera-ce quand j'arriverai à ces années-là ? Comment vais-je m'y prendre pour les raconter?). Et ce silence que je me suis imposé (et qui m'était aussi imposé, du moins l'avais-je ressenti ainsi), m'a fait tant de mal, entre dix-neuf et vingt-deux ans.

Cette rencontre de 1987 m'a apporté l'apaisement. Pourtant, j'ai continué à rêver d'elle, de loin en loin, (ces rêves étaient toujours les mêmes, on se croisait, on se regardait, je n'arrivais pas à lui parler...) et d'une façon plus particulière à la veille des jours où j'allais la rencontrer (par inadvertance).

Et Emmanuel ? Il avait observé tous ces événements en silence. Mais avec quelques remarques jalouses, bien sûr. Avant la soirée, après la soirée, lorsque j'ai envoyé ma lettre. Et lorsque j'ai reçu la réponse. Quand je lui ai dit que j'avais bien envie de la revoir - et donc, de lui téléphoner, il m'a répondu, très durement et très catégoriquement: "si tu la revois, si tu lui téléphones, je le dis à tes parents." Je suis restée clouée. Il avait trouvé le seul argument capable de me renvoyer - et pour longtemps - à mon "placard". Cette peur a été constitutive de ma personnalité. La peur -panique- de savoir que ma mère pourrait connaître ma part d'homosexualité. J'aurais été incapable de lui en parler. J'en ai été incapable, puisque de moi-même, je ne lui en ai jamais parlé. Et même quand la procédure de divorce survenue tardivement (trop tardivement), entre Emmanuel et moi, a tout amené au jour. Cette peur panique a été tellement forte que je n'ai commencé à vivre ma part d'homosexualité qu'après sa mort.

Purée ! C'est quand même pas juste... Ma vie aurait été plus simple si j'avais été une hétéro pur sucre comme on dit.

Il n'empêche, c'est un des chantages que je pardonne le moins à Emmanuel. C'était un chantage odieux.

Quelques jours après, j'ai de nouveau eu la grippe, et la première de mes plus terribles migraines. Je suis restée clouée au lit, et pendant des jours et des nuits, en proie à la fièvre, j'ai repassé ces événements dans ma tête, en même temps que la télévision diffusait les images épouvantables du naufrage du Herald of Free Enterprise, au large de Zeebruges, alors que le ferry assurait son ultime voyage Zeebruges-Douvres...

sicaliptic, sur le chemin de 2006 à 19xx,
mercredi 2 mai 2007

1987 : 21 ans Bordeaux-suicide

Je n'ai pas eu mon concours pour entrer en arts plastiques, je choisis des matières sujettes à équivalence et m'inscris en histoire de l'art.

Je n'ai pas grands souvenirs de cette période je ne pourrais dire ni heureuse ni malheureuse. mon appart est en fond de cour mes fenêtres donnent sur celle ci et le restau chinois l'utilise de temps en temps pour décapiter ses poulets. c'est un peu glauque quand même.

Tout est confus dans ma vie, un de mes amis de rigolade me fait une déclaration d'amour qui m'embarrasse, le garçon dont je suis amoureuse n'a que quelques miettes de son temps à me donner et je traine la plupart du temps chez un ami qui deviendra mon amant-réconfort pour un temps.

Un jour j'en ai marre je me sens fatiguée, je convoque mon amour pour lui rendre ses lettres, je suis passionnée idéaliste tout de même donc théâtrale puis j'avale tous les médicaments que j'ai patiemment récoltés au cours des mois passés, faisant passer le tout avec du muscat me semble t il.
On est au mois de février, malheureusement je me réveille et ma première pensée est de faire ce que je fais toujours rejoindre cet ami-amant, je sors. Une petite dame sur mon chemin décide de me porter secours, elle m'aborde veut m'offrir un café mais le patron du bistrot ne veut "pas de ça chez moi" alors elle me raccompagne jusque devant ma porte me faisant jurer de ne pas ressortir avant d'aller mieux.
Comment puis je aller mieux dans cet univers confiné où je vis.
J'ai besoin de réconfort, je me suis ratée tout de même.
Je prends un parapluie pour guider mes pas peu assurés et je ressors. Mon ami-amant m'accueille sans poser de question m'emmène avec lui jouer au ping-pong mais je dois avoir une tête de déterrée, le propriétaire lui demande de me convaincre d'aller à l'hôpital, l'ambulance arrive et m'emmène vers un lavage d'estomac. Sur ma demande on m'emmène mon appareil photo et des crayons de couleurs.
Le plus dur reste la discussion avec le psy qui décrète que je ne peux sortir de là sans que mes parents ne viennent me chercher. Je refuse je suis majeure, j'ai l'impression d'être prisonnière chez des fous, je parle de l'équipe médicale qui veut me retenir contre mon gré, je ne veux pas céder, ça ne les regarde pas, et soudain dans le couloir apparaissent mon père et ma soeur.
Mon père a fracturé mon appartement appelé les numéros de mon carnet d'adresse et fini par tomber sur le pote qui savait où j'étais.
ils me ramènent à la maison rien ne se dit, mon père voudrait que l'on se parle par cassette interposée, l'idée saugrenue ne fera pas long feu. mais elle montre bien le degré de communication qui règne dans ma famille.

Personne n'a jamais parlé de ce geste avec moi.
Je n'en parle d'ailleurs jamais peut être parce que c'est un échec.
Adolescente j'ai toujours pensé que le jour où je serais le plus heureuse je me suiciderais, pour ne pas avoir à redescendre, à souffrir, à regretter un temps passé. Je ne savais pas alors, que l'on ne peut jamais évaluer le point culminant du bonheur, et que l'on ne s'en rend de toute façon compte que lorsqu'il est passé. Mon projet était donc voué à l'échec, par essence.
Lorsque je suis passée à l'acte, je me rendais compte que ce n'était pas les conditions idéales dont j'avais rêvé mais je me suis dit tant pis, par ici la porte de sortie.
J'avoue que je considère toujours la mort comme une sortie de secours cela me soulage parfois de me dire que j'ai le choix.

Thomas, sur le chemin de 19xx à 2006,
dimanche 1 juillet 2007

1987, année 10 -- La classe de neige

On va partir en classe de neige. Trois semaines loin de la maison, avec toute la classe, et aussi un CM2 de l’autre école du quartier. Je suis enthousiaste, mais un peu inquiet aussi. Je finis par poser timidement la question qui me taraude : est-ce que Nounours peut m’accompagner ? Ce n’est pas comme si j’avais vraiment encore besoin de lui pour m’endormir, mais quelque part je me sentirais mieux s’il est dans le coin. Tout le monde embarque dans le car.

Tiens, ce n’est pas la première fois que je pars comme ça, j’ai fait une classe verte quelques années avant. C’est curieux, c’est un souvenir qui flotte isolé et que je n’ai pas raccroché au fil en écrivant le petit caillou de cette année-là.

Maman m’a préparé un pique-nique, quelques sandwiches pour le trajet. Je n’ai pas tout mangé, il en est resté un au fond de mon sac, que je retrouve au goûter, deux jours plus tard. Grande leçon de vie : c’est quelque chose qu’il vaut mieux garder au frais si on ne veut pas être malade…

Cette nuit mouvementée passée, le séjour se poursuit plus calmement. Très calmement. Je perfectionne l’art du chasse-neige, au point que j’aurai ma photo dans le journal avec la légende : « Thomas est prudent ». La peur de prendre trop de vitesse, de ne plus contrôler ma route, de tomber et de me faire mal… Alors j’y vais tout doux, tout doux. J’obtiendrai tout de même mes deux étoiles, je peux le raconter tout fier dans les cartes postales que j’envoie à la maison. Maman me répond de longues lettres de son écriture ronde et claire d’institutrice.

C’est à ce moment-là que j’ai rencontré A. pour la première fois. Elle était de l’autre école et je l’avais remarquée parmi la foule. Je ne sais plus comment j’ai fini par échanger trois mots avec elle. Je n’oserais pas lui dire que je la trouve jolie. Surtout pas à la « boum » organisée à la fin du séjour.

Tout le monde semble attendre impatiemment cette soirée-là, comme un grand événement. Mes camarades s’amusent et dansent dans la grande salle du réfectoire dont on a enlevé les tables et éteint les lumières, remplacées par des projecteurs multicolores. Et moi, je suis ailleurs, en marge de l’agitation. Je ne sais pas comment on fait pour s’amuser comme ça ; même en y mettant la meilleure volonté du monde, je ne pourrais pas, juste parce que j’ignore ce qu’il faut faire. Tout ce que je voudrais, c’est pouvoir monter dans ma chambre, bouquiner tranquillement ma bande dessinnée – un vieux Spiderman que je relis avec toujours autant de délectation. Mais on me l’interdit, on m’enjoint de ranger l’illustré et de me joindre à la fête. Obéissant à regret, j’abandonne ma lecture. Assis sur une chaise au bord de la piste, je fais dûment acte de présence, solitaire au bord de la ruche.

Observateur silencieux, à défaut de pouvoir comprendre ce qui se joue ici.

Johann, sur le chemin de 19xx à 2006,
dimanche 18 novembre 2007

1987:1

Je fais mes premiers pas en Bourgogne, dans cette Nièvre si étrangère aujourd’hui.

Je joue avec le gravier, devant la maison. C’est bon ? Aventureux, je goûte. Non, c’est pas bon. Mon grand-père tue les lézards verts à grands coups de fouet. Schlak. Tous mes souvenirs de petit enfant sont un immense patchwork d’un été sans fin.

Nous abandonnons le petit appartement dans le douzième pour un plus grand, à trois chambres, à Champs sur Marne, 77. Marne-la-Vallée est en plein développement. Moi aussi.

Otir, sur le chemin de 19xx à 2006,
dimanche 2 décembre 2007

1987:29 De Viry-Châtillon à Négrepelisse

Je suis retournée chez moi, dans mon petit appartement dans lequel je me confine un peu en rentrant du bureau. Mes rares sorties sont pour la chorale, mais depuis que j'ai arrêté de fumer, je suis paraît-il imbuvable et notamment ne supporte plus les après-répétitions qui ont lieu au café de Paris et qui sont pour notre chef de choeur le ciment de nos relations. Il m'engueule copieusement, il doit me trouver de plus en plus bizarre et imprenable par aucun bout. Je suis murée dans quelque chose que je ne vois pas venir, j'essaye de contrôler et contenir à l'intérieur de moi une sorte de tourbillon dont je ne parle pas parce que je ne sais pas qu'il est là.

Voilà deux ans que j'avais arrêté d'aller à l'Hotel-Dieu et je prends un rendez-vous au cours duquel je dois bien parler de tout cela, parce que mon docteur me donne l'adresse de l'institut psychanalytique de Paris, et je repars avec un numéro à appeler qui ne me servira jamais. Je tiens une sorte de cahier de bord, dans lequel je consigne tout un tas de résolutions d'organisation de ma vie et de mon travail, que j'essaye de classer par codes de couleur et je me fais tout un tas de prescriptions, mais je suis constamment submergée. Mes pensées sont difficiles à contrôler et je ne m'en aperçois pas, j'ai l'impression d'être très très intelligente, et de mieux en mieux percevoir et comprendre le monde qui m'entoure, les choses commencent à faire sens, comme des séries de flashes, tout ce qui se passe est relié et je suis la seule à comprendre ces subtilités, tous ces indices me sautent aux yeux et à l'esprit, il y a un rapport entre chaque chose, et je tire sur les fils comme sur des pelotes magiques.

Je ne m'aperçois pas que je n'arrive à me concentrer sur rien et que je passe de plus en plus de temps à sauter d'une idée à l'autre. Chacune d'entre elles m'apparaît comme primordiale. Il n'y a personne pour me trouver particulièrement exaltée, mais je dois bien être bizarre quand même. Je commence à ne plus dormir. J'ai un minitel qui me sert à faire des découvertes assez stupéfiantes, en termes de corrélations ésotériques. Un collègue à l'étage entreprend de me faire passer un test de scientologie, je finis par lui téléphoner de chez moi, alors que je suis censée être au bureau et je lui tiens un discours tellement surréaliste qu'il doit prendre peur et m'évitera par la suite comme si j'étais le démon personnifié.

Je ne vais plus travailler, je suis persuadée que je fais les choses par télépathie désormais. Je me nourris de grains de raisin sec et je choisis soigneusement les couleurs que je porte en fonction de la partie du corps qu'elles sont censées activer, c'est ainsi que j'enfile en guise de collants les manches d'un pull-over jaune, la lumière blesse mes yeux et j'ai perdu en vingt-quatre heures trois kilos tellement je carbure. Les voisins finissent par appeler affolés à mon travail parce qu'ils m'entendent pousser des hurlements de désespoir et pleurer sans interruption aucune pendant toute la nuit, le bureau contacte mes parents qui essayent de rentrer dans mon appartement que j'ai barricadé, je frappe avec un bâton le bras que j'aperçois, persuadée que c'est la mort qui cherche à entrer chez moi, j'ai pété les plombs et ils me récupèrent en pleine bouffée délirante.

Après quelques jours je suis hospitalisée et le cocktail de psychotropes qu'on m'injecte me vole une semaine de vie. Je réémerge après un choix conscient entre deux portes, aidée par une myriade d'ancêtres qui est venue à mon chevet depuis la création de l'humanité et qui m'encourage à choisir la vie.

La redescente est rude. Deux mois d'hôpital psychiatrique dont je peux finalement sortir si j'accepte d'aller passer un mois en convalescence dans le Tarn-et-Garonne. La clinique est assez isolée et non mixte. Je me "lie" avec deux jeunes femmes de mon âge, mais je ne desserre plus les dents. J'ai une tension si basse que je m'évanouis régulièrement à l'heure des repas. Je veux rentrer.

A mon retour, de peur de vivre toute seule, j'invite mon amie Elisabeth à s'installer chez moi. Elle ne peut pas grand-chose pour moi, c'est très difficile de vivre avec moi, mais elle fera preuve d'amour et de patience. En tous cas, on ne se dispute pas et on se sépare toujours amies.

C'est à ce moment là que se situe aussi la petite histoire de cuisses que j'ai déjà racontée . Quelque temps plus tard, mon médecin-psychiatre traitant m'oriente vers un psychothérapeute chez qui je passe quarante-cinq minutes hebdomadaires durant lesquelles je lui dis en tout et pour tout "bonjour" et "au-revoir" avant de finir par lui dire que j'arrête au bout de un ou deux mois de ce régime. J'ai aussi pris vingt-cinq kilos. Cette année-là je l'ai plusieurs fois échappée belle.