Petits cailloux et ricochets

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le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

les textes
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année 1967

Les textes sont présentés dans l'ordre chronologique de leur rédaction.

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Kozlika, sur le chemin de 2006 à 19xx,
jeudi 21 décembre 2006

1967:7 euh...

Rien, que dalle, une demi-heure devant l'espace d'édition du billet sans que rien ne me vienne à l'esprit. On pourrait dire que c'est l'année du twist, nan ?

Cassandre écoute « Salut les copains » l'oreille vissée à sa petite radio et elle m'apprend à danser le twist et le madison. Il n'y a qu'avec moi qu'elle danse parce qu'elle est timide. Moi ça m'arrange, comme elle a peur que des garçons veuillent l'embrasser sur la bouche elle m'emmène toujours dans ses surprises parties en disant que Maman lui a demandé de me garder (« quelle plaie de traîner la gamine ! », qu'elle fait avec un grand clin d'œil pour moi discretos[1]), et moi je danse et je danse, twist, madison, rock'n roll. Je chante Sylvie Vartan et Françoise Hardy. Je ne danse pas le rock parce que les garçons n'en ont rien à fiche d'une gamine de six ans mais je regarde bien et on le refait avec ma sœur à la maison.

Notes

[1] Wé, j'ai commencé très jeune ma carrière de garde du corps de ma frangine, avec ou sans Simca 1000.

erin, sur le chemin de 19xx à 2006,
jeudi 15 février 2007

1966- Saint Claude 1967 : 0 - Gestation

Je suis arrivée comme le cheveu sur la soupe. Non désirée, refusée, niée, détestée, j'ai grandi dans le ventre de ma mère malgré tout. Mon désir de vivre, dès ma conception fut le plus fort... j'ai résisté, me suis développée, accrochée en cette matrice qui avait déjà accueilli deux filles et deux garçons, voulus, aimés, chéris. Me battant avec mes modestes possibilités, ma mère eu une grossesse pénible. Souffrant de terribles nausées qui l'épuisait, elle menait sa petite famille comme elle pouvait, se déchargeant sur les grandes, pré-adolescentes, que cette nouvelle vie ne satisfaisaient pas non plus. Il n'y a que les deux petits qui souriaient à l'idée d'avoir bientôt un bébé à la maison, pauvres bouts de chou de six et huit ans. Mon père, lui, allait son train... travail la semaine, artisan du bois avec passion le week-end. De plus, il n'avait pas son mot à dire.

Au fur et à mesure que le ventre s'arrondissait, l'épuisement se faisait de plus en plus présent. Physiquement au bord de la rupture, mentalement contre cette chose en son sein, elle haïssait de plus en plus cette déformation de son corps. Elle qui s'était émerveillée les autres fois de cette transformation, ne le supportait plus. Arrivée à un âge où elle cherchait à plaire, à séduire, avant que le temps ne joue son oeuvre, elle ne supportait pas ses odieuse nausées qui lui faisaient le teint cireux, ses magnifiques cheveux auburn qui se ternissaient, ses traits tirés de fatigue, et surtout ce poids en avant qui lui faisait changer son port, son point de gravité ayant basculé. C'était aussi cette poitrine qui s'alourdissait, ces hanches qui s'épaississaient, ces jambes qui se gonflaient.

Et moi, je continuais à me développer, percevant cette haine imperceptible et luttant de toutes mes forces pour rester en cet endroit chaud et confortable, malgré les efforts évidents pour m'en déloger. Puis vint le jour où je m'engageais vers mon premier voyage... vers la lumière, l'air, le froid. Par un malencontreux hasard, ce jour là, ou plutôt cette nuit là, les sages-femmes étaient en grève. On donna à ma mère, dont le travail n'était pas très avancé, un médicament pour que cesse mon voyage quelques temps. Le matin arriva, et c'est à neuf heures que je poussais mon premier cri... le libérateur, qui défroissa mes poumons.

tarquine, sur le chemin de 19xx à 2006,
mercredi 21 février 2007

1967 : 1 — Les mots d'amour — puis de discorde.

Une voix très tendre égrène, fredonne,  chantonne presque :
Grabigrabigrou — Grabigrabigru — Grabigrabougri — Grabrigrabigron
rheuuuuuufheuuuuffffff
Oh !!!! tu entends Françoise ?
Grabigrabigrou — Grabigrabigru — Grabigrabougri — Grabrigrabigron
rheuuheuuuuffffff
Oh ! Ma fée des bulles — Grabigrabigrou — Grabigrabigru — Grabigrabougri — Grabrigrabigron
Tu entends mon Lilipotame : Grabigrabigrou — Grabigrabigru — Grabigrabougri — Grabrigrabigron
D'un ton plus sévère : RRHEUFFFF!!!
Elles ont peut-être envie d'un gâteau mes cocottes ?
OUINNNNN — OUINNNNNN !!!!

Éclat de rire cristallin : Oui  ! Maintenant elles ont très envie d'un gâteau !
Tu vas leur chercher un gâteau ?
OUINNNNN !!!— OUINNNNNN !!!!
OUINNNNN !!!— OUINNNNNN !!!!

Une voix au loin : Ne miaulez pas mes petits chats ! J'arrive avec les biscuits !
- Tiens ma chérie.
- Tiens mon amour.
Les pleurs cessent et l'on entend un voix très tendre qui égrène, qui fredonne qui chantonne presque :
Grabigrabigrou — Grabigrabigru — Grabigrabougri — Grabrigrabigron
Grabigrabigrou — Grabigrabigru — Grabigrabougri — Grabrigrabigron

Cet enregistrement sonore se trouve quelque part. Je ne sais où précisément mais sur une bande magnétique dans l'immense grenier de la demeure.
J'espère le retrouver un jour. Je le cherche chaque jour. Quand je l'aurais trouvé, alors je le numériserais et on on pleurera encore une fois, Philomène et moi. On pleurera en entendant la voix de ce papa qui ne nous appelait jamais par notre prénom sans y ajouter un "ma chérie", un "mon petit chat", un "mon amour", un mot tendre, un mot drôle, un mot compliqué, un mot qui sonnait bien, un mot qui tombait juste.
Il avait toujours un mot pour nous. Rien que pour nous.
Des mots si riches, si divers, si surprenants qu'on les a oublié.
Il y en avait tellement...
Il ne nous disait pas "je t'aime", il le clamait de tout son vocabulaire.

Nous avions un peu plus d'un an.
Je ne savais pas encore que la vie me réserverait un joli lot d'emmerdement.
Il avait 38 ans, deux enfants déjà grands et puis il avait ses jumelles qu'il couvait de mots doux, des mots qu'il n'avait jamais su prononcer auparavant.
J'avais un peu plus d'un an et je ne savais pas encore que la vie me réserverait un joli lot d'emmerdement. Il était pourtant parfaitement évident que des quatre enfants, il ne pouvait y avoir que deux clans. Le clan de celles fortes de l'absolue certitude d'avoir été aimées de papa. Le clan de ceux qui ont assistés impuissants ou presque au débordement d'amour de ce père pour celles-là même qu'il appelait ses pataloustics...

erin, sur le chemin de 19xx à 2006,
vendredi 23 février 2007

1967-1968 : 1 - Petit Haplorhinien

J'étais là, enfin... Vivante petite chose que ma mère trouva laide à biens des égards. Son désarroi fut complet lorsqu'elle sut que je n'étais qu'une fille, et une moue de déplaisir accompagna son bref commentaire "Quel horrible petit singe tout poilu !" Et c'est vrai que je l'étais, rouge des efforts pour venir au monde, pourvue de longs poils noirs sur le dos et derrière les oreilles, une masse de cheveux drus et bruns dressés sur mon crâne quelque peu déformé par le passage. Je piaillais et gigotais comme un petit animal, sentant instinctivement la répulsion, l'animosité de celle qui l'avait conçu. Pourtant, mon envie de vivre malgré tout, ma force à me battre coûte que coûte se lisait déjà dans mon corps, par ses poings fermés et crispés, par ce regard farouche et ses cris perçants que rien n'arrivaient à calmer.

Vint le moment où l'on me mit au sein de ma mère. C'est avec un certain détachement, ou plutôt un détachement certain qu'elle accepta cette petite bouche gourmande happant avidement cette partie de son intimité. Malheureusement, sitot recouchée, je vomis le peu que j'avais ingurgité. Et il en fut ainsi à chaque tétée. Le personnel médical diagnostica une béance du cardia, nécessitant une alimentation épaisse et d'être "assise". Et ma mère de dire "Elle commence bien celle-là !". La terrible épreuve du nom arriva très vite. Mes parents n'avaient choisi qu'un prénom masculin, alors que ma mère entrait à l'hopital. Celui du jour... Valentin. Mon père refusa la féminisation, je lui en suis vraiment reconnaissante. Non pas que je n'aime pas ce prénom, mais il aurait été si difficile à porter pour moi, vu la suite de ma vie. Ils se décidèrent pour le prénom de ma marraine pré-supposée, qui hélas refusa ce rôle... Puis, comme la tradition familiale l'imposait, un prénom chacun, d'abord le choix de ma mère, puis celui de mon père. Ainsi, pour l'état civil, je suis Hélène, Agnès, Laure. Combien ai-je détesté ces prénoms !

Nous rentrâmes au foyer, et je pris place dans un petit lit que mon père avait acheté, de bois blanc et d'osier, coincé dans une petite niche, dans la toute petite chambre de mes parents, du coté de ma mère. C'est là que j'allais passer les nuits de mes 6 premières années. Immédiatement, la fratrie se scinda en deux. D'un coté mes grandes soeurs pour qui je ne fus qu'un élément perturbateur de plus, de l'autre, mes grands frères qui prirent leur rôle de nounou à coeur. C'est eux qui me nourrissaient la plupart du temps, qui me promenaient, me cajolaient. De ce temps là, je n'ai que quelques diapos, où je ne suis jamais dans les bras de ma mère... dans le landeau, contre un oreiller dans mon lit, dans les bras de mon frère T, quelque fois dans ceux de JM, sur une couverture lors q'un pique-nique, mes frères tout contre moi et mes soeurs à la limite du hors-champ, dans mon parc... Je suis un beau bébé tout rond, la peau mat, habillée de layette tricoté ou crocheté par ma mère, toujours le sourire, le regard franc qui regarde l'objectif avec curiosité.

samantdi, sur le chemin de 19xx à 2006,
mercredi 7 mars 2007

1967: 06, la grande école

A la grande école, on perd de vue les garçons.

Avec les filles, je me retrouve dans l'école du même nom, avec un tablier bleu à prénom brodé au point de chaîne.
L'école, c'est ma passion.
La cour ombragée de platanes, j'y écorche une fois mon genou jusqu'à tourner de l'oeil tant la plaie est profonde.
Il me reste une légère boîterie des temps immobiles. Plus étrange est la longue cicatrice qui barre ma cuisse sur toute sa longueur et me tatoue de violet. Je la caresse du doigt, toujours étonnée de ne rien sentir à cet endroit. La peau si douce s'y transforme en une matière indéfinissable qui n'est presque plus moi.

Mes souvenirs sont des goûts et dégoûts. Je n'aime pas la viande, j'ai peur d'avaler par erreur une bouchée de "gras", substance effrayante et molle qui me donne envie de vomir et que je recrache quand les adultes ont le dos tourné. Odeur écoeurante d'une potion rouge sang qu'on me fait boire pour lutter contre "les vers". Des vers dégoûtants dont j'ai appris qu'ils sortaient par le trou du derrière. On les attrape en mangeant des bonbons.
Les colliers de bonbons que je croque de mes nouvelles dents aux bords dentelés.

La petite souris passera si ma dent tombe. Elle tremble mais ne tombe pas.
Maman me dit de mettre un fil autour de ma dent, de l'attacher à la poignée de la porte et de tirer d'un coup sec.
Je le fais en tremblant autant que ma dent. Ça saigne.
Maman a toujours des idées barbares.
Mais comme elle est belle. J'aime la regarder se maquiller, j'aime ses vêtements et l'odeur de sa poudre Lancôme dont le boîtier noir s'ouvre sur un joli miroir.

A la grande école, j'apprends à lire. C'est très facile, je crois que je savais déjà.
Plus fort : j'apprends à écrire avec un porte-plume trempé dans l'encrier encastré dans le pupitre.
Autour de l'encrier, il y a un plastique pour protéger le bois. Un oiseau y est dessiné.

Je forme bien les lettres. J'aime passionnément écrire.
Je travaille bien : à moi les bons points et les compliments.
Ma mère et mon papy sont fiers.
Soupirs d'aise.

Alors dès que je rentre chez moi, je fais l'école à mes poupées alignées en rang.
La maîtresse, c'est moi !

orpheus, sur le chemin de 19xx à 2006,
samedi 10 mars 2007

1967 : Histoire de coeur

Autant 66 avait été une année creuse, autant 1967 démarre sur les chapeaux de roues. Auréolées d'un diplôme de Chimie, mes XX entrent dans la vie active pendant que mes XY continuent de s'accrocher en MathSup tant bien que mal. Avec l'argent gagné en surveillances et cours de mathématiques, ils se payent leur première voiture, une Renault Dauphine.

Cette année-là, en Afrique du Sud, le Dr Barnard effectue la première greffe cardiaque sur un être humain. Un tabou explose. Mes XX et XY, quant à eux, n'ont pas besoin de booster leur cœur. En fin d'année, ils décident de faire le grand saut. Pour le meilleur et pour le pire.

Comme j'aurais aimé être dans sa tête quand il l'a vu remonter l'allée centrale de cette petite église. Comme j'aurais aimé être dans la sienne aussi. Le voir et l'entendre lui dire oui.
Mes XX et XY ont toujours (ou presque) été associés aux moments forts de ma vie. Je regretterais n'avoir connu celui-ci autrement qu'en photographies et récits.

Quelques semaines plus tard, mes XY doivent partir au Maroc pour servir la mère Patrie au titre de la coopération militaire et civile. Trois années à donner des cours de mathématiques commencent pour lui. Mais se refusant à abandonner sa jeune épouse, il l'embarque dans la Dauphine pour un long voyage de noces. Elle ne le sait pas encore, mais elle donnera aussi des cours dans ce même Lycée, des cours de physiques.

Otir, sur le chemin de 19xx à 2006,
lundi 12 mars 2007

1967:09 Les bons points

Ils sont distribués à l'école par notre maîtresse qui nous a eues deux ans de suite. Je l'aimais bien avec son chignon gris et blanc sévère, et sa figure qui est restée massive dans mon souvenir. Madame Shpielbergue, même si je sais bien que ça ne s'écrivait pas comme ça, c'était une prononciation évidente. Nous apprenions que les arbres donnent des fruits, et les fleurs du cerisier, tout comme les noyaux de cerise prenaient une couleur tout autre tout à coup. Florence, ma voisine de pupitre et rivale, copiait sur moi et traçait rageusement une ligne de séparation sur la table, pour m'empêcher de faire dépasser mon coude de son côté.

Il y a beaucoup de vêtements vermillon dans mon souvenir. Dire avec certitude qu'ils datent de l'année 1967 est totalement impossible. Je n'ai ni photos, ni journal qui ait recensé pour moi toutes ces années soixante là, et je ne fais pas un travail scientifique de reconstitution pour ces ricochets. C'est peut-être cette année-là, ou la précédente que j'ai fait mon premier voyage en avion, avec mon grand frère, pour nous rendre à Barcelone invités par la famille d'une de nos jeunes filles au pair, et émerveillée, j'ai été conviée à voir la cabine de pilotage, j'en garde mon regard ébloui sur la mer du ciel et une sensation extraordinaire de sécurité qui me servira désormais à vaincre toutes les frayeurs liées au danger potentiel de ce mode de transport.

Le petit ensemble vermillon, pantalon et veste, m'avait déçue. C'était un cadeau de ma mère, un cadeau de mère à sa fille, qui aurait dû aimer cette offrande entre femmes, cet hommage à ma féminité, un clin d'oeil de complicité féminine que je n'ai pas su recevoir, que j'ai pris de travers, qui m'a braquée. Pourtant, je l'ai porté ensuite cet ensemble, un week-end chez des amis des parents, à la campagne, dans une jolie maison de pierres avec un verger, ce n'était certainement pas une tenue de campagne, mais elle m'a laissé cette impression d'être pimpante, et d'avoir appris à faire bonne figure partout, où que je sois. Mais peut-être ce souvenir est mal daté, peut-être avais-je onze ans et non pas neuf ? Si c'était le cas, dans cet ensemble vermillon, je me sentais comme une très petite fille, une petite fille de neuf ans, qui ne sait pas dire ce qu'elle pense, qui ne doit pas faire de caprice incompréhensible, et ne doit surtout pas faire de la peine à sa mère comme ça. On ne refuse pas les cadeaux.

En Catalogne, c'était la fête du petit Jésus, avec des spectacles que pourrait me rappeler mon neveu aujourd'hui, mais son récit n'effacera jamais mon souvenir tronqué, cristallisé sur la fascination des flammes de l'enfer à moins que cela n'ait été des feux de la Saint-Jean, dans une histoire à laquelle je n'ai pas tout compris visiblement, mais qui m'a ravie par sa beauté. Rien d'effrayant, seulement un spectacle visuel trop beau, sans morale ni message. A neuf ans, je restais ouverte, sans jugement. Seulement, confusément déjà, j'aurais voulu avoir mon mot à dire et trouvais ça très difficile.

alain, sur le chemin de 19xx à 2006,
lundi 19 mars 2007

1967-1947 une nouvelle vie

1967:

Et me voilà pour quelques mois à apprendre les rudiments de l'électricité et de la mécanique :tout allait ensembles et je redécouvre ce que je savais déjà: je ne suis pas un manuel , je ne suis pas très adroit de mes mains .

Je terminerai honorablement cette formation sans plus....

Me serais-je fourvoyé une seconde fois ?:je n'envisage même pas l'hypothèse

1947:

C'est l'heure des premiers souvenirs même si je les situe mal et je me souviens d'une berceuse en occitan que me chantait ma "mamete" ma mémé:

som-som veni veni a l'efan lo som-som es partit es anat a Paris davalara dema mati a chaval sus un pouli

Dodo vient au petit le dodo est parti il s'en est allé à Paris il reviendra damain matin à cheval sur un poulain

Et comme il faut que durent les souvenirs je l'ai chantée à mes enfants et je la chante à mes petits-enfants

anita, sur le chemin de 19xx à 2006,
mardi 20 mars 2007

1967: souvenir de contrebande

En 1967, j'ai quatre ans. Le Professeur Barnard réalise en Afrique du sud, la première greffe de coeur.
Je me promène parfois le long de cette rivière lente et sombre, avec mon manteau rouge dans lequel je ressemble à une boule à chaussures blanches. Si l'on cherche la raison de la gravité de nos enfances du dimanche, interrogez ces tissus lourds et raides, ces emmanchures étroites, cet engoncement qui vaut sagesse, pour les générations d'avant le lycra. Je tiens mon ballon à deux mains. Il n'y a pas de voitures sur ce quai, je n'ai pas besoin de donner la main.
Ce petit garçon là est bien habillé aussi. Sa mère désargentée a des doigts de fée, et une exigence sans faille. Il a une dizaine d'année, il est rond, brun, et pour l'instant, totalement absorbé par sa jeune tante. Un peu trop, même, au goût de celle-ci, qui se serait bien passé du chaperon imposé par sa soeur aînée. Oui, c'est entendu, elle raffole habituellement de ce garçon expansif et secret comme un vrai homme du sud, mais là, il lui vole le temps de son fiancé. Le petit garçon n'y voit pas malice, la tante est belle, rit tout le temps, virevolte, il la regarde, émerveillé.
Allez savoir pourquoi, comment, j'ai laissé échappé le ballon. Il y avait du vent, le ballon a roulé vers l'eau et j'ai crié. Serviable, il a couru, l' a rattrapé in extremis. Il a dit "attend!" à sa tante, et il est venu me le rapporter, avec toute la solennité d'un chevalier servant.

Il dit que c'est la première fois qu'il voyait des yeux avec un cercle jaune à l'intérieur. Il dit que j'avais déjà à quatre ans, les paupières plissées quand je riais,et qu'il s'est senti grand et fort. Il dit que cela a dû se passer comme cela, cette année où il a traversé la mer pour venir aux fiançailles de sa tante.
il peut dire ce qu'il veut. Tout ceci est une légende, bien commode pour tenter d'expliquer ce qui nous lie, cette greffe de coeurs qui battent parfois en rythme, et parfois pas, cette amplitude parfois, qui dilate chacune de nos artères, ces rejets brusques, véritables urgences qui font sonner toutes nos alarmes, ces transfusions alternées de lui à moi, de moi à lui, cette force partagée.
Il peut dire ce qu'il veut, l'histoire n'est là que pour masquer l'émotion, parfois la gêne d'un sentiment si curieusement vivant, si profondément ancré sous la peau même.

Mais comme dans toutes les histoires de greffe, l'histoire n'est pas que rose. Pour que se rejoignent la petite fille des bords de Saône, et le petit garçon d'Outre Méditerranée, il faudra des années, et une suite d'évènements pour lesquels nous n'aurions jamais signé.
Qui voudrait d'une histoire annoncée dont les chapitres obligés comporteraient exil, séparation, divorce , un mort si jeune que c'en était indécent, en sus d'une ou deux guerres?
Personne. Pourtant c'est ainsi, le petit garçon est cet homme, qui, ce soir comme un autre, depuis des années, effleure mon cou, pose une tasse de café à coté de moi, sans même tenter de lire par dessus mon épaule, au moment même où, à ce post je met ce point.

cassymary, sur le chemin de 19xx à 2006,
mercredi 2 mai 2007

1967: j'ai 7 ans

Ce ricochet là est jusq'à présent celui que j'ai eu le plus de mal à écrire, celui qui m'a fait le plus mal. Des sensations enfouies sont réapparues. Je sais que je touche là un noeud de ma vie, un de ceux qui m'ont fait basculée par la suite dans la phobie sociale. Misère, j'étais bien jeune à 7 ans pour basculer déjà.

1967: J'ai 7 ans. Nouveau déménagement. Nous partons pour la ville. Déchirement de quitter Beauregard. Je laisse derrière moi mes rires et mes jeux d'enfant, et surtout mon chien Flika qui est adopté par un voisin, puisque nous allons vivre en appartement.

Un premier appartement dont je ne me souviens de rien, à part le balcon au dessus d'une route très passante, bruyant et poussiréreux. Nous y restons 4 mois et nous installons dans un autre, sans doute plus grand, en plein centre de la petite ville.

Et ce souvenir qui se précise, est-ce cette année là? Je crois que oui, en tout cas cela s'est passé là, et j'étais enfant.

Fin d'année scolaire. Kermesse de l'école. Un podium a été monté au centre aéré, au milieu d'un bois. Il y a du monde, beaucoup de monde. Maman me laisse avec la maîtresse, au pied de l'escalier, derrière la scène. J'ai peur. Pourquoi?

Je joue un petit oiseau. On m'a glissée dans un tronc d'arbre en papier mâché. On ne voit que mon visage dépassé. Les autres sont des fleurs. Ils dansent autour des arbres.

Fin de la musique. Je quitte la scène. Maman m'a dit qu'elle m'attendrait au pied de l'escalier. je ne dois pas en bouger. Elle n'est pas là. Elle n'arrive pas. Ma soeur s'est fondue dans la foule avec une copine. J'ai peur. Je veux rejoindre maman. Je la cherche dans la foule. Je ne la vois pas. Je panique. Le bruit, la musique, tous ces gens autour de moi. Je m'éloigne. Il fait noir dans ce bois. J'ai peur. Je ne me souviens pas

Plus tard, je me retrouve au pied de la scène à nouveau. Une maîtresse me découvre en larmes. Elle monte avec moi sur la scène et s'approche du micro.

_"La petite D a perdu sa maman, elle l'attend au pied de l'escalier"

Sa voix qui crie dans le micro. Sa main qui serre trop fort la mienne. Les lumières qui m'aveuglent et tous ces gens qui me regardent. J'ai très mal au ventre. J'ai envie de vomir.

Maman arrive enfin. Elle me passe un savon.

_"Ça fait une heure que je te cherche, regarde dans quel état tu es. Je t'avais dit de m'attendre là. Qu'est ce que tu as fait? C'est bien fait pour toi!"

"C'est bien fait pour toi". ces quelques mots vont me suivre toute ma vie. Je suis punie de quoi? pourquoi? J'ai fait une bêtise? Laquelle?

Je m'enferme dans ma bulle.

pierre, sur le chemin de 19xx à 2006,
samedi 25 août 2007

1967 (6 ans) - Entre progrès et racines

Toujours assez peu de souvenirs de mes années de petite enfance. J’entre au CP, mais je ne m’en souviens pas. Quelques images de la salle de classe me reviennent. Des visages me sont parvenus intacts grâce à une photo de classe. Vêtements aux couleurs qui paraissent aujourd’hui ternes : bleu marine, gris, brun. Des éclats de rouge, aussi. Brodequins aux pieds… l’idée de mode n’existait même pas pour les enfants, dans ces années-là.

En 1967 c’est un immense chantier dans toute la ville : dans un an auront lieu les Jeux Olympiques d’hiver ! Autoroutes, ponts, patinoire, gare… mon père nous emmène voir ça de près, avec mon petit frère. Cette impression de changement permanent, de progrès en marche, a touché quelque chose en moi. Je suis fasciné par l’évolution des paysages. Car au même moment, dans le quartier excentré où je réside, il y a encore une ferme. Avec ses poules, ses canards, et… ses vaches ! Des vaches dans les rues, à côté d’un grand lycée moderne, qui vont dans quelque prairie rescapée de l’urbanisation galopante. Pour s’y rendre il faut traverser une avenue, puis suivre une rue, parfois coupée par les barrières rouges et blanches, à chaînes, que descend en tournant une grande manivelle le garde-barrière au passage des trains.

Mon grand-père meurt cette année. Je lui ressemble beaucoup, d’après ma mère. Elle retrouve en moi ses mimiques, ses attitudes, sa curiosité, et une certaine ressemblance physique. Je n’ai eu que peu de temps pour connaître cet artiste inaccompli. Homme sensible et émotif il n’a jamais osé s’émanciper des injonctions maternelles et a mené une modeste carrière dans une industrie en plein essor : l’électricité. Photographe de la première heure, dans les années 20, il laisse trace de sa mémoire visuelle dans des milliers de stéréoscopies. Extraordinaires clichés sur verre à regarder dans un appareil qui en restitue le relief. Fascinant !

À la fin de sa vie il avait perdu la raison et avait failli se remarier avec la femme qui était chargé de veiller sur lui. Elle avait flairé la bonne affaire d’héritage. Ce n’est que devant le maire que mon grand-père avait finalement dit « non », en suivant les injonctions de mon père. Il aurait aussi bien pu dire « oui » si la gourgandine avait insisté… L’histoire avait eu droit à un entrefilet dans la presse locale.

Pendant les vacances, nous allons comme chaque année dans la maison de famille de mon père, en Provence. C’est toute une ambiance de sons, d’odeurs et de paysages qui vont imprégner ma mémoire. J’ai des racines provençales lointaines et cette terre restera toujours un peu « chez moi ». Cigales et pins d’Alep, terre rouge chargée de bauxite et rangs de vignes, truculence des vendeurs sur les marchés, olives et tissus provençaux, air sec et chaleur écrasante…

sicaliptic, sur le chemin de 2006 à 19xx,
vendredi 12 octobre 2007

1967 : 1 an, amour non partagé

C'est d'abord un film super8, mon père en faisait beaucoup à l'époque, il les montait ensuite en longues bobines.
Sur celui ci nous sommes mon frère et moi dans mon parc assis au milieu de journaux, j'ai l'air occupée à jouer entre nous il y a kinou le chat de la famille. A un moment mon frère se retourne attrape un bout de journal et frotte le chat pour le taquiner, celui ci surpris se retourne et me mets un coup de griffe.
C'est ensuite un souvenir, je vais dans la chambre de mes parent, sur le fauteuil bleu Kinou se prélasse, je m'approche, l'enlace pour lui faire un bisou et en échange il me mord le nez.
Je me rappelle avoir été triste le jour où il a disparu, on nous a dit qu'il était parti, j'ai longtemps cru que c'était de ma faute et puis je me suis demandée s'ils ne s'en étaient pas débarrassé, en fin de compte. C'était un beau siamois aux yeux bleu avec le caractère que l'on prête à cette race.
Je ne lui en ai jamais voulu et j'ai toujours désiré avoir un chat à moi, un qui m'aime et qui me laisse enfouir ma tête au creux de son ventre. Pour réaliser ce rêve il m'a fallut attendre l'adolescence.

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