Petits cailloux et ricochets

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le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

les textes
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année à 9 ans

Les textes sont présentés dans l'ordre chronologique de leur rédaction.

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Kozlika, sur le chemin de 2006 à 19xx,
mercredi 20 décembre 2006

1969:9 Cassandre et les siens

Février, Cassandre se marie avec Dom. J'ai une robe exactement pareille qu'elle sauf la couleur. Moi c'est blanc, elle c'est vert pâle. Elles sont en crêpe, courtes, en forme de trapèze et la rangée de boutons pression sur le côté et le col russe sont recouverts de galon brodé doré. Ma soeur est très très très belle, je suis contente qu'elle se marie parce que tous leurs copains sont là et ils aiment bien jouer avec moi, et parce que Dom est presque aussi bien que Papa. Si Cassandre meurt avant moi, peut-être qu'il voudra m'épouser ? Je dis ça à Cassandre et Maman pour leur demander leur avis, Cassandre dit que c'est un beau transe faire deux dip (?). Je ne sais pas ce que c'est mais ça doit être bien ce que j'ai dit, parce que ça plaît bien à Cassandre. Elle demande : et pas avec ton père ? Ah ben non, il est trop vieux ! (Déjà que tout le monde le prend pour mon grand-père à l'école...)

4 novembre, vers midi. Je rentre de l'école, on est samedi. Mme Lachèvre est sur le pas de sa loge au bâtiment E2 en train de houspiller des enfants qui ne veulent pas laisser monter un autre sur le tourniquet : "Laissez-lui une place, on n'est pas des capitalisses tout de même !". Du bout de l'allée je vois Maman au balcon qui me fait des grands signes avec ses bras ; dès que j'arrive à portée de voix, elle crie joyeusement : "C'est un garçon !!" Hourraaaaa ! Que je suis contente (mais j'aurais bien aimé que ça tombe le 13 comme moi quand même). Mme Lachèvre oublie qu'elle est fâchée avec Maman et que Cassandre est une petite-bourgeoise et me dit de féliciter toute la famille. "Tu sais déjà comment il s'appelle ? - Oui, ils ont dit que si c'était un garçon il s'appelerait Ivan, avec un I comme en russe. - Bon, ça va", elle dit. Je suis rassurée que ça lui plaise, ça aurait fait de la peine à Cassandre s'il avait fallu qu'on le change de nom.

J'ai un neveu, ouaiiiiiiiiiiiiis ! Je ne suis plus la plus petite de ma famille, ça aussi c'est chouette. J'aurais bien aimé qu'il m'appelle Tatie ou Tantine mais vu qu'il va appeler ses parents par leur prénom et aussi pour les grands-parents, je pense qu'il m'appelera Anne. Je vais bien m'en occuper, super super bien.

zub, sur le chemin de 19xx à 2006,
dimanche 25 février 2007

De 1955 à janvier 1962

Ces années particulières ont déjà été relatées, et je ne souhaite pas y revenir. Si elles vous intéressent, vous pouvez les lire ici

1958
Vacances en France, Petit séjour à Nuit St Georges chez des cousins. Visite des caves et dégustation du vin. Mon père me renvoie au logis, et termine la tournée en faisant basculer le cousin sur le pastis.
Leur rentrée est louvoyante.

1960
De nouveau en vacances en France. Passage à Grenoble chez le grand-Père paternel.
Fête de folies à Brégaillon.

Otir, sur le chemin de 19xx à 2006,
lundi 12 mars 2007

1967:09 Les bons points

Ils sont distribués à l'école par notre maîtresse qui nous a eues deux ans de suite. Je l'aimais bien avec son chignon gris et blanc sévère, et sa figure qui est restée massive dans mon souvenir. Madame Shpielbergue, même si je sais bien que ça ne s'écrivait pas comme ça, c'était une prononciation évidente. Nous apprenions que les arbres donnent des fruits, et les fleurs du cerisier, tout comme les noyaux de cerise prenaient une couleur tout autre tout à coup. Florence, ma voisine de pupitre et rivale, copiait sur moi et traçait rageusement une ligne de séparation sur la table, pour m'empêcher de faire dépasser mon coude de son côté.

Il y a beaucoup de vêtements vermillon dans mon souvenir. Dire avec certitude qu'ils datent de l'année 1967 est totalement impossible. Je n'ai ni photos, ni journal qui ait recensé pour moi toutes ces années soixante là, et je ne fais pas un travail scientifique de reconstitution pour ces ricochets. C'est peut-être cette année-là, ou la précédente que j'ai fait mon premier voyage en avion, avec mon grand frère, pour nous rendre à Barcelone invités par la famille d'une de nos jeunes filles au pair, et émerveillée, j'ai été conviée à voir la cabine de pilotage, j'en garde mon regard ébloui sur la mer du ciel et une sensation extraordinaire de sécurité qui me servira désormais à vaincre toutes les frayeurs liées au danger potentiel de ce mode de transport.

Le petit ensemble vermillon, pantalon et veste, m'avait déçue. C'était un cadeau de ma mère, un cadeau de mère à sa fille, qui aurait dû aimer cette offrande entre femmes, cet hommage à ma féminité, un clin d'oeil de complicité féminine que je n'ai pas su recevoir, que j'ai pris de travers, qui m'a braquée. Pourtant, je l'ai porté ensuite cet ensemble, un week-end chez des amis des parents, à la campagne, dans une jolie maison de pierres avec un verger, ce n'était certainement pas une tenue de campagne, mais elle m'a laissé cette impression d'être pimpante, et d'avoir appris à faire bonne figure partout, où que je sois. Mais peut-être ce souvenir est mal daté, peut-être avais-je onze ans et non pas neuf ? Si c'était le cas, dans cet ensemble vermillon, je me sentais comme une très petite fille, une petite fille de neuf ans, qui ne sait pas dire ce qu'elle pense, qui ne doit pas faire de caprice incompréhensible, et ne doit surtout pas faire de la peine à sa mère comme ça. On ne refuse pas les cadeaux.

En Catalogne, c'était la fête du petit Jésus, avec des spectacles que pourrait me rappeler mon neveu aujourd'hui, mais son récit n'effacera jamais mon souvenir tronqué, cristallisé sur la fascination des flammes de l'enfer à moins que cela n'ait été des feux de la Saint-Jean, dans une histoire à laquelle je n'ai pas tout compris visiblement, mais qui m'a ravie par sa beauté. Rien d'effrayant, seulement un spectacle visuel trop beau, sans morale ni message. A neuf ans, je restais ouverte, sans jugement. Seulement, confusément déjà, j'aurais voulu avoir mon mot à dire et trouvais ça très difficile.

andrem, sur le chemin de 19xx à 2006,
jeudi 15 mars 2007

‎1955, neuf ans. Le lait de la République.‎

Le lait de la République.

Probablement à cheval sur 1954 et 1955 mais entièrement confondu avec mon année de cours moyen ‎première année à en croire le décompte que je fais sur mes doigts et les indications du dictionnaire ‎lettre M après les pages roses, j’ai bu du lait à l’école. Deux fois par jour.‎

On disait alors cours moyen première année en toutes lettres, et parfois on disait la seconde car il ‎s’agissait de l’année précédant celle de l’examen de passage en sixième, pauvre petit traumatisé par le ‎vilain examen qu’on a supprimé deux ans après mon passage en question, mais n’allons pas si vite.‎

Le cérémonial. Le lait stérilisé. La politique. Les guerres à la mode.

Chaque jour, et en plus de la récré, vers 10h et vers 15h, il fallait passer à la cérémonie du lait. Nous ‎nous déplacions en rangs d’oignons, selon un rituel hiérarchique très précis que ces messieurs avaient ‎dû mettre des heures à peaufiner sinon des jours, prendre notre petite bouteille de lait ‎gouvernementale ; et nous la buvions consciencieusement sous l’œil sévère du chef de lait, un des ‎instituteurs à tour de rôle.‎

Pas question de gâcher la marchandise.‎

Mes premiers bourdonnements politiques datent de cette époque. En y réfléchissant bien, je n’ai jamais ‎bien su si mes parents étaient de gauche ou de droite. Je les avais longtemps placés à gauche ; cette ‎année du lait j’avais remarqué qu’ils étaient de grands admirateurs de Pierre Mendès-France, mais ils ‎n’aimaient pas trop son ministre de l’Intérieur.‎

J’ai déchanté beaucoup plus tard, comme une sorte de trahison totale, ils m’ont lâché au moment où je ‎les croyais de tout cœur avec moi alors que non, et jamais. Mais dans l’ordre, les histoires, s’il te plaît.‎

Je ne prétends pas que ce soit un souvenir, mais une reconstitution en costumes d’époque, ‎évidemment. Mais l’enfant se souvient de la tension qui régnait quand débarquait à la maison un oncle ‎militaire ou une tante associative. Le schéma était conforme, le militaire antisémite et l’association ‎communiste, le mot d’ailleurs sonnait à mes oreilles comme une vague menace comme ils le prononçaient. J'aurais dû déjà me méfier.‎

La guerre se finissait en Indochine et commençait en Algérie. Chacun peut faire le malin aujourd’hui ‎et dire qu’elle n’était pas prête de finir là-bas, et dire aussi qu’elle avait commencé depuis longtemps ‎en face de la Méditerranée. Chacun peut récrire l'histoire à sa façon, quand elle est dite.

Je vous écris de ce temps là où l’avenir n’était point su et où le passé restait à ‎découvrir. En Algérie, la guerre n’avait jamais cessé depuis cent cinquante ans que les français y ‎étaient et faisaient semblant de rien, mais qui l’aurait dit alors ?‎

Justement, mon père le disait. Je me souviens qu’il le disait et que personne n’écoutait. Alors il ne disait rien, mon ‎père Concordance. ‎ Un répit de quelques mois s'était installé par la grâce d’un président du conseil avisé, et chacun buvait du lait, petit lait à ‎domicile, lait stérilisé à l’école.‎

Je ne connaissais pas le goût du lait stérilisé, ce caramel qui remontait en fin de gorgée, un arrière goût ‎qui régalait mes papilles. Tu penses bien que je n’aurais jamais eu l’idée d’évoquer la rétro-olfaction, ‎vas donc expliquer le phénomène à un môme. L’important est de se régaler, non ? Lors du cérémonial, ‎aucun instituteur n’avait à se soucier de moi, j’en aurais plutôt redemandé quand d’autres rechignaient.‎

Il paraît qu’on a reproché à Mendès d’avoir eu cette idée de débit de lait juste pour se remplir les ‎poches ; l’antisémitisme rampant bien de chez nous n’avait pas dit son dernier mot. Ce dont je suis ‎certain, au moins aujourd’hui que l’histoire se fait et se relit, c’est l’abbé Pierre et ses premières ‎colères. Alors du lait pour tous à l’école, du lait de la République, était forcément une bonne idée et ‎nombreux furent ceux qui eurent dans l’estomac de quoi pouvoir étudier jour après jour cette année là, ‎qu’ils n’auraient pas eu.‎

Aujourd’hui il en est qui découvrent extasiés les mérites de la cantine gratuite le temps d’une élection.‎

Les incidents d’Algérie allaient devenir une guerre pour de vrai, pour de sale, et pour longtemps, ‎l’Indochine allait tomber dans le grand jeu des personnes interposées, l’USA contre l’Ourse avec un ‎zeste de porcelaine, et Mendès allait disparaître avec son savoir faire dépourvu de faire savoir, sur un ‎claquement de doigts de quelque spadassin. On ne le reverra plus.‎

Je commençais déjà à chercher ma place dans ce brouillamini, en écoutant sans rien dire, comme ‎toujours.‎

1955. FIN.

caco, sur le chemin de 19xx à 2006,
mardi 10 avril 2007

1983 (9) : les mots et les coups de foudre

Après les tourments des dernières années, enfin, une trève.

Je vais à la petite école de mon village, j'excelle en classe, j'ai des amies.

Les mots font une entrée fulgurante dans ma vie, avec un roman que je ne lâcherai plus une fois ouvert, un livre à la tranche verte, La croix de Santa Ana.
Mon premier coup de foudre.

En classe, c'est la poésie qui s'empare de mon stylo, du moins certains jours - l'invitée est surprise.
Je vois parfois l'institutrice me regarder étrangement.
Quelquechose se trame, entre les mots et moi.

*

Cette année-là, je respire, je ris, je vis. Je vais vers les autres, aussi.

Première colonie de vacances, l'été à La Rochelle. Il vient d'une lointaine ville inconnue, ses cheveux sont blonds, il est beau comme le soleil, il fait courir mon coeur, il s'appelle Jérôme. Nos partageons nos sentiments, et notre immense pudeur. Pendant 3 semaines, nous nous regarderons à la dérobée sans oser nous effleurer les mains.

Je sais enfin ce que les grands veulent dire lorsqu'ils me demandent si je suis amoureuse, et qui est mon petit copain. Si j'avais pu m'imaginer une seconde qu'ils parlaient avec autant de désinvolture d'un tel bouleversement...

chulie, sur le chemin de 19xx à 2006,
vendredi 20 avril 2007

1989 - Laïcité contre religion.

En 1989, mon école fête le bicentenaire de la révolution française en inaugurant une fresque peinte par les élèves sous le préau. C'est une grande kermesse républicaine, tout le monde est invité, il y a des jeux, la pêche au canards, le chamboule-tout, une tombola. Je pose dans ma salle de classe avec Karen & Jean Pierre, nous sommes déguisés en sans-culottes. Mamie m'a cousu une jupe à rayures bleu-blanc-rouge, et ma marraine m'a donné des souliers rouges à brides qui font clac-clac quand je marche.

1989 est aussi l'année de ma communion privée. C'est la première année où je fais connaissance avec Dieu.

19891 La communion, c'est comme un mariage, il faut être habillée en blanc. On me trouve la plus belle robe du monde, avec de la dentelle anglaise. Mais pour les chaussures, c'est la galère. Je chausse déjà du 39. La veille du grand jour, maman tresse bien serrés mes cheveux mouillés. J'aurais des frisettes et je serais jolie pour recevoir l'Ostie. J'attends aussi avec impatience mes cadeaux : une paire de boucles d'oreilles, un appareil photo, et un grand sac de voyage. Pour me préparer à la communion, je vais au catéchisme après l'école avec les autres petits catholiques de mon âge. Ca ressemble à un gouter d'anniversaire, on mange des gâteaux, on chante, on fait des dessins, on lit des histoires. Il me faut aussi aller à la messe des enfants le mercredi matin, alors qu'il n'y a pas classe.

Je découvre les disparités entre les différentes religions. Par exemple, Stéphanie ne va ni au catéchisme ni à l'église et la croix qu'elle porte autour du cou est différente de la mienne. Pareil pour Nicolas qui me dit "une fois, avec mes parents, on a du s'abriter de la pluie dans une église catholique. Moi je suis protestant, alors j'ai foutu le bordel !". Quand à Mabrouka et Karima elles n'ont pas de cours de religion, et elles vont en récréation à la place. Je leur demande "vous n'avez pas de religion alors ?". Elle me répondent "Si, on est musulmanes et on prie à la maison."

A 8 ans et demie, je voudrais bien être musulmane, pour prier à la maison, aller en récréation, et dormir le mercredi matin.

chulie, sur le chemin de 19xx à 2006,
vendredi 27 avril 2007

1990 - 10 ans : Les garçons

En septembre 1989, j'entre au CM1. Je m'intéresse aux garçons.

Mon instituteur, d'abord, Monsieur K. Il a une moustache. Il est très gentil. Il va nous emmener en classe de mer au mois de juin. Mais il a une amoureuse, l'institutrice de la section SEGPA.

Alexandre L. Il m'aime. Il me demande l'autorisation de prendre ma main, de me donner des bonbons, de s'assoir à coté de moi. Mais Alexandre L. est petit, tout petit, plus petit que moi. Je le garde comme second meilleur ami. Des années plus tard quand je le recroise au lycée, il m'ignore.

Jean Pierre L. Sa mère est la directrice de la maternelle, nos parents sont amis, je suis souvent invitée chez lui, et il a un super ordinateur, avec un programme pour faire des dessins. Un après midi , nous sommes seuls chez lui, il veut absolument "jouer à faire la sieste". Il me serre trop fort, il me fait des bisou dans le cou, il met ses mains partout. J'étouffe, j'ai peur, j'ai honte, et je pars en oubliant mon cartable. On ne se parlera plus, et au collège, il sera mon ennemi. Des années plus tard, je retombe sur lui par hasard. Il n'a pas vraiment changé.

Alexandre S. est mon meilleur ami. Il est timide et très intelligent, c'est le meilleur élève, donc il se fait parfois taper par les grands. A la récré, nous jouons aux Chevaliers du Zodiaque. Je suis la princesse Athéna, tous les garçons qui veulent jouer doivent m'obeir. Tous les deux, nous créons le Nourjal, un une-page très novateur, où tout est dessiné. Nous rentrons de l'école ensemble. Un après midi en février, Alexandre m'emmène au parc. Il a le visage grave. Il me dit que sa mère et lui vont déménager. On ne se reverra plus jamais ! jamais ! Je fais bonne figure, on échange nos adresses, mais une fois rentrée à la maison, je fonds en larmes.

Je suis un peu déçue par les garçons.

samantdi, sur le chemin de 19xx à 2006,
dimanche 29 avril 2007

1970 - 9 ans, mon cher journal

L'année 1970 est la première à bénéficier d'archives personnelles. En effet, je commence à tenir mon journal intime, sur un cahier jaune d'écolier.

Ce cahier ne me quittera jamais : moi si désordonnée, je sais que c'est mon bien le plus précieux, je le fais suivre de tiroir en tiroir, au gré de mes appartements. Bientôt il y aura un autre cahier jaune, puis encore un autre et la longue suite de tous mes mots.

Ce premier journal a bien des points communs avec mon blog. Il fonctionne par catégories, ou chapitres : ma vie en classe, mes copines, mes interrogations sur mon père et les aventures de mon cousin Frank.

Je ne suis pas sûre de parler d'autre chose, depuis toutes ces années.

Extrait :
Aujourd'hui, P. m'appelle en arrivant à l'école. Elle me dit : "Hier soir, j'avais danse et avec I. et L., on a décidé de faire une farce à I.S. Dès qu'elle est arrivée, on a claqué la porte qui s'est fermée sous son nez. Mais I.S s'est vexée et elle est partie en pleurant. Elle a dit je ne sais quoi à sa mère qui est allée trouvée Madame M. (NB:la prof de danse) qui a dit : "Qu'est-ce qui s'est passé?" et Ch. a répondu sur un ton nazillard : "P. s'est moquée de ma soeur" et Madame M. a dit à P. qu'il ne faut pas faire de farces ni de méchancetés, qu'elle était vilaine. "Quelles imbéciles ces filles S." ai-je dit à P.. Mais voilà, Madame S. a traité P. de merdeuse et de moqueuse. Cela m'a détachée de Ch., maintenant P. a une plus grande place dans mon coeur

Je commence à écrire cette année-là, et je ne m'arrêterai plus.

Thomas, sur le chemin de 19xx à 2006,
dimanche 24 juin 2007

1986, année 9 -- Court-circuit

L’année de CE2 est d’un épouvantable ennui. Jour après jour j’ai le sentiment oppressant de ne plus rien apprendre, de refaire exactement la même chose que l’année précédente. Morne répétition, déjà-vu permanent. Je finis par m’en plaindre, tellement j’ai l’impression qu’il y a là quelque chose d’anormal. L’école devrait me donner du grain à moudre, or là je n’ai plus rien à me mettre sous la dent.

Alors on décide de me faire sauter une classe. Ce sera au prix d’un changement d’établissement, car par précaution j’irai dans un double niveau CM1/CM2. Au cas où j’aurais trop de mal à suivre en CM2, je pourrai repasser au niveau inférieur sans changer de classe.

C’est ainsi que je fais ma rentrée 1986 dans l’autre école du quartier. Je perds mes anciens copains de classe, je me retrouve dans ce nouveau groupe où je ne connais personne. Cathy, la maîtresse, prend le temps de me réexpliquer la division, puisque je suis le seul à ne pas encore l’avoir apprise. Je raccroche les wagons…

Finalement ça va, je poursuivrai l’année en CM2. Et en février prochain, on partira en classe de neige

sicaliptic, sur le chemin de 2006 à 19xx,
mardi 17 juillet 2007

1975: 9 ans la douceur

C'est peut être aussi cette année là que nous avons gagné Bienvenue à la kermesse.
Pendant la fête de la paroisse, ma petite soeur s'est fait piqué par une guêpe et elle doit être emmenée aux urgences, mes parents nous laissent seuls mon frère et moi avec quelques menues monnaies à dépenser dans les stands en nous demandant d'être sage et d'aller voir le curé si on avait un problème. Quand ils reviennent nous avons gagné un couple de lapin et un cochon d'inde soit disant enceinte, ils sont catastrophés mais finalement on ramène tout ça à la maison les lapins iront dans le clapier des voisins et finiront dans un civet et Bienvenue aura droit à une botte de paille dans le garage, un jour elle finira par s'échapper au grand soulagement de mes parents qui en avaient marre de gérer les conflits entre elle et le chien.
A l'école la maitresse est trés gentille elle organise des sorties et nous fait faire des reportages sur des sujets comme la blonde Aquitaine, ou le maïs. j'adore je peux remplir mes cahier de croquis, dessins et autres collages, c'est passionnant.
J'ai des copains dont un maghrébin avec qui je joue aussi sur la place de la cathédrale après l'école, parce qu'il habite le quartier de notre magasin, ma mère trouve ça bien. ça lui rappelle son enfance
Je fais de la danse classique le cours est tout près je n'ai pas à courir pour être à l'heure j'y vais même toute seule. Cette année c'est le jeudi avec ma soeur et mercredi après midi toute seule, j'adore ça à la fin de l'année la prof me propose même de commencer les pointes, mais ma petite soeur veille, comme elle est obligée de rester seule à la maison ces après-midis là elle s'arrange pour que je l'envie, alors que je n'aime pas trop la télé, elle me raconte tous les dessins animés notamment scoubidou que je rate.
Comme je dois moi même passer tout l'après midi en ville pour seulement une heure de bonheur à la danse, je décide bêtement que je préfère arrêter
.

Stupidité enfantine, je l'ai longtemps regretté surtout après m'être aperçu de la vacuité de ces après-midis devant la télé, où finalement rien ne se passe.

pierre, sur le chemin de 19xx à 2006,
samedi 24 novembre 2007

1970 (9 ans) - La joie de vivre

Le récent état des lieux de mon parcours de petits cailloux, dont la fréquence des étapes s'étire inconsidérément, m'a aiguillonné. Je livre ici un texte écrit lors de ma dernière contribution chronologique, à peine retouché. Poursuivrais-je en entrant dans mes années grises ? Je l'ignore encore...

En septembre, dans l'école rurale à deux salles de classe, je passe chez les grands, de l'autre côté de la double porte. Cette fois nous sommes huit dans ma section de CM1. Je me suis fait un ami privilégié, et j'ai beaucoup de copains. Les effectifs en doublé avec l'arrivée de nouveaux habitants, qui influeront de plus en plus sur l'esprit du village. Sur les murs de la salle il y a les grandes cartes de géographie Vidal-Lablache. Des armoires vitrées en bois, au fond de la pièce, recèlent quelques objets récoltés pour les leçons de sciences naturelles : des morceaux de roche, de lave, des fragments de bois, des pommes de pin, un oiseau empaillé. Et puis des livres de bibliothèques, indisctinctement recouverts de papier bleu passé. Le jour de la rentrée tous les élèves recouvrent leurs livres avec ce papier bleu, suivant les indications de pliage et découpe précisées par la maîtresse. Sur les pupitres en bois le remplissage des encriers en porcelaine blanche avec la grande bouteille d'encre violette est un cérémonial accompli par les aînés. Ce sont des élèves âgés qui sont encore là après avoir accompli le cursus normal, sans être partis au collège. L'un d'entre eux est préposé au remplissage du poële à mazout qui nous chauffe durant l'hiver. Le jeudi après-midi, après être venu projeter un film pédagogique en 16 mm sorti d'immenses boites circulaires, se déroule un rituel : le mari de l'institutrice, ancien directeur de l'école, applique avec soin de très grands tampons de cartes géographiques. Des tampons de 20 cm de côté, en bois, arrondis pour augmenter la pression nécessaire à l'encrage. Ce sera à nous, élèves, de les colorier ensuite au crayon et d'inscrire les noms des fleuves et villes selon les indications de la maîtresse.

L'ancien directeur vient toujours accompagné de son fils, un handicapé mental adulte qui fait rire les enfants avec son vocabulaire aussi répétitif qu'approximatif, ses voitures miniatures plein les mains, et son attirance pour les petites filles. J'imagine mal ce genre de contact dans la société aseptisée et normalisatrice d'aujourd'hui. Pourtant cet accueil de la différence était pour nous quelque chose de très naturel. D'ailleurs il y avait dans le village plusieurs "simples d'esprit" qui accomplissent des tâches à leur portée.

Pour les "Leçons de choses", toute la classe part dans la campagne pour observer les arbres, découvrir les montagnes qui nous entourent, ou suivre le travail ancestral du maréchal-ferrant. J'aime beaucoup ces temps de découverte qui se font dans une ambiance particulièrement agréable. La campagne est encore très rurale, alors que dans les années qui vont suivre l'explosion démographique du village en transformera tant la physionomie paysagère que l'esprit. En 1970, il y a encore dans ce village un homme qui laboure avec une charrure tirée par des boeufs ! Des fermes semblent n'avoir pas connu le moindre progrès technique. Les chevaux de trait existent encore, comme à la ferme où nous allons chercher le lait, servi à la louche dans un pot spécial en aluminum.

L'hiver le cantonnier trace la route dans la neige en trainant derrière son petit camion une étrave constituée de deux lourdes planches de bois. L'été il fauche "à la main" tous les bords de route, puis ramasse le foin ainsi coupé. Il échange quelques mots avec nous lorsque nous rentrons de l'école, à pied.

Lorsque la saison s'y prête, en allant à l'école nous ramassons des bouquets de fleurs des champs que nous offrons à la maîtresse. Je l'aime bien, elle est gentille et attentive, encourageante avec chacun. Nulle parole dénigrante. À la maison les jeux avec la fratrie, l'autonomie acquise en grandissant, font que je me sens bien. Le temps libre est passé avec les copains à courir dans la campagne, à construire des cabanes ou nous prendre pour des cow-boys et des indiens.

De ces années je garde le souvenir d'un bonheur et d'une joie de vivre permanents. Vision probablement tronquée, mais représentative de ce que j'en ai ressenti.