Petits cailloux et ricochets

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le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

les textes
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année 1955

Les textes sont présentés dans l'ordre chronologique de leur rédaction.

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fauvetta, sur le chemin de 19xx à 2006,
vendredi 2 février 2007

1955-1960

J'ai du mal à déméler mes souvenirs personnels, et ceux de la légende familiale. Mes parents sont tous les deux décédés maintenant, je ne peux donc plus vérifier auprès d'eux.

1955 : j'entre à l'école maternelle après la naissance de ma petite soeur Brigitte. Je naime pas l'odeur de l'école et des Bonnes Soeurs, mélange de cire et de renfermé. Etre écartée de la maison m'est insupportable, je sais que je fais des histoires, mais pas trop quand même, les Soeurs sont très autoritaires et sévères. En fait, cette fin d'année 55 me fait encore mal, je me sens coupable. Brigitte décède à l'automne d'une méningite, Greta ma mère ne peut accepter sa mort, et j'ai toujours eu le sentiment que si elle avait eu à faire un choix... Et parfois je crois l'avoir entendue le dire... Je ne sais pas, vraiment pas. Grand-Mère meurt le mois suivant. Un froid glacial m'envahit lorsque je pense à cet hiver 55-56. On dirait que les tombeaux de Brigitte et de Grand-Mère se sont installés chez nous. Maman ne va pas bien, et personne ne pense à lui venir en aide.

1956 : en août, naissance de mon frère. Un petit gars tout fragile. Je me souviens j'étais dans le couloir, je voyais les gens sortir de la chambre de maman, et leurs paroles dures et sans coeur, sur cette pauvre Greta qui n'allait pas s'en sortir, cette naissance rapprochée, et ces gosses délaissés... me peinent encore. Ma Tante Margot arrive et me dit en riant : Je suis venue chercher ton petit-frère, je vais l'emporter avec moi ! Soulagée je lui réponds Oh oui, fais-le, cela nous débarrassera ! Alors sont venus les cris du choeur des hypocrites : cette enfant est méchante, oh la méchante. Moi je ne comprenais pas ce qui m'arrivait, quoi, mais je pensais que personne n'en voulait de ce bébé ! Ne plus faire confiance aux grands, écouter et se taire.

1957-58-59 La vie continue, je vais à l'école de façon épisodique. Maman n'aime pas non plus nos écoles, la mienne, et celle de mes frères. Elle ne nous encourage jamais à y aller ! Oh mais reste donc là ce matin, tu iras cet après-midi, dit-elle souvent à l'un de nous. L'été je suis contente de suivre mes frères, nous nous éloignons pendant des heures de la maison, bâtissons des cabanes dans les arbres, construisons un radeau sur la rivière... C'est la liberté, j'ai hâte de grandir, de devenir autonome. Maman débordée nous laisse faire ce que nous voulons, n'intervient pas. Papa, Tante Margot râlent un peu, ils faut dire que nous en profitons pour faire des bêtises, mais qu'est-ce que nous nous amusons bien ! Juillet 1959, naissance de ma petite soeur Vivie. Toute frêle et fragile. Mais un bébé facile, sans exigence. Nous sommes maintenant 7 enfants : 4 garçons, 3 filles, et allons aborder les années 60...

hellojosie, sur le chemin de 19xx à 2006,
mardi 20 février 2007

(1)-3 juillet 1955... jusqu'en 1960

Pour commencer cette aventure, et aussi parce que de mes première années je n'ai pas tellement de souvenir. Ce billet sera donc celui des années 1955 à 1960.'' Je repense au petit bébé que j'ai du être. Il parait que j'étais un bébé adorable qui ne pleurait pas souvent et qui dormait beaucoup. Ma mère m'a même dit que tellement je dormais, j'avais l'arriere du crane sans cheveux.

J'ai peu de souvenirs de mes premières années, sauf un, à la maternelle.je devais avoir trois ans. Maman m'avait accompagné jusque dans la cours. Sans doute parce que je lui avais fait part d'une crainte. Ce jour là en rentrant dans cet espace qui représentait pour moi l'insécurité, une foule d'enfants m'assaillit, ils déversèrent sur moi toute leur agressivité. Je fus terrifiée. Je ne sais pas ce qui c'est passé ensuite, je ne me souviens pas si je suis restée à l'école, ou si je suis retournée à la maison, mais l'image de cette cohorte de bambins agressifs est restée à jamais gravée en moi. J'ai du comprendre ce jour là que le monde était cruel.

Je n'ai plus d'autres souvenirs jusqu'au jour de la naissance de mon frère, j'avais cinq ans. C'était en juin 1960.Ce jour là j'avais été amenée chez un oncle qui était boulanger. L'odeur des croissants, des pains au chocolat, hum! (Un régal pour une grande gourmande comme moi.) captait mon attention et me faisait apprécier cette visite. Mais cette fois là, j'ai, je pense, j'ai du ressentir le premier sentiment d'abandon. J'ai passé la journée à pleurer sous la table. Inconsolable, j'ai pris conscience que parfois on est seul, et que rien n'apaise nos souffrances.

zub, sur le chemin de 19xx à 2006,
dimanche 25 février 2007

De 1955 à janvier 1962

Ces années particulières ont déjà été relatées, et je ne souhaite pas y revenir. Si elles vous intéressent, vous pouvez les lire ici

1958
Vacances en France, Petit séjour à Nuit St Georges chez des cousins. Visite des caves et dégustation du vin. Mon père me renvoie au logis, et termine la tournée en faisant basculer le cousin sur le pastis.
Leur rentrée est louvoyante.

1960
De nouveau en vacances en France. Passage à Grenoble chez le grand-Père paternel.
Fête de folies à Brégaillon.

andrem, sur le chemin de 19xx à 2006,
jeudi 15 mars 2007

‎1955, neuf ans. Le lait de la République.‎

Le lait de la République.

Probablement à cheval sur 1954 et 1955 mais entièrement confondu avec mon année de cours moyen ‎première année à en croire le décompte que je fais sur mes doigts et les indications du dictionnaire ‎lettre M après les pages roses, j’ai bu du lait à l’école. Deux fois par jour.‎

On disait alors cours moyen première année en toutes lettres, et parfois on disait la seconde car il ‎s’agissait de l’année précédant celle de l’examen de passage en sixième, pauvre petit traumatisé par le ‎vilain examen qu’on a supprimé deux ans après mon passage en question, mais n’allons pas si vite.‎

Le cérémonial. Le lait stérilisé. La politique. Les guerres à la mode.

Chaque jour, et en plus de la récré, vers 10h et vers 15h, il fallait passer à la cérémonie du lait. Nous ‎nous déplacions en rangs d’oignons, selon un rituel hiérarchique très précis que ces messieurs avaient ‎dû mettre des heures à peaufiner sinon des jours, prendre notre petite bouteille de lait ‎gouvernementale ; et nous la buvions consciencieusement sous l’œil sévère du chef de lait, un des ‎instituteurs à tour de rôle.‎

Pas question de gâcher la marchandise.‎

Mes premiers bourdonnements politiques datent de cette époque. En y réfléchissant bien, je n’ai jamais ‎bien su si mes parents étaient de gauche ou de droite. Je les avais longtemps placés à gauche ; cette ‎année du lait j’avais remarqué qu’ils étaient de grands admirateurs de Pierre Mendès-France, mais ils ‎n’aimaient pas trop son ministre de l’Intérieur.‎

J’ai déchanté beaucoup plus tard, comme une sorte de trahison totale, ils m’ont lâché au moment où je ‎les croyais de tout cœur avec moi alors que non, et jamais. Mais dans l’ordre, les histoires, s’il te plaît.‎

Je ne prétends pas que ce soit un souvenir, mais une reconstitution en costumes d’époque, ‎évidemment. Mais l’enfant se souvient de la tension qui régnait quand débarquait à la maison un oncle ‎militaire ou une tante associative. Le schéma était conforme, le militaire antisémite et l’association ‎communiste, le mot d’ailleurs sonnait à mes oreilles comme une vague menace comme ils le prononçaient. J'aurais dû déjà me méfier.‎

La guerre se finissait en Indochine et commençait en Algérie. Chacun peut faire le malin aujourd’hui ‎et dire qu’elle n’était pas prête de finir là-bas, et dire aussi qu’elle avait commencé depuis longtemps ‎en face de la Méditerranée. Chacun peut récrire l'histoire à sa façon, quand elle est dite.

Je vous écris de ce temps là où l’avenir n’était point su et où le passé restait à ‎découvrir. En Algérie, la guerre n’avait jamais cessé depuis cent cinquante ans que les français y ‎étaient et faisaient semblant de rien, mais qui l’aurait dit alors ?‎

Justement, mon père le disait. Je me souviens qu’il le disait et que personne n’écoutait. Alors il ne disait rien, mon ‎père Concordance. ‎ Un répit de quelques mois s'était installé par la grâce d’un président du conseil avisé, et chacun buvait du lait, petit lait à ‎domicile, lait stérilisé à l’école.‎

Je ne connaissais pas le goût du lait stérilisé, ce caramel qui remontait en fin de gorgée, un arrière goût ‎qui régalait mes papilles. Tu penses bien que je n’aurais jamais eu l’idée d’évoquer la rétro-olfaction, ‎vas donc expliquer le phénomène à un môme. L’important est de se régaler, non ? Lors du cérémonial, ‎aucun instituteur n’avait à se soucier de moi, j’en aurais plutôt redemandé quand d’autres rechignaient.‎

Il paraît qu’on a reproché à Mendès d’avoir eu cette idée de débit de lait juste pour se remplir les ‎poches ; l’antisémitisme rampant bien de chez nous n’avait pas dit son dernier mot. Ce dont je suis ‎certain, au moins aujourd’hui que l’histoire se fait et se relit, c’est l’abbé Pierre et ses premières ‎colères. Alors du lait pour tous à l’école, du lait de la République, était forcément une bonne idée et ‎nombreux furent ceux qui eurent dans l’estomac de quoi pouvoir étudier jour après jour cette année là, ‎qu’ils n’auraient pas eu.‎

Aujourd’hui il en est qui découvrent extasiés les mérites de la cantine gratuite le temps d’une élection.‎

Les incidents d’Algérie allaient devenir une guerre pour de vrai, pour de sale, et pour longtemps, ‎l’Indochine allait tomber dans le grand jeu des personnes interposées, l’USA contre l’Ourse avec un ‎zeste de porcelaine, et Mendès allait disparaître avec son savoir faire dépourvu de faire savoir, sur un ‎claquement de doigts de quelque spadassin. On ne le reverra plus.‎

Je commençais déjà à chercher ma place dans ce brouillamini, en écoutant sans rien dire, comme ‎toujours.‎

1955. FIN.