Petits cailloux et ricochets

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le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

les textes
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année 1984

Les textes sont présentés dans l'ordre chronologique de leur rédaction.

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Kozlika, sur le chemin de 2006 à 19xx,
lundi 4 décembre 2006

1984:24 big brother

1984. Ça me fait tout drôle d'être arrivée à 1984. Quand je l'ai lu pour la première fois, 1984 représentait une date très très lointaine. Je serais adulte, presque vieille (en 1984, j'aurai vingt-quatre ans ? houla oui !)

Entre-temps j'ai dévoré tous les rayonnages de science-fiction de mon beau-frère et empli de nombreuses étagères de mes propres acquisitions. Michel Zévaco et la science-fiction sont les deux lectures que j'ai exclusivement partagées avec lui, ma mère et ma sœur y étant parfaitement hermétiques, tout autant qu'aux westerns dont nous nous régalions ensemble. Et cela me ravissait de partager avec lui notre petit domaine rien qu'à nous. Bien entendu, Dom était mon Grand Expert en science-fiction. Et en westerns. Pour Zévaco je l'ai très vite « doublé », il s'était contenté des Pardaillan tandis que je m'étais rapidement mise à écumer les bouquinistes pour en trouver d'inédits au Livre de Poche.

Je vous avertis tout de suite que quand je parle de science-fiction, je parle bien des Brunner, Van Vogt, Herbert, Heinlein, Spinrad, Dick, Sargent, Farmer etc., pas de cette horrible fantasy qui occupe à elle seule 90% des rayonnages actuels des librairies ! De la vraie bonne, pas coupée aux contes de fées, trolls et elfes (beurk), ni les trucs vaguement horror-vampires comme Simmons (quoique l'Echiquier du mal était à peu près potable), ou pire encore King, nan nan nan.

Et ça tombe que 1984 c'est vraiment l'année en terre étrangère pour moi, car je pars avec mon cher et tendre à son instigation pour un retour à la nature (déjà fort tardif, ça se faisait plutôt dix ans avant). Et je vous jure que Malons-et-Elze, sis dans le Gard entre Villefort (Lozère) et Les Vans (Ardèche), c'était plein d'extra-terrestres. Déjà, comme vous pouvez le constater sur le lien ci-dessus, nous sommes arrivés là-bas en plein pic démographique : 98 habitants sur la commune, si si. Et quand on sait que Malons compte deux tiers des habitants et que nous étions à Elze, trois kilomètres à vol d'oiseau, vingt-cinq minutes de chemin de terre à vol de vieille Ami-8 pourrie, la première boulangerie à trois quarts d'heure de route pour les fous du volant, ça vous donne une idée du déracinement que l'aventure constitua pour la Parisienne pure souche que je suis.

Alors, la vie à Elze, c'était, comment dire... un peu spécial. Pas de chauffage, d'ailleurs ça n'aurait pas servi à grand chose puisque pas de fenêtre qui ferme réellement, pas d'eau chaude courante, d'ailleurs pas d'eau courante du tout, pas de chasse à deux vitesses, d'ailleurs pas de toilettes du tout, et tout à l'avenant. Treize mois quand même, la performance mérite d'être saluée. A Elze, il y avait un « natif » – brave homme bourru et picoleur, qui avait découvert que « figurez-vous que l'Allemagne ils ont une lune aussi, je l'ai vue quand j'étais dans leurs usines » – et tout le reste en néo-ruraux, des gratouilleux de guitare (et de poux) artistes méconnus aux éleveurs de chèvres et moutons faméliques, mais entièrement élevés aux ronces naturelles, en passant par Ahmet qui dialoguait directement avec les étoiles en leur chantant des berceuses depuis le pas de sa porte et une potière sud-africaine, son mari et leurs filles que je faisais réviser en sortant de l'école (une heure de trajet en taxi scolaire pour s'y rendre, si la neige ne bloquait pas le chemin), cette famille-là - qui vit aujourd'hui en Australie, et un type qui habitait au bout du village devinrent nos amis.

Le type c'était un drôle de zigoto, un gars à barbe blanche et aux yeux bleus d'une soixantaine d'années, très sévèrement cardiaque, un poumon en moins et la malice à demeure au coin de l'œil. Marcel.

Marcel photographiait ses enveloppes de médicament en macrophoto, les décorait d'impressions de lettres en buis, les passait dans tel ou tel liquide ou pot de peinture « pour en sortir quelque chose de beau ». Marcel s'était bâti un lit haut, très haut sous le plafond, pour qu'il ne reste qu'un seul mètre entre le plafond et lui, parce que « la troisième couchette en haut c'est la plus peinarde, celle où quand je m'y posais je me disais que j'avais une heure ou deux devant moi sans qu'on me tape dessus ». Les repas de fête chez Marcel c'était du chou à la vapeur avec du carvi, parce que putain pendant des mois là-bas il s'était juré qu'en sortant de là il boufferait les feuilles du chou et pas l'eau qui avait servi à les cuire. Et il riait Marcel, il riait de tout, il riait tout le temps : « Sans déconner, vous avez déjà mangé quelque chose de meilleur que des feuilles de chou vous ? » Et nous on disait, et on le pensait vraiment, que non, boudiou, jamais rien de meilleur, jamais ! Marcel disait qu'il avait du bol, parce que son séjour de plusieurs mois en prison avant d'aller à Dachau lui avait fait prendre de la graisse et des réserves. Marcel disait qu'il avait du bol parce que Dachau c'était d'abord un camp de travail et qu'il était gaillard à quinze ans, que le gars au triage avait tiqué sur sa taille, avait hésité (à droite, à gauche, non à droite) et que finalement ce petit costaud lui avait semblé une bonne recrue.

Marcel il disait que c'était nul d'avoir eu la nationalité suisse parce que les nazis (il disait toujours les nazis, jamais les Allemands) avaient eu la trouille à la fin, quand ils sentaient que c'était cuit et qu'ils avaient rendu les prisonniers suisses à la Suisse dans l'espoir de négocier des planques après. Et que du coup le petit Marcel n'avait pas connu la libération des camps, surtout que par mesure sanitaire on les avait placés, lui et ses compatriotes déportés, en quarantaine à l'arrivée au pays. Marcel il lui faudrait une rubrique, ou même tout un blog, rien que pour lui parce que là, en trois phrases honteusement bâclées, j'ai à peine effleuré le personnage, à peine esquissé sa vie.

La vache, qu'est-ce qu'il me manque le Marcel.

Laurence, sur le chemin de 19xx à 2006,
vendredi 2 février 2007

1984 : 01 - J'ai pas pu le voir.

Je parle souvent de mon quart de sang luxembourgeois. Je vais alors profiter de l'année là pour vous en parler un peu. Il s'apellait Jean. Il venait du luxembourg, et avait fondé une famille avec Raymonde (ma grand mère, pas mon 3ème prénom hein). Ils avaient eu deux filles et un garçon. Parmi leurs enfants, ma mère. Jean avait fait la guerre, je crois. Jean, c'était mon grand père, mais il est parti bien trop tôt. Je ne l'ai pas connu, j'ai pas pu le voir. Enfin si, mais je m'en souvient pas. Y'a bien quelques vieilles photos qui trainent, mais je n'en ai absolument aucun souvenir.

Sinon, l'année là, j'ai du apprendre à marcher. Même que mes parents, pour mieux nous protéger mon frère et moi, avaient recouvert la quasi-totalité des angles de meubles qui piquent avec du polystyrène et du gros scotch. Sont malins hein.

florence, sur le chemin de 19xx à 2006,
dimanche 18 février 2007

1984:2 RAS

Force est de constater que je n'ai pas de souvenirs de cette année là... J'ai deux ans, je crois que c'est l'année où il y a de grosses inondations sur Metz.

J'ai deux ans, et quand je me fais disputer, quand je tombe, quand ça ne va pas, je pleure en expliquant que "C'est dur la vie". Une petite fille de deux ans qui sanglote en disant "c'est dur la vie", paraît que cela marque les esprits. Du coup, beaucoup d'inconnus que l'on rencontre 20 ans après ne manquent pas de me le rappeler.

chulie, sur le chemin de 19xx à 2006,
vendredi 23 mars 2007

1984 : 4 ans, j'attends.

Cette année m'apporte la maison des bidibulles, un déguisement de lapin, une robe de fée, un mange disque, la varicelle, un radiocassette enregistreur, un vélo et une flûte à bec (donc je ne saurais jouer que dans 6 ans).

Et quand je ne m'amuse pas avec tout ça, je vais donc à l'école en face de la maison.

J'aime l'école.

Quand je rentre, je prend mon gros oreiller dans ma chambre et je vais voir maman. Elle est toujours couchée. On regarde Club Dorothée ou Côte Ouest. Je fais des dessins : maman qui a un ventre transparent et dedans il y a un bébé.

Toutes les deux au lit, on attend.

pistil, sur le chemin de 19xx à 2006,
mardi 27 mars 2007

1984 : Foyer

J'avais trois ans ; ça s'est passé quand j'avais trois ans, quand Pistil avait trois ans.

C'est mon premier vrai souvenir. Le plus vieux.

J'ai trois ans et le monde des adultes semble composé essentiellement de genoux. Revêtus de jeans, les genoux : foncés pour ma maman, délavés pour mon papa. Il doit y avoir d'autres nuances aussi, mais je ne sais plus. Le monde, à trois ans, c'est le soleil qui joue sur le sol et ces deux paires de genoux.

J'ai trois ans et il fait soleil et on arrive à "la maison". Ca doit faire longtemps qu'on m'en parle de "la maison", mais ça, je ne m'en rappelle pas. Je me souviens de cartons, de beaucoup de cartons dans le garage de "la maison".

Je me souviens de mon papa qui m'explique que ces cartons-là, ceux qui sont remplis de livres, sont vraiment très lourds, parce qu'il n'y a pas d'air dedans.

Voilà, dans mon premier souvenir, il y a "la maison", des livres, et la voix de mon père pour expliquer le monde.

Je continue à penser que c'est un bon départ dans la vie.

sicaliptic, sur le chemin de 2006 à 19xx,
mercredi 16 mai 2007

1984 : 18 ans La liberté

Je me retrouve à Périgueux l'accueil des autres élèves est chaleureux, il se trouve que je remplace incidemment une autre agenaise qui elle a laissé tomber le lycée. Ils me trouvent juste un peu moins exotique qu'elle parce que je n'ai pas d'accent.
l'internat est sympa même si on se lève un peu tôt, Je dois rentrer le dimanche soir parce que les trains n'arrivent pas à temps le lundi, après accord avec les surveillantes je trouve un autre moyen, je vais dormir chez une copine qui a un appart en ville et si j'ai un problème une pionne a promis de m'héberger, elles aussi préfèrent commencer le boulot le lundi.
Cette année je découvre le vol, une de mes copines d'internat, fait des razzias dans les magasins le mercredi, après elle distribue des cadeaux. Pour ne pas la laisser prendre tous les risques nous apprenons à chaparder nous aussi. Mes parents étant commerçants je ne peux me résoudre à pratiquer ce sport dans les petites boutiques, je préfère défier la surveillance pourtant plus efficace du Monoprix voisin.
Je tombe amoureuse d'un garçon délicat qui donne l'impression de marcher sur la pointe des pieds. Ses amis nous serviront d'intermédiaires, pour se rencontrer, les garçons comme les filles encouragent notre rencontre. Je le vois comme l'amour de ma vie.
Ses copains fument des pétards, ils décident de m'initier, seulement je suis quelque peu anorexique, enfin j'aime contrôler mon corps et m'amuse à sauter des repas. Je ne me souviens pas que cela ait jamais eu à voir avec un quelconque régime, mon souvenir est celui du pouvoir que je ressentais à dépasser les contingences de la faim.
Du coup le shit me fait un effet décuplé et il m'arrive de tomber dans les pommes. Ils sont pragmatiques, comme ils ont décidé de m'inviter à une de leur fête pour que je puisse approcher mon idole, ils concluent qu'il faudra tout simplement me surveiller pour que je ne manque de rien. Toute la soirée ils vérifieront que j'ai de quoi manger et boire et que je m'amuse. Je ne me rappelle plus comment j'ai obtenu la permission de ne rentrer que le samedi mais je suis comblée pour la première fois je passe une nuit blanche, avec de vrais amis passionnés et drôles, et je fais des bêtises.
Cette année d'internat a été une révélation pour moi, j'ai découvert la vie. je suis naïve et enthousiaste je profite de tout ce que m'apporte la vie sans lui résister. Je dis rarement non à ce qu'on me propose et parfois je froisse des gens. Je découvre ainsi la liberté et mes limites personnelles, je me rends compte que je ne peux être à plusieurs endroits à la fois que parfois il faut faire des choix, mais ça se sera pour plus tard.



Ah voilà que me revient une autre des raisons de mon anorexie, ma mère me donne de l'argent de poche pour la semaine, juste de quoi me payer quelques friandises en dehors du lycée, pour m'approprier cet argent, je me prive et je me paie des choses insignifiantes mais qui du coup sont vraiment à moi, cela devient un mode de fonctionnement je continuerais jusqu'à ce que je travaille pour gagner mon propre argent.

caco, sur le chemin de 19xx à 2006,
samedi 19 mai 2007

1984 (10) : ...

Un mois que les mots tour à tour se bousculent et me désertent.
1984, c'est tout d'abord une année sur laquelle j'ai cru ricocher, un billet après 1983. Pour me rendre compte peu après de la méprise : c'est 1985 que j'évoquais.
C'est aussi ce film qui m'a tant marquée, cet homme que d'autres ont pu tordre comme ils l'ont voulu. Pour un soi-disant bien collectif.
Enfin 1984 est venue cristalliser l'enfer que j'ai, un jour, commencé à vivre au sein de mon foyer. Je ne me souviens pas du matin, de quel mois, quelle année, mais à cause du mal que j'ai à y mettre des mots, je choisis de le situer là. Ce matin, suivi de tous les autres, qui me rendit muette.

Je ne dirai rien. Je ne saurais dire combien de fois je me le jurerai, par la suite. "Ce secret me suivra dans la tombe", voilà en quels termes j'y revenais.
Mais en 1984, ces mots ne se sont pas encore formés. Il y a juste l'inquiétude qui grandit. La peur de lui. Le sentiment de vivre ces matins ailleurs, sur un territoire inconnu et hostile.
Je ne sais pas ce qu'il m'arrive, et c'est terrifiant.

hiverdupiano, sur le chemin de 19xx à 2006,
mardi 29 mai 2007

1984

Je suis follement heureuse, j'ai trouvé une technique particulièrement intéressante pour boire mon biberon. C'est bon, ce biberon !

Je suis à l'aise dans mon landau transformé en transat, dehors, au soleil, au milieu des pâquerettes, et mmmmm je bois mon biberon les mains libres. Oui. Les mains libres. En effet, j'ai été doté d'appendices podaux particulièrement grands et je peux ainsi tenir entre mes pieds le biberon et explorer dans le même temps les alentours avec mes mains. N'est-ce pas pratique?

Je me souviens aussi du jeu inventé par mon père (et par d'autres j'imagine!), je suis assise à califourchon sur son coup du pied, il me tient par les mains et me soulève en soulevant sa jambe. Cela me fait beaucoup rire. Je lui demanderai souvent ce jeu les années suivantes, jusqu'au jour où, je serai devenue trop lourde...

Je me souviens d'un soir, où, ma mère partie en voyage avec sa classe, mon père bouge mon petit lit à barreaux pour le mettre dans sa chambre, pour que je sois près de lui, tandis que ma mère est absente. J'ai toujours tiré des avantages sans le vouloir de l'absence de l'un ou de l'autre de mes parents en voyage de classe.

Thomas, sur le chemin de 19xx à 2006,
dimanche 10 juin 2007

1984, année 7 -- Le petit monde

Dans notre classe de CE1, on fait un journal. Il s'appelle Le petit monde. Le titre de Rédacteur en chef m'est échu. Je ne sais pas très bien pourquoi ni comment, ni ce que ça veut dire, mais ça me plaît bien. On a fait un bel article sur les avions renifleurs, parce qu'en ce moment on ne parle que de ça à la télévision. On a mis un beau dessin d'un gros avion avec un nez qui fait Snif, snif ! Ça fait une jolie une pour notre premier numéro.

C'est au second numéro que tout va se gâter. La conférence de rédaction a choisi les articles. Les auteurs ont livré leur prose et leurs illustrations soigneusement tracées au carbone sur les clichés de papier glacé. On a monté le tout sur le petit duplicateur à alcool de la classe. Et puis la maîtresse est allée s'occuper d'un autre groupe. On a commencé à tirer les premiers exemplaires.

Catastrophe, le rendu me semble bien pâlichon. Presque illisible. Allez, c'est pas grave, on va dire que celui-ci est raté et on va refaire quelques exemplaires de plus. Une ramette plus loin, l'institutrice revient, effarée devant le tas de feuilles dont on lui annonce qu'il s'agit de rebut. Mais franchement, on y pouvait quoi, si la machine sortait des copies toutes pâles ?

En tous cas, on n'a plus eu le droit ensuite de toucher au duplicateur.

Otir, sur le chemin de 19xx à 2006,
lundi 26 novembre 2007

1984:26 Chocolat blanc à la noix de coco

Je me coupe les cheveux pour la première fois depuis une éternité. De changer de tête va peut-être me redonner la pêche, celle de mieux me sentir dans ma peau, d'avoir un peu plus confiance en moi, de me recentrer et ne plus avoir l'impression de me voir de l'extérieur et de très loin, comme quand je suis sur les quais de Saint-Nazaire ou à bord d'un cargo à discuter avec le capitaine et les agents maritimes, joyeusement défoncée sans que personne s'en aperçoive. Fumer est ma petite débauche à moi toute seule, je me fais des films s'en m'en rendre compte, et je ne vois que du rose là où tout semble si glauque.

Je rencontre Michel un soir au centre communautaire où m'ont invitée les responsables de l'UCJFP. C'est mon troisième Michel, et c'est un coup de foudre immédiat. (Est-ce parce que c'est le premier qui est juif, qui n'est pas homo comme mon premier, et qui ne se noie pas dans l'alcool comme mon second - qui n'a pas même pas trouvé sa petite place dans ces cailloux peut-être parce que je n'en ai jamais été amoureuse ?).[1]

Notre liaison dure si peu, et je ne sais même plus pourquoi il a souhaité y mettre un terme, alors que nous ne cesserons jamais, jusqu'à ce jour, d'être des amis et de nous fréquenter assidûment. C'est cette année qu'il créé un groupe d'études, qui marquera durablement mon retour aux sources d'un judaïsme religieux pour moi. Sur les cinq haverim du départ, deux ont définitivement fait leur alyah, et tous sommes toujours en contact épisodique, même dispersés sur trois continents différents.

Notes

[1] Et devrais-je dire pour la compréhension du futur que je n'ai pas non plus choisi pour 1984 de narrer la première rencontre de troisième type avec celui qui deviendra mon mari alors que c'est Michel que j'aurais probablement voulu véritablement épouser, comme je vois les choses aujourd'hui ?

Albertine, sur le chemin écrits dans la marge,
mardi 4 décembre 2007

Le court-circuit

EDIT DE DECEMBRE 2010: il y a trois ans, alors que je rédigeais ces Cailloux, j'ai buté sur l'année 1984. Impossible de continuer. Il aurait fallu que je passe 'au-dessus' de plein de choses très personnelles.

J'avais vraiment envie de reprendre le cours des Ricochets. J'avais tant de souvenirs, mais il fallait que je surmonte cette année 1984.

Et voilà. L'histoire a montré que je n'y suis pas arrivée.

Ce n'est pas plus mal. Aujourd'hui que je jette un regard sur les textes que j'ai "commis"... Même s'ils étaient bien écrits, je n'en suis plus du tout satisfaite. Avec le recul, je voudrais avoir privilégié les souvenirs "intéressants" des années 2006 à 19xx. A l'époque, je voulais raconter ma vie. Et aujourd'hui, cette envie me semble puérile. Mais c'était plus qu'une envie, sans doute en avais-je besoin.

En plus, c'est beaucoup trop personnel pour être laissé sur la Toile. Désormais, je me pose beaucoup plus qu'auparavant la question du très intime Même si j'ai employé un pseudo, même si je changeais les noms, les circonstances, les lieux, il me paraît à présent inconcevable, en racontant mon histoire, d'effleurer ou de mentionner celle des autres... Que ce soit de proches ou moins proches.

cassymary, sur le chemin de 19xx à 2006,
jeudi 24 avril 2008

1984

Un virage à 180° pour moi cette année là. Je choisis de tout quitter, alors que justement j'ai besoin de repère, de stabilité, de sécurité. Finalement je vais passer ma vie à tout chambouler, moi qui recherche sans cesse des repères pour éloigner mes phobies. Paradoxe de ma personnalité. Fuir et faire face. Me cacher et affronter.

Après quelques mois d'échanges purement professionnels, et quelques sorties, toujours en groupe, nous sommes plus que jamais attirés l'un par l'autre. Nos regards se croisent de plus en plus souvent, nos mains se frôlent par moment. Je suis effondrée. Je réalise qu'il se passe quelque chose que je n'avais pas prévu. Je suis amoureuse d'un autre que celui qui partage ma vie depuis plusieurs années.

Un premier rendez-vous en tête à tête, et nous tombons dans les bras l'un de l'autre. Catastrophe pour moi. Je vais devoir faire un choix. Mais il est déjà fait. Je fais mes bagages, sous le regard abattu de mon ami. Je suis mal de faire du mal. Mais je sais ma vie ailleurs.

Je m'installe chez le nouvel homme de ma vie. Nous passons notre temps à cacher à notre direction que nous sommes ensemble. Je risque le licenciement et lui la mutation.

Et puis, et puis, il y a cette première attaque de panique. Celle qui va lentement me plonger dans la phobie sociale, qui sera diagnostiquée bien des années plus tard Chaque seconde de cet événement est gravé dans ma mémoire. Le seul fait d'y repenser est angoissant. Et elle est la 1ere d'une longue série qui finira par empoisonner ma vie. Cela se passe dans une caserne, au mess des officiers très exactement. Un repas en l'honneur de mon ami qui est venu me présenter à son ami officier. Il y a là une bonne partie des officiers de la caserne, et moi, seule femme parmi tous ces uniforme. Bon dieu, mais qu'est-ce que je foutais là? Je suis antimilitariste depuis presque ma naissance. Je n'ai qu'une vague idée de l'autorité masculine, mais j'ai cette peur en moi, qui m'habite depuis très longtemps. Depuis quand déjà? Et pourquoi? Le regard d'un homme, si il n'est pas aimant, me liquéfie sur place. Peut être parce que j'y vois le regard de ces garçons qui, l'année de mes 16 ans, m'ont traînée dans ce coin ombragé du parc. Et cet instinct qui me dit « danger » là où il n'y en a pas.

Tous ces regard tournés vers moi, toutes ces questions. Je me sens jugée, jaugée, passée en revue. Je m'éloigne sous un faux prétexte et vais m'enfermer dans les toilettes. Je m'effondre, vomis, pleure, tremble. Je suis assommée par cette attaque de panique, et paralysée par la peur. Je m'assoie par terre, enfermée dans les toilettes. Je suis incapable de me relever, de tourner cette poignée et de sortir de cet endroit exigu. Je vais crever là sans savoir, sans comprendre pourquoi. A ce moment là, je suis comme cet enfant qui espérait disparaître sous les couvertures, quand mon père frappati et frappait encore, ignorant les cris de douleur de ma soeur. Je veux disparaître, m'évaporer, m'envoler, quitter cet enveloppe qui m'étouffe.

Les minutes passent. Je me sens comme une bête traquée. Je crois devenir folle. Et puis j'entends sa voix. Il est venu me chercher, s'inquiétant après 15mn d'absence. Que lui dire? Comment lui dire? Quoi lui expliquer moi qui ne comprends rien à ce qui m'arrive? J'invente un malaise quelconque. Sans mal, je suis défigurée par la douleur. Je ne sais comment j'ai réussi à ouvrir cette porte. Il y a eu comme un déclic, une dépersonnalisation qui a fait que j'ai été m'installer à cette table, j'ai rien avalé, je n'ai pas parlé, mon corps était là, moi j'étais partie ailleurs.

D'ailleurs je n'ai aucun souvenir de ce qui s'est passé pendant ce repas, ni après. Je ne me souviens que de plus tard, bien plus tard, quand la honte, la culpabilité ont fait place a la panique. Et cette fatigue intense, et cette angoisse qui resurgissait: Je ne suis pas guérie.

Cet homme que j'ai choisi et dont je connais si peu de chose, et qui ne connaît rien de moi, vient d'être le témoin sans le savoir de ce qui va empoisonner ma vie, notre vie. J'ai la vague sensation que cette relation va aggraver mes symptômes, par le simple fait qu'avec lui, je renonce à tous mes repères, à justement tout ce que j'ai crée à Toulouse en quelques années: des barrières de sécurité contre mes phobies. Nous allons chacun de nous protéger l'autre en pensant lui rendre service. Lui va me surprotéger, au point que je vais devenir dépendante affective. Moi je vais continuer dans la ligne de conduite qui m'accompagne depuis toujours: le silence. Ne pas dire, ne rien dire, ne pas me dévoiler, jamais.