Petits cailloux et ricochets

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le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

les textes
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année à 8 ans

Les textes sont présentés dans l'ordre chronologique de leur rédaction.

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Kozlika, sur le chemin de 2006 à 19xx,
mercredi 20 décembre 2006

1968:8 nous sommes tous des dissous en jouissance

(Ce billet est spécialement dédié à m'sieur Ka, parce que ce n'était pas la fête pour tout le monde et que vous devez offrir/vous offrir ce livre.)

Mai 1968. MÉHEU !!! Maman et Cassandre vont à une manif et elles n'ont pas voulu m'emmener, elles disent que je suis trop petite et que ça risque d'y avoir de la bagarre. Alors on m'envoie dormir chez la grand-tante Lulu, beurk et re-beurk et un milliard de fois beurk ! Elle est, je sais pas comment dire : moisie. Voilà : moisie de la tête aux pieds. C'est pas qu'elle est pas gentille mais chez elle ça respire pas. Ce que j'aime bien c'est qu'elle a la télé parce qu'à la maison on n'en a pas et il y a Histoires sans paroles le dimanche. Et puis j'aime bien son pot avec le jardin japonais : des petits personnages et plantes en plastique qu'on plante dans du sable. Elle me laisse parfois y jouer. Mais le truc qui ne me plaît pas du tout c'est qu'il va falloir dormir avec elle dans son lit ! Beurk et beurk et rebeurk ! J'étais d'accord pour rester toute seule à la maison mais Maman ne veut pas, pfffffff.

La semaine dernière on est allées voir Cassandre à la Sorbonne. Elle dort là-bas avec ses copains. C'est comme une colo mais sans monos, ils ont des réchauds à gaz comme au camping et se font à manger et du café. Quand on est arrivées Maman a demandé si quelqu'un savait où on pouvait trouver Cassandre M***, étudiante en histoire. Alors le garçon à qui on avait demandé ça s'est tourné vers un autre avec un foulard autour du bras et lui a dit « Dom, elle est où, Cassandre ? Il y a sa mère qui la cherche. » Le garçon a levé la tête, il était en train de faire une affiche, et il a bougonné « J'en sais rien moi, je ne l'ai pas dans ma poche ! » Et tous ses copains l'ont regardé en rigolant. (Quand on est rentrées, Maman m'avait dit qu'elle était sûre qu'il y avait anguille sous roche, et après quand elle est rentrée et que Maman lui a demandé Cassandre a dit que oui hi hi !)

Des fois, au milieu de la nuit, Cassandre téléphone d'une cabine pas cassée pour dire qu'elle est coincée par les CRS et qu'il faut que Maman vienne la chercher. Alors nous on prend la Simca 1000 et je me couche derrière avec une couverture et quand les policiers veulent nous empêcher de passer je dis « Maman on est bientôt chez le docteur ? J'ai maaaaaaal ! » Maman me dit de pas en faire trop mais c'est dommage j'ai plein d'autres idées pour sauver Cassandre, moi ! Enfin tant pis.

Il faut aller chercher de l'essence aussi des fois, alors là ça prend des heures. Déjà il faut faire la queue devant la station, mais c'est surtout Maman qui nous ralentit. Dès qu'elle voit qu'il y a un groupe qui discute sur un trottoir, paf, elle se gare n'importe comment et on y va. Et alors là elle se laisse pas faire, Maman, s'il y en a qui disent du mal de Cassandre et ses copains elle lâche pas le morceau, jusqu'à ce que ce soit l'autre qui abandonne. Elle se laisse pas faire Maman et après elle a les joues toutes rouges, j'aime bien, on s'amuse bien en ce moment.

Mais dormir chez Tante Lulu, alors là : BEURK !

PS : pour les nostalgiques, la célébrissime photo de Gilles Caron et plus d'une centaine de photos de Michel Baron. Le titre de ce billet est un détournement d'une chanson de Dominique Grange, La Pègre.

zub, sur le chemin de 19xx à 2006,
dimanche 25 février 2007

De 1955 à janvier 1962

Ces années particulières ont déjà été relatées, et je ne souhaite pas y revenir. Si elles vous intéressent, vous pouvez les lire ici

1958
Vacances en France, Petit séjour à Nuit St Georges chez des cousins. Visite des caves et dégustation du vin. Mon père me renvoie au logis, et termine la tournée en faisant basculer le cousin sur le pastis.
Leur rentrée est louvoyante.

1960
De nouveau en vacances en France. Passage à Grenoble chez le grand-Père paternel.
Fête de folies à Brégaillon.

andrem, sur le chemin de 19xx à 2006,
lundi 5 mars 2007

1954. huit ans. Fidèle au poste.

La musique.‎

Chaque fois la question se pose, et se posera chaque fois. Comment pêcher un souvenir qui en soit ‎un ? Je suis ici pour ne raconter que du vrai, et je serais bien incapable de broder sur une fausse trame. ‎Les broderies elles-mêmes doivent avoir des liens étroits avec ma sincérité, et seules la mise en évidence ‎d’un détail qui m’échappait et la dissimulation d’une vérité qui dérange viennent un peu ternir le cristal.‎

Le choix de dire plus ou de dire moins en dit plus que ce qui est dit. Là aussi, un cristal trop ‎transparent serait de mauvais aloi, il lui faut une taille et des arabesques.‎

C’est l’orientation de l’éclairage qui fait le portrait sincère et non la lumière crue d’un ‎photomaton, le regard vide d’un photomateur.‎

Musiques. Musique de nuit. Igor. TSF.‎

‎ ‎1954 est l’année où j’ai découvert la musique. 1954 est l’année où j’ai découvert mon père.‎

Ne fais pas de contresens, mon père a toujours été là, perdu dans ses rêves et ses pensées, à nous ‎regarder de cet air incrédule qui ne l’a jamais quitté, jamais trop proche jamais bien loin, et souriant de ‎nous voir nous débattre avec nous-mêmes en inventant des solutions auxquelles il n’aurait pas songé. Il ‎a dû élever la voix trois fois dans sa vie et je ne oublie pas ces trois colères là. Concordance avait la ‎colère tranquille et dévastatrice, rare et impitoyable.‎

C’est faux, il n’avait pas élevé la voix, simplement elle devenait sèche sans changer de ton et ‎coupante sans pierre à aiguiser, et soudain tout devenait calme aux alentours. Les souris rentraient dans ‎leur trou, les oiseaux au nid, plus personne ne pensait il aurait entendu. Même Verbehaud. Je ne suis ‎pas très sûr pour Verbehaud, je sais seulement qu’il fut la seule montagne qu’elle n’a jamais réussi à ‎déplacer, montagne fluette et discrète, inamovible dans son sourire d’ange de Reims. Ils avaient un ‎moulage de la tête de l’ange de Reims à la maison, au dessus de l’armoire de la chambre des enfants, et ‎le sourire de plâtre a accompagné tout mon apprentissage. Mon père qui ne ressemblait en rien à cet ‎ange a, mentalement, le même sourire bienveillant, attentif, inexpugnable.‎

Mentalement ? Il faudrait dire spirituel.‎

Un énorme poste de TSF trônait dans la salle à manger. De ce genre de salle à manger où il ne ‎fallait jamais aller pour ne pas salir, la cuisine était assez grande pour les repas familiaux et au lit les ‎enfants. Ai-je besoin de révéler que nous ne connaissions pas la télévision et qu’il fallait vite dormir, ‎inspection dans 30 minutes. Une fois le silence obtenu à l’étage, mes parents se retrouvaient pour une ‎ou deux heures ensemble dans la fameuse salle à manger, et ils écoutaient la TSF. Paris-Inter. Il y avait ‎régulièrement des concerts, pas tous les soirs mais assez fréquents pour que j’aie gardé cette image de ‎papa et maman assis près de la table dans leurs fauteuils Louis XVI, ceux où les pieds font des virages, ‎on dit Louis XV pour les autres, qui d’ailleurs étaient des chaises.‎

Maman tricotait et papa lisait le journal, et la radio mélodiait ou pérorait. Tableau très convenu je ‎n’y peux rien je ne vais pas inventer ce qui ne fut pas, tableau vrai de vrai. Maman, Verbehaud la ‎suffragette, tenait son rôle avec application et plaisir, elle aimait tricoter en écoutant le monde sortant ‎du mastodonte à l’œil vert. Elle faisait la conversation toute seule en commentant les commentaires, et ‎papa qui n’en perdait pas une miette derrière ses grands papiers écoutait lui aussi le monde, et la ‎musique. Mais plus personne ne parlait, quand c’était musique.‎

Le Figaro, Paris Presse l’intransigeant, et ce journal du soir sans images au titre avec de drôles de ‎lettres dont on me dira plus tard qu’elles étaient gothiques. Son journal préféré, qu’il lisait en dernier et ‎qu’il gardait ensuite en piles gigantesques dont un jour je fis un feu de joie, une de ses trois colères ‎mémorables.‎

Mozart et Borodine.‎

Mozart et Borodine furent les deux premiers compositeurs que j’ai su reconnaître.‎

Tout un cérémonial présidait à l’allumage du poste. Mon père l’avait fait faire entièrement à la ‎main par un électricien de ses amis. Un poste à lampes, avec je ne sais combien d’amplificateurs en ‎cascade, il employait ces mots auxquels je ne comprenais rien, pas plus hier qu’aujourd’hui d’ailleurs. ‎Après l’allumage, je guettais l’apparition de la lueur verte dans l’œil magique, longue à venir. Puis ‎papa tournait lentement le bouton des postes, on entendait des bourdonnements, des couinements, des ‎sifflements, des modulations, et soudain l’œil vert se fermait et une voix sortait parlant français ou ‎javanais.‎

Si rien ne lui convenait, il plaçait le curseur sur le petit rectangle marqué Paris-Inter, et il ‎attendait en baissant le son l’émission suivante qui serait sûrement plus intéressante, d’ailleurs c’était ‎écrit dans la semaine Radiophonique qu’elle le serait, débat, théâtre, concert. Oui, l’ancêtre de ‎Télérama. Je devais alors monter me coucher et n’en saurais pas davantage.‎

Il avait toujours l’air de penser ailleurs, papa. Il avait pourtant repéré que j’avais moi aussi les ‎oreilles qui traînaient partout en pensant ailleurs. C’est ainsi qu’il a commencé à me manipuler. A ‎moitié endormi à l’étage, entendant très loin le concert diffusé à la radio, j’aurais dû ne pas me ‎réveiller ou finir de m'endormir. Pourtant, la petite musique de nuit devenait si précise que je ne pouvais pas y tenir, je me ‎levais, et je descendais jusqu’à l’avant dernière marche de l’escalier pour vérifier et surtout me repaître ‎de la sérénade. Personne ne m’avait vu, et je guettais la coda avant les applaudissements pour remonter ‎en douceur faire semblant de dormir.‎

A chaque fois, mon père était debout devant moi et me disait d’entrer pour mieux entendre sans ‎que j’aie pu voir d’où il sortait, et ce sourire indéfinissable plus Joconde que Reims dans ce cas là. J’ai ‎compris des années plus tard qu’il avait monté le son dès le début du premier mouvement. Et quand ce ‎n’était pas Mozart, c’était les danses polovtsiennes du prince Igor.‎

Nous n’avons jamais eu les mêmes goûts musicaux, mon père et moi. Il commençait à Telemann, ‎et finissait avec son idole absolue, Wagner. Telemann m’ennuie, et Wagner me gonfle. Je ne jure que ‎par Jean-Sébastien, Vivaldi le rouge, Haendel et Haydn, si différents de notes et proches de nom, ‎Mozart, Beethoven, Brahms, bon j’arrête là, vous pouvez tout prendre jusqu’à Stravinsky, ensuite je ‎ralentis mon effort. J’évite Wagner, Bruckner, Mahler, et je renonce à l’école de Vienne. Mes amours ‎du vingtième siècle porteront sur une toute autre musique, et je vous écrirai très longuement sur le sujet ‎le jour où l’envie m’en prendra, les noirs de peau, les tambours des plaines, les bleus des chemins de ‎fer, le béret des boppers, Louis, Prez, Charlie, Duke, Count, Trane, Colossus, Lady Day, Divine, ‎Miles, Ella, and so on, jusqu’à Ayler, Ornette, Cecil.‎

Qui oublier injustement, qui citer qui serait de trop ? Je ne peux vivre sans aucun de ceux là et de ‎leurs collègues, mais c’est papa qui en montant le son quelques soirs de mon enfance m’a ouvert ‎cette voie royale et a donné du sel à ma vie, toute ma vie. Je resterai à mon tour fidèle au poste.‎

‎1954. FIN.

Otir, sur le chemin de 19xx à 2006,
mardi 6 mars 2007

1966:08 Les dents contre moi

La vie de petite fille est toujours autant rythmée par les amitiés, on a nos jours où l'on déjeune les unes chez les autres, chez Françoise ou Véronique, ou chez moi, parce qu'on ne déjeune pas à la cantine, nous les chanceuses. Et puis il y a les jours chez ma grand-mère, et les nuits aussi, c'est le samedi soir, et plus tard, une deuxième fois par semaine, le mercredi soir aussi, et ça me fera moins loin pour marcher jusqu'à ma leçon de piano du jeudi.

J'adore dormir chez ma grand-mère, d'abord, il y a la télé, j'ai le droit de regarder Thierry-la-Fronde, qui suscitera mes premiers émois amoureux, et puis je dors dans un grand lit, même si la rue est bien bruyante comparée au calme de la chambre chez moi. Il y a mille et un souvenirs, bien trop nombreux pour faire un petit billet, de cet appartement sage et ordonné, où pourtant je ne me m'ennuie absolument jamais.

C'est l'époque des aller-retour avec ma mère dans un autre quartier, rue Marguerite, où heureusement il y a le petit monsieur, l'assistant du dentiste, pour me tenir la main et me rassurer. Il y a bien trop de ces rendez-vous, mais je suis vaillante, et j'apprendrai bien vite à supporter toutes sortes de douleurs et d'appréhension, un apprentissage qui va s'avérer des plus utiles pour les années qui m'attendent au tournant.

Cette année-là, j'aurai ma seule opération hospitalisée, des germectomies sous anesthésie totale et mon oncle aura la mauvaise idée de m'offrir Astérix et les Bretons : essayez d'éclater de rire quand vous avez la bouche toute recousue et encore les fils qui maintiennent les gencives en place ! J'en garderai pendant des années l'habitude d'être discrète et retenue. Peut-être, sûrement, trop.

samantdi, sur le chemin de 19xx à 2006,
mardi 27 mars 2007

1969: 8 ans, la couleur des tulipes dans le jardin

Nous sommes dans le jardin, je me souviens de la couleur des tulipes, ce rouge vif.
Frank fait une colère, il casse tout.
Nous avons trois et huit ans.
Plus il est déchaîné, plus je suis stupéfaite.

Je suis contente qu'il soit vilain et moi sage.
Il est petit et je suis grande.
Il ne sait pas maîtriser sa colère mais moi, oui.

Je sais négocier avec les adultes.
Je voudrais être la préférée.

Empêtrée dans mes contradictions, je découvre que l'amour se partage.
Je l'aime et je le déteste.
Je voudrais être lui.

Je revois ses yeux noirs de gitan, son regard sans négociation.

Quand la crise est passée, il boude sans se laisser distraire et nous nous relayons, Papy et moi, pour qu'il nous regarde, encore. Nous lui proposons un quignon de pain, un bonbon, un jouet. Il reste immobile et silencieux puis il court dans le jardin et se jette dans un buisson de ronces.

Dès le début je me mets à haïr ceux qui en parlent en disant : "ce gosse est caractériel".
Malgré la jalousie qui me laboure le coeur, mon amour pour lui se déploie et claque au vent des médisances. Un amour de paille et de pierre, de boue et de flaque d'eau.

Il rentre sale et déchiré, en sang, un sourire moqueur aux lèvres.
Personne ne pense à le gronder.
Il défie le monde et son défi me force à quitter mes certitudes, mes frisettes et mes poupées, mes cahiers et mon autorité de maîtresse d'école.

C'est ainsi que nous nous tricotons l'un l'autre, dès le début, dans une laine âpre et rêche, inusable, qui ne laisse pas passer le froid.

caco, sur le chemin de 19xx à 2006,
mardi 3 avril 2007

1982 (8) : l'autre homme

L'autre homme, c'est celui qui a fait que Maman a quitté Papa. C'est aussi son existence qui a permis à la Grande Dispute d'éclater. Mais cela, je ne le saurai que bien des années après.

J'ai eu "l'honneur" de le rencontrer avant tout le monde. Au cabinet médical où travaillait Maman - et où il exerçait sa vocation de médecin.
Il m'a prise d'office dans ses bras, tout sourires. J'étais gênée de ce contact subi(t) avec cette personne inconnue. Mais en petite fille bien élevée, je lui ai rendu son sourire.

Cette année, nous habiterons chez lui, chez nous, au gré des jours. Je reste seule avec le petit frère le mercredi. Dans la maison de l'autre homme, une vieille maison bienveillante, toute de bois blond qui grince et de papiers peints passés.
Je m'y plais, tant que nous y sommes seuls. Quand Maman et l'autre homme reviennent pour déjeuner, c'est le défilé des vérifications : a-t-on bien rangé la chambre ? Dressé la table ? Débarrassé le lave-vaisselle ? Son regard noir, inquisiteur, menace. Nous regardons nos pieds pendant l'inspection impitoyable. Une grande pièce lunaire de 5 francs nous récompense de nos efforts, le plus souvent. Mais parfois nous n'avons droit qu'à un sermont.

Lorsqu'ils sont absents, le petit frère et moi jouons volontiers ensemble. Dès qu'ils reviennent, la guerre reprend. Je suis jalouse des attentions qu'il s'attire, lui l'enfant si rieur, si agéable. Je ne sais qu'être distante, farouche, solitaire.
Sauf avec Maman et l'autre homme, qui m'apprivoise peu à peu. Il faut dire qu'il jouit d'un atout de poids vis-à-vis de nos besoins de référent paternel : il est là.
Lui.

chulie, sur le chemin de 19xx à 2006,
vendredi 13 avril 2007

1987 - 1988 / 7 ans et quelques : les maths

1987 est la dernière année de ma vie où je suis forte en maths.

Additionner et multiplier c'est très facile. Et quand j'ai terminé mes calculs, le maitre me donne une nouvelle fiche de lecture, niveau marron (pour les super-lecteurs). Ca me motive. Il y a une fille que j'aime bien dans ma classe, Leïla. Dans la cour, elle me montre les fèves, on peut les manger. On joue à Leïla-nous-aime. Elle se retrousse les paupières pour montrer le blanc de ses yeux et elle nous poursuit.

En avril 1988, on déménage dans le Bas Rhin. Il faut plus d'une heure de voiture pour aller chez mes cousins maintenant. Longtemps je compterai le temps comme ça : "Il est 8h. Jusqu'à midi, je pourrais aller chez mamie et revenir." Dans le nouvel appartement nous avons chacun notre chambre, et une salle de bain avec une baignoire en forme de baquet.

Je découvre ma nouvelle école. J'y vais à pieds avec Karen, qui habite aussi à la gendarmerie. Elle veut tout le temps être ma copine. Elle me présente à tout le monde, me dit à qui je dois parler et à qui je ne dois pas. Le nouveau maitre, qui est aussi le directeur, m'envoies tout de suite au tableau. Il pose une soustraction et me demande de la résoudre. Je suis perdue. Je ne sais pas répondre.

Dans mon ancienne école, on n'a pas encore appris à calculer les soustractions.

Thomas, sur le chemin de 19xx à 2006,
dimanche 17 juin 2007

1985, année 8 -- Là-bas, au Connemara

Cet été-là, on est partis tous les quatre, Papa, Maman, P’tite sœur et moi, passer quelques semaines en Irlande. Le premier soir, arrivés à Cork, on a mangé du poulet-frites avec des bananes et des fraises. C’est tout ce que je retiens, avec grand délice, de la gastronomie locale telle que je l’ai goûtée à cette époque-là.

On avait loué une maison à Cork où on jouait au Monopoly entre deux balades au bord de la mer. Et puis on est allés passer quelques jours avec des amis qui, eux, s’étaient installé pour quelques temps d’été dans le Connemara. Une verte contrée où il était d’usage de saluer de la main tous les gens qu’on croisait sur la route – pratique qui paraissait bien exotique à mes yeux de petit parisien.

C’est un de ces jours-là qu’il fut décidé que toute la smala – les deux familles, huit personnes en tout – partirait randonner pour une journée entière dans les tourbières.

Je ne voulais pas y aller. La perspective d’une si longue marche me paraissait proprement insurmontable, il n’y avait que de l’herbe verte qui ondoyait à perte de vue, rien à faire que marcher dans ce paysage d’une monotonie mortellement ennuyeuse. J’avais enfilé de mauvaise grâce mes petites bottes en caoutchouc, et je m’étais perché sur un gros rocher dès le début de la balade. Je ne voulais plus avancer. Mais j’ai dû me résigner devant la menace de devoir patienter là jusqu’au soir, abandonné seul et perdu en pleine nature.

La suite fut un calvaire. Je suivais, dépité, le groupe qui avançait dans le marécage. À chaque pas nos bottes s’enfonçaient un peu plus dans l’eau boueuse et les végétaux en décomposition. Chaque pas était un effort, pour arracher le pied de la gadoue collante, le poser un peu plus loin et s’apercevoir qu’on s’enfonçait encore plus.

Jusqu’au moment où on s’est enfoncés presque jusqu’au genou (quand on fait un mètre trente, ça va vite). J’étais au désespoir, les bottes pleines d’eau glacée. Maintenant à chaque pas un obsédant floc-floc accompagnait notre lente avancée et venait saper ce qui me restait de moral. C’est à ce moment critique que mon père a pris ma petite sœur sur ses épaules. Elle n’avait pas tant râlé que moi, mais elle était de deux ans plus jeune, et bénéficiait là d’un traitement de faveur, à l’occasion peut-être du franchissement d’un ruisseau. Et il a trébuché, s’est étalé de tout son long dans le marais boueux, ma sœur avec. Instant fugace où j’ai dû perdre un peu du sérieux qui caractérisait mes bouderies appliquées, retenant mon fou rire à grand’peine.

Nous avons marché comme ça vingt et un kilomètres. Après sept heures de tourbières, nous avons enfin regagné les voitures pour rentrer enfin à la maison. De ce jour j’ai conçu une haine tenace pour le concept de randonnée qui m’a duré jusqu’à l’âge d’homme.

sicaliptic, sur le chemin de 2006 à 19xx,
dimanche 22 juillet 2007

1974 : 8 ans déménagement

Cette année on quitte la petite maison de la cité azur où nous avons toujours vécu pour emménager dans la maison que mon père a construit.
Elle est trés grande il y a deux salles de bain une salle à manger où une table de 10m ne parait pas si imposante que ça. et un très grand jardin tout autour, mais c'est un grand changement on se retrouve à la campagne.
Les gens du village nous appelle les filles de la ville et je ne me ferais jamais vraiment à cette façon de s'occuper de ses voisins. chez nous on connaissait toute la rue mais on n'entendait pas des commentaires sur les uns et les autres ou étais je trop petite.
Après quelques essais de rapprochement avec les enfants du village je finis par laisser tomber.
Dans la cour de l'école, je joue avé les garçons à des histoires où il faut me protéger, eux ce sont les aigles et moi l'oisillon qui tombe du nid (la fontaine de la cour) ils sont plutôt sympas même si par moment je les trouve un peu stupides de s'obstiner à trouver de l'intéret sous les jupes des filles. Avec moi le problème est résolu je soulève mes jupes toute seule pour leur montrer qu'il n'y a rien à voir et cela a le mérite de faire perdre au jeu son plus grand interêt donc ils me laissent tranquille.

Comme à chaque vacances, je pars avec ma grand mère chez une de mes tantes.
"Je suis de santé fragile" le médecin a conseillé le changement d'air, ce qui permet à ma mère de se débarrasser de moi à chaque vacances scolaire même celles de 15 jours. Je dis débarrasser mais je ne le vivais pas comme cela à l'époque, ce sont des excuses rétrospectives de ma mère qui m'ont fait soupçonner son soulagement à me voir partir, 25 ans plus tard elle se sentait encore coupable.
moi j'aime bien voyager je suis avec ma grand mère, chez ma tante on me traite comme une princesse parce qu'elle n'a eu que des garçon et de temps en temps il y a de grandes réunions familiales où même mes parents sont là.
C'est chouette tout ce monde qui finalement ne s'occupe pas trop de ce que l'on peut bien trafiquer entre cousin.
Moi j'ai une balançoire et même un fouet pour couper des bout de papier entre les mains des téméraires, mon oncle m'a interdit de frapper qui que ce soit avec. Je suis une enfant sage, il n'y aura jamais de problème. Je préfère dompter les bêtes féroces.

pierre, sur le chemin de 19xx à 2006,
jeudi 27 septembre 2007

1969 (8 ans) - La révélation de la campagne

Changement notable : nous allons déménager pour nous installer à la campagne. Dès la fin de l'hiver nous allons régulièrement voir le chantier de notre future maison. J'aime l'odeur du ciment frais, j'aime voir "avancer" les travaux, se dessiner les pièces au sol, puis les murs se poser. C'est une maison préfabriquée, l'innovation de l'époque. Notre maison en pièces détachées sera entreposée quelques jours chez un voisin.

Durant l'été nous emménageons. Le premier soir ma petite soeur, qui n'a que trois ans, se met à pleurer. Elle veut qu'on rentre "à la maison". Ça nous fait rire, nous, les grands, excités par ce changement.

En septembre c'est la rentrée. Avec mon frère nous faisons partie des quelques citadins nouveaux dans cette petite école rurale. La directrice propose une ronde afin d'accueillir tout le monde. Ici les garçons et les filles sont mélangés, mais les âges aussi. De la maternelle à la fin du primaire, il n'y a que deux classes. J'entre au CE2 et nous sommes... quatre, à égalité fille-garçons. Mon frère est au CE1, c'est à dire dans la rangée voisine de pupitres. Plus loin sont les CP. La mixité est un vrai plaisir et j'apprécie beaucoup la compagnie des filles. Très vite je suis attiré par l'une des deux de ma classe. Quand elle se fait opérer de l'appendicite, son absence de quelques semaines fait détourner mon regard vers l'autre fille, dont je resterai amoureux des années durant. Je la trouve jolie. Elle est gentille et timide, avec son doux sourire. Je me souviens d'avoir fait exprès de faire tomber ma gomme sous son bureau pour, la ramassant, voir sa culotte... Je devais avoir une fascination pour les culottes blanches Petit Bateau, parce qu'au même âge je révais de voir celle de ma cousine, de trois ans mon aînée. J'étais aussi un peu amoureux d'elle.

Le mercredi, après les cours, la plupart des enfants vont au catéchisme. Là le truculent curé nous raconte la vie de Jésus avec force détails. Il nous captive en mimant les scènes et en "mettant le ton" dans un récit théatralisé, seul attrait de toutes les gnagnasseries qu'il nous fait apprendre. En juin je fais ma communion, avec mes copains d'école. En procession derrière le curé et les enfants de coeur, cela tenait, à l'aube des années 70, de l'anachronisme. Sans lien de cause à effet, mon père m'autorise à boire un peu de vin le dimanche. Je n'aime pas vraiment mais pour le plaisir de ce privilège je me fais servir mon fond de verre..

La vie à la campagne est une vraie révélation ! Nous allons tous les jours à l'école à pied, en passant à travers les champs. À cette époque aucun parent n'aurait l'idée d'accompagner ses enfants en voiture ! Nous revenons en groupes chahutants qui s'égrennent au fil des maisons. Le week-end mes parents travaillent dans le jardin, plantent des arbres avec fierté, des rosiers dont la couleur est choisie avec soin. Je découvre les végétaux. La Glycine odorante, aux grappes violettes, qui coure contre le mur de l'école. Le magnolia et ses fausses "tulipes" roses. Les vraies tulipes aussi, les jonquilles éclatantes. En automne les vieux poiriers de notre jardin se délestent de kilos de fruits. J'ignore encore que naîtra de tout cela un goût prononcé pour la nature.