Petits cailloux et ricochets

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le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

les textes
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année à 13 ans

Les textes sont présentés dans l'ordre chronologique de leur rédaction.

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Kozlika, sur le chemin de 2006 à 19xx,
jeudi 14 décembre 2006

1973:13 mes manifs

Mai 1973, planquée sous une table, j'assiste aux assemblées générales des lycéens contre la loi Debré. En principe, mon statut de cinquième, même redoublante, ne m'autorise pas à participer aux réunions mais je ne raterais ça pour rien au monde. J'aime l'effervescence des réunions, les départs en kermesse pour les manifs, la confection des banderoles, les propositions de slogans, les réécritures de chansons. Je ne participe pas à proprement parler au mouvement lycéen mais j'en suis une spectatrice avide et ravie. Le printemps lycéen est arrivé comme une fête au milieu d'une année terne, je m'accroche à leurs rires.

Merde, la prof d'allemand m'a vue. Nous nous détestons cordialement depuis déjà l'année dernière, à ma première cinquième. Elle a pesé de tout son poids dans ce redoublement malgré les efforts de ma bien-aimée prof de français et mes notes à peu près correctes dans les autres matières.

Cette année c'est ma prof principale et c'est encore pire. Après m'avoir chopée dans l'A.G., elle convoque Maman. Maman y va avec Papa. L'autre demande qui c'est le monsieur qui n'est pas dans ses fiches (ça l'a bien énervé, ça, Papa : « Tu as mis quoi sur la fiche ? » me demande-t-il. « Inconnu. » Papa serre les mâchoires et passe la main sur son crâne.). Elle dit que je suis trop jeune, immature et sans doute limitée intellectuellement. Elle veut que je passe des tests pour être orientée en filière courte ; elle dit que je suis influençable et que je vais tomber dans la délinquance. Maman et Papa me disaient que les profs n'aiment ni ne détestent leurs élèves, mais quand ils l'ont rencontrée et que la prof leur a expliqué ses projets pour moi, ils se sont détestés tout pareil qu'avec moi. Quand Papa lui a dit qu'en primaire j'étais toujours première de ma classe, l'autre a laissé tomber : « Oui... à Ivry. » Quand Maman lui a dit que mes notes n'avaient chuté que depuis le milieu de l'année dernière, que j'étais super bonne en sixième dans votre établissement parisien et qu'il fallait me laisser un peu de temps, l'autre lui a dit « c'est toujours difficile pour des parents d'admettre que leurs enfants ne sont pas capables de faire des études ».

Après, comme maman est une adulte et que c'est une fille elle ne lui a pas cassé la gueule. Moi j'aurais voulu qu'elle lui casse la gueule, je la hais. Mais Maman n'a pas fait ça, Maman lui a proposé un marché : on ferait les tests en double, chez le truc où la prof veut m'envoyer et chez un organisme que Papa et Maman choisiraient. Quel que soit le résultat ils me mettraient ailleurs l'année prochaine. Mais si les résultats étaient bons, on écrirait sur mon bulletin que je pouvais passer en quatrième et s'ils n'étaient pas bons, les profs écriraient ce qu'ils voudraient.

Ils me disent ça le soir, quand je rentre à la maison. Et qu'ils ont pris rendez-vous pour ce samedi et le samedi suivant dans des instituts je-sais-pas-quoi pour les tests. Je ne veux pas y aller. Je leur dis : ah ben non, samedi ya manif et maman a dit que je peux y aller si je promets de rentrer avant l'arrivée du cortège et que ça ne me fait pas sécher des cours. Et c'est Maman qui commande, c'est elle sur les papiers, et Maman a dit oui et elle tient toujours parole. Maman me dit que c'est pas un souci, les tests sont le matin. Aaaaaah mais non : le matin j'ai cours. Eh bien tu n'iras pas en cours.

Je n'ai plus d'arguments. Je vais les décevoir ; moi je le sais bien que je ne suis pas intelligente, mais eux pas encore, ils ne se rendent pas compte. Quand Papa est parti je demande : je vais aller où si les tests sont mauvais, dis Maman ?

SuperMaman éclate de rire : « Si les tests sont mauvais ?!? Si les tests sont mauvais ?!? Tu t'es mise à boire en cachette ? ... "si les tests sont mauvais", pffffffff ! Tiens, tu sais quoi ? Ce soir, on fait la RE-VO-LU-TION ! A bas, à bas, à bas la prof d'allemand ! »

zub, sur le chemin de 19xx à 2006,
dimanche 25 février 2007

De 1955 à janvier 1962

Ces années particulières ont déjà été relatées, et je ne souhaite pas y revenir. Si elles vous intéressent, vous pouvez les lire ici

1958
Vacances en France, Petit séjour à Nuit St Georges chez des cousins. Visite des caves et dégustation du vin. Mon père me renvoie au logis, et termine la tournée en faisant basculer le cousin sur le pastis.
Leur rentrée est louvoyante.

1960
De nouveau en vacances en France. Passage à Grenoble chez le grand-Père paternel.
Fête de folies à Brégaillon.

krazy-kitty, sur le chemin de 2006 à 19xx,
mercredi 25 avril 2007

1998 - 13 : La musique

Son bois est sombre, sa sonorité chaleureuse, sa mentonnière patinée. C'est un Mirecourt du XVIIIème, cordé en Dominant. Un batârd, autrement dit un violon conçu juste un peu trop grand, dont la caisse a été bombée pour le transformer en petit alto - à la limite inférieure de sa gamme, un trente-huit centimètres, loin des quarante-et-quelques des Stradivarius et autres Guarneri, mais adapté à mes petites mains.

Chaque jour, j'en joue au moins une heure, le mercredi, je suis toute l'après-midi à l'école de musique, orchestre, cours d'alto, musique de chambre, solfège, composition. J'aime poser l'étui à plat, défaire les pressions, la fermeture éclair, la fermeture clic, retirer le tissu protecteur, nettoyer les cordes, tendre et colophaner l'archet. Ma technique se fait honorable, ma personnalité musicale se développe, et je peux enfin, d'une part, savoir comment je veux faire sonner le morceaux sur lequel je m'échine, et d'autre, comment atteindre mon but.

Mon univers musical se limite alors majoritairement au classique ; je différencie avec bonheur romantisme, classicisme, moderne, contemporain, baroque, grégorien, et me plonge avec délectation dans l'étude des courants, des compositeurs, des formes musicales et de l'évolution des instruments. Ma préférence de matheuse sage va au baroque, évidemment ; Vivaldi, Bach, Scarlatti, Marin Marais, Pachelbel, Telemann, Purcell, Haendel, Lully... Mais je passe surtout des heures à écouter les altistes. Ma préférence va à Tabea Zimmerman, Nobuko Imai, Yuri Bashmet et Gérard Caussé. William Primrose, Lionel Tertis et Paul Hindemith ont aussi leur place dans ma discothèque. Je lis aussi tous les ouvrages que je peux trouver sur l'alto ou le violon, avale des pavés de Yehudi Menuhin, guette chaque semaine le Telerama dans lequel je dénicherai peut-être une oeuvre pour alto sur France Musique...

En sus, je passe la majorité de mes pauses et autres déjeuner en compagnie d'une joyeuse bande de lycéens musiciens ; il y a un flûtiste que je connais depuis l'école primaire, un clarinettiste aux yeux doux, une violoniste-guitariste dont je suis presque inséparable, un contrebassiste vainement amoureux d'elle, et deux adorables gars qui ne comprennent rien à la moitié de nos conversations. Quand je ne traîne pas avec eux, je suis avec l'accordéoniste de mon cours de solfège ou un pianiste autodidacte.

chulie, sur le chemin de 19xx à 2006,
samedi 19 mai 2007

1993 : 13 ans - Premiers pas sur les planches.

(Un petit caillou écrit en pensant à Coline, ma petite soeur d'adoption.)

5ème D. Je fais la connaissance de Laure G., un personnage fascinant. Elle zozote, elle a des cheveux longs jusqu'à la taille et surtout, elle a des seins énormes, plus gros que ceux de maman. L'été dernier, j'ai dévoré les troublantes aventures érotiques d'une certaine jeune fille montée sur sa bicyclette bleue. Laure me fait penser à Léa. Elle m'invite à rejoindre sa troupe de théâtre.

Je passe d'une fascination à l'autre. Nous sommes une quinzaine d'enfants dirigés par deux femmes fantasques et géniales qui font le pari insensé de monter entièrement une pièce de théâtre, écriture, mise en scène, réalisation, lumières, décors compris. C'est moi qui trouve le titre de notre pièce : "3615, Code Sorcica".

Librement inspiré du film "Les Visiteurs" en voici le synopsis. Une jeune et belle princesse s'ébat sans soucis. Mais sa marâtre, la méchante reine sorcière (moi) est jalouse de sa beauté. Elle lui jette un sort : le jour elle sera affublée d'un vilain nez qui détruira sa beauté, pour resplendir à nouveau quand le soleil se couchera. Désespérée, la princesse part dans le futur, pour trouver l'homme aux lunettes d'or, qui la délivrera de ce sortilège. Elle voyage sur des nuages (moi), et tombe en plein 20e siècle. Son décalage évident avec les gens de cette époque la conduit tout droit dans un asile de fous (moi) où elle rencontre une sorcière moderne équipée d'un minitel qu'elle cache sous ses 7 jupons. Le 3615 code Sorcica lui révèle que l'homme aux lunettes d'or se trouve en boite de nuit. Les voilà parties, cherchant l'élu parmi les danseurs (moi). Elle le voit, il la voit, c'est lui, c'est elle, le sortilège disparait, ils s'embrassent, se marient et ont beaucoup, beaucoup, beaucoup, beaucoup TROP d'enfants (moi).

Ces rôles multiples, les changements incessants de costumes, l'omniprésence de l'improvisation, le sentiment d'appartenir à un groupe, et d'être reconnue en tant que comédienne en herbe, tout cela me révèle quelque chose d'important : moi, la grande duduche, la binoclarde livrovore, le grand bébé qui ne veut encore aller une dernière année en colonie "des petits" malgré mes presque 13 ans, je peux me sublimer.

Laure, tu n'as fais qu'un bref passage dans ma vie, et tu as finalement peu compté mais tu as toute ma gratitude.

sicaliptic, sur le chemin de 2006 à 19xx,
dimanche 10 juin 2007

1979 : 13 ans

Nous habitons à la campagne, je vais à l'école en car et retour de même les parents n'ont plus les même horaires que moi
Parfois mon chat m'accompagne sur la route et à 17 heures je le trouve dans les parages à m'attendre. il me suit partout, miaule dans la maison et suit le son de ma voix pour me retrouver et se glisser dans mon peignoir lorsque j'étudie ou lis allongée par terre.
Ma mère emploie la voisine que nous connaissons depuis l'enfance pour faire un peu de ménage et repassage, elle me prépare aussi mon gouter mais ce n'est pas pareil que ma grand mère.
Un jour elle jettera le plâtre de mon chat en faisant le ménage dans ma chambre j'en ferais toute une histoire.

Otir, sur le chemin de 19xx à 2006,
jeudi 5 juillet 2007

1971:13 Mon amie Farida

Farida était l'une des meilleures de la classe. Je ne pense pas que c'était uniquement pour cela qu'on était amies bien sûr, mais j'adorais la stimulation intellectuelle, et elle me la procurait à profusion. Farida n'était pas jolie, comme l'était mon amie Katherine, et surtout Farida n'avait pas un centigramme de méchanceté en elle, et c'est elle qui m'a appris combien la beauté extérieure est moins importante que celle-là, celle de la bonté.

Elle portait une natte lourde et jusqu'au bas des reins, plus brune que moi et j'admirais cette chevelure que je n'ai jamais égalée en volume. Elle portait aussi la laideur de son visage avec un charme immense, et moi, Farida, je la trouvais plus belle que quiconque, fut-elle Brigitte Bardot.

Je ne me souviens pas de ce dont on parlait ensemble. Farida m'est revenue à la mémoire, même si elle n'en a jamais complètement disparu, il y a quelques jours parce que mon fils m'a fait une réflexion étonnante comme quoi quand j'avais treize ans, je devais être garçon manqué. Je lui ai rétorqué que non, absolument pas, je n'ai jamais été garçon manqué, mais c'est vrai, je ne me suis jamais intéressée aux choses typiquement de filles comme le font visiblement les adolescentes de notre quartier, auxquelles il devait faire référence à ce moment-là.

Nous n'avions pas le droit, à l'époque, de nous maquiller pour aller au lycée. Je n'imagine pas un seul instant Farida avec du maquillage, ou du vernis à ongles. Sa famille était austère aussi, on disait "modeste", maintenant, la modestie, c'est plutôt mal vu, tout de suite suspect d'intégrisme religieux. Mais si c'est avec Farida que j'ai exploré les religions pour la première fois avec passion, il n'y avait nul prosélytisme de sa part, simplement le désir de me faire partager sa culture.

A treize ans, il y a tout à coup tant de choses bouleversantes qui semblaient ne jamais avoir existé avant qui deviennent soudain des pôles d'attraction passionnants. Et c'est avec nos amies qu'on a envie d'explorer ces nouveaux horizons. J'allais au cinéma avec Katherine et je refabriquais le monde avec Farida. L'une était de mon milieu, l'autre à l'autre bout de la ville, boulevard Voltaire, m'invitait à découvrir des horizons qui dépassaient ma famille et tout ce que je connaissais. Je me situais cependant dans un entre-deux inconfortable, parce que je ne me trouvais pas assez bien, ni pour l'une ni pour l'autre. C'était l'âge terriblement ingrat et le ciel bleu de l'enfance allait définitivement laisser la place aux tourments de l'adolescence et son cortège dépressif.

Je ne sais pas ce qu'est devenue Farida, contrairement à Katherine. Le boulevard Voltaire, c'était décidément trop loin, la mixité sociale avait ses limites aussi.

Thomas, sur le chemin de 19xx à 2006,
mardi 24 juillet 2007

1990, année 13 -- Au bord du Grand Canal

On avait préparé le voyage depuis plusieurs mois. On se réunissait une fois par semaine, entre midi, une vingtaine d'élèves des classes de Quatrième, pour apprendre la photo et la prise de son. On avait pris le train de nuit, emmenés par la prof d'arts plastiques et le prof de musique. Nous venions d'arriver à Venise, nous y étions pour la semaine.

On venait de débarquer du vaporetto. Chargés de nos sacs et de nos valises, des appareils photo, du magnétophone, des réserves conséquentes de film et de bande magnétique, on trimballait notre barda sur le pavé du quai. C'est à ce moment que C. a passé son bras autour de mes épaules.

Elle devait être un peu plus âgée que moi. Elle avait déjà une silhouette de femme, un joli visage fin, et depuis le temps que je la voyais tous les jeudis, elle me plaisait bien. Évidemment, j'avais pris soin de n'en rien laisser voir à personne. Ce rapprochement inopiné m'a pris au dépourvu ; pire, il tombait particulièrement mal, à un instant où j'étais plus préoccupé par le poids et l'encombrement de mes impedimenta que par les jolis yeux de ma camarade. Je me suis dégagé de son étreinte. Une fois, puis deux. Elle n'est plus revenue à la charge cet après-midi là.

Deux ou trois jours plus tard, dans une ruelle étroite au détour des canaux, une autre fille du groupe m'a coincé entre quatre yeux et s'est mise de but en blanc à me poser des questions indiscrètes. Est-ce que tu te masturbes ? Je tentais de réfléchir à une issue de secours pendant que mon cerveau se décomposait.

Le peu d'éveil aux questions sexuelles qu'on avait au collège se limitait en effet à un discours strictement utilitariste. Certes, un volet de prévention venait compléter les enseignements de base sur la reproduction humaine, mais nulle notion de découverte du plaisir ou de la sensualité, seul-e ou à plusieurs, n'était abordée. Les discussions familiales ne m'étaient pas d'un plus grand secours. À la maison, on ne parlait juste pas de ces sujets-là. Le propos n'était pas même réprimé : il n'existait simplement pas. J'avais donc nimbé mes découvertes récentes en matière d'auto-sexualité d'un voile pudique de déni doublé de culpabilité.

Plutôt passer pour un naïf – de toute façon avec la vieille réputation de premier de la classe qui me collait aux basques depuis des années, je n'étais plus à un degré près dans la catégorie des petites humiliations scolaires – qu'avouer mes activités solitaires : j'ai fait celui qui ne savait pas. Elle a alors vaguement mentionné, sans la nommer explicitement, l'une de ses amies qui voulait sortir avec moi, et j'ai supposé que C. l'avait envoyée en service commandé pour reconnaître le terrain. Ma surprise interloquée parfaitement simulée dut faire suffisamment illusion pour que je me retrouve étiqueté gamin innocent, et jusqu'à la fin du séjour je n'en entendis plus parler. Ni après notre retour, d'ailleurs.

Cet été-là à la campagne, j'ai punaisé au mur une Marylin Monroe en sérigraphie et une boîte de soupe Campbell's rapportées de la rétrospective Andy Warhol au Palazzo Grassi. Nous avons monté un Labiche : L'affaire de la rue de Lourcine. En septembre j'étais inscrit dans un atelier de théâtre de mon quartier.

pierre, sur le chemin de 19xx à 2006,
jeudi 6 décembre 2007

1974 (13 ans) - Différent, mais récupérable

Mes souvenirs de jeunesse sont étroitement attachés aux années scolaires, qui me servent de repère temporel. Bien plus difficiles à dater sont les souvenirs qui s'inscrivent dans le continuum de la vie familiale au quotidien. Seules les vacances, lorsqu'elles sont liées à une localisation particulière, peuvent servir d'accroche.

Ma mémoire, anesthésiée l'année précédente, redevient opérationnelle. Nous sommes douze dans ma classe de cinquième d'adaptation pour élèves en difficulté, dont trois ou quatre filles. Chacun de nous, officieusement considéré comme récupérable, est porteur d'une problématique personnelle, généralement assez handicapante. Finalement, au milieu de ces tordus par la vie, je me sentirais presque normal. C'est à dire comme les autres, ceux qui ont poursuivi le cursus normal. Je retrouve un peu de confiance en moi, bien que me voyant différent. Je suis peut-être un raté, mais d'autres le sont davantage que moi ! Ça relativise les choses. De toutes façons, l'avantage indéniable de cet effectif réduit et de professeurs attentifs, c'est que mes notes remontent un peu.

A cet âge là il peut y avoir de grandes différences de maturité physiologique. Des garçons et des filles ont quasiment leur corps d'adulte, tandis que d'autres sont encore infantiles. C'est mon cas. Je suis impressionné par ces grands gaillards aux joues velues et ces filles "formées", selon l'expression de ma mère avec ses habituelles circonvolutions langagières. Un des garçons aime arborer en rigolant la rigidité inopinée de sa mâle virilité en la moulant à travers le tissu de son jean. Les dimensions péniennes qui en transparaissent me laissent coi. C'est à la même époque que je vois pour la première fois, stupéfait, sur un magazine dont le seul titre faisait déjà fantasmer les ados plus ou moins pubères, la photo d'une femme nue. Je ne sais pas ce qui me surprend le plus, entre le fait de se faire photographier sans pudeur ou la découverte d'une toison pubienne dont j'avais jusque là ignoré l'existence. C'est ainsi que la sexualité s'insinue confusément dans ma vie : par effraction. Un des garçons, avec qui j'ai établi une relative affinité, exhibe en confidence son pubis recouvert d'une pilosité naissante. Je guette ce qui se passe sur mon corps et je dois bien reconnaître qu'il ne se passe pas grand chose. Mais je ne me souviens pas que ça m'ait particulièrement inquiété.

En tant qu'élèves, "à problèmes", nous sommes régulièrement suivis par deux psychologues. L'une d'eux eût l'idée lumineuse de proposer à ma mère de m'emmener participer à un "psychodrame". Juste pour voir si ça pouvait m'intéresser. Il s'agit d'une sorte de jeu de rôles. Je regarde, sidéré, ladite psychologue mimant et encourageant à participer, avec force gesticulations et verbalisation, ce qu'on peut voir par le trou de serrure de la chambre à coucher parentale. Des préados présents semblent intéressés mais moi, qui n'étais qu'observateur, je demande à ma mère, dès la sortie, de ne pas revenir suivre ces obsédés sexuels. J'y inclus la psychologue...

En classe, selon l'intérêt que j'accorde aux matières enseignées, mon attention décroche souvent et s'évade par la fenêtre. Au delà de la ligne des immeubles mon regard se raccroche aux montagnes qui me sont familières. Lorsque les fenêtres sont orientées vers la colline de mon village, je me téléporte par la pensée dans les champs où nous avons l'habitude de jouer avec mes copains. Ma pensée est là-bas, ailleurs, dans la nature. Rêveur, je suis absent. Parenthèses soustraites au gris. Une de mes profs dira à ma mère : « Qu'il a l'air triste, à regarder dehors... ». Avec le recul je comprends que ma mère se soit inquiétée. Elle a tenté de me protéger. Avec le désir de bien faire, cette surprotection ressemblera à celle de la poule sur sa progéniture...

Hors de l'enceinte scolaire, je retrouve ma liberté et la campagne. Les week-end et les mercredis après-midi sont consacrés aux copains, avec mon inséparable frangin. Nous passons des heures à parcourir les chemins. Terreux jusqu'aux oreilles, nous faisons des cabanes dans les bois. Nous nous prenons pour des cow-boys en nous essayant au rodéo cycliste avec les vaches. Nous sommes des maquisards, inspirés par l'histoire de notre région durant la dernière guerre, et nous explorons les forts et leur souterrains. J'aime ces aventures de garçons, et ne suis pas le moins intrépide. En fait, je ne me sens vivre qu'en dehors de la scolarité.

En famille, avec mes trois frère-soeurs, les relations sont suffisamment bonnes pour que je garde davantage le souvenir de grandes rigolades que de disputes.

Cet été 1973 mes parents nous offrent notre premier grand voyage : le Portugal. Ils ont acheté un magnifique minibus Wolkswagen (celui adopté par les hippies, quelques années plus tôt) et nous partons avec la famille de mon oncle. Pendant les trois jours de trajet je suis presque toujours debout, accoudé aux sièges avant pour mieux observer ce qui défile sous mes yeux. Fasciné par les zones semi-désertiques, l'immensité et la diversité des paysages. Madrid et sa chaleur suffocante, ses embouteillages et ses concerts de klaxon. D'autres villes d'étape, avec leur architecture bien différents de ce que je conais. Avec mon premier appareil photo, reçu comme cadeau de communion, je m'évertue à faire des clichés esthétiques, détestant qu'il y ait quelqu'un de présent sur l'image.

Au sud du Portugal, nous résidons dans une maison de village, à quelques centaines de mètres de l'océan. Par malchance une de mes jeunes soeurs casse la clé du véhicule à notre arrivée, avec la plupart des bagages à l'intérieur. Cela met mon père en grande colère, déclenchant des réactions disproportionnées. Des années plus tard ma mère m'avouera qu'au cours de ce séjour, épuisée par l'autoritarisme de mon père, elle avait pensé à se suicider. Je n'en avais rien perçu.

L'attente durera deux semaines, le temps de faire venir un nouveau jeu de clés. Là-bas l'eau est glaciale, car non réchauffée par le Gulf-stream. Peu de baignade, mais de magnifiques plages, des criques, des falaises, des grottes marines à visiter en barque, sur une eau turquoise. Et pratiquement pas de touristes. A marée haute, sur la plage, nous assistons au retour des barques de pêcheurs. Ils vendent aux autochtones, à même le sable, une incroyable diversité de poissons. Avec parfois une raie, ou des murènes. Catholiques pratiquants, mes parents nous emmènent à la messe le dimanche. Aucun de nous ne comprend le portugais, évidemment, mais aucune contestation des choix parentaux ne me traversera l'esprit. Au retour le marché aux poissons et ses étals odorants où grillent des sardines, compensent cette participation forcée.

Dès que le véhicule immobilisé est de nouveau disponible nous effectuons des périples dans l'Algarve, aux moulins blanchis à la chaux, comme le sont les villages et les curieuses cheminées des maisons. Au retour visite de Coïmbra, puis de Lisbonne avec son immense pont sur le Tage. De tous mes yeux j'observe l'architecture, les ambiances, les différences. Je suis toujours le plus intéressé des enfants, tandis que les plus jeunes préfèrent s'amuser et courir.

À la rentrée, en septembre, mon parcours en cinquième d'adaptation ayant été satisfaisant, je réintègre le cursus normal en quatrième. Mais sans retrouver mes copains du village. Me voila de nouveau seul parmi toute une classe d'inconnus.