Petits cailloux et ricochets

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le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

les textes
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année 1968

Les textes sont présentés dans l'ordre chronologique de leur rédaction.

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Kozlika, sur le chemin de 2006 à 19xx,
mercredi 20 décembre 2006

1968:8 nous sommes tous des dissous en jouissance

(Ce billet est spécialement dédié à m'sieur Ka, parce que ce n'était pas la fête pour tout le monde et que vous devez offrir/vous offrir ce livre.)

Mai 1968. MÉHEU !!! Maman et Cassandre vont à une manif et elles n'ont pas voulu m'emmener, elles disent que je suis trop petite et que ça risque d'y avoir de la bagarre. Alors on m'envoie dormir chez la grand-tante Lulu, beurk et re-beurk et un milliard de fois beurk ! Elle est, je sais pas comment dire : moisie. Voilà : moisie de la tête aux pieds. C'est pas qu'elle est pas gentille mais chez elle ça respire pas. Ce que j'aime bien c'est qu'elle a la télé parce qu'à la maison on n'en a pas et il y a Histoires sans paroles le dimanche. Et puis j'aime bien son pot avec le jardin japonais : des petits personnages et plantes en plastique qu'on plante dans du sable. Elle me laisse parfois y jouer. Mais le truc qui ne me plaît pas du tout c'est qu'il va falloir dormir avec elle dans son lit ! Beurk et beurk et rebeurk ! J'étais d'accord pour rester toute seule à la maison mais Maman ne veut pas, pfffffff.

La semaine dernière on est allées voir Cassandre à la Sorbonne. Elle dort là-bas avec ses copains. C'est comme une colo mais sans monos, ils ont des réchauds à gaz comme au camping et se font à manger et du café. Quand on est arrivées Maman a demandé si quelqu'un savait où on pouvait trouver Cassandre M***, étudiante en histoire. Alors le garçon à qui on avait demandé ça s'est tourné vers un autre avec un foulard autour du bras et lui a dit « Dom, elle est où, Cassandre ? Il y a sa mère qui la cherche. » Le garçon a levé la tête, il était en train de faire une affiche, et il a bougonné « J'en sais rien moi, je ne l'ai pas dans ma poche ! » Et tous ses copains l'ont regardé en rigolant. (Quand on est rentrées, Maman m'avait dit qu'elle était sûre qu'il y avait anguille sous roche, et après quand elle est rentrée et que Maman lui a demandé Cassandre a dit que oui hi hi !)

Des fois, au milieu de la nuit, Cassandre téléphone d'une cabine pas cassée pour dire qu'elle est coincée par les CRS et qu'il faut que Maman vienne la chercher. Alors nous on prend la Simca 1000 et je me couche derrière avec une couverture et quand les policiers veulent nous empêcher de passer je dis « Maman on est bientôt chez le docteur ? J'ai maaaaaaal ! » Maman me dit de pas en faire trop mais c'est dommage j'ai plein d'autres idées pour sauver Cassandre, moi ! Enfin tant pis.

Il faut aller chercher de l'essence aussi des fois, alors là ça prend des heures. Déjà il faut faire la queue devant la station, mais c'est surtout Maman qui nous ralentit. Dès qu'elle voit qu'il y a un groupe qui discute sur un trottoir, paf, elle se gare n'importe comment et on y va. Et alors là elle se laisse pas faire, Maman, s'il y en a qui disent du mal de Cassandre et ses copains elle lâche pas le morceau, jusqu'à ce que ce soit l'autre qui abandonne. Elle se laisse pas faire Maman et après elle a les joues toutes rouges, j'aime bien, on s'amuse bien en ce moment.

Mais dormir chez Tante Lulu, alors là : BEURK !

PS : pour les nostalgiques, la célébrissime photo de Gilles Caron et plus d'une centaine de photos de Michel Baron. Le titre de ce billet est un détournement d'une chanson de Dominique Grange, La Pègre.

samantdi, sur le chemin de 19xx à 2006,
jeudi 15 mars 2007

1968: 07, l'âge de raison

Il est bien difficile de dire à quelle année remontent certains souvenirs... 1968 passe sans laisser de traces dans mon village.

De ces années-là, me reviennent :
... le jeu "à perriquet" : Papy vient me chercher et m'accompagne pour aller à l'école. Nous marchons ensemble côté à côté. Jusqu'à la place du Foirail, il escorte aussi les filles Mac Miche, dont l'aînée est ma grande amie Ludivine. Elles s'arrêtent là, Papy et moi continuons juqu'à un petit muret. J'y grimpe et ensuite, jusqu'à la maison, Papy me porte sur son dos "à perriquet". J'adore ! Mais à 7 ans, je suis devenue trop grande, sûrement...
... les vendredis en sortant de l'école, Papy m'achète des crêpes au sucre et du pain à l'anis dans le camion-boutique qui vient uniquement ce jour-là, jour de marché
... nous passons de bons moments dans l'atelier de Georges le forgeron qui a une boucle d'oreille et qui vend l'Humanité et Pif-le-chien. Pendant que mon Papy et ses copains refont le monde, je bade et rêvasse, le nez au vent, dans les odeurs de bois et d'acier. Les hommes boivent du vin blanc sur une table rudimentaire. Parfois arrive Alice, la femme du forgeron, elle a peur que je m'ennuie. Mais non. J'écoute, je suis bien, bercée, au centre des attentions, une vraie petite Princesse. Je fais le plein d'amour, et d'affectueuses complicités
...j'ai beaucoup de souvenirs dans notre jardin, là encore je ne me revois pas en train de jouer mais en train de rêver, allongée sur le dos. un jour, j'organise une course d'escargots avec Ludivine, sur une vieille table de bois qui pourrit dans un coin. Mon jardin est grand, sauvage, seuls quelques endroits sont travaillés, je revois mon Papy qui bêche...

Je me souviens aussi beaucoup de l'école et de l'admiration que j'éprouvais pour les maîtresses du Cours Préparatoire et du CE1, douces et gentilles. Pour la Fête des Mères, on fabrique une composition en argile, je la peins en rouge vif. Maman la trouve affreuse, je suis dépitée.

Il me semble, à posteriori, que je cherche toujours à plaire à ma mère absente et lointaine. J'ai très peu de souvenirs d'elle alors que j'en ai des centaines avec Papy, puis ensuite avec Papy et Frank. Je ne sais pas dans quels labyrinthes de ma mémoire est passée ma mère : où s'est-elle perdue, alors que nous vivions ensemble pendant toutes ces années et dormions dans la même chambre ?

Otir, sur le chemin de 19xx à 2006,
dimanche 18 mars 2007

1968:10 Rideau de fer

Il est rare d'avoir la chance de réaliser son rêve d'avoir une grande soeur, quand on n'en a pas. J'ai eu cette chance, et cela va façonner celle que je vais devenir, d'un point de vue humain, social, et politique à un point inimaginable.

Désormais, plus besoin de recourir à un atlas historique pour resituer ou dater des événements de portée internationale ou des phénomènes reconnus à l'échelle d'une culture commune. Et avec cette ouverture de la conscience de l'enfant sur le monde qui l'entoure vient aussi le choix nécessaire entre les images qui s'imposent à elle lorsqu'on évoquera l'année soixante-huit, ou celle de ses dix ans. Non pas que ce choix n'ait pas déjà eu lieu pour les cailloux précédents, mais il était plus difficile de les cibler sur telle ou telle année précisément, en raison de l'absence de référence universelle de sa mémoire justement, parce que les grands mouvements ne l'atteignaient pas souvent, à moins qu'il l'ait concernée elle et uniquement elle, dans ce qu'elle éprouvait, ressentait, entendait, comprenait, et finalement, c'était déjà beaucoup mais encore si peu.

C'est pendant les grandes vacances que j'ai rencontré ma future grande soeur, et je ne sais pas encore ce qui lui arrive, alors qu'elle, elle est frappée de plein fouet, par ce coup de téléphone de ses parents qui lui enjoignent de rester sur son lieu de vacances, avec sa soeur aînée à elle, qui est jeune fille au pair dans la famille des Heraux, les amis de mes parents avec qui nous passons depuis de nombreuses années une partie de l'été. C'est le mois d'août. Les chars soviétiques viennent de pénétrer dans Prague. Alena est praguoise, ses parents sont là-bas, elle ne retournera plus jamais dans son pays natal, plus jamais.

Après avoir fini l'été à Edimbourg, où la famille Heraux réside, elle revient vivre en France, à Paris, chez nous et mes parents l'inscrivent au lycée où j'ai moi-même commencé ma scolarité de grande, en sixième, et elle vient rejoindre la quatrième. J'ai une grande soeur ! et nous allons au lycée ensemble, c'est inespéré. Je vois Alena avec son accent chantant et son élégance de jeune fille, son port qui me semble totalement altier et son charme discret. Elle est timide et ferme à la fois. Ensemble, nous passons des heures et des heures passionnées et passionnantes, et nous ne parlons absolument jamais de ce qui lui est arrivé, ni de ce qui se passe en Tchécoslovaquie, et pourtant nous savons très bien tout ce qui s'y déroule, les commentaires à la maison doivent être constants, et vont forger mes choix politiques pour les années qui viennent, résolument du côté des opprimés, des résistants, des révoltés, des révolutionnaires, contre la force armée, contre la pensée unique, contre les dominants, contre le totalitarisme.

Je suis atterrée à l'idée qu'on puisse s'éloigner un petit peu de chez soi pour aller s'amuser et que brusquement les portes se ferment derrière soi à double tour.

alain, sur le chemin de 19xx à 2006,
lundi 26 mars 2007

1968-1948 Révolution,vous avez dit révolution?

1968:

En ce début d'année me voilà au travail dans une usine de matériel ferroviaire (7 ou 8000 salariés)et fin avril je prends 10 jours de vacances .

Me voilà à Paris où j'assiste à quelques courses poursuites entre flics et étudiants :mon coeur est avec les insurgés mais je ne partage pas complètement leur idéologie .Le début de la révolte a été mal compris ds les usines et la C.G.T. omnipotente n'a pas éclairci le paysage .

Je participe à la grande manif entre la République et Denfert-Rochereau,j'essaie de m'intégrer à quelques groupes de discussion mais je vois vite que je ne suis pas de ce bord:OK pour le mouvement mais surtout OK pour des améliorations de salaires.... Les luttes étudiantes en tant que telles me laissent friod :je suis ouvrier je ne suis pas un des leurs.

En bon paysan prudent je prends le dernier train pour l'Auvergne et je suivrais les évènements à Europe1(seule radio objective de l'époque dont les camions émetteurs ont été saisis par la police quelques jours!) chez mes parents et quand tout sera terminé je rejoindrai mon poste de tarvail :les 10 jours de congés s'étant transformés en 35 jours d'absence.

1948:

Naissance de mon 4 ème frère je me rappelle avoir entendu ma mère crier et cela m'avait traumatisé car je voulais à toute force entrer ds la chambre où elle accouchait et je me faisais rembarrer par la sage-femme et mon père évidemment!

orpheus, sur le chemin de 19xx à 2006,
jeudi 29 mars 2007

1968 : Autre révolution

Entre coopération et voyage de noces au Maroc, mes XX et XY vivent de loin les événements qui agitent la France. Ils ne comprennent pas trop l'indifférence des autres Français installés là-bas avec eux. Alors ils réagissent à leur échelle provoquant les bourgeois colons dès que possible.

A leur arrivée, en tant que professeurs, il leur est attribué d'office une aide ménagère. Dès le premier mois, ils jugent que le salaire fixé par l'usage et pratiqué par tous les français sur place est inacceptable et l'augmente considérablement. Ils doivent convaincre Radha d'accepter. Elle ne veut pas gagner plus que son mari. Elle finit par céder et folle de joie en parle à ses amies qui demandent à leur tour une augmentation équivalente qui ne peut leur être refusée.

Un peu plus tard, autre séisme toujours concernant Radha.
Pour les vacances scolaires, mes XX et XY rentrent au pays pour deux mois. Avant de partir, ils la préviennent :
"Nous allons être absents 8 semaines, donc voilà déjà ta paye de juillet, nous te donneront celle d'août à notre retour début septembre."
Mes XY sont sur le point de s'excuser de ne pas avoir les moyens de payer les deux mois d'avance, quand Radha refuse catégoriquement :
"- Si je ne travaille pas, tu ne me payes pas. C'est comme ça.
- Ecoute Radha, nous, quand nous partons en vacances, nous sommes payés. Puisque tu travailles pour nous, il est hors de question que tu ne profites pas des avantages dont nous bénéficions."
Bien évidement les autres français viennent trouver mes XY pour protester énergiquement dès que la nouvelle se propage en ville. Vaine tentative. Mais cette fois-ci, les autres employeurs ne cèdent pas à l'appel du progrès social.
A leur retour de France, ils sont surpris d'apprendre que Radha est venue tous les jours aérer la maison, laver les mosaïques et s'occuper du petit jardin... Radha a travaillé pendant que ses consoeurs "profitaient" de leur congé obligatoire sans solde. Elle n'a pas voulu être mise à l'index par celles qui ne bénéficiaient pas des mêmes attentions.

Ils ne le savent pas encore, mais plus tard, à chaque fois qu'ils raconteront leur expérience marocaine, ils seront incapables de ne pas avoir une anecdote et une pensée pour Radha.

anita, sur le chemin de 19xx à 2006,
lundi 2 avril 2007

1968 : sous la plage

En soixante-huit, j’ai cinq ans.

Dans un journal, paraît l’avis de décès de Nicolas Bourbaki, célébrissime mathématicien imaginaire, qui recouvrait un courant bien réel.

Oui, 68, cela pourrait être cela, un événement menteur, le trompe-l’oeil d’une notice biographique, qui offre le spectaculaire en dissimulant l’essentiel, une blague de potache qui masque le déplacement fondemental.

Il ne m’est rien arrivé cette année-là, rien dont je me souvienne.

Néanmoins, ce qui s’y passa alors, court dans ma vie comme un filon de quartz au milieu du granit. Dissimulé le plus souvent, ressurgissant en affleurements parfois très loin des uns des autres, immédiatement reconnaissable.

Je n’ai rien connu du bruit, de la fumée, de l’agitation, ou bien rien ne m’en reste. Peut-être me suis-je endormie, un soir, comme peuvent le faire les enfants de 5 ans, la bouche un peu ouverte, tombée d’un coup au milieu des voix qui s’entrecroisent, de la fumée, du tintement des verres, et de la voix de Francesca Solleville.

Je ne suis pas sûre des sillons qu’ont tracés, en moi, les mots « autogestion », « situationnisme » et « division du travail ». Je pense même que leur principal stigmate est une méfiance ironique et embarrassée de toute théorie verticale, une préférence innée pour le fragmentaire, le douteux, l’incomplet. Je n’aime que les théories asymptotiques, celle qui tendent vers, en se gardant bien de l’atteindre, celles qui admettent en leur sein, une part d’irréductible qui, seule, leur donne sens.



Je sais par contre, ce qui est et demeure ineffaçable en moi. Dans ces discussions fiévreuses, les voix d’hommes se mêlaient à celle des femmes, comme rarement sans doute dans l’histoire. Ces voix de femmes disaient le désir à l’égal de celui des hommes, elles disaient la nécessité urgente d’être compagnons, elles disaient l’amour qui naissait du choix enfin possible, la volonté de porter des enfants voulus qui ne seraient plus des fardeaux...

Cela s’est dit dans la fièvre, cela s’est dit dans la tension, la violence parfois, le théâtralisme sûrement, car l‘époque, plus encore que Dieu, vomissait les tièdes. Mais enfin cela s’est dit, et je suis presque certaine que la controverse ne s’interrompait même pas, lorsque l’un d’entre eux allait déposer l’un d’entre nous sur un matelas de fortune, au milieu d’autres enfants. Singulière berceuse à laquelle je dois une liberté inégalée dans le choix de mes amours, de mes voyages, de mon métier.

Berceuse qui compense le profond mensonge qui fit surgir, de dessous les pavés, non point la plage, mais un immense, un permanent, un obscène supermarché. Je n’ai pas le culte de la révolution de 1968, mais l’infime et fondamental déplacement que fut la révélation du fait féminin dans ma poreuse enfance, je le vis tous les jours, je m’en nourris, et, croisant les doigts, j’espère en avoir bercé mes petits.

cassymary, sur le chemin de 19xx à 2006,
mardi 8 mai 2007

1968: j'ai 8 ans

Pour ce ricochet, j'ai décidé de présenter un texte que j'ai écrit il y a quelques années et qui se rapporte à un souvenir d'enfance. Avant d'écrire ce texte, je ne savais pas quel était mon rapport à l'écriture. Je ne savais pas que je pouvais écrire, ni que par l'écriture j'irai au plus profond de mes angoisses.

Ce texte c'est en quelque sorte un dialogue avec une colocataire indésirée: ma phobie sociale. J'aurais pu ne retranscrire ici que le souvenir qui a été à la base de ce texte, j'avais 8 ans à l'époque, mais je ne peux dissocier ce texte avec justement la prise de conscience de ma 1ère crise de panique, c'est pourquoi je mets ici le texte dans sa presque intégralité.

1968: J'ai 8 ans

D’aussi longtemps que mes souvenirs remontent, elle est là, tapie en moi, cette angoisse quasi-permanente, cette peur sournoise qui me ronge. PEUR ! Peur de tout, des autres, de moi, peur du regard de l’autre, d’abord celui du maître qui m’envoie au tableau pour réciter ma leçon; je la sais par cœur, je monte sur l’estrade, je me tourne face aux autres élèves et je commence à réciter, les mains croisées dans le dos. Je transpire. Je la sens qui m’envahit, cette peur. Il faut que j’aille jusqu’au bout, il le faut.

Mes mains ruissèlent, serrées dans mon dos. Elles sont de plus en plus moites. Une petite flaque s’est formée à mes pieds. Le maître le sait, maman lui a expliqué que j’ai un problème de transpiration excessive dû à un dérèglement des glandes surrénales. Aucun traitement n’en ait venu à bout. D’ailleurs, à la place du buvard, moi, j’ai de petits bouts de tissu éponge que je plie en deux et que je mets sous mes mains quand j’écris, ils sont roses, jaunes ou bleus. A chaque rentrée scolaire, il faut expliquer au maître puis répondre aux questions des nouveaux: pourquoi t’as ça ? :

“ C’est parce que....” parce que je suis différente, peut être parce que ces mains là, mes mains, elles ressortent toute la peur qui m’habite, c’est un ruisseau qui coule sans cesse, inépuisable. J’ai plus de quarante ans et le ruisseau ne s’est toujours pas tarit.

Je suis repartie à ma place avec une bonne note. Je savais ma leçon. J’ai laissé derrière moi, sur l’estrade, une petite flaque d’eau. Je ne vois qu’elle. Ils ne voient qu’elle. Je sais qu’ils se moquent en silence. Ils me regardent en coin. Peut être tout à l’heure, à la récréation, ils vont se moquer de moi. Je voudrais tant ne pas être là, peut être ne pas exister ?

J’ai huit ans et je comprends que cette petite flaque va me suivre toute ma vie.

pierre, sur le chemin de 19xx à 2006,
vendredi 21 septembre 2007

1968 (7 ans) L'âge de raison

Les souvenirs se font plus précis, plus nombreux. Ils s'offrent le luxe de se multiplier et d'avoir une cohérence entre eux.

En février on parle beaucoup de ça, à Grenoble : les Jeux Olympiques d'hiver. Ici donc, sous mes yeux, même si je n'en ai rien vu d'autre que ce que montre la télé en noir et blanc. Chacun de mes parents est allé assister à une des épreuves. Jean-Claude Killy est champion de ski.

« Sept ans, c'est l'âge de raison », me dit-on le jour de mon anniversaire. Je me sens un grand. J'ai le privilège de la raison, que mes cadets n'ont pas encore, et j'en suis fier. Mes parents m'offrent un beau vélo, que je vais choisir avec eux chez le vendeur de cycles. Sur mon vélo vert je parcours les rues calmes du quartier, que j'explore plus loin que les limites habituelles. Je découvre le sentiment de liberté.

Je change d'école. Bêtement je redouble parce que ma tante s'est trompée en m'inscrivant et qu'ensuite il était trop tard pour changer. Je m'ennuie un peu. L'instituteur porte une blouse grise. Je ne l'apprécie pas : il tape sur les doigts avec une règle quand on bavarde ou qu'on n'écoute pas. Et parfois il se trompe. Une fois par semaine nous apprenons des chansons, guidés par la radio. Le maître nous dit que les gens de la radio nous écoutent, pour savoir si on chante bien. Je ne le crois pas. C'est impossible qu'ils écoutent toutes les écoles à la fois ! Je sais qu'il ment et nous prend pour des imbéciles... Dans la cour des garçons j'aime bien me mettre près du portail à barreaux qui communique avec la cour des filles. C'est plus intéressant de regarder de l'autre côté.

En mai mes parents sont en vacances en Andalousie, tandis que ma grand-mère nous garde. À la télé on parle de manifestations, de grèves. Il se passe quelque chose d'inhabituel mais c'est loin, à Paris. Inquiets et sans nouvelles mes parents téléphonent à ma grand-mère. Quand ils reviennent ma petite soeur de deux ans hésite un moment, ne les reconnait pas vraiment. Cette même année ils m'emmènent avec eux à La Rochelle, avec mon petit frère. Un voyage pour les grands. Ils nous offrent même le restaurant ! J'aime bien les voyages. Je découvre des lieux que je ne connais pas.

Durant l'été nous passons quelques jours dans la maison de campagne de mon grand-père, mort quelques mois plus tôt. C'est aussi la maison où ma mère a passé son enfance, pendant la guerre. Elles nous explique comment ils vivaient ici, la toilette à l'eau froide dans une bassine. Il y a là des odeurs singulières qui s'impriment dans ma mémoire et le buffet en noyer avec ses bols en porcelaine est mon préféré. Il y a beaucoup de rangement et de tri à faire parce que mon grand-père conservait tout. Dans son vieil atelier, plein de toiles d'araignées, une petite boite parmi des dizaines d'autres du même accabit porte l'intitulé "clous à détordre". Cette prévoyance méticuleuse me fascine. Nous sortons quelques vieilles planches et commençons à faire une cabane, avec mon père. Il nous aide à clouer. Il joue avec nous ! C'est tellemenr rare.

En dehors des temps de vacances ou de week-end, ça se passe bien avec mon père, du moment qu'on est obéissant. Je le suis. Presque toujours. Un jour je suis un peu en retard pour aller à l'école. Il me gifle et me fait saigner du nez. « C'est bien fait pour toi, fallait être à l'heure ! ». Je trouve ça disproportionné et injuste. Une autre fois, alors que sur un passage piétons je m'amuse à ne marcher que sur les larges bandes jaunes, il me gifle encore : « On ne joue pas en traversant la rue ». Souvenirs qui s'impriment.

Ça ne m'empêche pas de m'amuser avec frère et soeurs. J'ai toujours de bonnes idée pour le jeu de cache-cache. La plus originale : la machine à laver ! Un jour je rentre les jambes, le bassin, le buste... et la tête dépasse. Zut ! Mais pas moyen de sortir; je suis coincé. Mon frère appelle ma mère. Après un premier éclat de rire en me voyant l'air penaud, elle s'inquiète et appelle mon père. Ils parlent de faire venir les pompiers qui pourraient prendre un chalumeau pour découper la machine. Ça me fait suffisamment peur pour que d'un coup mes jambes se décoincent. Mon exploit fera le tour de la famille.

Une autre fois je m'approche de la friteuse, avec la complicité des frère et soeurs, alors que c'est rigoureusement interdit. Je suppose qu'il y avait des restes à grignoter dans l'huile froide. Mes parents s'aperçoivent que l'un de nous y a touché et mon père veut savoir qui a fait la bêtise. Tout le monde nie et tout le monde à droit à une fessée de principe. Habituellent c'est mon petit frère qui fait des bêtises, c'est donc sur lui que mon père insiste. Il pleure que ce n'est pas lui. Quand on me demande si c'est moi, je nie (l'aveu vaudrait une fessée). Mon petit frère en reçoit une autre. Il crie et nie aussi. Mon père revient vers moi et me frappe. Je nie toujours. Il retourne vers mon frère et se déchaîne de nouveau. Mon frangin hurle et c'est insupportable d'injustice. Finalement je cède... Souvenir indélébilement gravé dans ma mémoire. J'ai été lâche. J'ai eu peur des coups et j'ai laissé mon frère les recevoir. J'ai honte et je m'en veux. De ma vie jamais plus je ne tricherai.

Mon père croit aux vertus de la fessée éducatrice. Un jour, par jeu, il demande à mon petit frère s'il veut une fessée, comme ça. Frondeur, mon cadet répond « oui » en riant. Et mon père lui donne une vraie fessée ! Je ne comprends pas, je suis ahuri.

Gentil papa qui nous emmène en vacances et joue avec nous ou père autoritaire ? Qui est-il ? Amour et violence confondus, mes repères se construisent de travers.

sicaliptic, sur le chemin de 2006 à 19xx,
samedi 6 octobre 2007

1968 : 2 ans l'école maternelle

Dans ma famille on nous a toujours dit que nous avions été à la maternelle de façon précoce. Cela me semble un peu jeune 2 ans pour la maternelle mais comme je n'ai pas de souvenir précis de mon age je vais partir de cet indice. Je vais à l'école sentini, une grande cour des bâtiments de plein pieds avec de large fenêtre. il y a un toboggan des énorme cylindre en béton et un bac a sable. le reste est couvert de pelouse délimité par un chemin en goudron. Le docteur a dit elle n'aime pas mangé, mettez la à la cantine. cela évite des allers retour à ma grand mère qui vient me chercher à pied en longeant le canal.
Parfois je reste à la garderie le temps que maman passe me chercher. Un soir la gardienne m'appelle "ta maman arrive", je me retourne vois une femme au long cheveux méchés et me remets à jouer. La gardienne insiste je ne comprends pas ma mère ne ressemble pas du tout à cette dame.
Et puis la dame m'appelle elle a la voix de maman. elle a mis une perruque....‰‰‰ La maitresse est très gentille avec moi je suis sage j'apprends vite j'ai plein de bon point et à la fin de la maternelle elle m'offre un livre, je comprendrais plus tard que ma mère fournit l'école en matériel scolaire et doit faire certaines réductions très appréciées. c'est pas grave je me souviens aussi que la directrice apprécie mes dessins. Je suis d'une patience d'ange, je fais des cerisiers avec pleins de feuilles dessinées une à une ainsi que des tonnes de cerises. Je me demande parfois si cette admiration précoce pour mes "productions artistiques" n'a pas déterminé mon choix de vie des années plus tard.