Petits cailloux et ricochets

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

les textes
S'abonner

année 1973

Les textes sont présentés dans l'ordre chronologique de leur rédaction.

Fil des billets - Fil des commentaires

Kozlika, sur le chemin de 2006 à 19xx,
jeudi 14 décembre 2006

1973:13 mes manifs

Mai 1973, planquée sous une table, j'assiste aux assemblées générales des lycéens contre la loi Debré. En principe, mon statut de cinquième, même redoublante, ne m'autorise pas à participer aux réunions mais je ne raterais ça pour rien au monde. J'aime l'effervescence des réunions, les départs en kermesse pour les manifs, la confection des banderoles, les propositions de slogans, les réécritures de chansons. Je ne participe pas à proprement parler au mouvement lycéen mais j'en suis une spectatrice avide et ravie. Le printemps lycéen est arrivé comme une fête au milieu d'une année terne, je m'accroche à leurs rires.

Merde, la prof d'allemand m'a vue. Nous nous détestons cordialement depuis déjà l'année dernière, à ma première cinquième. Elle a pesé de tout son poids dans ce redoublement malgré les efforts de ma bien-aimée prof de français et mes notes à peu près correctes dans les autres matières.

Cette année c'est ma prof principale et c'est encore pire. Après m'avoir chopée dans l'A.G., elle convoque Maman. Maman y va avec Papa. L'autre demande qui c'est le monsieur qui n'est pas dans ses fiches (ça l'a bien énervé, ça, Papa : « Tu as mis quoi sur la fiche ? » me demande-t-il. « Inconnu. » Papa serre les mâchoires et passe la main sur son crâne.). Elle dit que je suis trop jeune, immature et sans doute limitée intellectuellement. Elle veut que je passe des tests pour être orientée en filière courte ; elle dit que je suis influençable et que je vais tomber dans la délinquance. Maman et Papa me disaient que les profs n'aiment ni ne détestent leurs élèves, mais quand ils l'ont rencontrée et que la prof leur a expliqué ses projets pour moi, ils se sont détestés tout pareil qu'avec moi. Quand Papa lui a dit qu'en primaire j'étais toujours première de ma classe, l'autre a laissé tomber : « Oui... à Ivry. » Quand Maman lui a dit que mes notes n'avaient chuté que depuis le milieu de l'année dernière, que j'étais super bonne en sixième dans votre établissement parisien et qu'il fallait me laisser un peu de temps, l'autre lui a dit « c'est toujours difficile pour des parents d'admettre que leurs enfants ne sont pas capables de faire des études ».

Après, comme maman est une adulte et que c'est une fille elle ne lui a pas cassé la gueule. Moi j'aurais voulu qu'elle lui casse la gueule, je la hais. Mais Maman n'a pas fait ça, Maman lui a proposé un marché : on ferait les tests en double, chez le truc où la prof veut m'envoyer et chez un organisme que Papa et Maman choisiraient. Quel que soit le résultat ils me mettraient ailleurs l'année prochaine. Mais si les résultats étaient bons, on écrirait sur mon bulletin que je pouvais passer en quatrième et s'ils n'étaient pas bons, les profs écriraient ce qu'ils voudraient.

Ils me disent ça le soir, quand je rentre à la maison. Et qu'ils ont pris rendez-vous pour ce samedi et le samedi suivant dans des instituts je-sais-pas-quoi pour les tests. Je ne veux pas y aller. Je leur dis : ah ben non, samedi ya manif et maman a dit que je peux y aller si je promets de rentrer avant l'arrivée du cortège et que ça ne me fait pas sécher des cours. Et c'est Maman qui commande, c'est elle sur les papiers, et Maman a dit oui et elle tient toujours parole. Maman me dit que c'est pas un souci, les tests sont le matin. Aaaaaah mais non : le matin j'ai cours. Eh bien tu n'iras pas en cours.

Je n'ai plus d'arguments. Je vais les décevoir ; moi je le sais bien que je ne suis pas intelligente, mais eux pas encore, ils ne se rendent pas compte. Quand Papa est parti je demande : je vais aller où si les tests sont mauvais, dis Maman ?

SuperMaman éclate de rire : « Si les tests sont mauvais ?!? Si les tests sont mauvais ?!? Tu t'es mise à boire en cachette ? ... "si les tests sont mauvais", pffffffff ! Tiens, tu sais quoi ? Ce soir, on fait la RE-VO-LU-TION ! A bas, à bas, à bas la prof d'allemand ! »

ada, sur le chemin de 19xx à 2006,
samedi 31 mars 2007

1973- 1 an: De la neige au muguet : trois récits de naissance en deux

Je n’ai qu’une ou deux photos de mon enfance. Evidemment, je n’ai aucun souvenir que ceux que mes parents ont bien voulu me donner. Et ils sont comptés : ma mère ne m’a que peu parlé du bébé que j’étais. Je me demande dans quelle mesure les récits fondateurs participent à la construction de notre identité.



Je sais que le frère que je n’ai jamais connu, mort avant ma naissance, était un très beau bébé, avec de jolies boucles blondes et de grands yeux clairs, et que le mot « ciel » composait la moitié de son prénom en turc. Seigneur, ou cœur du ciel, quelque chose comme ça. Je n’ai pas la force de chercher, de lui redemander. Je préfère rester dans le flou. Je sens que son absence a dominé mes premiers mois, si ce n’est le reste. Et je sais aussi que mes yeux ont toujours été très sombres et que mon prénom n’a rien à voir avec la limpidité du ciel. Comment peut-on se battre avec un ange ?
Je suis née au coeur d'un hiver tout blanc, un an après sa mort, quatre ans et quatre mois après sa naissance.

J’ai saisi que ma mère n’aimait pas le village anatolien enterré sous la neige où je suis née. Qu’elle y a fait une profonde dépression, même si elle n’a jamais utilisé ce mot. Je crois que je tiens l’information de mon père.

La seule chose qu’elle m’a racontée c’est que quand je finissais mon biberon de lait, ou que je n’en voulais pas, je le jetais loin et de toutes mes forces. Un jour où j’avais cassé mon dernier biberon, elle l’a remplacé par une petite bouteille de coca en verre sur laquelle elle avait attaché une tétine en caoutchouc. Fidèle à mes habitudes, je l’ai lancée dès que je l’ai terminée. Il parait que la bouteille a atterri pile sur l’œil droit de ma mère et qu’elle a eu une belle ecchymose. Il parait aussi que l’inspecteur a choisi ce moment-là pour passer dans le village reculé où mes parents enseignaient alors, et qu’il a pensé que mon père battait sa femme.



J’aime assez cette entrée en matière et ce récit fondateur. Pourtant, j’ai pris le contre-pied en matière de récit de naissance, et ai plongé ma fille à moi dans l’eau de roses : tu es née aux Lilas ma princesse ; cette année-là, le printemps était resplendissant et tu es sortie de la maternité le jour du muguet. Il y avait des fleurs blanches partout dans les rues et des perles de bonheur dans les yeux de tes parents.

C’est exactement ce qui s’est passé. Pourtant, certains jours je me demande comment les images et les mots forgent notre enfance et notre devenir.

Otir, sur le chemin de 19xx à 2006,
jeudi 12 juillet 2007

1973:15 Le tableau périodique des éléments

Ou la table de Mendeleiev...

Il y a des souvenirs qui s'accrochent à des années, je n'y peux rien. 1973, c'est indiscutablement Le Gaou Bénat, Lip, le Larzac, le putsch de Pinochet et la mort d'Allende, et encore tant d'autres choses qui feraient aisément croire à mon lecteur que je recopie pour partie les éphémérides de cette année-là. D'ailleurs, c'est le billet de Kozlika sur cette année-là qui m'a probablement décidée à participer aux Ricochets quand par la suite, la fée nous a lancé le défi de la suivre sur cette aventure étonnante qu'elle avait menée de son côté.

Peut-être parce que de la lire évoquer ses révolutions, les miennes ont surgi avec une force surprenante. Cette année-là je suis tombée amoureuse éperdue d'un des copains de mon grand frère, mais une amoureuse transie, qui ne va jamais oser faire le moindre pas vers lui, et va confier à son journal ses émois d'une façon assez pathétique. Pendant ce temps, ma cousine me confie les siens, en tous points égaux aux miens. Mais je me couperais la langue plutôt que de dire à quiconque de vivant ce que je vis, ressens et traverse. Une sorte de honte me paralyse. C'est un secret que pour rien au monde je ne peux trahir, et je ne saurais jamais que je vais désormais beaucoup plus souffrir de mes cachotteries que de mes amours elles-mêmes.

Je me réfugie sur le haut des rochers où personne ne peut me voir pleurer et frémir de toutes mes fibres exacerbées au delà du possible. Je me sens totalement incomprise alors que je ne suis qu'incompréhensions. Ce qui m'arrive est difficile à supporter, mais je le supporte grâce à mon silence, du moins je le crois. J'ai peur que si je dis la vérité à quiconque, je vais mourir immédiatement foudroyée, mais je ne sais pas pourquoi j'ai cette angoisse terrifiante et terrassante en permanence.

Je m'enflamme alors facilement pour toutes les causes qui en valent la peine. Je n'y comprends pas grand-chose, mais je sens confusément qu'elles ont besoin de la passion qui bouillonne en moi, alors que c'est moi qui ai besoin qu'elles assouvissent ce besoin de m'exalter. Mais là encore, il y a des vetos, des barrières qui se dressent, je suis jugée trop jeune par chacun, on refuse de me donner les clés pour comprendre et pour vraiment m'engager en connaissance de cause, je suis les mouvements et ne me sais pas utilisée. Je crois être au coeur de choses importantes, et déjà je me sens rejettée, repoussée, négligée. Je compte pour du beurre, alors que je bous d'une eau forte et sincère.

Dans la petite Daf rouge l'un des trois garçons me dit "Tais-toi, tu chantes faux", ou bien m'a-t-il dit que je leur cassais les oreilles ? Je n'ouvrirai plus la bouche jusqu'en 1984.

alain, sur le chemin de 19xx à 2006,
mercredi 25 juillet 2007

1973-1953 de la naissance à la Fac

1973,la fac:

-Bravement à 30 ans j'entame un cursus universitaire à l'Institut des Sciences Sociales et du Travail(dépenadant de Paris1 la Sorbonne). Ce dispositif mis en place quelques années plus tôt permettait à des salariés d' accomplir un cycle universitaire tout en travaillant et tous les soirs depuis l'Essonne où j'habiatais et je travaillais je venais à la Sorbonne pour mes 2 ou 3 heures de cours

J'en garde un bon souvenir même si je n'ai pas beaucoup profité de mon statut d'étudiant: marié avec un enfant je passais mon temps à courir alors les discussions sans fin et sorties au cinéma étaient limitées quoique...

De solides amitiés se sont nouées qui perdurent aujourd'hui

1953,naissance et la plus grosse honte de ma vie:

-Donc une de mes cousines eut la bonne idée de naître cette année-là. Ses parents habitaient une ferme un peu à l'écart et pour se rendre chez eux il fallait passer devant notre porte.Donc dès que la nouvelle se répandit touutes les femmes du village vinrent aux nouvelleschez nous.Et çà papotait ,moi je n'en perdais pas une miette mais je savais parfaitement de quoi il retournait: je me rappelais de la naissance de mon dernier frère quelques années plus tôt.Une phrase revenait régulièrement: "lo louisa a comprès sa jornada" (Louise a compris réussi sa journée)....

Le lendemain à l'école l'institiutrice me demande des nouvelles: moi tout fier j'annonce l'arrivée de ma cousine et j'ajoute:Sa mère a compris la journée.La maîtresse d'abord interdite a éclaté de rire et m'a demandé ce que je voulais dire par là.Et là mes amis toute la classe s'est mise à rire spécialement les cancres trop heureux de voir un des meilleurs élèves se faire moucher.....Je suis devnu tout rouge puis tout gris et à la récré je me suis enfermé dans les toilettes pour échapper aux moqueries de mes petits camarades.

Quand j'y pense encore j'ai mal

sicaliptic, sur le chemin de 2006 à 19xx,
dimanche 29 juillet 2007

1973 : 7 ans dire l'heure

CE1 ça commence à être sérieux, cette année on apprend à lire l'heure j'ai du mal à m'y faire, lors des interrogations je m'en sors toujours mais cela ne deviendra jamais naturel.
Des années plus tard, bien avant les montres à quartz on m'offrira une montre sans aiguille qui indique l'heure grâce à des petits disques, 10h45, c'est le bonheur.
Mon instituteur mr Bardin est adorable c'est le père de mon amoureux, j'adore aller à l'école.
Avec mon frère nous rentrons à pied, les rues que nous empruntons ne sont pas trop fréquentées par les voitures mais il faut faire attention. Après l'école, on file au magasin donner un coup de main quand il y a besoin comme pendant la rentrée scolaire, ou on va jouer sur la place de la cathédrale. à 19heure il faut être rentré. C'est une grande liberté
On râle un peu pour le principe quand on doit aider mais on a aussi la sensation d'être utile. c'est moi qui emballe les affaires dans les sacs et j'ai pour mission de choisir le cadeau que l('on glisse pour fidéliser les clients, cela va du ballon à gonfler, au petit jouet, en passant par le stylo club A. C'est une grande responsabilité je suis trés fière de faire plaisir.

Cela me fait penser que 10 ans plus tard lorsque je serais serveuse sur l'autoroute, je rencontrerais une jeune fille qui distribuait des échantillons aux vacanciers, et je la regarderais avec envie jusqu'à ce qu'elle m'explique que les gens ne l'a voyaient même pas ils se bousculaient pour avoir le cadeau sans égards pour celle qui le leur donnait.

cassymary, sur le chemin de 19xx à 2006,
dimanche 23 septembre 2007

1973: j'ai 13 ans

A l'âge où d'autres commencent à s'intéresser aux garçons. Je reste sage, discrète et introvertie. Je ne grandis pas. Je reste l'éternelle "plus petite "que l'on place devant pour les photos de famille, celle à qui les profs désignent d'office la 1ère place à la rentrée scolaire. Juste devant le bureau et l'estrade que je redoute tant.

Les profs ne cessent de me comparer à ma soeur. Mais je ne suis qu'une pâle copie. "Peut mieux faire" écrit en long en large et en travers sur mes carnets de notes. "Se contente du minimum" noté en rouge au bas de la page.

Oui, je me contente du minimum. Je ne fais pas de vagues, ni dans un sens, ni dans l'autre. Je m'applique à rester transparente, et j'y arrive la plupart du temps très bien. Ma soeur tient le devant de la scène. Aux réunions de famille c'est elle qui parle, qui capte l'attention. Plus facile ainsi pour moi de rester bien au fond, dans l'ombre de l'oubli.

Et puis il y a les dimanches chez ma grand mère. La famille se retrouve autour de la cuisinière. on se congratule. J'en profite pour m'asseoir sur la chaise, près de la porte, et je ne bouge plus. Je garde les yeux ouverts, un demi sourire, mais je ne suis pas là. Je ne veux pas qu'ils me voient. Je sais qu'ils vont me dire bonjour, puis qu'ils vont bavarder. Il y en aura un qui au bout d'un moment dira: elle est sage.... comme une image.... C'est ça, je suis une image, qui ne bouge pas, hors du temps, hors de portée de ces autres qui, dès qu'ils s'intéressent à moi, me font... Peur.

Le supplice ne durera pas longtemps, juste après le repas, nous aurons droit, ma soeur et moi, à partir jouer dehors.

Et nous partons, pour notre terrain de jeu. Pour y accéder, il faut grimper une bonne demi heure sur le sentier entre les rochers.

Le causse à perte de vue. J'en connais chaque recoin. Je pourrais dessiner la forme de chaque rocher les yeux fermés. Celui que je préfère, c'est la "casquette" il domine la vallée.

Il y a aussi le rocher en forme de tipie, qui abrite une minuscule grotte. c'est là que nous avons trouvé un jeune chien l'an dernier. Ma grand-mère l'a gardé quelques temps, puis donné à des voisins.

Plus haut encore, au milieu de ces champs jaunis par le soleil d'été, une croix plantée là affronte les caprices du temps. De l'autre côté, il faut encore marcher, traverser des champs, grimper des murets, marcher encore pour atteindre une cazelle qui défie les lois de l'appesanteur.

Une cabane de berger, au milieu de nulle part, un espace hors du temps, où j'aime me retrouver en compagnie de ma soeur, mon amie, mon ainée, ma complice. La seule dont je ne crains rien, dont je ne me cache pas. La seule finalement avec qui je suis entièrement moi puisque libérée du poids de la peur des autres. Finalement, ma béquille, sans que je le sache.

pierre, sur le chemin de 19xx à 2006,
samedi 1 décembre 2007

1973 (12 ans) - Devenir différent

Sur mon parcours de Ricochets j'ai longtemps reporté l'entrée dans ce que je considère comme les "années noires" de ma vie. Je savais n'avoir rien de gai à raconter, ayant oublié de grands pans d'un vécu terne qui n'était pourtant pas, c'est certain, dénué de moments de joie. Rien de particulièrement tragique à dévoiler, seulement une tonalité triste, grise, dans laquelle c'est surtout le sombre qui a laissé son empreinte. Je pourrais probablement qualifier cet épisode de dépressif si je n'avais pas une prudence à manier ce genre de concepts. Quoi qu'il en soit ces années de plomb auront été déterminantes sur l'orientation de mon parcours de vie, nécessitant un travail de reconstruction qui dure encore.

Mon année de sixième est, depuis longtemps, presque absente de ma mémoire. Ce n'est pas que je l'ai oubliée, mais plutôt que je ne l'ai pas mémorisée. J'ai été absent à moi-même, absent à la vie. Seuls quelques éléments épars sortent d'un épais brouillard. C'est la seule année scolaire pour laquelle, très rapidement, je ne me suis souvenu ni des noms ni des visages des autres élèves.

Je ne sais pas vraiment ce qui s'est passé, hormis que je me sentais déraciné, arraché de ce qui constituait jusque-là mon pôle d'équilibre et de sécurité. Désorienté, égaré, j'étais vaincu. Je crois que je comprenais que la vie ne serait plus jamais comme, dans mon insouciance, je l'avais imaginé durer.

Presque aucun souvenir, donc. Excepté l'épreuve du tableau, plusieurs semaines de suite, où je me sentais crucifié par la prof de français. Elle avait repéré que je ne connaissais pas les règles de grammaire, et voulant que je les apprenne coûte que coûte, m'envoyait au tableau pour les réciter : « Le complément d'objet direct est toujours... » (je n'ai jamais pu me souvenir de la suite, et je la hais). L'humiliation, devant tous, de ne pas savoir répondre. Ma tête qui se vidait devant le silence de ces regards qui attendaient la sanction. Je ne comprenais rien à la grammaire, ayant toujours eu de bonnes notes lors des dictées des classes primaires. Pour moi l'accord des mots était intuitif, et ça fonctionnait très bien ainsi (d'ailleurs, ne le répétez à personne, mais je n'ai rien changé depuis). À chaque fois m'était donc infligée publiquement la note infâmante "E" (c'est à dire zéro), et je retournais à ma place, honteux, sans comprendre ce qui m'arrivait. Je crois que c'est là que s'est cristallisée une hantise de devoir m'exprimer devant les autres et de dire une ânerie.

Dans toutes les matières considérées comme utiles j'avais de mauvaises notes. Seul le dessin et les travaux manuels me sauvaient un peu, libérant une créativité et une capacité à faire un travail précis. Sans risque de devoir passer au tableau ! En histoire, alors que l'année précédente découvrir celle de mon village m'avait passionné, devoir apprendre celle d'une ville de banlieue dont je ne connaissais rien m'ennuyait profondément. Pour le reste... j'ai tout oublié. Sauf ma première leçon d'anglais et ses petits dessins : « A bee. A fish. A dish. A fish in a dish... ».

La déchéance dans laquelle je m'enfonçais interpella rapidement ma mère, qui me confia aux bons soins d'un psychologue. Après quelques tests, des dessins et des entretiens, il constata un "choc psychologique". Il fût recommandé à mon père de ne pas intervenir dans le suivi de ma scolarité. Il était important qu'il me donne confiance en moi, m'encourage, mais dans d'autres registres que l'obtention de résultats. Conseils que mon père négligera dans les années qui allaient suivre, surinvestissant ce champ qui allait devenir très conflictuel.

Des années après j'ai lu le rapport du psychologue. Il avait notamment insisté sur un des aspects que j'avais évoqués : j'aimais bien le feu. À la campagne nous brûlions fréquemment des cartons d'emballage, des vieilleries, des planches, ou l'herbe sèche de notre terrain. Et moi, avec ces cartons empilés, j'imaginais des maison, des immeubles qui se consumaient. Le psychologue y avait vu un désir de puissance. Il avait probablement senti que j'évacuais ainsi la frustration d'une inexistence dans un monde que je percevais comme hostile, et dans lequel je ne m'insérais pas.

En fin d'année le conseil de classe décida de m'envoyer dans une classe spéciale, dite "d'adaptation". Ma mère avait rencontré les profs à plusieurs reprises et s'était battue pour que je ne sois pas expédié vers une classe "de transition", qui correspondait à un cycle court, perçue comme "voie de garage". Ces élèves-là étant à part dans le collège et regardés comme ceux qui arrêteraient tôt leurs études. Bref, des mauvais, des ratés.

Mais entre classe d'adaptation et classe de transition mes copains ne firent pas la distinction : je sortais du circuit normal, j'avais de mauvais résultats, et je fus donc mis à l'index. Avant, je me percevais comme eux, comme tout le monde. Maintenant, ils me faisaient sentir que j'étais différent. J'étais un raté.

eleonor, sur le chemin de 19xx à 2006,
dimanche 3 février 2008

1973 : 3 ans - "Pouce, je parle ! "

Nous quittons les barres en béton et emménageons dans un immense appartement aux vieilles boiseries dont le couloir était suffisamment long pour que je m'exerce sur mon tricycle le dimanche après-midi. Je me cache derrière les portes repliées de la salle à manger pour observer les ouvriers qui repeignent les murs. Maman rentre de la poste avec un paquet pour moi, ma marraine m'envoie une poupée en tricot, rayée orange et vert avec des cheveux noirs en laine. Elle s'appellera logiquement "Poupée-marraine". La couleur orange était très en vogue durant ces années 70, je revois encore le papier peint de ma chambre, aux motifs de lettres et chiffres entrelacés dans des tons orangés. Je parle volontiers, prête à partager tout ce qui m'intéresse et d'ailleurs, tout m'intéresse. Ma mère me tricote un pull avec l'inscription "Pouce, je parle ! ". Je découvre l'obligation du partage du temps de parole. C'est dur, nous sommes une famille nombreuse de sept personnes, et les Grands ont toujours des choses plus intéressantes à dire. "Ce n'est pas d'intérêt général" devient la règle à respecter. Quand on est en maternelle, la tâche est rude de rivaliser d'intérêt avec les versions latines et autres devoirs de philo des Aînés.

Hadrian, sur le chemin de 19xx à 2006,
vendredi 10 décembre 2010

1973 : le déménagement (2 ans)

Sur cette année-là, rien. Personne n'en parle. Elle est entre 1972 et 1974, quelque part dans les limbes de la non-vie d'une famille qui se panse.

Ah si, une chose : je déménage pour la première fois.