Petits cailloux et ricochets

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le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

les textes
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année 1960

Les textes sont présentés dans l'ordre chronologique de leur rédaction.

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Kozlika, sur le chemin de 2006 à 19xx,
lundi 25 décembre 2006

1960:00 Jésus et moi

(Ce billet est dédié à Luciole, François et leur petite Louise, née ce matin, à 2h50.)

Fin décembre 1960. La maternité nous laisse enfin sortir ma mère et moi, pour que nous puissions passer Noël avec Cassandre dans le petit studio où elles viennent d'emménager. Pendant les cinq semaines de mon séjour en couveuse, « madame Dix-Sept » n'a pas eu le droit de sortir et périssait d'ennui à l'hôpital, sauvée un seul après-midi en raison d'une réunion de parents dans l'établissement de ma sœur à laquelle on l'autorisa à se rendre sous le haut patronnage d'une infirmière-duègne chargée de veiller à ce qu'elle ne prenne pas la fuite en abandonnant le « bébé Dix-Sept ». Durant ces cinq semaines et malgré la crainte de l'abandon de son enfant illégitime au sort incertain par une femme de si mauvaises mœurs, on ne l'autorisa pas à me rendre visite. C'est avec la complicité d'autres mères qu'elle parvint à entrer dans la salle des couveuses la première fois au bout de deux semaines et à quelques rares reprises ensuite. C'est donc avec un réel sentiment de fête qu'elle rentre à la maison, décidée à ne pas s'alarmer à mon sujet malgré mes moins de 2,5 kg et l'annonce que les deux prochaines années seraient à surveiller de près car il était possible que l'anoxie ait endommagé mon cerveau.

Je m'appelle Anne, car Maman avait adoré Marie Déa dans « Les Visiteurs du soir » et que ça plaisait bien à Papa, notre visiteur du soir à nous, que je m'appelle comme sa mère Hannah.

13 novembre 1960 après-midi. Maman et Cassandre sont au cinéma[1] lorsque Maman ressent les premières contractions. Elle envoie ma sœur chez Mamie Louise et fonce à l'hôpital. Vingt-huit semaines ça fait beaucoup trop court, même si une naissance avant terme était prévue en raison d'un fibrome squatteur. On lui administre aussitôt des médicaments destinés à stopper le travail. Las, rien n'y fait. L'équipe médicale décide de procéder dans l'urgence à une césarienne et la machine se met en branle jusqu'au badigeonnage du ventre de la parturiente, totalement groggy par les médicaments. C'est à ce moment qu'on se rend compte que je suis engagée sur la voie naturelle et qu'il faut abandonner le projet du scalpel.

Maman est donc enjointe à renoncer à son apathie et à poussez, madame ! mais enfin poussez ! ne vous endormez pas !. On lui annonce une souffrance fœtale, on la somme d'y mettre du sien « si vous voulez avoir une chance qu'il soit vivant ». L'adrénaline déclenchée par cet avertissement et les spatules réussiront à me faire mettre le nez dehors vers 20h30.

L'autre jour, tandis que xave et moi parlions de ma peur de la mort. Il disait que pour sa part l'avoir vue de si près lui faisait considérer la vie tout autrement depuis. Le fameux carpe diem : profite du jour présent parce que tu ne peux compter sur demain. Je lui rétorquai en riant en évoquant ma naissance que pour ma part je pense qu'on n'a qu'une seule deuxième (et donc seconde, les esthètes de la langue française apprécieront) chance et que j'avais déjà « dépensé » la mienne, trop tôt pour en tirer si riche enseignement. Comme il me demandait si c'était une blague ou si je le pensais réellement, je me suis rendue compte à ma propre grande stupéfaction que je ne plaisantais qu'à moitié.

Lorsque je suis née, je pesais royalement 2,120 kg, j'avais le cordon ombilical doublement entouré autour du cou, les voies respiratoires obstruées ; au bout de quatre minutes sans crier on me jugea morte. Une puéricultrice tenta toutefois une opération de la dernière chance tandis que vers la table d'accouchement on déclenchait le branle-bas de combat car ma mère faisait une hémorragie.

Le carnet de santé Voyez-vous, Jésus et moi avons un point commun. Tous les deux avons été donnés pour morts et avons réssuscité. Sauf que pour lui on n'a pas de preuve, tandis que pour moi, si.

Notes

[1] Je ne sais pas quel film elles étaient allées voir. En attendant que je le leur demande, on n'a qu'à dire que c'était Zazie dans le métro, sorti quelques jours auparavant, parce que ça me plairait bien !

Kozlika, sur le chemin de 19xx à 2006,
mercredi 24 janvier 2007

00:1960 garçon

Mon père voulait un garçon. Ainsi ronchonna-t-il à ma naissance auprès de ma mère, qui lui rappela aimablement que ses études scientifiques jeune homme n'avaient pu le laisser dans l'ignorance 1/ de la loi des statistiques, 2/ et surtout de qui de l'homme ou la femme apportait la dose de x et de y qui décident de ce point de détail.

Il a dû rapidement se faire une raison car je n'ai jamais eu l'impression que je n'étais pas « du bon côté » du chromosome. En revanche, si je n'ai pas été élevée à devenir commando parachutiste, rien non plus n'a été fait ni de sa part ni de celle de ma mère pour me pousser dans les fifilleries. La mode et les mœurs n'étant pas encore à l'éducation égalitaire, j'ai été très vite classée dans la tribu des garçons manqués, comptant plus de pantalons déchirés aux genoux que de traces du rouge à lèvres de maman sur mes chemisiers. Ma mère refusait le statut minorant qu'on faisait aux femmes et mon père détestait les minauderies (enfin pas toutes semble-t-il, mais du moins pour sa fille...) J'ai donc fait du judo, été priée de faire le maximum dans mes études, interdite de dentelles et de vêtements roses (j'en connais une que ça aurait drôlement frustrée !), entendu railler les journaux féminins de tous temps, tancée sévèrement à la moindre tentation de jouer de la larme pour obtenir quelque faveur.

L'éducation différente du gros du lot, si elle comporte d'indéniables atouts, a toujours le revers de sa médaille : constatant autour de moi les trousses de maquillage complètes, froufrous aux jupons, barrettes à qui mieux-mieux et exclamations d'admiration sur leur joliesse par les parents de mes copines, ne pouvant devenir sourde aux perpétuelles remarques admiratives sur la beauté de ma mère et de ma sœur, qui de surcroît se ressemblaient énormément tandis que je suis le portrait craché de mon père, valoches comprises, j'en tirai la conclusion qui s'imposait. Faute d'être jolie ou de présenter quelque compétence féminine on me poussait à développer d'autres talents.

J'en ai parlé il y a quelque temps à ma mère, effarée de l'apprendre, la pauvre. Je ne doute pas que loin d'eux fut cette intention. Le hic c'est que les mauvais lierres de ce genre qui grandissent avec vous sont durs au désherbage.

samantdi, sur le chemin de 19xx à 2006,
mercredi 24 janvier 2007

Ricochet 1960:00 in utero

Anna Fedorovna Kozlika lance des cailloux dans l'eau. Ils font des ricochets. Voici le premier cercle qui se forme à la surface de l'eau.

13 novembre 1960. Anna Fedorovna vient de naître. Cela fait plus de cinq mois que je suis un foetus dans le ventre de ma mère mais personne ne connaît encore mon existence. Ma mère porte toujours ses jupes taille 36. Son état est insoupçonnable. Toutes les nuits, elle reste les yeux ouverts dans le vide. Dans quelques jours elle va annoncer à ses proches qu'elle est enceinte, et seulement alors son corps se modifiera et je prendrai ma place. Fille ou garçon ? Il faudra encore un peu de temps pour que ma mère puisse me concevoir comme un être inscrit dans un genre, masculin ou féminin. Pour l'instant, je n'existe pas encore vraiment.

1960, dans un bourg du Sud-Ouest de la France, l'heure n'est pas à l'enfant-roi dont on collectionne les échographies in utéro. C'est une époque où l'on tombe enceinte comme on tombe dans l'escalier, au risque de se casser le cou. Les filles-mères font tordre le nez des femmes honnêtes : mais qui est le père ?

Il me faudra attendre seize ans avant d'avoir la réponse à cette question.

racontars, sur le chemin de 19xx à 2006,
jeudi 25 janvier 2007

1960 : premiers pas

Ma mère dit toujours que j'ai marché à 19 mois. Vu que jai eu un an le 30 avril, cela veut dire que j'ai débuté ma longue marche en novembre. Aurais-je pu être ainsi habillée en plein cœur de l'automne ? Ou ma mère s'est-elle trompée dans ses souvenirs… Je ne sais pas. Il me semble que cette photo a été prise à Veules-les-Roses, où nous allions souvent. Ce qui exclue la tenue.
Tout cela pour dire que je n'ai aucun souvenir de l'année 1960. Mais que j'avais l'air de m'amuser beaucoup…


orpheus, sur le chemin de 19xx à 2006,
vendredi 26 janvier 2007

Ricochet 1960 / 11 ans plus tôt

Des fées et des sorcières avaient déjà vu le jour.
Elles ne pouvaient néanmoins se pencher sur moi puisque je n'avais encore pas de berceau.

Mes XX venaient juste d'entrer dans un lycée du Pas-de-Calais.
Mes XY déposaient seulement leurs valises en France.

En 1960, je n'y suis pas pour célébrer le cap des trois milliards d'individus qui peuplent la planète. Pourtant, déjà un peu chez elle et un peu chez lui.
J'aurai bien aimé vivre le 21 Avril où les Afro-Américains ont enfin obtenu par le Civil Rights Bill le droit de vote.

Otir, sur le chemin de 19xx à 2006,
samedi 27 janvier 2007

Ricochet 1960:02 une silhouette à l'infini

Elles sont grandes les tentations. Déjà, lorsqu'elle avait descendu l'escalier de sa démarche d'écriture somptueuse, ces quarante-six marches monumentales, nombreuses avaient été celles-là (et parfois assouvies de commentaires en commentaires parsemés, sans jamais se transformer en véritables récits personnels). La tentation de se mêler à la cour des grandes pourtant était sans doute trop intimidante.

Et voilà qu'elle reprend, la fée Kozlika, une ascension ? Elle nous parle de petits cailloux, pourrions-nous être les frères et soeurs du petit poucet dans cette grande forêt de la nostalgie introspective, des souvenirs qui remués font des ronds dans l'eau ? Ricochets déjà repris par la belle Samantdi, dès sa conception, c'est décidément encore plus tentant, encore plus impressionnant à la fois.

Et pourtant.

Déjà, lors de ma lecture des billets sur les années soixante, moi qui suis d'à peine deux ans leur aînée, je m'étais demandé comment on pouvait refabriquer ces souvenirs d'enfant, comment s'impressionne notre mémoire, si ce n'est sans mots, uniquement en sensations et en images.

L'année 1960 est faite de ces souvenirs-là, de la rue que j'habitais - mais que j'ai eu l'occasion d'arpenter encore par la suite, alors ils se sont aussi refabriqués, de l'immeuble et sa cour, traversée aussi plus grande, parce que mon amie Nette y habitait toujours et que j'y serai donc retournée de nombreuses fois, de l'ascenseur et de sa grille, mais surtout des miroirs qui se faisaient face dans ce hall d'entrée, permettant de renvoyer à l'infini ces reflets comme une plongée dans un insondable démultiplié.

C'est cela les souvenirs d'enfance, on se regarde et on se voit aussi de dos, sans jamais pouvoir arrêter le regard sur ces multiples visages qui s'enfuient avec la ligne d'horizon.

Petite fille de deux ans que je retrouverai sur les photos, mais dans mon regard intérieur, il y a ces sensations, un possible infini, un peu inquiétant aussi, mais tellement excitant !

pierre, sur le chemin de 19xx à 2006,
samedi 27 janvier 2007

1960:00 Pour la vie !

En 1960 un austère jeune homme de 28 ans, au crâne passablement dégarni, déclare sa flamme empressée à une mince et rougissante jeune fille. Elle n'a que 22 ans mais il l'a vue grandir depuis qu'elle est née, leurs parents étant de proches collègues de travail. L'inverse est moins vrai puisque six ans d'écart, vu depuis un regard d'enfant, c'est autant qu'une génération. Très impressionnant. Le regard de l'un sur l'autre n'était pas équivalent.

Très pragmatique et sûr de son coup, le brillant jeune homme n'attendit pas trois jours pour transformer sa déclaration, acceptée, en demande en mariage. Il aurait bien aimé que ça se fasse dans la quinzaine qui suivait (« pourquoi attendre puisqu'on s'aime ? »), mais la farouche et timide jeune fille avait quand même osé demander un peu plus de temps de réflexion. C'est que... c'était pour toute la vie ! Et tout cela allait si vite...

Trois mois plus tard ils se mariaient. Gaieté un peu triste puisque la jeune épouse venait de perdre sa mère, soit un tiers de ce qui restait de sa famille. Son frère, immuablement âgé de huit ans, était mort alors qu'elle n'avait que quelques mois. Auréolé de cette innocence idéalisée, ce décès précoce avait laissé planer une ombre sinistre sur celle qui resterait à jamais fille unique. Elle n'égalerait jamais ce frère inaccessible et irremplaçable, choyé et sanctifié de son vivant en attendant son trépas. Sa maladie ne se soignait pas, à l'époque.

A 22 ans, celle qui se mariait portait donc déjà deux deuils marquants, mais aussi la charge d'un père sénéscent de soixante-dix ans, perdant la mémoire et ses facultés mentales. Sans parler de la grand-mère acariâtre et aveugle, qui constituait le troisième élément de cette lignée restreinte. Toute sa famille de limitait désormais à ces deux vieillards.

Un jeune homme sérieux, plus âgé qu'elle, ne pouvait être qu'un soutien efficace face à ces trop lourdes responsabilités...

Le besoin de vie était très puissant pour celle qui avait toujours souffert de sa solitude parmi un entourage de vieux. Son rêve unique était d'être mère de nombreux enfants, et de les aimer sans limite. Depuis qu'elle avait été en âge de jouer à la poupée elle imaginait déjà ses futurs enfants. A douze ans elle prévoyait que le premier serait un garçon, et il s'appellerait Pierre.

En se mariant alors que sa mère venait de mourir, le besoin de transmettre la vie n'en devenait que plus impérieux. Deux semaines après son mariage elle était enceinte, tandis que sa grand-mère mourrait. Mes premières cellules commençaient leur division...

anita, sur le chemin de 19xx à 2006,
samedi 27 janvier 2007

1960 : histoire ici, préhistoire là.

Il y a une véritable ironie à prétendre pouvoir m'inscrire dans un chemin si clairement balisé par les dates. Mon sens du temps se dérobe aux calendriers, mes strates, comme la plupart des archéologies, s'imbriquent et parfois même se confondent, je compte les échéances en battements de coeur, et mes mutations en chemins parcourus. Les années se condensent parfois dans un fragment minuscule, et des instants se dilatent encore à l'infini, pour le pire, le meilleur ou l'indicernable. Commencer alors que je ne suis pas née, qu'il s'en faudra encore de trois ans, n'est pas plus choquant que de prétendre que la chronologie parlera plus précisément de moi que la géographie.

Encore qu'à ce stade là, il s'agisse d'eux, ces deux jeunes gens que j'imagine un peu raides, attentifs à dompter l'émotion.
Fervents.
Je ne peux les voir que comme celà, d'une ferveur qui les sauvait, au moins temporairement, de l'arrogance. Pas spécialement beaux, mais je suis prête, partialement, à pouvoir leur trouver du charme, lui, en forme de chat efflanqué, au bord du roux, tributaire encore de sa pipe et de ses lunettes pour se trouver un peu de poids, elle, la bouche longue et belle, un peu trop grande, l'iris large d'un saisissant bleu gris.
Ils avaient enduré tous deux des familles dont la prodigieuse complexité leur apparaissaient encore extraordinaire-Ils passeront leur vie à découvrir que les histoires de familles proprement délirantes sont d'une constante banalité. Pour l'heure, ils ne percevaient des lignes à haute tension enterrées dans leur propre champ, que de crépitants éclairs de passion, souvent dissimulés sous la joute d'idées.
Je peux à la rigueur scruter leur visage. Leurs voix juvéniles ne me sont pas parvenues, mais cela n'importe pas. Je peux m'avancer en toute certitude : ces deux là se sentaient une mission. Pas forcément sauver le monde, encore qu'il y ait eu de cela, sans doute, quinze ans après un chaos qu' ils interrogèrent longuement.
Peut être juste prouver à celui-ci qu'on pouvait être jeunes, supérieurement intelligents, mythiquement drôles, et s'aimer passionnément la vie entière.

Mais de tout cela, je ne sais finalement rien. Leur histoire n'est pas entièrement superposable à ma préhistoire. Je ne suis pas dupe du regard que je porte sur eux, je sais d'avance que j'en choisirai ce qui fera fondation à ma naissance. Je suis, depuis longtemps, bien plus vieille que ces deux là, qui n'ont plus rien à voir non plus avec d'autres, qui eux, ont vieilli près de moi, me regardant grandir et mûrir.
Peut-être, d'ailleurs, est-ce à cela que je peux mesurer l'âge que j'ai aujourd'hui, et percevoir que je suis désormais près de mon équateur : à cela, cet éprouvé de tendresse envers ces deux jeunes gens qui levaient le menton, et qui se marièrent cette année-là.

minium, sur le chemin de 19xx à 2006,
mardi 6 février 2007

1960 : -07 Comme un garçon

Je voulais « rebondir sur le garçon manqué » de Kozlika. J’ai l’impression qu’on pourrait dire que je l’ai toujours été. Je ne pense pas qu’il s’agisse dans mon cas d’un déficit du regard du père. C’était probablement dû en partie à l’arrivée des années 70 et à notre mode de vie un peu baba-cool où l’on n’accorde pas d’importance à l’apparence, mais je crois que c’est aussi tout simplement mon caractère.

J’ai supporté un poupon (qui devait représenter mon petit frère), mais je ne voyais pas quel plaisir on pouvait prendre à jouer à la poupée. Quand on m’en a offert une, je l’ai regardée comme un objet complètement inutile. Dans mon souhait de satisfaire tout le monde, j’ai demandé : « Tu crois que ça ferait de la peine à Mamie si je la donnais à ma cousine ? » Par contre, j’ai toujours les petites voitures qui m’ont accompagnée des journées entières et parfois même la nuit dans mon lit. A 2 ans à peine, je connaissais les marques de toutes celles qu’on croisait dans la rue.

Mon surnom familial c’était Calamity Jane !  Garçoïde. J’ai gardé une attirance pour l’androgynie. J’aimais creuser indéfiniment des cachettes dans mes pistolets en bois taillés dans une branche de tilleul, trouver les meilleurs élastiques pour lancer mes projectiles. Côté vêtements, ça a été simple aussi : vers 5 ou 6 ans, j’ai expliqué qu’il n’était plus question que je porte des robes ou des jupes. Il faut dire que pour grimper aux arbres et jouer à James West, ce n’est pas le plus pratique ! Dans les dix dernières années je n’ai pas du porter de jupe plus de 5 fois, et vraiment pour des occasions particulières. Ce sont d’ailleurs toujours les fringues de mec qui me plaisent le plus. C’est pareil pour les montres, la coiffure, les conversations…

J’ai horreur des chichis, des minauderies, oui, je suis un peu misogyne. Cela me fait penser que la principale raison pour laquelle je n’aurais finalement pas aimé être un garçon, c’est que j’aurais alors été amenée à partager ma vie de couple avec des filles et que je les trouve parfois un peu manipulatrices et surtout très compliquées !

1960. Mes parents avaient 18 et 21 ans. Parisiens tous les deux, je ne sais pas s’ils se connaissaient déjà mais c’est probable. Alchimie intéressante de la rencontre entre la jeune fille obéissante d’une famille aisée et le fils unique aux 400 coups. La vie se passe entre les études, les copains et le ciné qu’on paye en Francs nouveaux, sur fond de prise de position des intellectuels dans le « Manifeste des 121 » (refus de prendre les armes contre le peuple algérien). Je pense que c’était une époque assez heureuse, dense en événements de toute sorte. Une vie culturelle foisonnante et inventive, souvent expérimentale. Mon propos n’est pas de faire une chronique de l’année, mais d’évoquer des sujets dont j’ai souvent entendu parler. J’ai toujours eu une fascination pour les sixties. Pas seulement parce que c’étaient les années de jeunesse de mes parents, mais parce que j’y ai senti une liberté de pensée, de créativité, un grand espace pour innover.

1960, c’est les Beatles, Elvis Presley, Paul Anka, les Everly Brothers, Buddy Holly, les Platters, les Shadows, Roy Orbison, Eddie Cochran, Bill Haley... et de nombreux autres artistes encore très connus (soupirs).

fauvetta, sur le chemin de 19xx à 2006,
lundi 12 février 2007

60 à 63. Du Soleil dans le dos

1960-1961-1962-1963

L'été, le Soleil, et la liberté.

8, 9, 10, 11 ans et déjà libre. Libre d'élargir chaque jour un peu mon univers. Nous vivons dans une petite ville, mais c'est comme à la campagne. J'ai exploré les limites de ma rue, et découvre le monde des petits chemins, des champs et des rivières.

Jusqu'alors bons camarades, mes grands frères décrètent qu'ils ne veulent plus "de gonzesses avec eux !". Ils ont leur bande, s'amusent énormément, et n'ont pas besoin d'une fille qui ne court pas assez vite ! Très vite, je me retrouve entourée d'enfants du quartier de mon âge, et de plus jeunes. Les mères débordées confient les petits aux plus grands et nous embarquons dans la troupe les petits frères et soeurs de 3-4 ans... Diane, la chienne rousse de mon père nous suit partout, fidèle et protectrice. Il fait chaud, très chaud, la piscine de la ville n'est encore qu'à l'état de projet.



Nous avons découvert que nous pouvions nous baigner dans les carrières d'argile situées près du petit cimetière. L'après-midi, nous chipons les torchons de nos mères, et des bouts de tissus en guise de serviettes de bains, et allons nous rafraîchir. Evidemment aucun de nous ne sait nager... Nous pataugeons dans l'eau douce, en culotte, nos pieds se collant à l'argile... Bains de boue d'argile... Nous jouons à nous arroser, nous barbotons... Et nous nous dorons au soleil ! Nous partageons nos goûters, de grosses tartines à la confiture. Nous rentrons dans nos familles, les joues rouges, le corps bronzés, fatigués, calmes et tellement heureux, mais déjà excités à l'idée d'y retourner le lendemain !

Je sens encore la chaleur du soleil dans mon dos... Aujourd'hui, lorsque je suis à la piscine, assise sur le rebord, les jambes dans l'eau, je ferme les yeux, et je retrouve tout de suite cette sensation de chaleur et de joyeux bien-être... A chaque fois je me sens bouleversée, le souvenir des petits minots que nous êtions me fait sourire, et me rend molle d'émotion. Si libres et si heureux de se baigner.

michou, sur le chemin de 19xx à 2006,
mardi 20 février 2007

1960

Les responsabilités arrivent. J’ai trois ans, c’est l’âge pour l’école maternelle. À Pompey, il y a tout, même un jardin d’enfants parce que l’usine prévoit tout pour l’épanouissement de ses six milles ouvriers et leur famille. C’est l’époque du paternalisme, la cité est gérée pour répondre aux besoins de la production, on passe du berceau, à l’école puis à l’usine, plus tard le cimetière. Les maîtres ont tout prévu. Les cités logements, les coopératives pour l’approvisionnement, le centre d’apprentissage, tout. Le logement est retenu sur la paye, à la coopérative, « la ruche de Pompey » on fait crédit, il reste un peu d’argent pour le bistrot, les clopes. Le virement des payes sur compte bancaire ne sera obligatoire qu’en 1975, les ouvriers sont payés à la quinzaine ou la semaine. Au fil du temps, les syndicats ont signé des accords avec l’usine, qui verse aussi un complément familial collé au salaire. En liquide, bien sûr. C’est l’époque du liquide et des combines En 1946, Pompey compte 44 bistrots, il en reste 5 aujourd’hui Les hommes touchent la paye en espèces Les femmes attendent qu’ils rentrent Certaines femmes ne sauront qu’en 1975 qu’il y avait un complément familial Comme quoi l’économie en milieu fermé n’est pas une vue de l’esprit

Ville de métiers durs, de métiers de chiens. Je saurai plus tard que mon grand père sortait les lingots de fonte à la main, pas des petits, des gros de deux à trois tonnes, qu’on tire avec des pinces énormes , sur des cylindres. Mon grand père avait de beaux avant-bras, de vraies sculptures Les conditions sont atroces, l’atelier est ouvert à tout vent, en hiver le froid vous tenaille le dos, la chaleur du four ouvert écrase le torse. Tous les ouvriers de ce secteur finissent malades des poumons. À l’époque la retraite est à 65 ans, le sidérurgiste a une espérance de vie de 63 ans. Quand il fait trop chaud, les hommes harassés se trempent habillés dans des fûts remplis d’eau

Les payes circulent, les dizaines de bistrots tournent rond, les hommes avec, abrutis de travail, de fatigue. Le vin et le tabac sont des baumes en vente libres, qui permettent sans doute d’échapper à la réalité qui casse le dos et blesse les rêves.

Mais pour l’instant je ne sais rien de tout ça, j’ai école, le jardin d’enfant est à l’autre bout de la ville, j’irai donc à la maternelle. Celle du centre près du village, en face de la Mairie.

hellojosie, sur le chemin de 19xx à 2006,
mardi 20 février 2007

(1)-3 juillet 1955... jusqu'en 1960

Pour commencer cette aventure, et aussi parce que de mes première années je n'ai pas tellement de souvenir. Ce billet sera donc celui des années 1955 à 1960.'' Je repense au petit bébé que j'ai du être. Il parait que j'étais un bébé adorable qui ne pleurait pas souvent et qui dormait beaucoup. Ma mère m'a même dit que tellement je dormais, j'avais l'arriere du crane sans cheveux.

J'ai peu de souvenirs de mes premières années, sauf un, à la maternelle.je devais avoir trois ans. Maman m'avait accompagné jusque dans la cours. Sans doute parce que je lui avais fait part d'une crainte. Ce jour là en rentrant dans cet espace qui représentait pour moi l'insécurité, une foule d'enfants m'assaillit, ils déversèrent sur moi toute leur agressivité. Je fus terrifiée. Je ne sais pas ce qui c'est passé ensuite, je ne me souviens pas si je suis restée à l'école, ou si je suis retournée à la maison, mais l'image de cette cohorte de bambins agressifs est restée à jamais gravée en moi. J'ai du comprendre ce jour là que le monde était cruel.

Je n'ai plus d'autres souvenirs jusqu'au jour de la naissance de mon frère, j'avais cinq ans. C'était en juin 1960.Ce jour là j'avais été amenée chez un oncle qui était boulanger. L'odeur des croissants, des pains au chocolat, hum! (Un régal pour une grande gourmande comme moi.) captait mon attention et me faisait apprécier cette visite. Mais cette fois là, j'ai, je pense, j'ai du ressentir le premier sentiment d'abandon. J'ai passé la journée à pleurer sous la table. Inconsolable, j'ai pris conscience que parfois on est seul, et que rien n'apaise nos souffrances.

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