Petits cailloux et ricochets

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le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

les textes
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année à 14 ans

Les textes sont présentés dans l'ordre chronologique de leur rédaction.

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Kozlika, sur le chemin de 2006 à 19xx,
mercredi 13 décembre 2006

1974:14 la téléréalité c'est rien que des copiteurs

Année scolaire 1973-1974. Le changement d'établissement me procure un immense soulagement. Il me faudra certes allonger mon trajet d'une vingtaine de minutes en ajoutant le métro à l'autobus, mais je m'en fiche, je vais être bien mieux ici, je le sens. De l'ancien bahut, je ne conserve que Fredo comme copain ; au cours cette année de quatrième se constituera une petite bande de six joyeux lurons dont il sera, ainsi que Samuel, Pascal, Emmanuelle et Claire. J'en sais peu ou rien de ce que sont devenus les quatre autres, mais Claire est restée depuis ma plus ancienne et meilleure amie.

La rencontre, je l'avais racontée là. La suite c'est toutes les années entre celle-ci et aujourd'hui et la certitude que tous les demains aussi. Et vu qu'à l'occasion de ce récit je m'étais fait engueuler, je n'en dirai pas plus. Je n'écrirai pas qu'elle croit que sa rage s'est enfuie mais que c'est juste qu'elle lui a cousu d'autres habits et que la muletta n'est pas bien loin encore, je la vois distinctement moi, juste là sous les capes qu'il faut bien mettre en vieillissant pour traverser l'hiver suivant. Je ne dirai rien non plus de toutes les fois où elle était là quand il le fallait, comme par exemple passer des jours entiers à m'accompagner ici et là pour acheter les meubles nécessaires à mes premiers battements d'aile en solitaire et prétendre qu'elle n'avait rien de mieux à faire que les charger, décharger et monter avec moi. C'est pas comme si elle avait eu quatre petits à s'occuper. (Ah si ?) Ou que si parfois nous étions moins proches au quotidien, j'ai toujours su qu'elle répondrait présente au moindre appel, et que c'est bien plus important que le reste. Non non non, je n'en dirai rien, motus et bouche cousue.

En 1974 on ne savait pas encore ça, mais nous étions devenues très vite inséparables, l'une dormant chez l'autre, passant une bonne partie de nos vacances ensemble avec sa famille ou la mienne. C'est à l'occasion d'un retour de vacances en Bretagne que le ton était monté très vite entre Claire et sa mère, comme très souvent. Et comme très souvent, Claire disait à sa mère que la mienne était un milliard de fois plus sympa qu'elle. Maman-de-Claire protestait, elle disait que les parents des autres ont toujours l'air d'être plus cools que les siens. Et justement, moi je la trouvais très sympa, Maman-de-Claire, c'est ce que j'ai dit. Beaucoup plus sympa que la mienne. « Ah, tu vois », a dit Maman-de-Claire, « c'est exactement ce que je disais. » « N'importe quoi », a dit Claire « je suis sûre que je serais beaucoup mieux chez Geneviève ». « Et moi chez ta mère ! », ai-je répondu, « on devrait échanger ».

« Chiche ! », proposa Maman-de-Claire « au bout de deux semaines vous n'aurez qu'une hâte, revenir chez vous. ». Chiche ? Heeeeeey, mais c'est une idée gé-niale ça !

On en a parlé à ma mère et elle a été d'accord tout de suite, l'idée l'amusait beaucoup elle aussi. Alors Claire et moi, avec nos familles, on a inventé le concept de « Vis ma vie », même qu'on devrait demander des droits d'auteurs à la TV.

Je suis allée habiter chez elle et elle est venue habiter chez moi pendant une quinzaine de jours. Tout le monde a joué le jeu, à fond : je ne me souviens plus pour elle, mais moi j'appelais ses parents « papa » et « maman » et je leur demandais l'autorisation d'inviter « mon amie Claire » à venir à la maison, et ils pesaient le pour et le contre : tu as fait tes devoirs ?

Je vivais seule avec ma mère tandis qu'elle habitait avec son père, sa mère, son petit frère et sa petite sœur. Je vivais en banlieue et elle à cinq minutes à pied du lycée, ma mère avait fait des études de comptabilité et commencé à travailler à dix-sept ans, ses parents avaient fait des études longues et de haut vol. Pour elle comme pour moi le changement était radical. A moi le bonheur de traîner devant la porte du lycée tandis qu'elle prenait son métro et son bus pour rentrer, wéééé ! A moi les bagarres avec mon frère et ma sœur, wééééé ! Mais il y eut aussi les déconvenues : « papa » et « maman » n'avaient jamais beaucoup de temps pour me parler, on ne passait pas les soirées ensemble parce qu'ils restaient entre adultes et que les enfants devaient aller dans leur chambre après dîner. Ils ne faisaient jamais de bisous non plus, même quand on allait se coucher. Ils ne me demandaient pas ce que j'avais fait dans la journée.

« Chez » Claire aussi il y avait les trucs chouettes : sa maman pour elle toute seule et toute disponible, toujours prête à bavarder, et puis pas obligée de finir ce qu'il y avait dans son assiette, et puis le bisou du soir (« elle le fait vraiment avec toi, ta mère, de t'embrasser quand tu vas te coucher ? – Ben... oui ! »), mais aussi les mauvais plans comme les trajets maison-bahut ou devoir faire le repassage parce que Maman ne pouvait pas tout faire toute seule, ou le fait de justement passer toute la soirée avec maman et ne pas avoir le droit de fermer la porte de sa chambre.

Bien contentes de notre aventure en pays exotique, à l'issue des deux semaines nous avons finalement toutes deux retrouvé avec plaisir nos pénates aux inconvénients apprivoisés mais je me souviens avec tendresse de ce drôle de voyage dans le pays étrange de ma copine.

Aujourd'hui c'est son anniversaire, mais chut, n'en disons rien, je vais encore me faire engueuler.

zub, sur le chemin de 19xx à 2006,
dimanche 25 février 2007

De 1955 à janvier 1962

Ces années particulières ont déjà été relatées, et je ne souhaite pas y revenir. Si elles vous intéressent, vous pouvez les lire ici

1958
Vacances en France, Petit séjour à Nuit St Georges chez des cousins. Visite des caves et dégustation du vin. Mon père me renvoie au logis, et termine la tournée en faisant basculer le cousin sur le pastis.
Leur rentrée est louvoyante.

1960
De nouveau en vacances en France. Passage à Grenoble chez le grand-Père paternel.
Fête de folies à Brégaillon.

gabriel, sur le chemin de 2006 à 19xx,
mercredi 28 mars 2007

1999 (14) : Rendez-vous manqué

De cette histoire imaginée, de cette après-midi fictive, quand le faux est éliminé, reste une nostalgie rétive.

Allongé le dos sur ton lit, fixant l'immaculé plafond, je détricotais mon esprit pour t'en dévoiler les tréfonds. Sans savoir bien ce qui me pris, te piquai d'un mot surfilé. Si ta réaction me surpris ? je ne sais trop.

Entremêlés, l'un sur l'autre, dessous, dessus ; on dit souvent, dans les poèmes, que le temps semble suspendu en de tels instants de bohème.

Mais le temps passait entre nous qui nous figeâmes dans son cours. Le temps passait, qu'il était doux de le savourer sans discours. Dans tes yeux, immobilisé, tremblant au rythme de tes lèvres, je n'osais donner ce baiser. N'osais concrétiser ce rêve.

Chassant, d'un sourire, la larme qui clôt cet instant orangé, je baissai paupières et armes — pudeur de l'amour abrogé.

krazy-kitty, sur le chemin de 2006 à 19xx,
samedi 31 mars 2007

1999 : 14 - Le départ

Je deviens lasse d'expliquer que je passe le baccalauréat. Je deviens lasse de me battre pour montrer aux autres que je ne suis pas une petite raclure d'intello hautaine planquée derrière ses livres et ses lunettes. Les garçons commencent à me trouver jolie. Je les impressionne mais je ne le sais pas, je crois plutôt ne pas les intéresser. L'un d'eux ose plus que les autres et je projette tous mes rêves de Prince Charmant sur lui presque aussi vite que je les reprends. Un détail ? ses lettres sont bourrées de fautes d'orthographes.

C'est l'été et cet été se doit d'être, intensément. Coincé entre le baccalauréat et mon départ pour Paris, les classes préparatoires, comment pourrait-il être autrement ? Après mon premier baiser sur fond de jazz, je découvre Prague et Budapest avec des yeux écarquillés, appareil photo et carnet de notes en mains, avide de m'imprégner de cette nouvelle culture (j'en lirai Milan Kundera), puis vis une semaine d'aventures musicales et adolecentes en plein coeur des Cévennes. Les adieux se multiplient et les clichés de mauvaise qualité prêts à orner les murs de ma nouvelle chambre aussi.

Partir ? J'en suis contente. J'aime Paris et je rêve d'une vie loin de ma ville natale. J'attends avec impatience la vie en internat, tout en appréhendant les classes préparatoires. Je suis grande, enfin, même si mon coeur se serre à l'idée de laisser derrière moi maman, le petit chien, l'école de musique et une petite poignée d'amis.

En partant, je rentre définitivement dans l'adolescence : ses doutes, ses crises, son mal-être me frapperont de plein fouet.

sicaliptic, sur le chemin de 2006 à 19xx,
lundi 4 juin 2007

1980 : 14 ans les vacances

On rentre dans les années floues, celles dont j'ai fait le deuil en les effaçant de ma mémoire, l'exercice devient difficile,

j'ai bien peur que certains souvenirs soit un peu décalés dans le temps...

Je crois que c'est à cette période que nous retournons en vacances en Espagne, des vraies vacances pas juste aller dans la famille. Mes parents ont acheté une nouvelle caravane, la petite bleue et blanche caravelair est morte. celle ci est plus spacieuse. nous changeons de coin fini Barcelone et ses plages pourries qui nous obligent à se baigner en piscine, la famille fait quelques centaines de kilomètres de plus pour prendre d'assaut les plages de Salou aux alentours de Tarragone.
Il y a une école de windsurf, toute la famille fera son essai et mon père se passionnera pour ce sport quelques années durant, ma soeur et mon frère y gouteront aussi.
Je découvre mes capacités à m'occuper des tout-petits je me retrouve bien vite à faire des pattés de sable avec 5 bambins dont les parents décomplexent en me faisant entière confiance alors qu'à cet age je n'avais aucune conscience des responsabilités qu'ils me déléguaient ainsi.
Nous passeront 5 ou 6 étés à retrouver les mêmes familles dans le même camping, visitant chaque fois un bout différent de la région pour ne pas faire que bronzer idiot.
C'est dans ce camping que je prends mes premières cuites payées par mes parents, même si me reviennent de drôles de souvenirs beaucoup plus anciens, toute la famille jouant au rami en buvant un verre de "cuba libre", je devais avoir 9 ans, mais c'était l'époque où les cigarettes ne tuaient pas et l'alcool faisait partie de la culture.

Otir, sur le chemin de 19xx à 2006,
vendredi 6 juillet 2007

1972:14 A la Clairefontaine

Samedi 18 mars 1972

Ce soir je commence mon journal. Pas exactement un journal. Je n'ai pas la prétention d'écrire un journal comme bien d'autres l'ont fait avec succès. Je ne me forcerai même pas à écrire régulièrement. Ce ne sera pas un journal parce que je ne raconterai pas mes journées exactement, mon petit carnet étant là pour ça. Je rapporterai simplement ce que j'aurai envie de dire pour cette journée de ma vie, des réflexions ou des pensées qui me seront venues. Je n'écrirai pas non plus en ordre : je sais mieux penser qu'écrire et que m'exprimer en général. Je n'ai pas l'intention de montrer un jour ce journal, si je peux ainsi l'appeler. Sans doute si j'ai voulu faire ça, c'est pour m'aider à croire au "rôle" que je me suis donné, à vaincre mes nombreux défauts et à parvenir à mon idéal. J'ai choisi le vert par ce que c'est la couleur de l'espérance.

Voici le tout premier paragraphe d'un très long ouvrage construit au fil des années et conservé miraculeusement intact tout au long de toutes mes pérégrinations. Il s'agit d'une collection de vingt-trois cahiers Clairefontaine, effectivement pour la plupart vert Granny Smith mais aussi violet, sans que je me souvienne si le passage à cette couleur de deuil a correspondu à une décision documentée ou pas quelques années plus tard.

J'étais donc moins précoce que Samantdi, même si déjà, la même année qu'elle, j'avais commencé à tenir ces fameux petits carnets où je consignais les événements au quotidien, de façon très factuelle, et désormais totalement inaccessible à mes yeux devenus presbytes.

Mais ces cahiers de cent-vingt pages chaque, eux, sont lisibles, du moins leur écriture d'écolière de bonne tenue sur grands carreaux, à l'encre bleue qui n'a pas succombé aux années écoulées, comme quoi l'encre Waterman est de bonne qualité tout comme ce papier haut de gamme déjà à l'époque qui s'est avéré un excellent choix pour sa conservation. En revanche, ce qui mérite moins le passage à la postérité, c'est sans doute le contenu. Là où Samantdi reconnaît que dans ces archives précieuses son talent a vu le jour, je ne reconnais quant à moi qu'un effrayant creuset désespérant d'états d'âme très déprimant et indicateur d'une tristesse constante et d'un état dépressif insupportable à relire. La jeune fille qui se confiait à ces cahiers ne parle d'elle qu'en reproches, qu'en regrets, qu'en auto-dénigrements.

Dimanche 8 avril

J'avais l'intention de t'emporter à Grézels mais j'ai oublié. C'est d'ailleurs bien dommage car j'aurais eu bien des choses à dire. J'avais raison. Katherine et moi avons eu l'explication prévue. On ne pouvait pas s'entendre toutes les deux. C'est sans doute mieux ainsi, on ne s'est pas gênées mutuellement, mais je me demande quels vont être nos rapport une fois rentrées en classe (demain) ? Moi j'ai toujours les mêmes sentiments à l'égard de Katherine et je me souviens exactement de bien des moments que nous avons passé ensemble. En vérité, ce n'était pas une amitié parfaite. Je ne sais pas ce que Katherine pouvait bien me trouver. Moi je l'aime autant qu'avant. Bien sûr j'ai eu un peu de peine mais c'était ridicule puisque je savais qu'elle ne m'adorerait pas éternellement. Tout est donc pour le mieux, et on ne s'est pas trop disputées. Le divorce dans ce cas n'est pas une mauvaise chose. Maintenant mon but idéal serait de me mettre dans la peau de ce personnage que je me suis fixé. J'ai déjà bien en vision mon appartement mais donner à mes agissements une signification correspondant à mon rêve est encore un pas à faire. Je suis persuadée que cette idée m'aidera en plusieurs choses. Pendant ces vacances j'ai pris des résolutions. Notamment de ne plus être une "rien du tout" ; il faut absolument que je maigrisse et que je ne reste pas laide, que je ne continue pas à débiter des sottises ; ce en quoi, mon "rôle" je l'espère m'aidera. Il faut que je me mette bien ça en tête et que j'ai un minimum de confiance en moi. J'ai décidé d'être le moins hypocrite possible et de profiter de mes moments de liberté pour tout.

/.../

Mon intention initiale de ne pas montrer ces cahiers était certainement sage, mais contrairement à ce qu'est trente-cinq ans plus tard devenu le blog, elle a certainement concouru à produire l'effet inverse de ce que je recherchais, à savoir m'améliorer. Ces cahiers m'ont permis de garder la trace d'une terrible descente complaisante dans des états qui n'auront jamais été diagnostiqués, sans doute à cause de cette tentative si réussie de ma part de "jouer un rôle" en permanence, et de cacher, toujours cacher surtout, la réalité de mes émotions. Je vivais dans un monde terriblement silencieux, et à la claire fontaine, j'ai trouvé l'eau si claire que je m'y suis noyée.

Thomas, sur le chemin de 19xx à 2006,
dimanche 29 juillet 2007

1991, année 14 -- Je crois que Maman s'est tuée

Cette année-là j'avais commencé l'Atelier théâtre jeunes. De septembre à juin on avait travaillé : impro, travail de voix, relaxation. L'été 1991, on est partis tous ensemble camper à Avignon et voir plein de spectacles. Je me souviens d'un des tous premiers rôles de Romane Bohringer dans La Tempête, mise en scène par Peter Brook. Je me souviens des interminables Comédies barbares dans la cour du palais des papes, où l'endormissement me guettait à chaque instant.

À la fin de l'été, peu avant qu'on rentre d'Avignon, Maman était à la campagne et je crois me souvenir qu'elle a failli mettre la voiture dans le fossé. Sur le moment je n'y ai pas prêté attention.

Je me suis réinscrit à l'atelier théâtre pour l'année suivante. Cette fois on allait préparer un vrai spectacle, de A à Z, qu'on écritait, qu'on monterait, qu'on jouerait. Je suis resté à Gennevilliers pour les vacances de la Toussaint : on travaillerait toute la semaine sur le spectacle. Maman restait avec moi, Papa et sœurette partiraient dans le Berry.

Et il y eut le dernier samedi des vacances. Le 2 novembre 1991.

La veille Maman était triste. J'avais essayé de la réconforter de quelques mots d'enfant. Je lui avais dit qu'elle nous avait mis au monde et élevés, qu'elle s'était acquittée de sa mission, qu'elle pouvait vivre pour elle-même aussi.

Ce matin-là donc, je me suis levé. L'appartement était désert et silencieux. J'ai emprunté le couloir, jusqu'au salon. J'ai allumé la télé. J'ai regardé un dessin animé, Denis la Malice. Et je suis retourné dans ma chambre. Enfin, je suis parti pour.

Dans le couloir il y avait une barre de tractions installée là depuis longtemps, d'un temps où mon père avait eu des velléités sportives. À la barre de traction elle avait noué une corde à sauter. Elle avait confectionné une boucle. Passé la boucle autour de son cou. Sur un tabouret. Et elle avait donné un coup de pied. Le tabouret était tombé. Elle était là, à moitié agenouillée au milieu du couloir étroit. Immobile et comme endormie.

Pour atteindre ma chambre j'ai contourné son corps que je ne pouvais pas toucher. Je me suis habillé. J'ai de nouveau emprunté le couloir, j'ai dû encore m'aplatir contre le mur pour éviter le contact de son corps. J'ai appelé le 17.

Je crois que ma mère s'est tuée...

J'ai appelé la maison de campagne. C'est ma sœur qui a décroché. Je lui ai juste dit Passe-moi Papa... Vite... Rien d'autre, mais déjà elle hurlait de peur et de douleur. Il a pris le téléphone.

Je crois que Maman s'est tuée...

Enfin je suis descendu chez la concierge.

Excusez-moi de vous déranger... Je crois que ma mère s'est tuée...

Elle s'est évanouie dans les bras de son mari.

J'ai passé le reste de la journée hors du temps. Attente interminable et silencieuse, seul dans le salon kitsch de la loge. Puis les secours qui n'ont pas pu la ranimer, et cet homme en uniforme qui me prend à part pour m'expliquer une seule chose : que ce qui s'est passé n'est pas ma faute. Puis mon grand-père maternel chez qui nous nous sommes tous rassemblés. Puis ma grand-mère maternelle appelant les proches les uns après les autres. C'était la deuxième fois qu'ils survivaient à l'un de leurs enfants.

Je n'avais plus la force de penser. Je m'enfonçai dans le sommeil.

pierre, sur le chemin de 19xx à 2006,
mardi 11 décembre 2007

1975 (14 ans) - Du fond du puits, la lumière

J'ai jeté les mots du texte qui suit il y a quelques jours. Dèjà je m'en suis éloigné et sais que je ne les écrirais plus de la même façon aujourd'hui. Entretemps mon esprit s'est appuyé sur ce qui m'est apparu pour "avancer" et me faire penser autrement. Voila pour moi le grand intérêt de ces ricochets : ils me révèlent parfois bien plus que je ne l'avais envisagé.

Un petit détail aussi, sans grande importance : je me suis empêtré dans le fil de mes années de ricochets (cancre en mathématiques comme je le fus, j'aurais dû me méfier des séquelles qui en restent à l'âge adulte...). La faute à ces cycles scolaires qui sont à cheval sur les années civiles ! J'ai donc dû revoir quelque peu mon découpage pour y insérer l'année manquante. Je me suis rendu compte du décalage en allant farfouiller dans mes vieux bulletins scolaires, dont j'ai pu savourer les appréciations professorales. J'y ai aussi trouvé la trace d'oublis et de confusions d'années, mais ça ne change guère le sens de ce que j'ai envie de raconter.

Encore une année scolaire assez peu évocatrice de souvenirs agréables. Je me souviens avoir été vaguement intéressé par une fille. Grande, jolie, avec une aisance et une personnalité affirmées. Inaccessible. Je ne tenterais ni ne manifesterais rien, me contentant de l'observer discrètement. D'ailleurs elle est déjà "femme" et je ne suis qu'un petit garçon. En retard dans ma puberté, cette fois, consécutivement à une maladie importante, l'année précédente, qui aura bloqué ma croissance. En retrouvant mes bulletins de notes, j'ai souri : vraiment, ça n'était pas glorieux. Il y aurait de quoi faire un florilège des observations de profs ! Les pauvres, ils rivalisaient de formules, tantôt encourageantes, tantôt culpabilisantes, censées me faire prendre conscience qu'il fallait que je travaille davantage. Hélas, le seul travail aurait-il pu venir à bout d'un échec scolaire d'ordre psychologique et lié au mode de compréhension ? Une appréciation lapidaire résume bien la situation : « Pierre à décroché ». En fait je n'avais tout simplement pas raccroché avec le cycle normal, notamment parce que mes deux mois de maladie m'avaient fait manquer une grande part du programme. Je fus donc admis à... redoubler. Bah, je n'étais pas à une déchéance près...

Psychologiquement cette année de quatrième aura été catastrophique : mon père a renforcé la pression sur mon travail. Il me demande des comptes, vérifie mes notes, et m'engueule régulièrement devant de pareils résultats. Il fait exactement ce que le psychologue lui avait recommandé de ne pas faire... Mais mon père et les psychologues, ça fait deux. Voulant me faire réagir il entreprend une campagne de dénigrement assortie de prophéties réjouissantes : « tu finiras plombier ! », ou "manard" (manoeuvre = le plus bas de l'échelle professionnelle à ses yeux), « pousseur de brouette, c'est ça que tu veux faire ? ». Il insiste sur mes incapacités, m'insulte, s'énerve devant mon difficultés à comprendre lorsqu'il veut me faire apprendre mes leçons de force. Leçons de morale le soir, devant mes frère-soeurs, qui ne se privent pas de me le rappeller au moindre désaccord. Toute la famille élargie est au courant de mes difficultés, abondamment colportées par ma mère, pipelette téléphonique. Quand je l'entends en parler dans le détail, je lui en veux. Je suis le raté de la famille et tout le monde le sait. Moi-même j'en suis persuadé : je suis un nul. Je ne vaux rien dans la seule chose qui vaille : les études. Et en plus je suis archi-nul en maths, malgré les cours chez un professeur particulier que m'imposent mes parents. Que d'après-midi gâchés devant ces formules auxquelles je ne comprenais rien... Je perdais mon temps alors que j'aurais pu me ressourcer dans ma chère nature. Mais les maths sont considérées comme la matière noble tant par le système éducatif que par mon père, qui a fait une grande école. Assurément je ne corresponds pas à ses ambitions. Il me le fera payer très cher, et j'en prendrai pour des décénnies de dévalorisation de moi. Mon père m'a "cassé". Ce n'est que bien des années plus tard que j'ai compris qu'il avait cru bien faire en cherchant à éveiller ma fierté, comme lui aurait réagi en pareilles circonstances. Sauf que je n'étais pas construit comme lui.

L'image que mon père me transmet du masculin est un désastre : autoritaire, dénigrant, sans aucune sensibilité. Il dévalorise sans cesse ma mère, terrorise ses enfants en piquant des colères noires. Je me sens résolument différent de cette image tutélaire effrayante au savoir inaccessible. Je le déteste. Je souhaite sa mort. Du coup ma mère devient un repère bien plus conforme à ce que je me sens être. D'autant plus qu'elle évoque souvent ma ressemblance avec son propre père, homme sensible et délicat. Nul besoin d'être psychanalyste pour voir se profiler un complexe d'Oedipe gratiné !

À la même époque mon frangin, mon ami, mon presque jumeau, change beaucoup. Il s'affirme bien différemment de moi. Il a les mêmes parents, mais d'autres stratégies. Casse-cou, frondeur, comique, provocateur, il attire l'attention. Il prend beaucoup de place dans la famille, et on raconte ses exploits. Il me dépasse à tous points de vue, et même physiquement. Plus grand que moi, plus fort, et plus en avance dans sa puberté. Décidément... je suis vraiment un raté. Nous devenons très différents. Je me sens perçu comme son rival, comme si je le gênais. Le jour où il répète devant la famille, en rigolant, des confidences que je lui avais faites au sujet de mon intérêt naissant pour les filles, je me sens trahi. La confiance, brisée ensuite a de multiples reprises, ne s'est toujours pas rétablie... trente ans plus tard.

Cet été-là mes parents nous emmènent, avec mon frangin, dans un lointain pays d'Europe : la Roumanie. Voyage très dépaysant qui nous fait découvrir un monde rural aux techniques archaïques. L'architecture en bois, la pauvreté des villages avec leurs "rues" en terre, mais aussi l'immense delta du Danube avec ses pélicans, captent vivement mon intérêt. Si je fais abstraction des humeurs de mon père, j'aime les voyages ! Cette fois nous sommes partis à trois familles, en trainant des caravanes. Parmi eux celui qui était mon ami en primaire, mais qui m'a progressivement rejeté lorsque je suis devenu "différent". Souvenir qui marquera longtemps mon rapport aux autres.

Probablement très sensible aux ambiances relationnelles je vis dans une ambivalence constante entre sécurité matérielle familiale, voire confort, et insécurité affective. J'investis fortement le lien maternel, seul refuge "sûr". À un âge où, normalement, la coupure du cordon devrait être forte. Ce qui s'est cristallisé durant ces années très insécurisantes et identitairement perturbées ne s'atténuera qu'avec un très long travail psychothérapeutique, à l'âge adulte.

Blessé par la trahison de mon ami, puis celle de mon frère, je deviens copain éphémère avec un autre exclu. Il n'apprécie pas davantage que moi les jeux de garçons. Ni foot, ni bagarres, ni extase autour d'engins à moteurs. Nous parlons beaucoup, dans un registre d'intériorité. Nous vivons un mal-être qui nous pousse un jour à évoquer notre suicide, ce qui inquiètera beaucoup ma mère. Mon journal de l'époque garde la trace de cet épisode déprimé. Je n'ai pas conscience de passer des années noires : sans autre repères, tout cela me semble "normal". En fait, je crois que j'étais assez immature. Avant la page du suicide, mon journal montre une écriture enfantine, et des propos anodins. Les adultes commencent à me décrire comme sensible et émotif. Presque fragile. C'est pas ça qui fait un homme fort... comme mon père.

Je crois que c'est aussi à cette époque que le chien qui m'avait été donné, qui était mon compagnon affectif, sera donné à la SPA parce qu'il occasionnait trop de dégats dans les poulaillers du voisinage. Je n'aurai plus de chien. Je ne m'attache plus à rien ni personne.

En septembre me voila de nouveau dans une classe d'inconnus. Ça devient une habitude. À chaque fois c'est une épreuve puisque je dois reconstruire mes repères, retrouver une place... que je n'essaie même pas de prendre. Discret, timide, effacé, je fais partie des invisibles. Pourtant... c'est là que tout va changer ! Une semaine après la rentrée je repère une fille que je n'avais encore jamais vue. Wouf... quelque chose se passe à l'intérieur de moi. Quelque chose de nouveau, que je ne connais pas. Il me faudra longtemps pour comprendre...