Petits cailloux et ricochets

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le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

les textes
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année 1990

Les textes sont présentés dans l'ordre chronologique de leur rédaction.

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Kozlika, sur le chemin de 2006 à 19xx,
jeudi 23 novembre 2006

1990:30 un chou, une rose

20 décembre 1990, 0h45. C'est une fille ! J'ai passé ma grossesse entière à m'endormir en n'importe quelles circonstances, dans n'importe quelle position et à n'importe quelle heure du jour. J'ai mis en place un attirail de ruses de Sioux pour convaincre Meusa que le meilleur endroit du monde c'est au lit avec Maman, sur le canapé avec Maman, dans une chaise longue avec Maman, et le reste avec Papa et les autres grandes personnes. La télé a été déplacée dans la chambre et je me livre sans scrupules aux plus éhontées des manœuvres : « Ooooooooooh, chouette alors, dis, Meusa, c'est l'heure de la Petite Maison dans la prairie, trooooobien ! » Et hop ! tous les deux sous la couette, en faisant attention de ne pas ronfler trop fort pour ne pas le déconcentrer de « La P'tite Marie de la maison », comme il disait, ou autres passionnants feuilletons ou émissions enfantines qui m'assuraient ma sieste pépère.

(Oh mandieumandieumandieu, elle fait regarder la télé à son fiston à peine sorti du moule, le pôôôôôvre ! L'instrument du Mal dans nos maisons, le malheureux enfant va devenir bête comme ses pieds, idôlatrer PPDA et refuser d'aller jouer dehors ! Mauvaise mère ! Putréfaction ! Che Guevara va se retourner dans sa tombe ! – Oh foutredieu, mais que c'est booooon de dormir !)

Je n'ai pas voulu connaître le sexe de mes enfants dès les échographies, j'aime bien les surprises et ne l'apprendre qu'à la naissance me semblait participer au déroulement complet du rituel tel que je l'imaginais depuis l'enfance. Et me voilà de retour à la maison pour le réveillon de Noël avec ce nouveau bébé (Et le bébé il va où, lui, maintenant que tu rentres ?, me demande Meusa en venant me chercher à la maternité). Une petite fille pour la plus grande satisfaction de tous. Surtout des autres. Nous voulions un deuxième enfant mais le sexe d'icelui nous importait bien moins qu'à notre entourage. C'est un phénomène assez curieux que la plupart des parents finalement s'en fichent tandis qu'autour d'eux (y compris ceux qui pourtant sont parents eux-mêmes) le souhait d'une diversité des sexes semble aller de soi.

(Lorsque mon amie Claire a accouché de son troisième garçon, quelqu'un lui demande, évidemment : « Ah, ben tu vas en faire un autre alors, pour avoir la fille ? » « Seulement si j'ai très envie d'un quatrième garçon », répondit ma copine-à-moi. Et toc.)

Pas d'enfant unique, c'était surtout ça qui nous importait, à l'un comme à l'autre. Et si le choix d'avoir des enfants ensemble s'était fait au terme de longs mois, années même, s'il avait fallu vaincre les réticences de mon compagnon pour notre premier, la décision de mettre en route le deuxième ne fut examinée que sous l'angle de l'écart (théoriquement) idéal entre eux. Mon compagnon était l'avant-dernier d'une fratrie de cinq, plus tribu que famille à bien des égards, et quoi qu'il en dise créant des souvenirs d'enfance heureux. Compte tenu de notre écart d'âge entre ma sœur et moi, qui en fit plus une deuxième petite mère qu'une frangine, je me sentais plutôt enfant unique et m'en désolais. D'autant que mes parents, fort désobéissants, avaient refusé de me fournir le grand frère un peu plus âgé que moi que je leur demandais.

Je ne sais pas ce qu'il adviendra des relations entre mes enfants lorsqu'ils seront adultes tous les deux. Leurs premières années et aujourd'hui encore pour une large part furent plutôt bagarreuses, franchement hostiles, même, à certaines périodes. Je commence à comprendre ma belle-mère qui se rend malade à chaque conflit entre ses enfants (50 à 65 ans et ça dure encore...). Ce doit être difficile pour des parents de constater que leurs enfants n'ont rien à se dire, rien à partager que des rancœurs ou de l'indifférence.

En revanche, en tout cas pour ce qui me concerne, avoir deux enfants m'a permis d'écarter le fantasme de la toute-puissance ou de la toute-culpabilité parentale : ils sont si terriblement différents qu'il faudrait être de bien mauvaise foi pour s'imaginer qu'ils ne se construisent pas aussi ailleurs que dans votre petite cellule familiale !

audrey, sur le chemin de 19xx à 2006,
dimanche 18 février 2007

1990: O2 Ma frangine, mon miroir

1990.

L'âge des tout premiers souvenirs. Pour une fois, c'est moi qui raconte.

Je ressors des bouts de moments, vieillis, un peu ternis, mâchés et remâchés, mais toujours aussi encrés dans tout mon être.

J'ai deux ans. Je suis une grande fille.

Je fais des phrases complexes, et oui m'ssieurs dames, sujet verbe complément, et je manie allégrément tout les temps.

Je parle, je chante. Et je vacile plus que je marche.

Je m'occupe bien de mon petit frère. J'ai compris que c'était moi l'aînée. Je le vois dans les yeux de mes parents.

Avec mon p'tit bout de frangin, on s'fait des câlins. Je grimpe dans son lit, on mêle nos pouces et nos cheveux, puis on se rendort sous la couette bleue de rêve.

J'ai presque deux ans. Je vais à la maternité avec papa, maman et mamie. Ma petite cousine est née.

On acheté un doudou. Je l'adore. C'est moi qui l'ai choisis.

J'ai cette image là, ce parfum d'hôpital et cette image du tout petit bébé dans un lit transparent.

Je sais mes yeux ronds comme des billes, ma tendresse pour cette minuscule cousine, mon palmier sur la tête qui s'agite gaiement.

Je l'aime déjà ce bébé.

Mathilde.

Celle qui deviendra ma fragine, ma pareille, mon cercle isocèle, ma parallèle décalée.

Je le savais déjà. Je la suppliais de grandir vite, trépignant pour que nos années se rejoingnent et que nos genoux s'écorchent sur le même vélo, pour qu'on dévale l'existence côte-à-côte, qu'on édifie des musées insolites, qu'on peinturlure nos cabanes, qu'on s'aime quoi!

1990. Nous v'là tous les quatre. Les cousins.

Nous les zozos, nous le boys band.

Deux gars, deux filles. Pour la parité, et pour faire mieux. Alex, Audrey, Clem', Mathilde.

1990. On lance le groupe.

Et ça fera un carton.

marionette, sur le chemin de 19xx à 2006,
mercredi 28 mars 2007

1990, 3 ans : les amours

Je suis ravie d'aller à l'école. Du moins au début.

Je fais la connaissance de mon grand pote Nicolas B. Je m'entends très bien avec lui, en plus il est beau et bronzé, alors c'est super. Je fais aussi la connaissance de Louis, avec qui je m'amuse beaucoup. C'est mon amoureux, et nos multiples après-midi de jeux ont tôt fait de m'apprendre la physionomie masculine. Bah oui, on jouait au docteur quoi. Mais je l'ai vite plaqué, parce que je n'aimais pas son odeur quand il avait son pouce dans sa bouche, il avait aussi l'index dans sa narine droite et le majeur dans la gauche. J'ai jamais compris comment il arrivait à respirer. En plus il faisait encore pipi au lit alors c'était sale. (rien à voir avec son odeur, je précise...)

Mon parrain Thomas demande à mes parents ce qu'il pourrait m'offrir pour mon anniversaire. Ils se fixent sur une peluche, parce que je n'en ai pas beaucoup, et que j'en ai très envie. Il arrive donc, une semaine plus tard, avec un énoooooooorme ours en peluche bleu et rose, sur les pattes duquel je peux m'asseoir parce qu'elles sont pile poil à la bonne hauteur pour mes fesses. Je lui fais plein de câlins, mais dès que la nuit tombe, son ombre dessine une forme effrayante sur le mur qui m'empêche de sombrer tout de suite dans le sommeil malgré la fatigue. Je l'ai gardé très longtemps, et mes parents ont pardonné mon parrain après une semaine. Je garde de "mon gros nounous" (devenu Mongronounours assez vite) un souvenir ému et doux.

Je me suis inventée une amie, que j'ai appelé Anne tante Sarah, allez savoir pourquoi. Pour Anne, j'aimais le prénom, Sarah aussi, sans doute, et pour le "tante" du milieu, j'avoue n'avoir aucune piste plausible. C'était comme une poupée que j'emmenais partout avec moi, qui parlait mais qui ne me contredisait jamais (!). Elle pouvait parler aux autres, mais ils ne l'entendaient pas, j'étais obligée de traduire. Mais le plus souvent, c'est à moi qu'elle parlait. Quand on montait dans la voiture, il fallait attendre que AnnetanteSarah ait fini de grimper (elle était petite et avait parfois du mal) avant de refermer la portière, sinon gare aux oreilles. Ce n'était pas, du moins tel que je m'en souviens, un prétexte à caprices, juste une amie imaginaire qui m'a suivit pendant un ou deux ans. Je ne m'en souviens plus trop. Quelques flashs...

sicaliptic, sur le chemin de 2006 à 19xx,
dimanche 15 avril 2007

1990 : 24 ans syndrome Icare

J'ai pris la décision la plus stupide qui soit si l'on la prend du coté pratique, mais aussi la plus essentielle puisque ma vie ne serait pas ce qu'elle est sinon.

Je décide de monter rejoindre mon amour à Paris. Je renonce par là même à terminer mon cursus universitaire dans de bonnes conditions, c'est à dire à valider une maitrise. Je ne le sais pas encore mais ce diplôme est la suite logique du travail entrepris les années précédentes, la connaissance par les professeurs de la démarche artistique de l'étudiant au cours de sa formation est un atout. Je l'apprendrais à mes dépends.
A Paris personne ne me connait je n'ai pas emmené un dossier conséquent de mes travaux antérieurs, un bon nombre a fini à la poubelle faute de place dans mon déménagement. Je dois donc partir de zéro et faire mes preuves, alors même que je me trouve déracinée et pas si sure de mes capacités à affronter la capitale.
J'essaierais 2 années successives de passer ma maitrise mais les 2 heures de cours hebdomadaires ne seront pas suffisantes pour faire mon trou dans cette université.
Cela m'a permis de comprendre que les études universitaires n'étaient pas tournées vers l'extérieur mais se mordaient la queue, Il faut faire partie du cercle, employer le langage des initiés pour parler de ce dont eux même parlent.
J'ai tenté d'introduire le point de vue féminin dans une étude sur la sensualité en peinture, on m'a répondu : sujet glissant et j'ai bien senti que le féminisme n'était le cheval de bataille de la prof qui était sensée me diriger et me soutenir, j'ai préféré renoncer à masquer ce que je voulais être un apport personnel et j'ai abandonné l'idée d'avoir ce diplôme.
D'ailleurs à quoi me servirait il maintenant si ce n'est à allonger inutilement mon cv que j'ai d'ailleurs définitivement allégé de ces années de formation.

Finalement ce qui me chagrine dans cette décision, c'est de ne pas avoir été consciente des embûches que je me créais, et de n'avoir pas senti que ce premier renoncement à ma construction personnelle, était le premier pas vers la dépendance affective qui empoisonnerait ma vie future. Il est plus constructif de finir ce que l'on a commencé avant d'entreprendre autre chose. Surtout quand l'autre chose n'est qu'une projection sur autrui.

chulie, sur le chemin de 19xx à 2006,
vendredi 27 avril 2007

1990 - 10 ans : Les garçons

En septembre 1989, j'entre au CM1. Je m'intéresse aux garçons.

Mon instituteur, d'abord, Monsieur K. Il a une moustache. Il est très gentil. Il va nous emmener en classe de mer au mois de juin. Mais il a une amoureuse, l'institutrice de la section SEGPA.

Alexandre L. Il m'aime. Il me demande l'autorisation de prendre ma main, de me donner des bonbons, de s'assoir à coté de moi. Mais Alexandre L. est petit, tout petit, plus petit que moi. Je le garde comme second meilleur ami. Des années plus tard quand je le recroise au lycée, il m'ignore.

Jean Pierre L. Sa mère est la directrice de la maternelle, nos parents sont amis, je suis souvent invitée chez lui, et il a un super ordinateur, avec un programme pour faire des dessins. Un après midi , nous sommes seuls chez lui, il veut absolument "jouer à faire la sieste". Il me serre trop fort, il me fait des bisou dans le cou, il met ses mains partout. J'étouffe, j'ai peur, j'ai honte, et je pars en oubliant mon cartable. On ne se parlera plus, et au collège, il sera mon ennemi. Des années plus tard, je retombe sur lui par hasard. Il n'a pas vraiment changé.

Alexandre S. est mon meilleur ami. Il est timide et très intelligent, c'est le meilleur élève, donc il se fait parfois taper par les grands. A la récré, nous jouons aux Chevaliers du Zodiaque. Je suis la princesse Athéna, tous les garçons qui veulent jouer doivent m'obeir. Tous les deux, nous créons le Nourjal, un une-page très novateur, où tout est dessiné. Nous rentrons de l'école ensemble. Un après midi en février, Alexandre m'emmène au parc. Il a le visage grave. Il me dit que sa mère et lui vont déménager. On ne se reverra plus jamais ! jamais ! Je fais bonne figure, on échange nos adresses, mais une fois rentrée à la maison, je fonds en larmes.

Je suis un peu déçue par les garçons.

Thomas, sur le chemin de 19xx à 2006,
mardi 24 juillet 2007

1990, année 13 -- Au bord du Grand Canal

On avait préparé le voyage depuis plusieurs mois. On se réunissait une fois par semaine, entre midi, une vingtaine d'élèves des classes de Quatrième, pour apprendre la photo et la prise de son. On avait pris le train de nuit, emmenés par la prof d'arts plastiques et le prof de musique. Nous venions d'arriver à Venise, nous y étions pour la semaine.

On venait de débarquer du vaporetto. Chargés de nos sacs et de nos valises, des appareils photo, du magnétophone, des réserves conséquentes de film et de bande magnétique, on trimballait notre barda sur le pavé du quai. C'est à ce moment que C. a passé son bras autour de mes épaules.

Elle devait être un peu plus âgée que moi. Elle avait déjà une silhouette de femme, un joli visage fin, et depuis le temps que je la voyais tous les jeudis, elle me plaisait bien. Évidemment, j'avais pris soin de n'en rien laisser voir à personne. Ce rapprochement inopiné m'a pris au dépourvu ; pire, il tombait particulièrement mal, à un instant où j'étais plus préoccupé par le poids et l'encombrement de mes impedimenta que par les jolis yeux de ma camarade. Je me suis dégagé de son étreinte. Une fois, puis deux. Elle n'est plus revenue à la charge cet après-midi là.

Deux ou trois jours plus tard, dans une ruelle étroite au détour des canaux, une autre fille du groupe m'a coincé entre quatre yeux et s'est mise de but en blanc à me poser des questions indiscrètes. Est-ce que tu te masturbes ? Je tentais de réfléchir à une issue de secours pendant que mon cerveau se décomposait.

Le peu d'éveil aux questions sexuelles qu'on avait au collège se limitait en effet à un discours strictement utilitariste. Certes, un volet de prévention venait compléter les enseignements de base sur la reproduction humaine, mais nulle notion de découverte du plaisir ou de la sensualité, seul-e ou à plusieurs, n'était abordée. Les discussions familiales ne m'étaient pas d'un plus grand secours. À la maison, on ne parlait juste pas de ces sujets-là. Le propos n'était pas même réprimé : il n'existait simplement pas. J'avais donc nimbé mes découvertes récentes en matière d'auto-sexualité d'un voile pudique de déni doublé de culpabilité.

Plutôt passer pour un naïf – de toute façon avec la vieille réputation de premier de la classe qui me collait aux basques depuis des années, je n'étais plus à un degré près dans la catégorie des petites humiliations scolaires – qu'avouer mes activités solitaires : j'ai fait celui qui ne savait pas. Elle a alors vaguement mentionné, sans la nommer explicitement, l'une de ses amies qui voulait sortir avec moi, et j'ai supposé que C. l'avait envoyée en service commandé pour reconnaître le terrain. Ma surprise interloquée parfaitement simulée dut faire suffisamment illusion pour que je me retrouve étiqueté gamin innocent, et jusqu'à la fin du séjour je n'en entendis plus parler. Ni après notre retour, d'ailleurs.

Cet été-là à la campagne, j'ai punaisé au mur une Marylin Monroe en sérigraphie et une boîte de soupe Campbell's rapportées de la rétrospective Andy Warhol au Palazzo Grassi. Nous avons monté un Labiche : L'affaire de la rue de Lourcine. En septembre j'étais inscrit dans un atelier de théâtre de mon quartier.

samantdi, sur le chemin de 2006 à 19xx,
vendredi 14 septembre 2007

1990, 29 ans - il est arrivé quelque chose de terrible

Le 14 septembre au soir, je me suis couchée dans le studio que j'occupais, rue des Amidonniers. j'avais une vieille télé noir et blanc et j'ai regardé Apostrophes, l'émission littéraire de Bernard Pivot. Il recevait Jean Rouaud pour "Les champs d'honneur". J'avais lu et beaucoup aimé ce livre.
Le studio était encombré parce que le lendemain je devais faire une fête chez mes amis M. et G. pour fêter mon concours, j'avais invité des tas de gens et j'espérais qu'il ne pleuvrait pas.

J'avais passé une année trépidante, j'avais eu mon concours et j'avais rencontré J-L lors d'un stage pédagogique et entamé une liaison avec lui.
Il vivait à 500 kilomètres, son mariage battait de l'aile et il m'a proposé de venir vivre avec moi.
J'étais à la fois terrifiée et très amoureuse. Je voulais un enfant de lui. Il m'a dit d'accord, banco, on y va.

Mais l'enfant n'est jamais venu et finalement J-L est resté avec sa femme.
Ça m'a rendue triste mais pas autant que je ne le craignais. J'étais un peu soulagée, au fin fond de moi.
J'ai toujours eu peur de lier ma vie à quelqu'un et qu'il la transforme en cauchemar.

Ce 14 septembre, je pensais encore à tout ça à m'endormant.
j'ai entendu le bruit de quelques gouttes contre la vitre et je me suis dit que ce serait trop con que ma fête du lendemain soit gâchée par la pluie.

Le lendemain à 7 heures le téléphone a sonné et ma mère m'a dit qu'il était arrivé quelque chose de terrible.
Mon petit cousin Frank venait de se tuer en voiture.

Otir, sur le chemin de 19xx à 2006,
mardi 11 décembre 2007

1990:32 Bifurcations

Je suis enfin licenciée, un licenciement pour motif économique, j'étais la dernière dans le service avec le Directeur, chaque matin, je me demandais si j'allais toujours trouver une chaise, il y avait déjà belle lurette qu'il n'y avait plus aucun dossier, la guerre des nerfs durait depuis si longtemps, mais j'ai gagné.

L'indemnité est certes petite mais je vais pouvoir me reconvertir. J'ai déjà bénéficié d'une procédure d'outplacement qui n'aboutit pas parce qu'elle ne prévoit pas de changements de braquet comme je le souhaiterais, mais je suis confortée dans mes décisions et surtout alors que mon amant est reparti pour un nouveau trimestre à Boston, je réussis cette fois-ci brillamment le concours auquel je postulais. Je suis ravie et je décide d'aller le rejoindre là-bas en attendant la rentrée, ce qui s'avère extrêmement difficile et finalement coûteux.

Mais je débarque ensoleillée dans ma jupe de coton, natte dans le dos et radieuse, une après-midi d'août et il me trouve toute petite, moi qui me love immédiatement dans le creux de son épaule avec l'envie de n'en plus bouger.

Je suis vite à déchanter quand je m'aperçois de l'état de crasse de l'appartement qu'il partage avec son ami pianiste, du veto qu'il oppose à ma présence à la plupart de ses activités quotidiennes, même quand rien n'y ferait barrage, et surtout le jour où sur le campus il me dit qu'il doit passer prendre son courrier à la boîte postale, et que stupéfaite je m'aperçois qu'il y retire les dernières douzaines de lettres qu'il a reçues de moi depuis un mois et qu'il n'a jamais pris la peine d'aller chercher !

Mais je ne dis rien car nous sommes souvent en public et que dans ces moments-là je deviens ostensiblement sa reine et sa fierté.

J'oublie vite mes doutes et mes préventions même si je suis troublée d'apprendre qu'il obtient sa carte verte et m'inquiète qu'il va choisir de vivre aux Etats-Unis juste au moment où j'imprime un tournant décisif à ma vie.

Et puis, c'est le choc de la première guerre du Golfe. La politique vient estomper mes angoisses personnelles et je continue de ne rien dire.

Je démarre ma formation à l'Institut de Formateurs de la Chambre de Commerce de Paris, et c'est un huis-clos passionnant qui dure jusqu'à la fin de l'année. Je n 'ai qu'un souci cependant : cacher à tout le monde mon passage par la case hôpital psychiatrique. Je ne tiens surtout pas à en parler, et je marche parfois sur des oeufs dans des situations où je suis fortement ébranlée. J'ai alors l'impression que le projecteur va se braquer sur moi et qu'on verra que je suis marquée d'une tache indélébile infâmante et invalidante.