Petits cailloux et ricochets

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le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

les textes
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année 1990

Les textes sont présentés dans l'ordre chronologique de leur rédaction.

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Kozlika, sur le chemin de 2006 à 19xx,
jeudi 23 novembre 2006

1990:30 un chou, une rose

20 décembre 1990, 0h45. C'est une fille ! J'ai passé ma grossesse entière à m'endormir en n'importe quelles circonstances, dans n'importe quelle position et à n'importe quelle heure du jour. J'ai mis en place un attirail de ruses de Sioux pour convaincre Meusa que le meilleur endroit du monde c'est au lit avec Maman, sur le canapé avec Maman, dans une chaise longue avec Maman, et le reste avec Papa et les autres grandes personnes. La télé a été déplacée dans la chambre et je me livre sans scrupules aux plus éhontées des manœuvres : « Ooooooooooh, chouette alors, dis, Meusa, c'est l'heure de la Petite Maison dans la prairie, trooooobien ! » Et hop ! tous les deux sous la couette, en faisant attention de ne pas ronfler trop fort pour ne pas le déconcentrer de « La P'tite Marie de la maison », comme il disait, ou autres passionnants feuilletons ou émissions enfantines qui m'assuraient ma sieste pépère.

(Oh mandieumandieumandieu, elle fait regarder la télé à son fiston à peine sorti du moule, le pôôôôôvre ! L'instrument du Mal dans nos maisons, le malheureux enfant va devenir bête comme ses pieds, idôlatrer PPDA et refuser d'aller jouer dehors ! Mauvaise mère ! Putréfaction ! Che Guevara va se retourner dans sa tombe ! – Oh foutredieu, mais que c'est booooon de dormir !)

Je n'ai pas voulu connaître le sexe de mes enfants dès les échographies, j'aime bien les surprises et ne l'apprendre qu'à la naissance me semblait participer au déroulement complet du rituel tel que je l'imaginais depuis l'enfance. Et me voilà de retour à la maison pour le réveillon de Noël avec ce nouveau bébé (Et le bébé il va où, lui, maintenant que tu rentres ?, me demande Meusa en venant me chercher à la maternité). Une petite fille pour la plus grande satisfaction de tous. Surtout des autres. Nous voulions un deuxième enfant mais le sexe d'icelui nous importait bien moins qu'à notre entourage. C'est un phénomène assez curieux que la plupart des parents finalement s'en fichent tandis qu'autour d'eux (y compris ceux qui pourtant sont parents eux-mêmes) le souhait d'une diversité des sexes semble aller de soi.

(Lorsque mon amie Claire a accouché de son troisième garçon, quelqu'un lui demande, évidemment : « Ah, ben tu vas en faire un autre alors, pour avoir la fille ? » « Seulement si j'ai très envie d'un quatrième garçon », répondit ma copine-à-moi. Et toc.)

Pas d'enfant unique, c'était surtout ça qui nous importait, à l'un comme à l'autre. Et si le choix d'avoir des enfants ensemble s'était fait au terme de longs mois, années même, s'il avait fallu vaincre les réticences de mon compagnon pour notre premier, la décision de mettre en route le deuxième ne fut examinée que sous l'angle de l'écart (théoriquement) idéal entre eux. Mon compagnon était l'avant-dernier d'une fratrie de cinq, plus tribu que famille à bien des égards, et quoi qu'il en dise créant des souvenirs d'enfance heureux. Compte tenu de notre écart d'âge entre ma sœur et moi, qui en fit plus une deuxième petite mère qu'une frangine, je me sentais plutôt enfant unique et m'en désolais. D'autant que mes parents, fort désobéissants, avaient refusé de me fournir le grand frère un peu plus âgé que moi que je leur demandais.

Je ne sais pas ce qu'il adviendra des relations entre mes enfants lorsqu'ils seront adultes tous les deux. Leurs premières années et aujourd'hui encore pour une large part furent plutôt bagarreuses, franchement hostiles, même, à certaines périodes. Je commence à comprendre ma belle-mère qui se rend malade à chaque conflit entre ses enfants (50 à 65 ans et ça dure encore...). Ce doit être difficile pour des parents de constater que leurs enfants n'ont rien à se dire, rien à partager que des rancœurs ou de l'indifférence.

En revanche, en tout cas pour ce qui me concerne, avoir deux enfants m'a permis d'écarter le fantasme de la toute-puissance ou de la toute-culpabilité parentale : ils sont si terriblement différents qu'il faudrait être de bien mauvaise foi pour s'imaginer qu'ils ne se construisent pas aussi ailleurs que dans votre petite cellule familiale !

audrey, sur le chemin de 19xx à 2006,
dimanche 18 février 2007

1990: O2 Ma frangine, mon miroir

1990.

L'âge des tout premiers souvenirs. Pour une fois, c'est moi qui raconte.

Je ressors des bouts de moments, vieillis, un peu ternis, mâchés et remâchés, mais toujours aussi encrés dans tout mon être.

J'ai deux ans. Je suis une grande fille.

Je fais des phrases complexes, et oui m'ssieurs dames, sujet verbe complément, et je manie allégrément tout les temps.

Je parle, je chante. Et je vacile plus que je marche.

Je m'occupe bien de mon petit frère. J'ai compris que c'était moi l'aînée. Je le vois dans les yeux de mes parents.

Avec mon p'tit bout de frangin, on s'fait des câlins. Je grimpe dans son lit, on mêle nos pouces et nos cheveux, puis on se rendort sous la couette bleue de rêve.

J'ai presque deux ans. Je vais à la maternité avec papa, maman et mamie. Ma petite cousine est née.

On acheté un doudou. Je l'adore. C'est moi qui l'ai choisis.

J'ai cette image là, ce parfum d'hôpital et cette image du tout petit bébé dans un lit transparent.

Je sais mes yeux ronds comme des billes, ma tendresse pour cette minuscule cousine, mon palmier sur la tête qui s'agite gaiement.

Je l'aime déjà ce bébé.

Mathilde.

Celle qui deviendra ma fragine, ma pareille, mon cercle isocèle, ma parallèle décalée.

Je le savais déjà. Je la suppliais de grandir vite, trépignant pour que nos années se rejoingnent et que nos genoux s'écorchent sur le même vélo, pour qu'on dévale l'existence côte-à-côte, qu'on édifie des musées insolites, qu'on peinturlure nos cabanes, qu'on s'aime quoi!

1990. Nous v'là tous les quatre. Les cousins.

Nous les zozos, nous le boys band.

Deux gars, deux filles. Pour la parité, et pour faire mieux. Alex, Audrey, Clem', Mathilde.

1990. On lance le groupe.

Et ça fera un carton.

marionette, sur le chemin de 19xx à 2006,
mercredi 28 mars 2007

1990, 3 ans : les amours

Je suis ravie d'aller à l'école. Du moins au début.

Je fais la connaissance de mon grand pote Nicolas B. Je m'entends très bien avec lui, en plus il est beau et bronzé, alors c'est super. Je fais aussi la connaissance de Louis, avec qui je m'amuse beaucoup. C'est mon amoureux, et nos multiples après-midi de jeux ont tôt fait de m'apprendre la physionomie masculine. Bah oui, on jouait au docteur quoi. Mais je l'ai vite plaqué, parce que je n'aimais pas son odeur quand il avait son pouce dans sa bouche, il avait aussi l'index dans sa narine droite et le majeur dans la gauche. J'ai jamais compris comment il arrivait à respirer. En plus il faisait encore pipi au lit alors c'était sale. (rien à voir avec son odeur, je précise...)

Mon parrain Thomas demande à mes parents ce qu'il pourrait m'offrir pour mon anniversaire. Ils se fixent sur une peluche, parce que je n'en ai pas beaucoup, et que j'en ai très envie. Il arrive donc, une semaine plus tard, avec un énoooooooorme ours en peluche bleu et rose, sur les pattes duquel je peux m'asseoir parce qu'elles sont pile poil à la bonne hauteur pour mes fesses. Je lui fais plein de câlins, mais dès que la nuit tombe, son ombre dessine une forme effrayante sur le mur qui m'empêche de sombrer tout de suite dans le sommeil malgré la fatigue. Je l'ai gardé très longtemps, et mes parents ont pardonné mon parrain après une semaine. Je garde de "mon gros nounous" (devenu Mongronounours assez vite) un souvenir ému et doux.

Je me suis inventée une amie, que j'ai appelé Anne tante Sarah, allez savoir pourquoi. Pour Anne, j'aimais le prénom, Sarah aussi, sans doute, et pour le "tante" du milieu, j'avoue n'avoir aucune piste plausible. C'était comme une poupée que j'emmenais partout avec moi, qui parlait mais qui ne me contredisait jamais (!). Elle pouvait parler aux autres, mais ils ne l'entendaient pas, j'étais obligée de traduire. Mais le plus souvent, c'est à moi qu'elle parlait. Quand on montait dans la voiture, il fallait attendre que AnnetanteSarah ait fini de grimper (elle était petite et avait parfois du mal) avant de refermer la portière, sinon gare aux oreilles. Ce n'était pas, du moins tel que je m'en souviens, un prétexte à caprices, juste une amie imaginaire qui m'a suivit pendant un ou deux ans. Je ne m'en souviens plus trop. Quelques flashs...

Albertine, sur le chemin de 2006 à 19xx,
lundi 2 avril 2007

1990. (1) "Amour, joie, bonheur"

Je bute sur les difficultés d'un récit qui va à reculons. J’éprouverais presque le besoin de restaurer une sorte de chronologie ascendante. Comment comprendre le cours des choses, si on ne sait pas que tout, entre Guillaume et Godeleine d’une part, Emmanuel et moi, d’autre part, a commencé en mars-avril 1989? Premier épisode en 89-90, second épisode et épilogue en 1996-97.

Et puis, que choisir dans les événements que nous avons vécus? Je dois faire un tri. Quand je raconte, j'écris des choses que je rature après. Après coup, elles me paraissent, si pas dénuées de sens (car tout a un sens, si minime soit-il, et donc, éclairant), mais dénuées d'intérêt. Elles alourdiraient le récit.

En tout cas, pour moi, 1990 commence avec une carte de voeux fervemment espérée et attendue. Et -virtuellement- serrée contre mon coeur. Mon coeur de femme amoureuse. (Snif, ma fille, tu vas me faire pleurer ;-)

Guillaume (qui fait l’objet de mes Cailloux 1997 et 1996), nous a envoyé une carte de voeux qu'il avait réalisée lui-même (comme il réalisait tout lui-même, étiquettes pour bouteilles de vin comprises), une carte sur laquelle il disait espérer nous revoir bientôt, nous souhaitant une année pleine de rencontres, de conversations et de créativité. "Amour, joie, bonheur", terminait-il. Emmanuel était charmé.

Nous n'avions plus vu Guillaume depuis la soirée de mon anniversaire. Après ma soirée d'anniversaire, et l'avalanche de reproches que j'avais subie, (pourtant, je n'avais vraiment rien dit, rien fait de répréhensible), j'avais été très « sage ». Curieux, je parle encore comme si j’étais une petite fille coupable… Probable, d'ailleurs, que je me sens coupable. (Elle a pas été sage ? On la punit… Elle est sage ? Tout va bien, on va la récompenser!) J'aimais désespérément Guillaume. Il n'y avait pas d'avenir possible entre lui et moi, j'avais la certitude qu'il n'y en avait aucun - j'étais mariée, j'étais une maman, il était marié et semblait aimer sa femme. Même s'il l’avait parfois traitée fort à la légère. (C’était un style d’homme plutôt "infidèle" avec fidélité, donc, qui ne « quitte » jamais).

Très vite, le besoin de le voir, de le revoir m'inondait. L'envie de lui téléphoner était dévorante. Et pourtant, j'aurais été incapable de le faire. Lui téléphoner d’ailleurs, pour lui dire quoi ? Que je l’aimais ? Impossible… Lui n'appelait presque plus, et même, de toute façon, je ne décrochais jamais. Le fait d'ignorer où il travaillait me rassurait (si je l'avais su, j'aurais pu être tentée), mais m'inquiétait. Où le trouver quand il me manquait? En outre, je me sentais dans l'incapacité de nouer quelque chose avec un "autre" homme que le mien - et pourtant, j'étais tellement amoureuse de cet autre homme-là!

Au bout d'un certain temps, le quotidien m'absorbant à nouveau, je revenais à des sentiments plus calmes. Il me semblait alors pouvoir assumer l'amitié. Dérision! Au bout d'une ou deux rencontres avec lui, avec eux, je retombais sous le charme. Je l'adorais, je ne puis que le répéter et le répéter encore. (Et j'ai beau trouver ça nul, c'est...) Au point qu’aujourd’hui encore, je me pose parfois des questions sur les sentiments que j'aurais gardés pour lui. J'éprouve encore toujours quelque chose, mais plus comme avant. Et heureusement! Je crois que si je le revoyais, je ressentirais un choc, (choc que je ressens chaque fois que je croise une silhouette qui me le rappelle...) mais je sais que je ne lui en dirais rien, plus jamais rien, et que plus jamais, je ne pourrais retourner avec lui. Je n'en éprouverai plus ni l'envie ni le désir.

Peu après la carte de vœux, nous les avons invités. Nous avons passé une très chouette soirée. Nous avons renoué le contact, parlé d'art, de littérature, comme chaque fois que nous nous voyions. « Amour, joie, bonheur! » C'était tout à fait ça. Et pour moi, c'étaient des moments si rares! Nous avons reparlé du projet de portraits croisés dont nous avions eu l'idée, avec J***. Commencé et abandonné. Dans ces moments-là, nous étions heureux. On mesurait que le temps avait passé vite. On faisait semblant de s'étonner, personne, hormis mon compagnon et moi, ne s'arrêtant au fait qu'on se forçait à mettre du champ entre eux et nous. Emmanuel se méfiait. Je ne voulais pas tomber dans une relation qui ne me mènerait à rien. Je ne voulais pas souffrir non plus. Oui, surtout. Je ne voulais pas souffrir.

Mon compagnon avait commencé son portrait à l'huile. Guillaume avait commencé à modeler la tête de E***. Jean, notre ami peintre – ami d’Emmanuel et de Guillaume, avait commencé des portraits des uns et des autres, mais tout était resté à l'état d'ébauches – quant aux poèmes que j'avais écrits sur lui, sur nos amis et leurs compagnes, ils dormaient dans des classeurs. Dans mes poèmes, j'avais donné à Guillaume le visage du dieu Pan. Ce recueil sur les mythes antiques et les dieux de la Grèce et de la Rome antique, je l'ai poursuivi, par moments, en 1990, 91, 1995 et 1996 - pour le clore définitivement en 1997.

Mais résumons, résumons. Nous avons sans doute vu Guillaume et Godeleine quatre ou cinq fois entre janvier et le mois d'avril. De mémoire, je dirais: chez nous, peut-être deux fois chez eux, chez J*** et dans un resto portugais. Chaque fois, Guillaume et moi étions éloignés l'un de l'autre. Pas de conversation particulière possible. Pas de contact possible. Je ne recherchais ni contact ni conversation, en même temps, j’espérais un signe de sa part. Et s'il ne me faisait pas signe, c'est tout simplement qu'il ne m'aimait pas. Qu'il avait simplement voulu me draguer. C'est ce qu'Emmanuel me répétait tout le temps, avec une sorte de méchanceté féroce et satisfaite. Cette méchanceté qu'il allait si bien retourner contre moi douze ans plus tard. Et je restais muette...

J'avais un compagnon jaloux. Je le savais - je le savais depuis le début - mais comment dire ? N’étant pas jalouse moi-même, (bien que Guillaume saurait, lui, me manipuler pour éveiller ma jalousie), je ne savais quelle importance donner à ce trait de caractère. Je ne réalisais pas à quel point c'est dramatique. Aujourd'hui, je suis convaincue que la jalousie -tous azimuts- a été l'élément majeur dans l’échec de ce couple. Tôt ou tard, nous devions imploser. Nous avons été un couple amoureux, passionnément. J'ai adoré mon compagnon, je ne voyais que lui sur terre. Au début... Mais il était jaloux! Depuis le début! Il détestait les films et les livres que j'aimais, me reprochait mon passé, me faisait procès sur des tas de choses anodines. Alors, si un danger se présentait, c’est-à-dire, si un étranger osait faire attention à moi ! (En même temps, pour moi, c'était si nouveau, j'avais enfin l'impression de pouvoir séduire, le fait d’être mariée étant une sorte de protection – du moins, le croyais-je). Mais ce danger pouvait être aussi une activité, un engagement personnel que je développerais seule, et dont il se sentirait exclu.

Guillaume. Un signe. J’en ai reçu un, au moment où je ne m’y attendais plus. Au sortir de chez Jean et Claire, nous avons reconduit Guillaume et Godeleine chez eux. Subrepticement, doucement, à la faveur de l’obscurité, Guillaume a tenu ma main dans la sienne… « Amour, joie, bonheur ».

Nous nous sommes revus quelque temps après, au même restaurant où tout avait commencé, en 1989. Pour l’anniversaire de Claire – exactement - comme l’année précédente. Nous étions une quinzaine, joyeux et bruyants, tous amis, on s’était assis un peu au hasard, et c’est le hasard, bien sûr, qui a fait que la place à ma gauche est restée vide… Après un moment d'hésitation, imperceptible à d'autres yeux que les miens, Guillaume s’est assis à côté de moi.

Hésitation… Due à la proximité dans laquelle nous nous sommes retrouvés? Sans doute.

Une ou deux semaines après, Emmanuel et moi nous nous sommes disputés. J’ai redressé les épaules et j’ai dit « très bien, je vais lui téléphoner. Moi. Nous arrêtons tout. Sois tranquille, après, tout sera fini.»

J’ai pris le téléphone, je me suis assise par terre, dans le petit couloir de nuit, j’ai fermé les portes. J’ai appelé Guillaume. Je lui ai dit que nous désirions cesser tout contact avec lui. Il a essayé de me faire revenir sur ma décision. Je suis restée inébranlable. Il s’est rendu à mes arguments. Il est passé l’après-midi pour régler un détail pratique… Et il est rentré chez lui.


***

''Je tisse des fils d’Or
En phrases ou en drames
J’établis en Ithaque
Un métier pour ma trame
Où glisse l’écheveau

Et ce port pour l’absence
Métamorphose l’île
D’insoutenable attente
Et l’ouvrage infini
En prison pour mes mots…''

Albertine, sur le chemin de 2006 à 19xx,
mardi 3 avril 2007

1990. (2) Fin.

Je n'ai pas eu le temps de beaucoup m'appesantir sur ma déception. Ou mon regret. Très vite, la vie a repris ses droits. Un coup de coeur, une aventure sentimentale, c'est soudain la vie qui s'invite au coeur de l'existence quotidienne. Ce sont des chemins, des possibles, qui s'ouvrent, et parfois, nous mènent dans d'autres contrées, ou s'arrêtent, en rase campagne. Pour moi, tout s'était arrêté, mais la vie était toujours là, autour de moi, autour de nous.

J'étais plantée dans ma vie de femme mariée, avec des soucis, certes, mais maman d'un petit garçon, qui allait en maternelle. Il a fait deux fois la deuxième maternelle. Sa vie s'écoulait harmonieusement, il était adoré à l'école, mon petit bout de chou et si beau, si beau... Jamais garçon n'avait autant ressemblé à ses père et mère réunis. Il avait la forme de mon visage, mes cheveux, et les yeux liquides, bruns, magnétiques, de son père. Avec de grands cils -de petits balais- les appelais-je parfois, qui faisaient mon émerveillement.

Au bureau, il était de plus en plus question de déménagement. Un an auparavant, les trois ou quatre sociétés de notre firme avaient fusionné: l'immobilière, le service déménagement et garde-meubles, la gestion d'immeubles et le syndic, tout faisait partie d'une société mère, laquelle avait été rachetée par un géant financier belgo-hollandais. Le directeur, mondain, élégant, beau parleur, nous assurait que notre avenir serait doré. Qu'il était infiniment plus intéressant de discuter avec des hommes d'argent et d'industrie, qu'avec de petits actionnaires mous-mous. Nous n'en menions quand même pas large. Ma collègue Cathy, ne s'étonnait jamais de voir circuler des acheteurs potentiels. (Le déménagement serait vendu, j'en avais eu "vent" par une indiscrétion). Elle continuait ses comptes d'entrées de locataires et de sorties de locataires. Moi, je pliais toujours mes appels de fonds et je tapais toujours mes états des lieux locatifs d'entrée, avec, tout de même, une lecture à proximité. Ou une page d'écriture, volée à cette mine de sel...

Ce n'était pas très drôle. Heureusement, il y avait Clara ! Clara l'intérimaire, discrète, sérieuse, élégante, distinguée, pour tout dire. Avec qui je m'entendais très bien. Clara avait le culot de dire au patron que vraiment, non, elle n'aimait pas ce travail, et qu'elle avait pensé qu'elle ne s'y habituerait jamais. Je l'admirais pour cela. Curieusement, tout le monde l'appréciait - les chefs en premier. Jamais je n'aurais osé dire ce que je pensais de ce travail, de ces gens (et pourtant, j'en aimais quelques-uns), de ce climat. Je me suis souvent demandé si ce n'était pas elle qui avait raison. S'il ne valait pas mieux dire la vérité.

Le déménagement a eu lieu en avril, et je suis partie parmi les dernières. Le comptable, voyant que j'étais très anxieuse, sachant que ce qui m'attendait n'était pas très rose, m'a gardée jusqu'au dernier moment avec lui. Il a prétendu qu'il avait encore besoin de moi - tout le monde savait que je ne travaillais plus du tout pour lui, mais comme il était âgé et qu'il jouissait d'une certaine considération, la direction l'a écouté. Je pense souvent à lui. Il est mort maintenant. Cher Monsieur V.G. Je vous dédie ces lignes et vous porte une grande reconnaissance, pour cette bonté dont vous avez fait preuve à mon égard. RIen ne vous y obligeait. Or, vous l'avez fait... J'étais dans un piteux état. Pas très heureuse dans ma vie privée, et anxieuse quant à mon avenir à courte échéance...

Au siège central, porte de Namur, j'ai retrouvé Clara. Son bureau était placé en face du mien - dans une pièce centrale, sans lumière directe, juste avant la réserve et le local de la photocopieuse, de la timbreuse, etc. Je m'occupais comme je le pouvais, quand nous avons reçu le nouvel organigramme, je n'étais nulle part... Toujours à la comptabilité mais je ne travaillais pas pour la comptabilité. Il n'a guère fallu de temps pour que je sois appelée à la Direction et que le dirlo, JMS, comme nous l'appelions, m'annonce mon licenciement. Honnêtement, j'étais soulagée. Je n'avais jamais aimé ce boulot, je n'avais jamais aimé cette firme, je m'y étais ennuyée à périr. Pourtant, j'avais voulu y travailler et j'y avais beaucoup et bien travaillé. J'avais six mois de préavis - avec possibilité de remettre un contre-préavis et deux demi-jours de congé - pour chercher un nouveau boulot.

Je l'ai trouvé, l'architecte pour qui j'allais travailler de 1990 à fin 1993, (que je ne surnommais pas encore Staline) m'a proposé une interview, je me suis escrimée sur son étrange machine à écrire (alors que j'utilisais déjà le traitement de texte, la gestion de fichier et que j'avais suivi un cours de "tableur"), et de rendez-vous en rendez-vous, il m'a engagée. Va bene! Je gagnais 5000,- F. de plus qu'à mon boulot précédent (je n'allais jamais recevoir d'augmentation... Mais ça, c'est une autre histoire). Je me suis arrangée pour avoir une semaine de congé entre les deux boulots. Pendant ce temps, j'ai constaté que je perdais mes cheveux par poignées - exactement comme après la naissance de mon fils. Contrecoup des événements...

Et j'ai commencé à travailler comme secrétaire d'un architecte. Nous préparions un beau chantier: la transformation de plusieurs palais du Heysel en salles de congrès et de réunion pour les pays participant à l'Uruguay Round - on disait plutôt le GATT. C'était plutôt de l'architecture éphémère - tenant à la fois de l'architecture et de l'architecture d'intérieur. Il y avait beaucoup de boulot - j'ai tout de même pu prendre des vacances et à la rentrée, c'était charrette ! Comme disaient mes collègues. Mais ces charrettes-là étaient encore vivables. Je me souviens des fins de charrette, quand le boss arrivait, trouvait ses caisses pleines de plans et de documents et partait, fin prêt, sur le chantier. Nous nous écroulions à la cave, avec du café et des petits gâteaux ou des croissants - ça dépendait de l'heure !

Les vacances, je les ai passées avec mon mari et mon fils dans une maison que mes parents avaient louée dans les Ardennes, près de Saint-Hubert. Une très jolie maison où je me suis beaucoup reposée, où j'ai lu, où j'ai rêvé aussi. Où je me suis intéressée à l'invasion du Koweit - qui a tant inquiété Emmanuel. Peut-être est-ce cette année-là que nous avons encore connu les dernières joies d'une famille unie et réunie: ma famille, préservée, après une tempête, mes parents - en assez bonne santé - la famille de mon frère, bien qu'un peu secouée, car ma belle-soeur venait de subir sa première opération d'un cancer du sein. Ablation, rayons... Elle allait avoir quarante ans. Elle a mis douze ans à lutter, à rechuter, pour finalement mourir... Quand j'ai su que j'avais un cancer du sein, beaucoup plus tard (bien après elle), c'est à elle que j'ai pensé. En premier lieu.

Je rêvais aussi. Un rêve vague. Guillaume était loin. J'avais le coeur et la tête vides, et pas d'ami, pas d'amie pour en parler. Je vivais sans rien, je surnageais, je vivotais. Au petit bonheur. Au jour le jour. Seulement, à l'expo de fin d'année, à l'Ecole des Arts de X*** mon mari avait donné cours pendant des années, j'avais croisé Mlle Elisabeth L***. Elisabeth était mon ancien professeur de français de lycée et j'aurai l'occasion d'en reparler. Nous nous étions perdues de vue pendant des années. Et retrouvées à une soirée d'anciens de l'école. Trois ans auparavant. Là, ça faisait deux années qu'elle fréquentait le cours de gravure de l'Ecole des arts et je l'ignorais! Ma surprise fut totale en la voyant! Nous avons beaucoup ri - j'étais avec mon fils et elle l'a admiré. Nous avons un peu parlé, elle m'a demandé si j'écrivais toujours des poèmes, j'ai dit oui, je suis allée regarder ses gravures. J'étais très heureuse.

Soudain, cette rencontre mettait de la lumière sur mon chemin ! Je n'en attendais rien d'autre que de l'amitié, mais cette amitié même m'était douce. Après toutes ces années d'éloignement et de silence... Après cette déception. J'avais l'impression de rebâtir une maison - toute symbolique. Je lui ai demandé si elle aimerait bien venir chez nous, après les vacances, et elle a accepté. En septembre, j'ai repris contact avec elle, elle est venue manger un soir - et m'a offert un bouquet de fleurs - la chose en soi n'a rien d'exceptionnel. Mais ce bouquet - gerberas rouges et fleurs blanches, je l'ai photographié et j'ai collé les deux photos dans mon journal - un cahier que je remplissais de loin en loin. J'ai passé une excellente soirée, mais nous n'avons pas poursuivi le contact. Je crois qu'elle a été assez effarée par l'homme que j'avais épousé. Elle me l'a dit en partant "j'ai un peu la tête qui tourne..."

Dommage.

A la fin de l'année, un de nos amis est mort. Il s'agissait - pour une fois, je vais donner son vrai nom, car ce fut un personnage... De l'Abbé Jacques Michiels, vicaire à la Cathédrale Sts Michel et Gudule et aumônier des artistes. C'était l'aumônier des artistes qu'Emmanuel avait rencontré, lors de ses débuts, et ils étaient restés amis. Nous l'appelions familièrement "L'Abbé". Il était connu pour ses homélies. Je le vois, je l'entends encore, à la messe annuelle des artistes: "Sur cette colline du Treurenberg, on prie depuis neuf cents ans..." L'Abbé était un voisin. Nous le rencontrions souvent, lui et son chien "Pouf", chez d'autres voisins qui tenaient un restaurant et qui sont devenus des amis. Il nous invitait parfois chez lui - à des buffets où il réunissait tous les artistes et journalistes, bénévoles, qui avaient participé à l'année artistique à la cathédrale.

Et là aussi, j'ai gardé un précieux document, le feuillet d'accompagnement édité à l'occasion de "L'eucharistie solennelle à la mémoire de Monsieur l'abbé Jacques Michiels, prêtre à la cathédrale St-Michel, aumônier des artistes, du 29 décembre 1990, à 10h00."

sicaliptic, sur le chemin de 2006 à 19xx,
dimanche 15 avril 2007

1990 : 24 ans syndrome Icare

J'ai pris la décision la plus stupide qui soit si l'on la prend du coté pratique, mais aussi la plus essentielle puisque ma vie ne serait pas ce qu'elle est sinon.

Je décide de monter rejoindre mon amour à Paris. Je renonce par là même à terminer mon cursus universitaire dans de bonnes conditions, c'est à dire à valider une maitrise. Je ne le sais pas encore mais ce diplôme est la suite logique du travail entrepris les années précédentes, la connaissance par les professeurs de la démarche artistique de l'étudiant au cours de sa formation est un atout. Je l'apprendrais à mes dépends.
A Paris personne ne me connait je n'ai pas emmené un dossier conséquent de mes travaux antérieurs, un bon nombre a fini à la poubelle faute de place dans mon déménagement. Je dois donc partir de zéro et faire mes preuves, alors même que je me trouve déracinée et pas si sure de mes capacités à affronter la capitale.
J'essaierais 2 années successives de passer ma maitrise mais les 2 heures de cours hebdomadaires ne seront pas suffisantes pour faire mon trou dans cette université.
Cela m'a permis de comprendre que les études universitaires n'étaient pas tournées vers l'extérieur mais se mordaient la queue, Il faut faire partie du cercle, employer le langage des initiés pour parler de ce dont eux même parlent.
J'ai tenté d'introduire le point de vue féminin dans une étude sur la sensualité en peinture, on m'a répondu : sujet glissant et j'ai bien senti que le féminisme n'était le cheval de bataille de la prof qui était sensée me diriger et me soutenir, j'ai préféré renoncer à masquer ce que je voulais être un apport personnel et j'ai abandonné l'idée d'avoir ce diplôme.
D'ailleurs à quoi me servirait il maintenant si ce n'est à allonger inutilement mon cv que j'ai d'ailleurs définitivement allégé de ces années de formation.

Finalement ce qui me chagrine dans cette décision, c'est de ne pas avoir été consciente des embûches que je me créais, et de n'avoir pas senti que ce premier renoncement à ma construction personnelle, était le premier pas vers la dépendance affective qui empoisonnerait ma vie future. Il est plus constructif de finir ce que l'on a commencé avant d'entreprendre autre chose. Surtout quand l'autre chose n'est qu'une projection sur autrui.

chulie, sur le chemin de 19xx à 2006,
vendredi 27 avril 2007

1990 - 10 ans : Les garçons

En septembre 1989, j'entre au CM1. Je m'intéresse aux garçons.

Mon instituteur, d'abord, Monsieur K. Il a une moustache. Il est très gentil. Il va nous emmener en classe de mer au mois de juin. Mais il a une amoureuse, l'institutrice de la section SEGPA.

Alexandre L. Il m'aime. Il me demande l'autorisation de prendre ma main, de me donner des bonbons, de s'assoir à coté de moi. Mais Alexandre L. est petit, tout petit, plus petit que moi. Je le garde comme second meilleur ami. Des années plus tard quand je le recroise au lycée, il m'ignore.

Jean Pierre L. Sa mère est la directrice de la maternelle, nos parents sont amis, je suis souvent invitée chez lui, et il a un super ordinateur, avec un programme pour faire des dessins. Un après midi , nous sommes seuls chez lui, il veut absolument "jouer à faire la sieste". Il me serre trop fort, il me fait des bisou dans le cou, il met ses mains partout. J'étouffe, j'ai peur, j'ai honte, et je pars en oubliant mon cartable. On ne se parlera plus, et au collège, il sera mon ennemi. Des années plus tard, je retombe sur lui par hasard. Il n'a pas vraiment changé.

Alexandre S. est mon meilleur ami. Il est timide et très intelligent, c'est le meilleur élève, donc il se fait parfois taper par les grands. A la récré, nous jouons aux Chevaliers du Zodiaque. Je suis la princesse Athéna, tous les garçons qui veulent jouer doivent m'obeir. Tous les deux, nous créons le Nourjal, un une-page très novateur, où tout est dessiné. Nous rentrons de l'école ensemble. Un après midi en février, Alexandre m'emmène au parc. Il a le visage grave. Il me dit que sa mère et lui vont déménager. On ne se reverra plus jamais ! jamais ! Je fais bonne figure, on échange nos adresses, mais une fois rentrée à la maison, je fonds en larmes.

Je suis un peu déçue par les garçons.

Thomas, sur le chemin de 19xx à 2006,
mardi 24 juillet 2007

1990, année 13 -- Au bord du Grand Canal

On avait préparé le voyage depuis plusieurs mois. On se réunissait une fois par semaine, entre midi, une vingtaine d'élèves des classes de Quatrième, pour apprendre la photo et la prise de son. On avait pris le train de nuit, emmenés par la prof d'arts plastiques et le prof de musique. Nous venions d'arriver à Venise, nous y étions pour la semaine.

On venait de débarquer du vaporetto. Chargés de nos sacs et de nos valises, des appareils photo, du magnétophone, des réserves conséquentes de film et de bande magnétique, on trimballait notre barda sur le pavé du quai. C'est à ce moment que C. a passé son bras autour de mes épaules.

Elle devait être un peu plus âgée que moi. Elle avait déjà une silhouette de femme, un joli visage fin, et depuis le temps que je la voyais tous les jeudis, elle me plaisait bien. Évidemment, j'avais pris soin de n'en rien laisser voir à personne. Ce rapprochement inopiné m'a pris au dépourvu ; pire, il tombait particulièrement mal, à un instant où j'étais plus préoccupé par le poids et l'encombrement de mes impedimenta que par les jolis yeux de ma camarade. Je me suis dégagé de son étreinte. Une fois, puis deux. Elle n'est plus revenue à la charge cet après-midi là.

Deux ou trois jours plus tard, dans une ruelle étroite au détour des canaux, une autre fille du groupe m'a coincé entre quatre yeux et s'est mise de but en blanc à me poser des questions indiscrètes. Est-ce que tu te masturbes ? Je tentais de réfléchir à une issue de secours pendant que mon cerveau se décomposait.

Le peu d'éveil aux questions sexuelles qu'on avait au collège se limitait en effet à un discours strictement utilitariste. Certes, un volet de prévention venait compléter les enseignements de base sur la reproduction humaine, mais nulle notion de découverte du plaisir ou de la sensualité, seul-e ou à plusieurs, n'était abordée. Les discussions familiales ne m'étaient pas d'un plus grand secours. À la maison, on ne parlait juste pas de ces sujets-là. Le propos n'était pas même réprimé : il n'existait simplement pas. J'avais donc nimbé mes découvertes récentes en matière d'auto-sexualité d'un voile pudique de déni doublé de culpabilité.

Plutôt passer pour un naïf – de toute façon avec la vieille réputation de premier de la classe qui me collait aux basques depuis des années, je n'étais plus à un degré près dans la catégorie des petites humiliations scolaires – qu'avouer mes activités solitaires : j'ai fait celui qui ne savait pas. Elle a alors vaguement mentionné, sans la nommer explicitement, l'une de ses amies qui voulait sortir avec moi, et j'ai supposé que C. l'avait envoyée en service commandé pour reconnaître le terrain. Ma surprise interloquée parfaitement simulée dut faire suffisamment illusion pour que je me retrouve étiqueté gamin innocent, et jusqu'à la fin du séjour je n'en entendis plus parler. Ni après notre retour, d'ailleurs.

Cet été-là à la campagne, j'ai punaisé au mur une Marylin Monroe en sérigraphie et une boîte de soupe Campbell's rapportées de la rétrospective Andy Warhol au Palazzo Grassi. Nous avons monté un Labiche : L'affaire de la rue de Lourcine. En septembre j'étais inscrit dans un atelier de théâtre de mon quartier.

samantdi, sur le chemin de 2006 à 19xx,
vendredi 14 septembre 2007

1990, 29 ans - il est arrivé quelque chose de terrible

Le 14 septembre au soir, je me suis couchée dans le studio que j'occupais, rue des Amidonniers. j'avais une vieille télé noir et blanc et j'ai regardé Apostrophes, l'émission littéraire de Bernard Pivot. Il recevait Jean Rouaud pour "Les champs d'honneur". J'avais lu et beaucoup aimé ce livre.
Le studio était encombré parce que le lendemain je devais faire une fête chez mes amis M. et G. pour fêter mon concours, j'avais invité des tas de gens et j'espérais qu'il ne pleuvrait pas.

J'avais passé une année trépidante, j'avais eu mon concours et j'avais rencontré J-L lors d'un stage pédagogique et entamé une liaison avec lui.
Il vivait à 500 kilomètres, son mariage battait de l'aile et il m'a proposé de venir vivre avec moi.
J'étais à la fois terrifiée et très amoureuse. Je voulais un enfant de lui. Il m'a dit d'accord, banco, on y va.

Mais l'enfant n'est jamais venu et finalement J-L est resté avec sa femme.
Ça m'a rendue triste mais pas autant que je ne le craignais. J'étais un peu soulagée, au fin fond de moi.
J'ai toujours eu peur de lier ma vie à quelqu'un et qu'il la transforme en cauchemar.

Ce 14 septembre, je pensais encore à tout ça à m'endormant.
j'ai entendu le bruit de quelques gouttes contre la vitre et je me suis dit que ce serait trop con que ma fête du lendemain soit gâchée par la pluie.

Le lendemain à 7 heures le téléphone a sonné et ma mère m'a dit qu'il était arrivé quelque chose de terrible.
Mon petit cousin Frank venait de se tuer en voiture.

Otir, sur le chemin de 19xx à 2006,
mardi 11 décembre 2007

1990:32 Bifurcations

Je suis enfin licenciée, un licenciement pour motif économique, j'étais la dernière dans le service avec le Directeur, chaque matin, je me demandais si j'allais toujours trouver une chaise, il y avait déjà belle lurette qu'il n'y avait plus aucun dossier, la guerre des nerfs durait depuis si longtemps, mais j'ai gagné.

L'indemnité est certes petite mais je vais pouvoir me reconvertir. J'ai déjà bénéficié d'une procédure d'outplacement qui n'aboutit pas parce qu'elle ne prévoit pas de changements de braquet comme je le souhaiterais, mais je suis confortée dans mes décisions et surtout alors que mon amant est reparti pour un nouveau trimestre à Boston, je réussis cette fois-ci brillamment le concours auquel je postulais. Je suis ravie et je décide d'aller le rejoindre là-bas en attendant la rentrée, ce qui s'avère extrêmement difficile et finalement coûteux.

Mais je débarque ensoleillée dans ma jupe de coton, natte dans le dos et radieuse, une après-midi d'août et il me trouve toute petite, moi qui me love immédiatement dans le creux de son épaule avec l'envie de n'en plus bouger.

Je suis vite à déchanter quand je m'aperçois de l'état de crasse de l'appartement qu'il partage avec son ami pianiste, du veto qu'il oppose à ma présence à la plupart de ses activités quotidiennes, même quand rien n'y ferait barrage, et surtout le jour où sur le campus il me dit qu'il doit passer prendre son courrier à la boîte postale, et que stupéfaite je m'aperçois qu'il y retire les dernières douzaines de lettres qu'il a reçues de moi depuis un mois et qu'il n'a jamais pris la peine d'aller chercher !

Mais je ne dis rien car nous sommes souvent en public et que dans ces moments-là je deviens ostensiblement sa reine et sa fierté.

J'oublie vite mes doutes et mes préventions même si je suis troublée d'apprendre qu'il obtient sa carte verte et m'inquiète qu'il va choisir de vivre aux Etats-Unis juste au moment où j'imprime un tournant décisif à ma vie.

Et puis, c'est le choc de la première guerre du Golfe. La politique vient estomper mes angoisses personnelles et je continue de ne rien dire.

Je démarre ma formation à l'Institut de Formateurs de la Chambre de Commerce de Paris, et c'est un huis-clos passionnant qui dure jusqu'à la fin de l'année. Je n 'ai qu'un souci cependant : cacher à tout le monde mon passage par la case hôpital psychiatrique. Je ne tiens surtout pas à en parler, et je marche parfois sur des oeufs dans des situations où je suis fortement ébranlée. J'ai alors l'impression que le projecteur va se braquer sur moi et qu'on verra que je suis marquée d'une tache indélébile infâmante et invalidante.