Petits cailloux et ricochets

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le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

les textes
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année 1976

Les textes sont présentés dans l'ordre chronologique de leur rédaction.

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Kozlika, sur le chemin de 2006 à 19xx,
lundi 11 décembre 2006

1976:16 la première fois

Février. J'ai un amoureux ! J'ai un amoureux !

« Allo, Julie ? Devine ? ... Siiiiiiii ! » « Allo, Isobel ? Il habite à Menton, on s'est rencontrés au ski, tu sais j'étais avec Claire. L'était perchman sur la piste grands débutants. » « Allo, Jean-François ? Naaaan mais il est pas lycéen, il travaille, il est super vieux, dis, plus que toi. Notre anniversaire tombe à deux jours d'écart on fêtera ses 21 et mes 16 ensemble en novembre. »

On s'écrit, deux, trois, quatre fois par semaine. Je guette les enveloppes à l'écriture serrée, nos lettres souvent se croisent. C'est ennivrant. Claire aussi a un amoureux. Il veut devenir psychanalyste ou phillosophe, il a pas décidé, alors il s'entraîne déjà avec nous : on lui raconte nos rêves et il les interprète. Nan mais sérieux, Serge, c'est vraiment toujours sexuel ? Ben merdalors !

Ah d'ailleurs, tiens, à propos... mon amoureux m'écrit qu'il viendra à Paris pour la rentrée prochaine, il va s'installer à la capitale. Gé-nial ! Mais quand j'ai annoncé ça à la famille, Cassandre a dit à ma mère qu'il serait temps de m'emmener chez un gynéco, pour qu'il me prescrive la pilulle. » Ah ? Euh... euh... ah oui. Ah ben oui. Houlala. Houlalalala. Non mais faut pas paniquer, maman a dit que ça faisait un peu mal la première fois mais plus après. Qu'après c'était génial à condition de tomber sur le bon gars. Bon, d'accord. Et puis j'ai Notre corps nous-mêmes dans ma biliothèque évidemment. Mais quand même, je crois que j'ai un peu peur. Mais juste un peu hein. C'est rien du tout, je le sais. Toutes les femmes ont eu une première fois pas vrai ? Et à part la tante barrée, ça ne les a pas empêchées de remettre ça.

Oui, mais est-ce qu'après, même admettons que ça ne fasse qu'un tout petit peu mal, est-ce qu'après je ne vais pas être asservie, humiliée, dépossédée ou un truc du genre ? Depuis toute petite, les dimanches soirs chez ma frangine, pendant que les adultes n'en finissaient pas de refaire le monde, j'allais bouquiner dans la chambre de Cassandre et Dom. Il y a quelques années, je devais avoir douze ou treize ans, quand j'ai eu fini tous les Zévaco, je suis tombée sur le bouquin dont ils n'arrêtaient pas tous de parler d'une certaine Kate Millett. La politique du mâle, ça s'appelait. Je lisais un peu les passages où elle expliquait tout ça. Les risques je veux dire. Les risques de se faire ratatiner. Et puis pour illustrer elle collait des passages de romans pornographiques, pour expliquer à quel point. Et alors le truc qui me fiche sacrément la trouille là, alors que M. Bientôt Premier va débarquer à Paris, c'est que ces passages ça me... enfin ça me... ça me faisait quelque chose. Alors que ça aurait pas dû, je le voyais bien à ses commentaires. Ça aurait dû me faire penser des « pouah, trop rabaissant avec les femmes », mais non, ça me faisait pas ça du tout, ça me faisait des trucs, et pourtant ça n'était rien qu'un livre. Alors un vrai gars ? Et un qu'en plus je serais amoureuse de[1] ? Eh ben là je voyais bien ce qui m'arriverait. Ratatinée sans même me révolter.

Houlalalala.

On y est. Monsieur de Plus en Plus Bientôt Premier est à Paris. Qu'est-ce que je suis conteeeeeente ! Et lui aussi je le vois bien. Il sait que pour moi ça sera la première fois et aujourd'hui je me rends compte rétrospectivement que ça lui fichait la trouille à lui aussi, et que vingt ans ben c'est pas bien vieux ! « Tu as peur ? » « Oui, un peu. » « Ben alors, juste un câlin. » Et je m'endormais dans ses bras. Et la scène se reproduisit un certain nombre de fois, jusqu'à ce que je me dise que ça n'aurait jamais de fin si je continuais à répondre oui à chaque fois. Alors un jour j'ai dit « Non, pas du tout peur. » Spa la peine de faire du théâtre si on est pas capable d'assurer une impro aussi basique hein.

Ça m'a même pas fait mal. Ni la première ni les autres fois. Mais je n'ai pas bien compris pourquoi ça mobilisait autant d'encre, de salive (tssssst, esprits mal tournés !) et de conciliablules des garçons entre eux et des filles entre elles. Il manquait un ingrédient, le lâcher-prise, et celui-là m'a fallu du temps pour le trouver. Beaucoup de temps. Et pas avec Monsieur Premier. Pourtant je l'aimais beaucoup très fort. Et il avait les yeux de Simone Signoret.

Notes

[1] © Xave. Je lui pique cette expression que je suis amoureuse de.

mema, sur le chemin de 19xx à 2006,
mardi 30 janvier 2007

Au commencement était la vigne

Septembre 1976, mois des vendanges…

Alors qu'elle suit le chemin caillouteux au milieu des vignes, elle se rappelle qu'en cours du printemps dernier, ce paysan leur a donné la main. Et parce que cela fait plaisir de rendre le geste, elle se dirige d'un pas joyeux, vers les vendangeurs en pleine récolte. Ce qu'elle ne sait pas, c'est qu'au bout du chemin, je l'attend...

Elle l'a remarqué dès le premier regard. Au début, avec son « marcel » blanc, elle l'a prit pour un espagnol ! Il lui a plut de suite, avec sa crinière bouclée...ses moustaches...la peau...tout avait un reflet cuivré ! L'attirance semble mutuelle...il lui propose de monter sur le tracteur...et d'une chose à l'autre, elle finit par se perdre dans l'azur de son paisible regard.

voilà comment, dans l'arrière pays languedocien, dans la moiteur d'une après midi de septembre, une jeune femme de la ville est tombée dans les bras d'un beau gars du coin.

C'est le début d'une histoire...de mon histoire.

caco, sur le chemin de 19xx à 2006,
mardi 13 février 2007

1976 (2) : premier souvenir et fraternité

Cette année-là est celle de mon premier souvenir. Une image très vague, je suis assise sur une couverture posée sur des gravillons, des adultes autour de moi et un enfant aussi. L'enfant tend la main vers moi et me touche le bras. Je crie. C'est sa main : il a pu me toucher ! Il pourrait alors me pousser, me faire mal ?! J'ai peur. Je pleure.

Mon plus jeune oncle, qui a alors 5 ans, se fait vertement reprendre par mes grands-parents et ma mère. Ils ont dû croire qu'il m'avait fait mal. Entre lui et moi, ce fut le début de la série de malentendus qui nous éloignera toujours, malgré notre affection et nos ressemblances.
J'aurais pu avoir un grand frère.



Cette année me vit tout de même accueillir un frère. Pas vraiment désiré, lui non plus, il naquit après ce fameux été caniculaire, 12 jours avant mon deuxième anniversaire.
Le fait que je n'ai pas gardé un souvenir de la grossesse de Maman, de l'attente, de l'arrivée du bébé à la maison... ne cesse de m'étonner. De même que d'imaginer qu'avant 1976, de lui, il n'y avait rien. Et que la terre tournait quand même.
C'est probablement cette absurdité qui m'a fait perdre la mémoire.

izo, sur le chemin de 19xx à 2006,
dimanche 11 mars 2007

1976 : naissance

1976 : la canicule. c'est avec ces mots que les plus anciens résument cette année. Je ne l'ai pas connue cette canicule, moi. Je suis né bien loin, en octobre. Je n'ai pas de souvenirs précis de cette époque. Tout au plus quelques photos dans l'album familial... Ma mère enceinte dans le jardin familial. Elle portait encore les cheveux longs.
J'étais un gros bébé. Je ne me souviens pas exactement des détails en poids et en taille, mais on me répète toujours que j'étais un gros bébé... Un gros bébé qui d'ailleurs était bien installé. Je n'étais pas décidé à sortir. C'était un dimanche, 14 jours après le terme, maman n'en pouvait plus de cette grossesse qui ne se terminait pas... Elle est allée avec papa à la ferme de mes grand parents paternels. C'était la période d'arrachage des betteraves. A l'époque, mes grands-parents faisaient le travail manuellement. Mon grand-père devant arrachait les betteraves, les rangeait en ligne, mon père et mon parrain suivaient et coupaient les betteraves au collet. Mes tantes ramassaient enfin les betteraves pour les jetter dans la remorque attachée au tracteur... Bien qu'enceinte, maman a donné un petit coup de main à mes tantes. Un peu d'effort physique ne pouvait que perturber le petit John (ou la petite Fanny - mon sexe n'était pas connu) et l'inciter à sortir son nez de son nid tout chaud... Et de fait, dans la nuit du dimanche au lundi, les contractions ont commencé...
Déjà avant la naissance, je n'étais pas comme les autres : j'étais installé en siège dans le ventre de ma mère. L'accouchement n'a pas pu avoir lieu par les voies naturelles. Cette césarienne, ma mère en garde la trace encore aujourd'hui : Une belle cicatrice verticale sur son ventre... Parce qu'à l'époque, on ne cherchait pas à faire dans l'esthétique.
Maman me décrit toujours avec malice ce premier regard que nous avon échangé quelques heures après ma naissance...
Je suis un garçon
Je m'appelle John
Je suis né le 25 octobre 1976
Je suis le premier enfant de Martine et Alfons

Né en octobre, je serais baptisé deux mois plus tard. L'abbé aurait bien voulu faire une crèche vivante avec moi pour la veillée de Noël... Ma mère a préféré le baptême en journée, mais elle a conservé la date de Noël avec toute la symbolique qui s'y rattache. Car au delà de toute thématique religieuse, Noël est la fête de la famille, réunie autour du nouveau-né... Cette date est réellement importante pour maman, encore aujourd'hui.
Baptisé le jour de Noël...
Mon parrain est mon oncle, Louis, le frère de papa.
Ma marraine est ma tante, Angèle, la soeur de maman.
1976. Une vie qui commence.

>>Ce billet dans mon blog

fauvetta, sur le chemin de 19xx à 2006,
lundi 2 avril 2007

1975 ou 1976. Nous Trois

1975 ou 1976, fin de l'hiver, j'ai 23 ou 24 ans.

Mon train arrive en gare de ma ville natale, un vraie gare du Texas disait avec humour une copine... Sur le petit parking je les aperçois tous les deux de dos dans la Panhard. Je vois leurs têtes rondes, les deux nuques un peu épaisses. Mon père et ma petite soeur trisomique Marie-Claire, 13/14 ans. Cette image gravée dans ma mémoire m'émeut toujours.

Je monte dans la voiture, une rapide bise à papa, et deux gros bisous à Marie-Claire qui se laisse câliner. Quelle chaleur dit-elle l'air sérieux. Je n'ai jamais su si elle plaisantait, si elle confondait les mots ou si c'était sa façon à elle de dire bienvenue. Autant nous étions peu démonstratifs avec nos parents, et entre frères et soeurs, autant avec Marie-Claire nous laissions aller notre affection : elle canalisait tout ! Nous n'hésitions jamais à l'enlasser, l'embrasser, lui tenir la main, lui dire des mots gentils, l'écouter...

Je croise le regard de mon père dans le rétro, et je sais combien ma visite lui fait plaisir, moi sa Cocotte. Nous ne nous sommes pas vus depuis plusieurs mois, J'ai quitté la maison depuis 7-8 ans maintenant. Je constate qu'il vieillit très vite, qu'il est usé ; que Marie-Claire évolue peu et grossit beaucoup. Toujours ce même sentiment de culpabilité qui m'envahit...

Nous laissons le silence s'installer, un silence heureux et affectueux. Nous sommes contents d'être là tous les trois à l'intérieur de la vieille Panhard, et nous avons même très envie que cela dure un peu. Papa propose à Marie-Claire de faire un petit tour avant de rentrer, elle adore se promener avec lui. Mon père conduit mal, il est très distrait et pense que ce sont les autres qui doivent faire un effort pour l'éviter, et puis le code de la route je me demande s'il y a mis le nez un jour... On démarre, et nous faisons une balade dans le centre-ville. Papa a toujours quelque chose à raconter et à montrer, à expliquer... Nous croisons des connaissances qu'il salue joyeusement, et effectivement les voitures nous évitent ! Heureusement parce qu'il a l'air d'avoir totalement oublié qu'il conduisait ! Je sens que Marie-Claire est contente de rouler, d'écouter papa parler ; lorsqu'il s'arrête, elle marmonne "Dis-le encore !". Lui qui adore avoir un e fait pas prier ! Quelle équipe ces deux-là ! Aucune école n'a accepté Marie-Claire, ses journées doivent être bien longues, comme c'est cruel...

Cette virée "en ville" tous les trois, bien à l'abri dans la voiture, est un souvenir très doux, intense, et précieux ; je nous revois heureux, et malheureux à la fois. Heureux d'être ensemble, et malheureux parce que notre vie est si dure depuis tant d'années... Hélas des années bien plus noires nous attendent.

Mon père ne le sait pas encore mais un camion ne jouera pas le jeu, et il mourra du choc en 1979. Marie-Claire et maman sombreront toutes les deux dans un autre monde, inaccessible, de plus en plus dur. Puis, à 29 ans, Marie-Claire mourra brutalement la veille de Noël...

Je les revois encore sur ce parking, ces deux têtes rondes, ces deux nuques, tous les deux dans la vieille Pan-Pan... Papa, Marie-Claire... Nous êtions heureux, et malheureux. Mais ensemble ce jour-là.

sicaliptic, sur le chemin de 2006 à 19xx,
mercredi 11 juillet 2007

1976 : 10 ans coup de soleil

C'est la grande canicule, mon père achète et installe une piscine à boudin dans le jardin, je prends mon premier coup de soleil, soigné à la tomate fraiche qui tiraille le dos. du coup je dois porter un tee-shirt pour me baigner. c'est désagréable je déteste porter des vêtements mouillés.

ma maitresse vient de la région parisienne elle a du mal avec l'accent local.
Un jour elle me fait réciter 5 fois d'affilée une récitation que je sais pourtant par coeur, je ne comprends pas où est le problème ni ce qu'elle veut vraiment, jusqu'à ce qu'elle finisse par s'énerver "c'est pas avé les raôses c'est avec les rôoses ! c'est pas sorcier tout de même!!" première confrontation avec l'intolérance, on s'y fera, d'ailleurs personne n'ose trop la ramener c'est le genre d'institutrice qui traite sa fille qui est dans notre classe pire que tout le monde, elle lui hurle dessus et lui tire même les cheveux, chacun la plaind en silence en essayant de temps en temps de faire diversion pour que l'orage ne lui tombe pas systématiquement dessus.
Heureusement je n'ai pas rencontré beaucoup de cas de ce genre dans ma scolarité je crois même que c'est la seule et je me demande parfois comment s'en est sorti sa fille.
A cette époque je n'étais pas encore en conflit avec ma mère et nous n'en sommes jamais arrivé là. Ce tyrannisme indécent me faisait beaucoup d'effet peut être parce que chez nous on ne se donnait jamais en spectacle.

Otir, sur le chemin de 19xx à 2006,
mercredi 19 septembre 2007

1976:18 Hotel-Dieu

Le médecin de famille qui était venu à mon chevet est revenu quelque temps après, et cette fois-ci il ne me parle pas vraiment de mes globules blancs, mais de mon état général, qui semble l'inquiéter. Il me dit que si j'ai envie de faire quelque chose, je pourrai l'appeler quand je voudrais, qu'il me recommanderait à un de ses amis, qui se spécialise dans les problèmes de poids.

Cette fois-ci, il ne s'agit pas d'un obésologue, ni d'un gros monsieur silencieux derrière son bureau, comme ce psychanalyste vers lequel ma gynécologue, également de plus en plus alertée par mes tentatives avortées de juguler mes variations pondérales spectaculaires, m'avait orientée.

Cette fois-ci je rencontre quelqu'un qui non seulement m'écoute, mais me parle. Qui ne me juge pas et ne me donne pas de conseils, sauf un, étonnant, celui de ne pas m'inscrire en fac de psycho. Ce que je n'avais d'ailleurs pas l'intention de faire, mais je retiendrai la leçon, pendant des années, ne mettant surtout pas mon nez dans des ouvrages de psychologie, de psychiatrie, de psychanalyse, jusqu'à ce qu'un jour je finisse par céder, mais entretemps, je m'étais suffisamment fait ma religion, et c'est une autre histoire qui viendra peut-être.

Toujours est-il que l'Hotel-Dieu deviendra ma destination pendant au moins sept ans, un hâvre parfois difficile à atteindre, parfois trop nécessaire, plusieurs fois par semaine quand les choses iront vraiment mal. Pas question de m'hospitaliser, les consultations, d'abord hebdomadaires, puis bi-hebdomadaires, sembleront suffire. Je ne suis pas redevenue mince. Mais je ne me suis pas suicidée non plus.

Mes cahiers sont remplis de ce qui se passait à l'Hotel-Dieu et pourtant aujourd'hui, je ne me souviens de rien, pratiquement rien. Lui, il est devenu un spécialiste de renommée internationale sur les troubles du comportement alimentaire. Moi, il me le dira un jour, beaucoup plus tard, à l'occasion de retrouvailles dans des circonstances assez poignantes, j'allais devenir sa toute première patiente traitée en psychothérapie pour ces mêmes troubles, à une époque où ce n'était pas encore quelque chose de vraiment reconnu comme tel. J'en tirerai au moins cette fierté, et une reconnaissance éternelle qu'il m'ait confié cette place, et dans sa carrière et dans son coeur.




Si d'aucuns étaient intéressés, il y a cet assez long témoignage sur les TCA, rédigé en 2000 pour une association spécialisée, qui moyennant quelques détails identifiants falsifiés, est entièrement auto-biographique.

alain, sur le chemin de 19xx à 2006,
samedi 27 octobre 2007

1956-1976 Où l'on grandit et déménage

1956:

L'année de mes 12 ans et de la communion solennelle (collège religieux oblige).Pour cette occasion 20 personnes de la famille s'étaient déplacées,j'en étais tout surpris.souvenirs:

-une partie de baby-foot au restaurant avant le repas:j'étais aussi nul que sur un terrain

-Un cadeau:une montre magnifique avec 4 chiffres romains:leXII;leIII, leIV, leIX, et les autres marqués d'un trait et le top du top elle avait les chiffres fluorescents on pouvait lire l'heure la nuit!!

1976:

Avec famille et bagages j'arrive à Besançon où je resterai 7 ans.Je garde un très bon souvenir de cette région et spécialement des habitants du Haut-Doubs entre Maîche et Pontarlier qui me rappelaient mon Aubrac natal.Alors que mon accent passait inaperçu dans la région parisienne ici les gens se retournaient et m'interpelaient .Je l'ai bien conservé et j'en ai usé et abusé

cassymary, sur le chemin de 19xx à 2006,
jeudi 1 novembre 2007

1976: j'ai 16 ans

Le week-end, quand je rentre de pension, je retrouve souvent les copains. Nous habitons une petite ville: une seule école, un seul collège. Nous nous connaissons souvent depuis la primaire. Quelques liens se sont noués, malgré mes difficultés à être avec les autres. C'est une période plus facile pour moi. J'ai bientôt 16 ans, je m'intéresse aux garçons et ils me le rendent bien.

Nous nous retrouvons au parc. Il y a le noyau dur: ma voisine et amie, des copines de collège, mon ami d'enfance, et leurs copains et copines réciproques, auxquels viennent se greffer d'autres connaissances.

Une bande de jeunes. Les garçons s'intéressent aux filles, les filles s'intéressent aux garçons. Rien que de très banal.

Il y a les filles qui draguent, qui s'affichent, sûres d'elles, maquillées, pomponnées, et puis les filles timides, un peu gauche, qui n'osent pas, restent un peu en retrait. Moi, je suis plutôt à part. Ca me plait de savoir que je plais, mais je n'aguiche pas. Je n'ai pas encore 16 ans et je trouve agréable de tenir la main d'un garçon qui n'a d'yeux que pour moi. Et si il change souvent, c'est que depuis mon premier chagrin d'amour, je me tiens à l'écart du moindre emballement de mon coeur.

Parfois je suis non accompagnée. Il choisit toujours cette période là pour venir me relancer.

"Tu veux sortir avec moi?"

Je le remballe gentiment. Il ne m'intéresse pas. Il est juste gentil, un peu collant, mais je n'ai aucune envie de sortir avec lui.

Alors au début je reste sympa, mais ferme.

Il insiste, il tente, je le repousse encore.

Je n'ai pas l'habitude d'avoir à répéter ce genre de chose. Son insistance me met mal à l'aise. Je finis par l'éviter.

Ce jour là je traverse seule le parc, il vient à ma rencontre, me tire par le bras et tente de m'embrasser. Je le repousse violemment. Cette fois, c'en est trop . Il me toise et me hurle " tu me le paieras". Je hausse les épaules. Et puis je m'en vais, oubliant l'incident.

C'est un samedi je crois. J'ai posé mon vélo à l'entrée du parc. Est ce qu'il fait sombre déjà? Je ne me souviens pas. La bande est sans doute là-bas, en dessous du terrain de jeu. Pour les rejoindre, il faut suivre le sentier puis longer la petite étendue d'eau, traverser l'allée centrale. Je marche d'un bon pas.

Il a surgit d'on ne sait où. Je sursaute, puis me rassure. Il est accompagné de 2 ou 3 copains, et parmi eux j'en connais certains.

Il me barre la route.

"Ca te dis de sortir avec moi?"

"Non! Ca me dit pas"

"Ben on va voir ça!"

Je le repousse, je me débats. Je ne comprends pas. je ne les reconnais plus. Ils rient, ils s'amusent. Ils m'agrippent et me traînent dans l'herbe.

Je sens des mains qui pèsent sur mes bras, des bras qui enserrent mes jambes.

Et lui qui se couche sur moi. Je sens ses lèvres sur les miennes. Il tente d'enfourner sa langue dans ma bouche. je serre les dents. Il va s'arrêter là. c'est pas possible qu'il en soit autrement. Ils vont se rendre compte qu'ils sont allés trop loin. Pourquoi je ne crie pas? Pourquoi je ne crie pas?

Son corps pèse sur mon corps. Ses mains fouillent sous mon chemisier, puis sous ma jupe. Ses doigts glissent sur ma poitrine. Ses mains sont froides, ses mains sont moites, ses mains me dégoûtent.

Ses mains m'écorchent, me brûlent, me salissent, elles me punissent. Sa bouche m'avale, elle m'impose le silence. Son corps m'écrase, me soumet, il me paralyse.

J'ouvre bien grand mes yeux et je regarde le ciel, juste au dessus de lui. Il n'y a rien sous ses doigts et je ne crierai pas. Moi, je ne suis déjà plus là.

Ils m'ont enfin lâchés et sont repartis en rigolant. Je n'ai pas rejoint les autres. J'ai rajusté mes vêtements, enlevé l'herbe dans mes cheveux. Je n'ai pas versé une larme, juste serré les poings. J'ai repris mon vélo et je suis rentrée chez moi et j'ai oublié, pendant 27 ans.

pierre, sur le chemin de 19xx à 2006,
samedi 15 décembre 2007

1976 (15 ans) - Ambivalence

Au fil des mois je deviens très intéressé par Laura, cette fille qui attire de plus en plus souvent mon regard. Je ne sais plus comment je me suis arrangé pour me trouver le plus souvent possible à proximité, mais me voila inséré dans le même groupe qu'elle. Avec un effet inattendu : je commence à trouver un intérêt à aller au collège. Visiblement je me sens mieux et parviens même à me faire une petite place dans cette classe. Être redoublant me permet aussi de hisser ma moyenne... juste au dessus de la moyenne. Une certaine légereté revient. Maix mon père ne se prive pas de me rappeller que ma petite soeur, de trois ans ma cadette mais ayant "sauté" une classe, est juste derrière moi... Ce n'est pas tant cette proximité qui me dérange (en fait je m'en fous) que le rabaissement constant qui m'est seriné. Devant mon père je me sens en échec permanent.

Les cours particuliers de maths continuent, ainsi que la surveillance rapprochée de mes devoirs. Mais le fait de passer des heures à "travailler", c'est à dire à essayer de me concentrer sur des leçons ou des exercices n'implique pas que cela soit efficace. Lourdeur des silences, chez la dame qui essaie de m'aider, pendant que je cherche à comprendre en sentant bien mon incapacité à y parvenir... Par contre, l'avantage d'avoir des copains me permet de bénéficier de quelques aides discrètes pour les exercices qui remontent mes résultats.

Depuis quelques années mon père effectue des voyages professionnels à travers le monde. Il est alors longuement absent et j'apprécie le répit que cela me laisse. Une seule fois il m'aura écrit, depuis l'avion qui l'emmène vers le Japon. Une carte postale. L'unique que j'ai reçue de lui de toute mon existence (mais il a toujours contresigné celles de ma mère). Pourtant mon père n'est pas un mauvais bougre. Il est seulement incapable d'exprimer des émotions, ambitieux pour ses enfants, et très exigeant. D'ailleurs, suivant les prescriptions du psychologue, il m'encourage à bricoler, développant ainsi une curiosité et une habileté naturelles. À quinze ans nous faisons ensemble ma chambre dans ce qui était une "salle de jeux". Je détapisse à la vapeur et enlève le revètement en lino au chalumeau. Dans ces odeurs bizarres je me prépare une pièce neuve que je vais pouvoir m'approprier. J'apprends à tapisser, poser du carrelage. Mon père me montre comment construire l'escalier en bois qui mène au grenier. C'est moi qui pose le parquet, lui qui pose l'éléctricité avant de m'inviter à essayer. J'apprends, je construis, je réalise. Une certaine fierté m'habite et je sais que je la lui dois. Seuls mes talents de bricoleur semblent offrir une passerelle entre mon père et moi. C'est trop peu, mais c'est déjà énorme. Je reste méfiant vis à vis de ce père aux colères imprévisibles, tout en étant admiratif de son savoir. Ambivalence. Malheureusement, la confiance qui s'est mal construite dans l'enfance, puis qu'il brise trop impitoyablement dans l'adolescence, ne peut s'installer. (Trente ans plus tard je craindrai toujours mon père... Pourtant, je finirai par comprendre qu'il nous a aimés à sa façon. Il agissait en pensant bien faire, et en nous offrant tout le confort matériel possible. Son affection passait par le matériel. Elle se sentait, mais il y manquait de la proximité, de la chaleur, du contact, du relationnel.)

Mon père m'impressionne par ses capacités de réflexion et d'analyse. Redoutablement rapide et intelligent, à côté de lui je me sens incroyablement bête. (Je crois que j'étais simplement un lent. Quelqu'un qui apprend, comprend, et évolue lentement. Qui prend son temps.)

Eté 76, celui de la canicule. Je suis en Irlande, exceptionnellement chaude et sèche, immergé en famille d'accueil, et je ne peux parler qu'anglais. C'est efficace. Là-bas je découvre l'autonomie : je me déplace seul dans Dublin, suis libre de mes journées que je consacre à de menus achats dans de grands magasins. Je vais au cinéma voir Jaws, qui me privera pendant longtemps de l'insouciance des bains de mer.

Septembre. Alors que je suis dans ma ville à attendre un bus, je vois, comme dans un film au ralenti, passer Laura devant moi. J'en deviens instantanément... fou amoureux. Un coup de foudre à retardement, en quelque sorte. Elle ne me voit pas, et je reste hébété, tremblant. Cette émotion exacerbée ne me quitte pas à la rentrée, où je crois défaillir en reconnaissant sa longue chevelure. Sans le savoir cette fille va me sauver en redonnant sens à mon existence.

Repères 1976 :

  • Chirac, premier ministre, laisse la place à Raymond Barre. Christian Ranucci, dernier condamné à mort à être éxécuté. Concorde devient avion de lignes régulières. Nadia Comaneci triomphe aux jeux olympiques de Montréal. Mort de Mao tsé toung...
  • "Oxygène", de Jean-Michel Jarre - "Cupidon s'en fout", de Brassens - "Hotel California", The Eagles - Je t'aime, moi non plus, Gainsbourg...''