Petits cailloux et ricochets

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le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

les textes
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année 1991

Les textes sont présentés dans l'ordre chronologique de leur rédaction.

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Kozlika, sur le chemin de 2006 à 19xx,
mercredi 22 novembre 2006

1991:31

15 septembre 1991. Du fond de mon lit j'entends le téléphone sonner et mon compagnon décrocher. On n'a pas idée de téléphoner un dimanche matin à 8 heures quand même... Ce doit être ma mère ;)

Ah non, j'entends « Bonjour Jim »[1], c'est donc le frère de mon compagnon qui se réveille trois jours après l'anniversaire de Meusa pour le lui souhaiter. Je souris intérieurement : dans cette famille ils sont incapables de se souvenir du moindre anniversaire, espérons que la semaine prochaine il se souvienne du premier de son fils, Louis, né trois mois avant Marion ! Ma «belle-sœur» Catherine et moi faisions déjà la paire avec nos gros bidons, ça va être une sacrée bande de cousins mon grand, ma petite et le moufflet. Cet été je les ai eus tous les trois pendant quinze jours, ça pulsait déjà pas mal !

Mais Jim n'appelait pas pour l'anniversaire. Il appelait pour dire qu'il n'y aurait pas de bande de cousins, qu'il n'y en avait plus depuis tout à l'heure parce que Louis était parti dans la nuit de mort subite du nourrisson.

Il m'a fallu plusieurs minutes pour réaliser, j'avais entendu les mots mais ils ne voulaient rien dire du tout. Et les photos à développer ne sont pas encore revenues de chez le photographe. Donc c'est pas possible. Il va rappeler il va dire qu'il s'est trompé, qu'il n'a pas déssoulé d'une fiesta beaucoup trop arrosée. C'est en voyant mes propres gosses jouer dans le salon, si... vivants, que j'ai enfin compris. Louis est mort.

Les semaines et les mois qui ont suivi, nous nous sommes souvent parlé au téléphone Catherine et moi puisqu'ils habitaient Marseille et que nous ne pouvions nous voir. Et puis un jour je lui ai dit que j'avais honte. Honte parce que mes pleurs étaient de chagrin mais aussi de soulagement : pas les miens, oh punaise, heureusement pas les miens. Elle m'a dit que c'était idiot d'en avoir honte bien sûr, qu'elle aurait eu les mêmes sentiments mêlés. Ça m'a soulagée d'avoir pu le lui dire.

Marion était un bébé facile, qui s'endormait quand on la couchait et se réveillait pour son premier biberon en souriant. C'est ce qu'elle a continué de faire... à part qu'à compter du décès de Louis elle s'est réveillée trois à quatre fois par nuit et se rendormait dès que nous allions la voir. Je suis aujourd'hui encore certaine qu'elle disait ainsi : Je suis là, papa, maman, tout va bien, vous pouvez vous rendormir tranquilles.

Notes

[1] Les prénoms sont changés.

sicaliptic, sur le chemin de 2006 à 19xx,
mercredi 11 avril 2007

1991 : 25 ans les joies du travail bien fait

Premier boulot parisien : je suis sensée être en charge de la relation entre artistes et la troupe de théâtre qui m'a embauché. "100 jours 100 peintres" le projet est ambitieux mes employeurs mégalomanes, je finis par les plaquer et les harceler pendant un mois pour obtenir mon salaire. voilà ce que c'est de travailler au noir. Mais j'ai adoré me déplacer à solex, sortir du boulot à minuit et donc trainer dans les bars pour canaliser mon énergie avant de rentrer

Premier poste de surveillante : trois mois avant la fin de l'année scolaire un remplacement me tombe dessus. J'y vais vaillant petit soldat. Gagny banlieue chaude, je ne sais pas ce que ça veut dire Naïve enfant de la province, j'interromprais sans m'en rendre compte un racket de chaussures, je débrouillerais d'autres histoires tout simplement en mettant les pieds dans le plat. Et lorsque j'émettrais le doute sur ma capacité à occuper ce genre de poste, la conseillère d'éducation retournera mes défauts en avantages et me convaincra de ne pas laisser tomber.

Première saison : l'an passé j'ai bossé dans un camping, cet été je rempile mais pour toute la saison. Et je découvre que l'on peut travailler dans la bonne humeur (même si la mienne n'apparait qu'en fin d'après midi).
Pour la première fois de ma vie des étrangers fêtent mon anniversaire. Je suis émue aux larmes et pourtant je ne me doute pas de ce que cet évènement va devenir : quasiment une fête incontournable de la vie du camping. les habitués participeront chaque année davantage
Mon patron est une perle, il est agriculteur-syndicaliste et a donc quelques problèmes avec l'autorité patronale, il fait donc le choix de nous faire entière confiance et nous laisse gérer le bar avec l'aide d'un couple de ses amis comme bon nous semble. On organise des fête improvisées mettant les touristes à contribution, l'ambiance générale fait des adeptes qui se retrouvent sur notre terrasse pour profiter de notre bonne humeur. Je découvre la joie dans le travail. (Je parle sérieusement.)
Ici, on ne compte pas ses heures mais on en est récompensé.

Cela a déterminé ma manière d'aborder le monde salarié, je me demande comment il est possible de l'envisager autrement. Travailler est une nécessité qui accomplie dans de bonnes conditions peut être enrichissante et satisfaire chacune des parties prenantes. J'ai toujours pensé qu'apporter du bonheur aux autres ne faisait qu'améliorer sa propre vie.
Je me suis fait des amis de certains de mes collègues et nous nous fréquentons encore malgré le temps et la distance.
c'est une période trés heureuse de ma vie, j'y repense avec bonheur.

marionette, sur le chemin de 19xx à 2006,
mercredi 18 avril 2007

1991, 4 ans : et un bras, un!

( Pour AnneTanteSarah (cf billet précédent), j'ai eu une illumination idéesque venue du fin-fond de ma fatigue : mon père a perdu une de ses soeurs, qui s'est noyée à 16 ans alors que mon grand-père tentait de manoeuvrer le bateau pour rentrer dans le port d'Arcachon, un jour de grosse mer. Je ne l'ai pas connue, elle s'appellait Caroline. Comme me l'a fait remarquer ma mère il y a peu, dans la famille, personne n'a jamais parlé de la mort de Caroline, mais de l'accident de Caroline. La différence est énorme, en fait. La partie "tante" doit certainement venir de là. Je me souviens effectivement de l'omni-présence douloureuse de cette blondinette irréelle que ma grand-mère a revu en ma petite soeur Capucine, dès le jour de sa naissance... même si elle n'a jamais voulu l'avouer. )

La seule chose qui me revient de mes quatre ans est cette image : je suis dans la cour de récré des maternelles à l'école Ste Monique, un foulard jaunasse très moche autour du cou avec de la mousse dedans et qui me tient chaud dans la nuque, mais j'ai pas le droit de l'enlever. Je me suis cassé le bras droit. Le plâtre me tient très chaud aussi, mais je n'ai pas le choix, et puis comme Nicolas m'aime quand même, je m'en fiche. Cet après-midi là, il faisait chaud, et j'ai couru vers Nicolas pour lui faire un bisou.

(Je me suis cassée le bras en tombant du toboggan dans le parc. Une margelle en béton passait dessous, en faisant une limite entre le gazon et les graviers, et, en voulant monter le toboggan à l'envers, je suis tombée sur mon bras. Lui-même ayant atterri à cheval sur la margelle... CRAC.)

Cette année-là, j'ai appris à faire du vélo. Comme ma soeur Florence avait six ans, elle apprennait, et comme je voulais faire comme elle, j'apprennais aussi, mais avec deux ans d'avance.

On commence à faire des "échanges" avec les C (la famille de Louis, cité dans mon 3eme ricochet). Des "échanges", ça veut dire que chaque semaine, une famille va chercher tous les mômes à l'école le mardi, les fait manger et les ramène, et le jeudi, c'est l'autre famille qui s'y colle. En gros, toutes les semaines pendant un bon bout de temps, on s'est tapées à aller ches les C. Moi j'aimais bien Louis mais j'aimais pas ses frères. Ils m'appellaient Mario pour m'embêter parce que j'étais un garçon manqué et qu'ils savaient que j'avais HORREUR de ça. Et ils mettaient 3 tonnes de ketchup dans tout ce qu'ils mangeaient, nouilles comme purée et parfois même dans les yaourts. C'était dégueulasse.

En fin d'année, Louis et moi on divorce. Enfin je divorce. Il fait encore pipi au lit et c'est sale, en plus il sent pas très bon et il suce encore son pouce et... voilà. Je lui ai dit "écoute mon biquet, too much c'est too much, mmmh? Vu? Allez débarrasse le plancher, va traire tes vaches, file de là cochon, etc etc". Non en fait j'ai écrit ça parce que je ne me souviens plus très bien, et que ça fait un peu peur de pas se souvenir.

chulie, sur le chemin de 19xx à 2006,
vendredi 4 mai 2007

1991 : 10 ans et demie - Reculer pour mieux sauter.

Le CM2 commence par une maladie. Je garde la chambre plusieurs semaines, j'ai une double otite. Je l'ai attrapée à Chamonix, en montant à la Mer de Glace. Je suis donc considérée comme "fragile des oreilles".(Ca me rendra hypocondriaque de la décompression quand je ferai de la plongée sous marine 10 ans plus tard.) A ce propos je suis aussi fragile des bronches, comme ma grand mère couseuse, dite Couvretoncou. (Ce qui ne m'empêchera pas de commencer à fumer dans 6 ans.)

Le CM2, c'est la démocratie : nous élisons des délégués, qui font campagne à coups de carambar, nous avons une monnaie interne, le dulbi, que la maitresse nous distribue en guise de bon points. Deux fois par mois, nous organisons une kermesse. Chacun amène des petits jouets et les vends contre X dulbis.

LE CM2 c'est l'ouverture aux autres. Chaque mois, nous piochons le nom d'un camarade de classe, avec pour mission l'observer secrètement pendant un mois. Le délai écoulé, on lui écrit un mot pour lui parler de lui. A Jean Louis, le caïd redoublant, j'écris avec mon stylo 12 couleurs parfumé "Tu pourrais être plus gentil avec les autres et mieux te laver. Mais je t'aime bien quand même." Il me jette le mot à la figure en disant que c'est moi qui pues. (Heureusement, aujourd'hui, après des années de galères et de délinquance, Jean Louis a un travail et une famille. C'est l'un des "protégés" de mon père.)''

Le CM2, c'est l'Europe. L'année dernière, le mur de Berlin est tombé. La France tend la main à l'Allemagne en passant par l'Alsace, comme toujours. Des classes bilingues s'ouvrent de chaque coté du Rhin, dont la mienne. C'est une langue rude, qui grésille dans mes oreilles. Pourtant, j'aime écouter l'alsacien de mes grands parents. Je ne fais aucun effort pour apprendre et j'entre en conflit avec la maitresse. Elle fait venir mes parents. Elle m'aime beaucoup cependant, elle aime que je lise pendant les récréations, que je sois curieuse en classe, que je rende mes dictées et mes rédactions sans fautes. (Je l'ai revue l'année dernière. Elle m'a regardé avec tendresse, et m'a demandé si je lisais toujours en cachette derrière mon banc. J'ai dis oui, d'un air penaud.)

Le CM2, c'est l'ouverture sur le monde. 17 janvier 1991, la maitresse a l'air triste ce matin. Elle nous explique que là bas, loin à l'Ouest, une guerre vient d'être déclarée. Le Golfe et le Pétrole. Je ne comprends pas tout, mais ça à l'air grave. (C'est de plus en plus grave.)

Le CM2, c'est enfin la musique. Nous partons en classe musicale. Nous apprenons à chanter, bouger en rythme et jouer d'un instrument. A mon retour, je supplies maman de m'inscrire au solfège. Le directeur de l'école de musique est dubitatif : l'année est déjà bien avancée, vais-je pouvoir suivre ? Je suis très assidue, et j'apprends avec passion à jouer de ma flute à bec. (J'ai repris ma flute à bec l'année dernière, pour le concert de Noël de ma chorale. J'étais toute rouillée, et paralysée par le trac. Mais l'envie et l'assiduité étaient intacts.)

Le CM2 c'est l'élan avant le grand saut dans l'adolescence. Je prends des forces pour la prochaine décennie. (J'ai complètement oublié de faire ça à 20 ans.)

traou, sur le chemin de 2006 à 19xx,
samedi 9 juin 2007

1991 - L'épopée du jus d'orange

Depuis 2 ans, je « travaillote » de-ci de-là, n’arrive pas à avoir une activité régulière comme intermittente du spectacle. Je mettrai un moment avant de me rendre compte à quel point j’ai besoin de stabilité professionnelle et financière pour n’être pas angoissée tout le temps.

Un soir au restaurant, les larmes me viennent aux yeux parce que je capte à la table d’à-côté le récit enthousiaste de son travail d’une fille de mon âge à son amoureux. Julio s’affole de mes yeux mouillés, les embrasse, me câline, ne comprend pas. Qu’ai-je besoin de m’inquiéter ? Il est là.

Précisément, amoureuse d’un homme comme lui, j’ai plus que besoin de stabilité et de sécurité… Il est fantasque, passionné, inventif, touche-à-tout. J’admire ses créations, ses idées foisonnantes, il m’émerveille, me fait rêver, je l’aime, mais il est l’homme le moins rassurant de la terre ! Il fait fortune un jour, est ruiné le lendemain pour avoir tout réinvesti sur un coup de tête dans un projet aussi mirifique qu’aléatoire. Il m’offre des cadeaux ruineux et je découvre qu’il est poursuivi par moult créanciers en colère. Et lui, ça le fait rire. « Ne t’inquiète pas, Poussin, ce n’est que de l’argent, ce n’est pas grave. ». Il ne possède ni carte bancaire, ni chéquier, que des espèces, toujours. Quant nous partons à l’étranger et qu’il se retrouve à court, il me rembourse au retour les sommes que j'ai dépensées pour nous en… francs CFA, virés d’une société inconnue au fin fond de la Côte d’Ivoire... à la grande surprise (et méfiance) de mon banquier.

Parce que j’aime un jus d’oranges pressées le matin, il m’a offert un de ces presse-agrumes en métal, lourd et encombrant avec un bras qui tourne et ne laisse aucune chance à la pauvre orange coincée dans l’acier. Un matin, il affiche cet air rêveur et concentré qu’il a quand une idée germe, c'est-à-dire souvent. J’aime bien assister à ce processus : bientôt il va mettre l’idée en mots et en dessins, ébaucher des calculs et des hypothèses, s’engager dans des culs-de-sac, repartir en arrière, trouver des solutions, d’autres impossibilités, les contourner… C’est fascinant.

L’idée du jour est la suivante : pour que son Poussin (moi, donc) puisse boire du jus de fruits frais le matin sans avoir à s’embêter à le faire, pourquoi ne pas commercialiser des oranges, directement remplies de leur jus, qu’il n’y aurait plus qu’à verser dans un verre ou boire à même le fruit, par un orifice/goulot prévu à cet effet ?... Je suis éberluée.

Le soir même, sur une nappe en papier de bistrot, il griffonne un schéma, un « extracteur de pulpe d’orange » qui introduirait ensuite dans le fruit une espèce de structure à baleines pour le maintenir dans sa forme. Ensuite, on réintroduirait le jus. On ferme par un clapet, un bouchon à vis, je ne sais, et hop ! Je suis sceptique et compréhensive. Je le trouve génial, souvent, mais là, j’ai un doute. Le lendemain, il met trois affaires dans une valise, décide illico de partir pour Taïwan où il a déjà prévenu Untel qu’il accourait pour faire fabriquer le prototype… Disparaît 10 jours. M’appelle à n’importe quelle heure pour me crier son amour et son enthousiasme. « Ca va être révolutionnaire, Poussin ! Je t’aime ! Je reviens vite ! Tu me manques. ». Une semaine après, il appelle du Japon où il est parti rencontrer d’éventuels financiers. Revient par l’Allemagne, plus grand consommateur européen de jus de fruits où il a peut-être une possibilité de…
Je me souviens du prototype de plastique bleu dont il m’explique le fonctionnement, sa main refermée comme une orange. J’embrasse sa main. Il me regarde, surpris dans son rêve enthousiaste, sourit de son beau sourire des lèvres et des yeux.

Ici commencent des mois d’expérimentations diverses. Il a trouvé un fabricant de jus d’orange intéressé en Allemagne, des financiers je ne sais où. On fait des tests. Une matière transparente, qui ressemble à du plastique, biodégradable et écologique cependant (à base de riz ? je ne me souviens plus) a été mise au point pour recouvrir l’intérieur du fruit et que le jus se conserve quelques jours. On fait des essais avec l’engin à baleines : les oranges explosent toutes. On en fait venir du Maroc, plus costaudes que les espagnoles. On teste les floridiennes, aussi. Elles arrivent de partout par cargo ou avion. Sont impitoyablement rejetées en fonction de leur fragilité, leur manque de sucre, leur vitesse de dégradation. Le brevet est déposé pour le monde entier et pour tous les fruits existants ou à venir. Le goulot - qui ne doit pas dépasser de l’écorce pour conserver au fruit sa forme ronde - est à l’étude. Julio m’annonce triomphant qu’il a conçu un truc qui permettra à tous les types de bouches de boire à même le fruit, même les becs-de-lièvre, ah, ah !

Je suis, attendrie, la saga du jus d’orange, au fil des mois. Il y a des périodes enthousiastes suivies de périodes de doutes et de découragement. Les fonds manquent, il faut en chercher ailleurs. Les tests échouent ou ne donnent pas les résultats escomptés. Il y a parfois des triomphes et des espoirs fous : on a trouvé la bonne orange ! Il faut déchanter quelques temps après pour d’autres raisons techniques. Il ne perd pas la foi. Jamais.

Le projet « Orange Poussin » mourra en même temps que lui deux ans plus tard. Comme d’autres que j’aimais (une cité inspirée de l’œuvre de Dali, qui me tenait particulièrement à cœur). Qu’est-il advenu des prototypes, des cargos d’orange, du film transparent bio et breveté ? Je n’en sais rien et peu importe. J’ai toujours mon presse-agrumes si lourd mais je l’ai descendu à la cave. Je ne bois plus de jus d’orange le matin.

Thomas, sur le chemin de 19xx à 2006,
dimanche 29 juillet 2007

1991, année 14 -- Je crois que Maman s'est tuée

Cette année-là j'avais commencé l'Atelier théâtre jeunes. De septembre à juin on avait travaillé : impro, travail de voix, relaxation. L'été 1991, on est partis tous ensemble camper à Avignon et voir plein de spectacles. Je me souviens d'un des tous premiers rôles de Romane Bohringer dans La Tempête, mise en scène par Peter Brook. Je me souviens des interminables Comédies barbares dans la cour du palais des papes, où l'endormissement me guettait à chaque instant.

À la fin de l'été, peu avant qu'on rentre d'Avignon, Maman était à la campagne et je crois me souvenir qu'elle a failli mettre la voiture dans le fossé. Sur le moment je n'y ai pas prêté attention.

Je me suis réinscrit à l'atelier théâtre pour l'année suivante. Cette fois on allait préparer un vrai spectacle, de A à Z, qu'on écritait, qu'on monterait, qu'on jouerait. Je suis resté à Gennevilliers pour les vacances de la Toussaint : on travaillerait toute la semaine sur le spectacle. Maman restait avec moi, Papa et sœurette partiraient dans le Berry.

Et il y eut le dernier samedi des vacances. Le 2 novembre 1991.

La veille Maman était triste. J'avais essayé de la réconforter de quelques mots d'enfant. Je lui avais dit qu'elle nous avait mis au monde et élevés, qu'elle s'était acquittée de sa mission, qu'elle pouvait vivre pour elle-même aussi.

Ce matin-là donc, je me suis levé. L'appartement était désert et silencieux. J'ai emprunté le couloir, jusqu'au salon. J'ai allumé la télé. J'ai regardé un dessin animé, Denis la Malice. Et je suis retourné dans ma chambre. Enfin, je suis parti pour.

Dans le couloir il y avait une barre de tractions installée là depuis longtemps, d'un temps où mon père avait eu des velléités sportives. À la barre de traction elle avait noué une corde à sauter. Elle avait confectionné une boucle. Passé la boucle autour de son cou. Sur un tabouret. Et elle avait donné un coup de pied. Le tabouret était tombé. Elle était là, à moitié agenouillée au milieu du couloir étroit. Immobile et comme endormie.

Pour atteindre ma chambre j'ai contourné son corps que je ne pouvais pas toucher. Je me suis habillé. J'ai de nouveau emprunté le couloir, j'ai dû encore m'aplatir contre le mur pour éviter le contact de son corps. J'ai appelé le 17.

Je crois que ma mère s'est tuée...

J'ai appelé la maison de campagne. C'est ma sœur qui a décroché. Je lui ai juste dit Passe-moi Papa... Vite... Rien d'autre, mais déjà elle hurlait de peur et de douleur. Il a pris le téléphone.

Je crois que Maman s'est tuée...

Enfin je suis descendu chez la concierge.

Excusez-moi de vous déranger... Je crois que ma mère s'est tuée...

Elle s'est évanouie dans les bras de son mari.

J'ai passé le reste de la journée hors du temps. Attente interminable et silencieuse, seul dans le salon kitsch de la loge. Puis les secours qui n'ont pas pu la ranimer, et cet homme en uniforme qui me prend à part pour m'expliquer une seule chose : que ce qui s'est passé n'est pas ma faute. Puis mon grand-père maternel chez qui nous nous sommes tous rassemblés. Puis ma grand-mère maternelle appelant les proches les uns après les autres. C'était la deuxième fois qu'ils survivaient à l'un de leurs enfants.

Je n'avais plus la force de penser. Je m'enfonçai dans le sommeil.

Otir, sur le chemin de 19xx à 2006,
mercredi 12 décembre 2007

1991:33 Dynamique des groupes

Un jeu de rôles sur le leadership a tourné au psychodrame. J'en prends plein la tronche et brusquement je ne peux plus en parler en groupe. Chloé est persuadée qu'il faut que je dise ce qui s'est passé, elle insiste et finalement c'est elle qui pète les plombs. Elle disparaît de longs mois et ne reprendra pas à la rentrée, ça nous refroidit énormément mais qu'y pouvons-nous.

La formation initiale est achevée et nous sommes désormais des assistants ce qui est une école formidable de la personnalité. J'apprends énormément et pendant ce temps Estac prépare son second album, et une tournée ; c'est une période plutôt paisible entre nous, sans demandes excessives, sans attentes ni frustrations, il a un peu poussé les murs chez moi pour s'installer, on a fait venir le piano de chez mes parents, je vois de toutes manières beaucoup moins mes amis, j'arrive à l'entraîner aux grandes fêtes chez Michel et il y prend goût, il aime aussi l'idée que le quartier de mon enfance le rapproche de ses rêves de luxe, je tempère les récriminations de sa famille à son encontre, et j'ai un peu de mal à comprendre ses relations avec ses parents sur lesquelles il laisse planer un mystère inquiétant. Sa mère me semble définitivement inadéquate avec moi, et les quelques réflexions qu'elle m'a faites me laisse un arrière-goût pénible d'immaturité envahissante.

Je commence à construire un projet de vie, je me vois avec des enfants et une bastide, j'aimerais un jour m'installer en Périgord, il voudrait surtout que je gagne beaucoup d'argent et que je m'occupe de sa carrière. Il refuse de rencontrer mes collègues et les amis qu'il ne connaît pas déjà. Je me sens mise de côté avec ses musiciens comme n'appartenant pas à leur monde. Il prend de très haut la chorale et ne vient jamais à aucun de mes concerts. En revanche, je lui sers de chauffeur quoi qu'il advienne. Ses déplacements sont nombreux et pas toujours très clairs pour moi. Il y a des choses que je n'ai décidément pas envie de savoir et que je ne saurai pas.

Cependant, je commence vraiment à sentir que je préfèrerais qu'on soit mariés. Toutes mes amies ou presque ont des enfants, et même si elles ne sont pas toutes passées par la mairie, j'ai l'impression qu'il y a pour elles une sécurité, une stabilité, à laquelle j'aspirerais. Je vis une précarité dont je ne veux pas. De son côté Estac quitte à nouveau Paris pour une retraite solitaire, je sens bien qu'il a une vie dans laquelle je ne m'inscris pas.

valclair, sur le chemin de 2006 à 19xx,
samedi 15 décembre 2007

1991: Juste un matin...

J’ai du mal à trouver sur quoi ricocher pour 1991. J’ai le sentiment d’être au milieu du gué, au milieu des années plates. Rien ne surgit spontanément dans ma tête comme événement qui aurait marqué mon chemin de vie, aurait induit un changement, initié une autre étape. Bien sûr on peut dire « pas de nouvelles, bonnes nouvelles ». C’est vrai d’une certaine façon. La vie suit son cours. Tranquillement. Doucettement.

Pour tenter de m’inspirer je feuillette l’album photo de cette année là. Qu’est ce qui domine, du plaisir du souvenir ou de la nostalgie de ce qui n’est plus ? Voici des anniversaires d’enfants avec nos petits gars si mignons, les copains, les copines, les jeunes parents que nous sommes encore, voici des fêtes de famille, les soixante ans de ma belle-mère par exemple, y étaient beaucoup de personnes qui ne sont plus, voici des photos de vacances surtout, beaucoup, c’est cela surtout qu’on photographie, pas de grand voyage ces années là, c’est le temps des vacances familiales, on fait des quasi tour de France qui nous mènent aux différents lieux d’ancrages familiaux, un petit tour dans les Alpes, un petit tour dans le midi toulousain, un peu de Bretagne et aussi ce passage juste quelques jours dans cet autre lieu de villégiature balnéaire où, oui, surgit un souvenir particulier.

Nous étions dans une maison appartenant à la famille paternelle de Constance, une imposante maison bourgeoise dans le centre du bourg, une maison chargée d’histoire et, pour ma femme, chargée de souvenirs d’enfance, elle y venait chaque été et y retrouvait des multitudes de cousins. C’était une maison en sursis depuis pas mal d’années déjà. Elle appartenait à une indivision nombreuse, elle avait été conservée autant que possible et notamment jusqu’au décès de la grand mère de Constance intervenue deux ans plus tôt juste après que le vieille dame eut fêté ses cent ans. Mais petit à petit la maison avait été vidée de la plupart de ses meubles, des tableaux et des photos qui décoraient ses murs, des vieux livres qui remplissaient ses bibliothèques. Elle devait être mise en vente à l’automne, on savait que cette fois c’est vraiment la fin, ce qui contribuait à faire peser sur le séjour un inévitable parfum de nostalgie.

Je ne me sens moralement pas très en forme en cette fin de vacances. J’aborde la rentrée qui approche sans enthousiasme c’est le moins que je puisse dire, me demandant si je ne me suis pas mis professionnellement dans une impasse, dans une fonction qui décidément ne me convient pas (j’y suis toujours !). Je dors mal depuis plusieurs nuits, encombré que je suis de mes interrogations existentielles.

Me voici éveillé dans ce lit étroit au sommier défoncé où nous dormons. J’ai mal au dos. Je cherche désespérément une position confortable. Impossible de bouger sans déranger l’autre. Je ronge mon frein et sens que l’exaspération me gagne tandis que le sommeil lui s’éloigne.

Finalement n’y tenant plus je me lève. J’ai besoin de bouger. Je m’habille silencieusement. Trop tôt pour aller déjeuner. Je sors dans la cour et prends un vélo. La rue est désormais parfaitement calme après, tout à l’heure, le bruit de fêtards sortant d’une boîte de nuit qui m’ont réveillé. Il fait frais, au ciel les étoiles se sont éteintes, à l’est commence à monter la lueur du matin, une belle journée s’annonce. Je commence à pédaler…

Tout de suite je me suis senti mieux. J’ai filé le long de la jetée qui va vers la mer au delà de la place du château. A ma droite le canal, à ma gauche le marais, où à cette heure s’ébattent une multitude d’oiseaux. Le soleil est apparu, presque en face de moi, me faisant cligner des yeux, ravivant d’un seul coup les couleurs, disloquant les lambeaux de brume encore présents en contrebas sur le marais. Je me suis arrêté un moment, saisi de beauté, puis j’ai repris mon vélo, pédalant avec une extrême lenteur, avançant à la limite de l’équilibre, tout entier dans ma contemplation de ce paysage changeant de minute en minute, envahi d’une allégresse à laquelle je ne m’attendais pas.

Arrivé au bout de la jetée, là où le canal rejoint la mer, j’ai pris une petite route qui va vers les campings et les plages à travers un bois de pins et de chênes. Un lapin a surgi d’un bosquet, il a zigzagué sur la route devant moi. Il n’était pas seul. D’autres sont apparus à sa suite, bondissant entre les fourrés, s’arrêtant soudain, têtes et oreilles dressées, puis redémarrant tout aussi brusquement d’un bond. C’était l’heure où ils venaient humer le matin, ils ne se souciaient pas de moi…

Sur la plage je me suis arrêté un long moment de nouveau. J’ai regardé monter la lumière, les couleurs sont devenue plus vives, étincelantes, la mer était très bleue, le ciel, sans aucun nuage, pur, si pur. Je n’avais ni maillot, ni serviette, et pendant un moment j’ai eu la tentation de me mettre nu, de me jeter dans l’eau pour éprouver encore plus intensément, de tout mon corps, la splendeur du matin. Mais un premier jogger matinal est apparu au bout de la plage, je l’ai vu s’approcher d’une foulée tranquille, il est passé silencieusement devant moi, dans mon dos une voiture puis une autre se sont faites entendre sur la route et je suis sorti de ma rêverie…

J’ai repris mon vélo, je suis revenu vers le bourg, je me sentais décrassé, apaisé, défatigué pour un moment du moins, de ma mauvaise nuit, régénéré moi aussi par ce miracle quotidien, cette promesse, chaque jour renouvelée, d’un matin qui se lève…

Je me souviens de chacun des moments de ce matin là, de chacune de mes émotions, comme si c’était hier. J’ai un peu triché, c’est un peu le ricochet sur le ricochet car j’avais déjà écrit un peu différemment sur ce souvenir il y a quelques années. Mais c’est ça aussi le bonheur de l’écriture, pouvoir entretenir puis réactiver une perle lumineuse de passé inscrite en soi.