Samedi 26 janvier 1991: "Cela a eu lieu: l'horreur. Certes, elle est loin de nous. Bagdad, le Koweit, les menaces sur Israël, tour à tour honnie ou prise en affliction, les tranchées, l'Arabie, tous ces hommes meurent. Pour quelle misère! L'entonnoir monstrueux où ils s'engouffrent pour relever une part de l'économie mondiale. Cela a commencé le 16? Ou le 17? Je ne sais déjà plus très bien."
J'ai écrit ces quelques lignes dans mon cahier 1990-1991, après la première intervention du Pentagone contre l'Irak et son régime, en réaction à l'invasion du Koweït. Cela s'était passé le 17 janvier, j'ai vérifié dans Wikipédia. Nous avons tous eu très peur. L'été 90, mon compagnon restait assis au fond du jardin, l'oreille collée au poste de radio. Il était né en 42. Il parlait encore de ses souvenirs datant de l'Ocupation, de séjours dans la cave; de son père qui avait soigné les belligérants, les résistants comme les autres, et qui avait été inquiété, puis tout aussitôt relaxé, après la Libération; de la guerre froide, de la guerre de Corée.
Moi, j'avais encore en mémoire le Vietnam, je vibrais totalement, rien qu'à l'évocation de cette guerre. Fille de l'après-guerre, J'ai vécu longtemps dans la peur d'une troisième guerre mondiale. A chaque fois, c'est la même peur qui revient. Et puis, je suis une pacifiste farouche. Peut-on accoler le terme de farouche à celui de pacifiste? Mais oui, pourquoi pas...
Episodiquement, je tenais mon journal. J'ai retrouvé le cahier où je notais mes impressions. Cela fait une semaine ou deux que je l'ai sorti d'un tiroir et de temps en temps, je le parcours. Parfois, je collais une feuille que j'avais rapidement noircie au bureau, entre deux cahiers des charges ou 2 PV de réunions de chantier. Je me souviens avoir écrit un texte assez important, sur cette opération militaire contre l'Irak - la tempête du Désert - mais je ne le retrouve plus. Je l'ai gardé longtemps, et j'en ai tiré un texte plus fouillé, plus important, qu'un ami a publié dans une revue. Mais je ne retrouve plus l'année, ce devait être en 1998.
Au début 91, j'aurais bien aimé avoir encore un enfant. J'en retrouve aussi la trace dans ce cahier. D'un côté, il y avait l'envie d'avoir (d'essayer d'avoir...) une fille. De l'autre, la crainte de devoir tout recommencer: les nuits, les biberons, la crêche, les maladies, l'apprentissage de la propreté, de la lecture, tout ! Malgré ces craintes, j'aurais bien voulu... Mais cela ne s'est pas produit. Qu'aurais-je fait si j'avais été enceinte? L'appartement était bien trop petit. Il y avait le "fourbi" de trois personnes, celui de deux adultes ne prétendant pas céder un pouce de leur terrain ou un gramme de leurs papiers... Et les jouets et les livres de notre fils, débordant de vie, lui aussi.
A cette époque, je flottais. Mais c'était un flottement intérieur. J'étais dans une vie très stable, avec une famille, un boulot, des amis, des liens assez resserrés avec le parrain et la "marraine" de mon fils. Avec leurs amis. Avec un copain qui avait suivi les cours du soir de dessin de mon ex... C'est un garçon que j'appréciais beaucoup. Il avait du talent et il était modeste. Coiffeur de son état, il a suivi des cours de dessin, de gravure et de sculpture. Il a gagné des prix, il a exposé, il a vendu des oeuvres, je ne sais pas ce qu'il est devenu. Malgré tout, il y a un certain snobisme qui règne dans les milieux d'artistes. C'était affreux, mais sa condition de coiffeur pour hommes le désavantageait aussi bien lors des expos, qu'auprès des femmes. Mais moi, je l'aimais beaucoup.
Enfin, MC et moi, nous devenions deux grandes amies, nous le sommes restées très longtemps. Il a fallu son remariage, son départ loin de Bruxelles, puis un horrible accident de voiture pour nous éloigner l'une de l'autre. Je pense souvent à elle, mais je ne peux plus faire grand-chose. Je n'arrive plus à l'aider. Hélas. Je sais à présent que je risque plutôt de couler avec elle que de lui venir en aide. Et je m'en veux. Nous avons sympathisé dès 1989, mais surtout à partir de l'année 1991. Nous ne nous voyions pas souvent, on mangeait plutôt à midi dans un snack, pas loin de mon boulot. Plus tard, elle a divorcé. Après beaucoup, beaucoup de problèmes. Je me souviens lui avoir conseillé et reconseillé d'entreprendre une thérapie approfondie. De demander de l'aide. Elle s'y est toujours refusée. En cas de crise, oui, elle consultait, et puis, elle abandonnait. Je ne puis m'empêcher de le regretter.
En 1991, j'ai découvert deux livres qui m'ont ouvert des horizons. Nous musardions souvent à la Fnac. Le schéma était toujours le même: je prenais un livre, je le feuilletais, si le style me plaisait, je lisais résumé et critique sur le quatrième de couverture, puis je reparcourais le bouquin. Soit je le remettais en rayon, soit je l'emportais.
Je suis "tombée" sur un livre d'Hélène de Monferrand, "Journal de Suzanne" (chez De Fallois). La couverture me plaisait - c'était la reproduction d'un tableau d'August Mäcke. Le prénom de Suzanne avait accroché mon attention. J'ai ouvert le livre, d'emblée, le ton m'a plu, émue. Je l'ai acheté, je l'ai lu et relu - un nombre incalculable de fois.
Suzanne est une femme qui aime la femme. Et les femmes. Elle le vit, elle le dit, elle l'écrit, avec une tranquille assurance, elle ne se pose pas de questions là-dessus. Une fois qu'elle a découvert l'amour et le plaisir, elle assume. Point. Elle raconte tout, dans un "Journal", son enfance, son adolescence, ses actions de résistance pendant la guerre, auprès de la femme qu'elle aime, leur arrestation à toutes deux. Sa déportation. Son retour. J'ai découvert qu'Hélène de Monferrand avait publié un premier roman, "Les amies d'Héloïse", qui raconte à peu près la même histoire, avec les mêmes personnages, Suzanne, Erika von Tauberg, Héloïse, Claire, etc. - mais sous forme de correspondances croisées et d'extraits de journaux intimes. Ce roman a été couronné par le prix Goncourt du premier roman. J'aimais beaucoup l'écriture de Monferrand. Elle a aussi une très grande érudition. Bien que je ne partage pas ses idées politiques. Ses romans présentaient - enfin! - l'amour homosexuel sous un autre angle, moins désespérant que celui que j'avais toujours connu, dans les livres que j'avals lus ou dans les films que j'avais vus. Pourtant, Suzanne meurt - elle se suicide, non de désespoir, mais parce qu'elle a un cancer inopérable. Il y a des choses terribles, dans ce livre, certes, mais la vie coule, juste "normale" - comme lorsqu'il s'agit d'autres amours. Avec ses joies et ses peines, ses bonheurs et ses deuils. Et de fait. En même temps que des journalistes qui ont publié sur les amours homosexuelles au féminin, (je pense à un livre de C. Morandeau-Ytak), Monferrand a ouvert une voie pour une autre veine de romans d'amour lesbiens. Elle a encore écrit deux romans policiers avec Elula Perrin, (la célèbre Dame des nuits du Katmandou, à Paris), puis elle a ouvert sa propre maison d'édition, Double Interligne d'abord, La Cerisaie ensuite. Je ne suis plus trop toutes ces publications, à présent, je leur trouve un caractère un peu trop systématique... J'ai comme l'impression de me trouver face à de la production sentimentalo-érotique de qualité parfois inégale.
Chose amusante, en plein milieu de l'année 1991 et de mon cahier, je redécouvre une double page que j'ai intitulée "Bonjour les années 70". Avec un beau schéma reprenant les années 1970 à 1989. Avec des colonnes, reprenant des événements, des noms et des occupations. J'avais déjà dans l'idée d'écrire un récit de vie, sans avoir jamais entendu ce terme. Je sais que j'ai même commencé à l'écrire, que j'ai commencé par mes années d'enfance, cela doit se trouver dans la dernière caisse de mon déménagement, au fin fond d'une farde, ou dans une boîte. Il y a des tas de dossiers que je n'ai pas encore eu le courage de mettre en ordre et de classer. Je devrais le faire. Sinon, comment m'adonner à ce travail de mémoire et d'écriture ?
A la fin de l'année 1991 a eu lieu un des premiers décès qui m'ont marquée. Bien sûr, j'avais déjà assisté aux funérailles de mon grand-père et de ma grand-mère (respectivement en 1968 et en 1983), mais là, ce n'était pas la même chose, c'était le décès de ma tante, du côté maternel. C'était ma marraine aussi. A cette époque, j'attachais une certaine importance au fait qu'elle m'avait portée sur les fonts baptismaux. (Même si elle était athée). Décès subit (elle avait tout juste 70 ans), elle semblait plutôt en bonne santé. Mon frère m'a annoncé la nouvelle lors d'un coup de téléphone le vendredi 13 décembre au soir. Oh! Ce genre de coup de fil! On décroche le téléphone sans se douter, et vlan ! On se prend la nouvelle en plein visage. Le 4 mars 2001, dix ans après, c'est aussi lui qui m'a annoncé le décès de notre mère.
Les funérailles ont eu lieu le mercredi ou le jeudi suivant. Il m'a fallu du courage. Cela se faisait dans l'intimité la plus stricte, nous entourions mon cousin et son épouse, ma mère, mon père, mon frère et moi. Ma cousine était restée en Sardaigne. Et je me demande si la femme et le fils de mon cousin étaient là. Je le suppose, mais je n'en suis pas sûre. C'est la première fois que je suis allée au Crematorium, avenue du Silence. J'en garde un souvenir épouvanté. Surtout du moment où le cercueil avance vers le sas... avant...
Mais avant quoi ?
Et la porte se referme sur quelqu'un qu'on a aimé.
Un peu plus tard, mon cousin nous a appelés, mon frère et moi, pour visiter l'appartement de sa mère et emporter ce qui nous intéressait. J'ai pris ses plantes vertes - des plantes qui venaient de Sardaigne - mais elles sont toutes mortes, peu après. J'ai emporté quelques tasses et soucoupes que j'aimais bien, des petits objets, par-ci, par-là, une bonbonnière qui représente le Dôme de Florence, un confiturier, je les ai toujours et dans le fond, j'y tiens. De même qu'au service de faïence blanc et jaune, que ma tante tenait de mes grands-parents, et qui dort dans mes armoires, en attendant des jours meilleurs...