Petits cailloux et ricochets

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le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

les textes
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année 1971

Les textes sont présentés dans l'ordre chronologique de leur rédaction.

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Kozlika, sur le chemin de 2006 à 19xx,
lundi 18 décembre 2006

1971:11 matronyme

En toute fin d'année.

« Bonsoir, mademoiselle C*** !
– Bonsoir maman ! »

Hi hi, Maman a l'air de bonne humeur ce soir.

« Je répète : bonsoir mademoiselle C*** !
– ? ? ?
– Tsssssst, tu ne m'écoutes pas. Note bien que je n'ai pas dit "mademoiselle dite C***"...
– Aaaaaaaah ! Alors ça y est ? J'ai un vrai nom de famille ?
– Oui, presque. Ça a été voté, il n'y a plus qu'à attendre que ça soit appliqué ! »

Ah chouette alors. Comme Maman était en instance de divorce elle n'a pas pu me reconnaître quand je suis née, sinon j'aurais porté le nom de son ex-mari. Mais Maman a appris que maintenant les femmes allaient pouvoir reconnaître leurs enfants hors mariage. D'un côté ça m'aurait un peu plu de porter le même nom que Cassandre, mais pas trop celui de son père. Puis d'ailleurs depuis que Cassandre est mariée elle porte le nom de son mari alors...

« Ah mais non, je ne vais pas m'appeler C***, je vais m'appeler B*** en fait, comme Papa ! Vous allez vous marier. » J'avais toujours pensé que Maman et Papa ne se mariaient pas en attendant que Maman puisse me reconnaître sans son ancien mari, pour que je ne sois pas reconnue que par Papa ; ça serait pas juste que lui aie le droit et pas elle. Et puis le « dite » on ne l'employait que pour les papiers officiels ; au lycée par exemple personne ne l'utilisait.

Maman dit que non, ils ne vont pas se marier, ça sert à rien. Et comme je vis avec elle c'est beaucoup plus simple pour les papiers qu'on porte le même nom toutes les deux. Ah. Je ne veux pas faire de la peine à Maman alors je ne dis pas que j'avais tout prévu pour quand ce jour arriverait. Pas le mariage, même si ça aurait été une vraiment belle fête, mais le nom. Je l'aurais porté à la russe : Anna Fedorovna B***, ça ferait super élégant, comme dans les romans !

« Vous irez quand faire les papiers ? » Maman répond qu'elle ira dès que le décret sera passé. Qu'elle ira à la première heure du premier jour où elle en aura le droit. Et c'est ce qu'elle a fait. Entre-temps des cris dans la cage d'escalier m'auront appris pourquoi mes parents ne s'étaient pas mariés ni ne se marieraient jamais.

Mais jamais mon père ne m'a reconnue ni à cette époque ni plus tard lorsque adulte je lui ai demandé explicitement de le faire. « Les papiers on s'en fout », disait-il. Sûrement pas tant que ça puisque malgré mon insistance ça ne s'est jamais fait. J'en suis arrivée à la conclusion (puisque aucun enjeu matériel ne pouvait entrer en ligne de compte pour l'héritage de ce poches-percées qu'il était) que c'était pour ne pas en rajouter à la douleur d'une autre. Au moins est-elle la seule à porter ce nom.

Je me suis plus ou moins faite à cette idée, me suis plus ou moins nourrie d'un presque-nom grâce à mon pseudonyme ou l'intitulé de telle boîte mail. Mais parfois j'avale un peu de travers.

vroumette, sur le chemin de 19xx à 2006,
vendredi 26 janvier 2007

Plouf - 1971 : 00 - a star is born in the family

Je suis attendue comme le messie. Ma mère est l’ainée de quatre filles, mon père, le fils ainé d’une famille de quatre enfants également. Après leur mariage en septembre 1969, le premier petit enfant des deux familles est attendu fébrilement par les deux grand-mères.
Ces deux-là ne s’aiment pas beaucoup alors qu’elles ont pourtant de nombreux points communs. A cette époque la petite dernière et le petit dernier quittent la maison familiale pour voler de leurs propres ailes. Après des années à s’occuper de leur marmaille, les voilà tout d’un coup bien désœuvrées.

Mais me voilà qui pointe le bout de mon nez. Tour à tour je serai le centre de ralliement de ces deux femmes et l’objet de nombreux conflits pour déterminer qui s’occupera de moi, qui me gardera, et qui me gâtera le plus. Vous l’aurez compris, j’ai été choyée, adulée par mes grands-mères jouant dès ma naissance le rôle de secondes mères. Je me suis toujours sentie comme étant la N°5 de ces deux familles plutôt que comme l’ainée des petits-enfants.

A y regarder de plus près, les choses n’ont pas véritablement évoluées 35 ans plus tard, mais heureusement qu’elles étaient là, et c’est toujours avec plaisir que je déjeune avec chacune d’elle chaque semaine tout en les écoutant se disputer ma préférence.

fleur de lupin, sur le chemin de 19xx à 2006,
jeudi 1 février 2007

10/11/1971...Je ne me souviens plus

Il paraît qu’il neigeait ce jour là,
Il paraît que ma grand-mère voulait une petite fille,
Il paraît que ma mère était certaine d’attendre un garçon,
Il paraît que papa est monté dans un bus en T shirt quand il a su,
Il paraît que je lui ressemblais comme deux gouttes d’eau,
Il paraît que ma mère aurait aimé que je naisse le 9, jour de naissance de ma grand mère,
Ou le 11, pour que ça fasse onze onze mille neuf cent soixante et onze,
Ce fut le 10,
Il paraît que c’est mon père qui a eu l’idée de me donner en 3ème prénom Désirée,
Il paraît…
Je ne me souviens plus.

fauvetta, sur le chemin de 19xx à 2006,
vendredi 23 février 2007

1972 : 20 - Bac et Années lycée

1972, je vais avoir 20 ans, je viens d'avoir mon bac. Un des jours les plus formidables de ma vie.

Les évènements familiaux ont conduit ma soeur aînée qui travaille, à m'accueillir et à me prendre en charge totalement dès la Seconde. Jamais je ne serais allée au lycée sans elle, et je n'aurais sans doute jamais eu mon bac. Qu'elle en soit remerciée ici, sincèrement et chaleureusement.

Ces années pèsent lourd. En septembre 1970, Je sais que ce départ m'éloigne de la famille, de ma rue, de mon enfance... J'ai gagné l'anonymat libérateur, mais perdu l'insolence, la gouaille... Je suis sortie de cette bulle familiale, soulagée, mais coupable. Coupable d'abandon, presque de désertion... J'apprends à vivre en ville, j'apprends une autre vie, mais je sens que je ne suis pas prête... Trop balourde, immature, démunie des codes... Je ne dispose pas de tous les codes, ceux qui permettent d'entrer dans le monde, les mondes...

L'enseignement public m'étonne et m'enchante. Le regard des profs, leur façon de nous parler, tout me plaît. J'admire et aime les profs (sauf la prof de physique !) .Les contraintes de travail me paraissent légères, plus de séjour à la chapelle de l'école, plus de prières ! Et surtout plus de regards condescendants, plus d'intrusion dans ma vie, je suis une élève parmi d'autres. Quelle joie ! La mixité dans les classes s'installe très doucement, ils sont chouchoutés les garçons dans nos classes de filles ! J'ai bien aimé mes années lycée...

La découverte de la bibliothèque du lycée, et surtout de la bibliothèque municipale m'ouvre les portes de ma future vie. Je me souviens des boiseries, du vieux parquet, de l'odeur des livres, de l'harmonie. Et de la bienveillante gentillesse des bibliothécaires. Ce monde-là s'entrouve, c'est le déclic qu'il me fallait. Je suis retournée il y a peu voir ma bibliothèque municipale bien-aimée. Transformée en musée, le Musée du Nouveau Monde... Le bien nommé.

notafish, sur le chemin de 19xx à 2006,
vendredi 13 avril 2007

1971 : 0 - La faux sur l'épaule

L'année 1971 fut pour moi très courte. Un mois, même pas. Et ma naissance fut, comme beaucoup de naissances, liée de près à la mort. Mon grand-père, dont j'étais la première petite-fille (et accessoirement, le premier enfant de son seul fils), mourut trois jours après ma venue au monde.

De lui je ne connais pas grand-chose, sinon le nom que lui avaient donnés mes deux cousins plus âgés, "Daddy" et qu'il était un "grand homme", un mec bien. Il était "du siècle", né en 1900, avait vécu sa vie à la force du poignet, avait monté sa société, vendait des voitures, des Citroën. J'ai cru comprendre qu'il était même ami avec André Citroën, ou au moins qu'il le connaissait. Il pilotait des avions, avait monté sa propre compagnie aérienne, qui reliait la France à Madagascar.

Sa vie cependant reste assez floue, on ne m'en a pas dit grand chose. Je sais pourtant qu'il se préparait pour assister au mariage de sa nièce quand il est mort. C'était le 7 décembre 1971. Il n'est jamais monté dans la voiture et n'a jamais assisté au mariage de sa nièce. Du coup, les lettres de félicitations que j'ai retrouvées dans les placards de mes parents sont surtout des lettres de condoléances.

Toutes nos condoléances pour la mort de votre père/beau-père/mari/oncle. Ah, et félicitations pour la petite Delphine, qui arrive à un bien triste moment.

Ces lettres sont étranges à lire, j'ai du mal à imaginer l'état d'esprit de mes parents et surtout de papa, qui a dû se retrouver cisaillé entre la joie d'accueillir un premier enfant et la douleur de perdre un père. Maman me raconte que je n'étais pas très pressée d'arriver et que mon grand-père venait tous les jours la voir pour lui demander "alors, il arrive, ce bébé ?" Il m'attendait "comme le Messie", peut-être pressé par on ne sait quelle prémonition inconsciente qui lui faisait sentir qu'il fallait que j'arrive avant qu'il ne parte.

Je ne sais pas si cela date de ce moment, mais je considère depuis toujours la mort comme une partie de la vie, l'une de ses composante logique. Comme une pièce sans laquelle le puzzle perd toute son âme. Si, comme le décrit Pratchett, la vie est un grand bonhomme avec une faux sur l'épaule, il devait être au chevet de mon lit de naissance et m'est grâce à cela un peu familier. Jamais il ne m'a fait peur.

orpheus, sur le chemin de 19xx à 2006,
jeudi 19 avril 2007

1971 : Nouvelle Star

Ils ont été nombreux à passer le casting. Il y a d'abord eu les sélections, puis tour à tour les éliminations. Jusqu'à ce qu'il n'en reste plus qu'un à décrocher le pompon. Plus rapide, plus doué, plus original ? Ou tout bêtement plus chanceux que les autres.
Il fût l'élu, le seul autorisé à entrer dans la sphère mystérieuse.

L'effet Baltard opère et progressivement mes XX et mes XY se sont effacés pour devenir après quelques mois, un peu plus de huit, ma maman et mon papa.

Drancy.
13 octobre. Un mercredi.
Clinique du bois d'amour.
A 11h15, je pousse mon premier cri en signature vocale.



Arrive alors la finale du choix de mon prénom.
Ma maman tape 1 pour Guillaume.
Mon papa vote 2 pour Eric.
Le jury s'est mis d'accord pour retenir le second.

Le lendemain, mon papa se rend à la mairie pour déclarer ma victoire.
Je ne suis pas le seul à être arrivé la veille. Dans le public, devant lui, un autre jeune homme est aussi venu pour son fils.
Mon papa entend alors un prénom pour lequel il a un coup de cœur immédiat. Un de ceux qui ne se discute pas. C'est le public qui décide. Comment lui en vouloir alors que j'ai hérité de son côté impulsif.

Je m'appelle Yann.
Je suis leur nouvelle star à eux deux.

alain, sur le chemin de 19xx à 2006,
lundi 23 avril 2007

1971-1951 où on grandit rapidement

1971:

1er enfant une petite fille premier sourire premier souci et émerveillement devant une pitchounette qui ébahit ses parents tous les jours

1951:

Changement important là-haut 3 cousins à peu près nos ages perdent leurs parents à quelques mois d'intervalle et nous nous retrouvons 7 garçons de 2 à 7ans ,il faut se serrer, et que dire quand un petit le soir pleure en réclamant sa maman?

Mais cette nouvelle fratrie va s'organiser rapidement : je suis le plus grand et je prends naturellement sur la tribu une certaine prééminence qui m'est souvent contestée...Mais quelles parties de rigolades dans les prés, la grange, avec les bêtes,et quelles découvertes nous faisons(serpents ramenés vivants ,nids dévastés ,pièges sommaires qui nous permettent de ramener un jour un lapin!!,parties de pêche à la main...).Nous gardons tous les 7 un souvenir ému de ctte époque surtout nos cousins devenus nos frères.

Par contre les parents sont parfois débordés et les corrections vont bon train surtout pour moi le plus grand supposé être l'instigateur de toutes les bêtises de la troupe.Ma mère a sa formule préférée :

-lo plus bel lo plus bestio ( le plus grand le plus bête)

tout pouvoir a sa contrepartie hélas

samantdi, sur le chemin de 19xx à 2006,
mardi 5 juin 2007

1971, dix ans - la robe rouge

De mes dix ans reste précis comme un trait de couteau le souvenir d'une dispute avec ma mère.

Le sujet en était une robe courte, rouge, à volants, de style "flamenco espagnol", que j'avais repérée sur un magasin de vente par correspondance. A la question : "que veux-tu pour tes dix ans ?" j'avais naturellement répondu que je voulais cette robe, que je regardais tous les jours avec un désir de possession inextinguible. Je m'imaginais virevolter là-dedans, au comble de la félicité.

A peine avais-je formulé mon voeu que le refus de ma mère claqua sans appel. Il n'était pas question que je porte cette robe de mauvais goût, cette robe de gitane.

Pas de robe rouge. Pas de robe à volants.

Je me heurtais à ses idées qui, en matière d'élégance, étaient à l'opposé des miennes. Elle aimait plus que tout le bleu marine, égayé d'un fin liseré beige, le blanc semés de pois, la robe-chemisier sable, tout ce qui se tient, la touche de couleur cantonnée au petit foulard qui donne bonne mine.

J'insistai. Elle se cabra et me renvoya à la vie de sacrifices qui était la sienne à cause de moi.

Notre dispute s'envenima, se poursuivit, enfla. Nous passâmes une journée terrible, gonflée d'éclats de voix suivie de silences orageux. Derrière sa volonté de me déguiser en fillette "bon chic bon genre", je sentais remuer en elle un peuple de monstres, toutes ses peurs, toutes ses frustrations, tous ses mensonges. Je ne savais pas encore les nommer, je restais effrayée en découvrant que ma mère pouvait être une ennemie, pour rien, pour une robe à volants rouges.

En fait, je la savais faible et je ne lui accordais guère de crédit, malgré l'amour fou que j'ai toujours éprouvé pour elle. J'étais effrontée et lui répondis pied à pied. Ma langue acérée et mes arguments ironiques finirent par la laisser sans réponse. Elle alla s'enfermer dans la cuisine en pleurant et, en plus de tout le reste, je lui en voulus de cette faiblesse même.

Otir, sur le chemin de 19xx à 2006,
jeudi 5 juillet 2007

1971:13 Mon amie Farida

Farida était l'une des meilleures de la classe. Je ne pense pas que c'était uniquement pour cela qu'on était amies bien sûr, mais j'adorais la stimulation intellectuelle, et elle me la procurait à profusion. Farida n'était pas jolie, comme l'était mon amie Katherine, et surtout Farida n'avait pas un centigramme de méchanceté en elle, et c'est elle qui m'a appris combien la beauté extérieure est moins importante que celle-là, celle de la bonté.

Elle portait une natte lourde et jusqu'au bas des reins, plus brune que moi et j'admirais cette chevelure que je n'ai jamais égalée en volume. Elle portait aussi la laideur de son visage avec un charme immense, et moi, Farida, je la trouvais plus belle que quiconque, fut-elle Brigitte Bardot.

Je ne me souviens pas de ce dont on parlait ensemble. Farida m'est revenue à la mémoire, même si elle n'en a jamais complètement disparu, il y a quelques jours parce que mon fils m'a fait une réflexion étonnante comme quoi quand j'avais treize ans, je devais être garçon manqué. Je lui ai rétorqué que non, absolument pas, je n'ai jamais été garçon manqué, mais c'est vrai, je ne me suis jamais intéressée aux choses typiquement de filles comme le font visiblement les adolescentes de notre quartier, auxquelles il devait faire référence à ce moment-là.

Nous n'avions pas le droit, à l'époque, de nous maquiller pour aller au lycée. Je n'imagine pas un seul instant Farida avec du maquillage, ou du vernis à ongles. Sa famille était austère aussi, on disait "modeste", maintenant, la modestie, c'est plutôt mal vu, tout de suite suspect d'intégrisme religieux. Mais si c'est avec Farida que j'ai exploré les religions pour la première fois avec passion, il n'y avait nul prosélytisme de sa part, simplement le désir de me faire partager sa culture.

A treize ans, il y a tout à coup tant de choses bouleversantes qui semblaient ne jamais avoir existé avant qui deviennent soudain des pôles d'attraction passionnants. Et c'est avec nos amies qu'on a envie d'explorer ces nouveaux horizons. J'allais au cinéma avec Katherine et je refabriquais le monde avec Farida. L'une était de mon milieu, l'autre à l'autre bout de la ville, boulevard Voltaire, m'invitait à découvrir des horizons qui dépassaient ma famille et tout ce que je connaissais. Je me situais cependant dans un entre-deux inconfortable, parce que je ne me trouvais pas assez bien, ni pour l'une ni pour l'autre. C'était l'âge terriblement ingrat et le ciel bleu de l'enfance allait définitivement laisser la place aux tourments de l'adolescence et son cortège dépressif.

Je ne sais pas ce qu'est devenue Farida, contrairement à Katherine. Le boulevard Voltaire, c'était décidément trop loin, la mixité sociale avait ses limites aussi.

sicaliptic, sur le chemin de 2006 à 19xx,
vendredi 10 août 2007

1971 : 5 ans vacances thérapeutiques

J'ai des souvenirs de vacances de neige dans les foyer ruraux de la CAF, je crois. Bannière de Bigorre, mes parents louaient un chalet où s'entassait toute la famille même ma grand mère. on ne faisait pas de ski juste de la luge et des balades. J'avais un décalage à la hanche je devais marcher dans la neige l'hiver et le sable l'été, pas si mal comme prescription sauf que je me souviens que je n'avais pas de moon-boots mais des bottes en caoutchouc rouge avec de grosses chaussettes et il faisait pas chaud.
Dans la série vacances thérapeutiques on a été faire du camping à la Bourboule en Auvergne au pied des volcan. Je n'ai aucun souvenir précis de ce voyage juste une image du camping et la sensation de grand air pas du tout comme à la mer

Après ces sacrifices familiaux, je finirais par changer d'air en compagnie de ma seule grand mère, peut être par économie, mes parents prenant moins de vacances. Mais ils accueillent ma cousine en échange. Je ne me suis jamais souciée à l'époque de ce qu'ils faisaient pendant mon absence, mais depuis que j'ai constaté le malaise de ma mère par rapport à cette situation je me pose des questions. Il faudrait que j'en parle à mes frère et soeur s'ils s'en souviennent.

pierre, sur le chemin de 19xx à 2006,
mardi 27 novembre 2007

1971 (10 ans) - La fin de l'enfance

Les premiers signes d'un malaise dans mon rapport aux autres apparaîtront durant un séjour d'un mois en colonie de vacances, avec mon frère. Nous avions gardé le mauvais souvenir d'une expérience dans la petite enfance, mais ma mère nous avait assurés que cette fois ce serait différent. Et puis nous étions des grands, maintenant... Je n'ai pas aimé ce groupe nombreux d'inconnus. Il y avait trop de monde, trop de changement, trop de promiscuité. Je me suis senti effarouché dans cet environnement dont je voyais bien qu'il était régi par des règles de clan, et où il faut s'imposer pour exister. Je n'ai jamais été un leader, et pas davantage un suiveur. Plutôt du genre indépendant. J'observais le comportement de mes semblables, restant à distance, ne m'impliquant pas, ne me faisant pas remarquer. Le genre d'enfant effacé, sans problème, ni invisible ni participant. Seulement présent. J'observais les petits injustices, les mensonges, les vols, les mesquineries, les égoïsmes, les souffre-douleur. Et puis, envieux, ceux qui semblaient à l'aise et savaient se lier d'amitié très rapidement. Hormis les randonnées dans les paysages et sommets avoisinants, je ne garde aucun souvenir agréable de ce mois-là. Par contre je me souviens très bien de la délivrance, quelques jours avant la fin, lorsque nos parents sont venus nous chercher pour partir en vacances en Bretagne. Ce fûrent nos premières vacances lointaines, dans une autre mer que la Méditerranée connue depuis toujours.

La Trinité sur Mer, dans une maison traditionnelle, à quelques centaines de mètres du rivage. Surprise devant l'amplitude des marées et leur alternance, ces plages devenant immenses à marée basse. Visites des alignements de Carnac alors aisément accessibles, du déjà touristique Mont St Michel. Et puis la sauvage pointe du Raz, la bien nommée Belle-ïle. Ces paysages grandioses, apres et rugueux, me plaisent beaucoup. En revanche j'observe, incrédule, une assemblée de "druides" dont le folklore me paraît totalement fantaisiste, pour ne pas dire ridicule. Je n'ai que dix ans, mais faut pas me prendre pour un benêt : on n'est plus au temps d'Astérix !

À la rentrée j'entame ce qui sera ma dernière année scolaire d'enfance. Je suis devenu un jeune garçon plutôt heureux et insouciant. J'ai de bons résultats scolaires et me sens faire partie d'une bande de copains, j'aime le lieux où je vis, m'entends bien avec mon frère et mes soeurs. Mon père nous laisse à peu près tranquilles, sans doute occupé par son travail.

anita, sur le chemin ,
dimanche 13 janvier 2008

1971-8 ans Idoles et premiers bars

En 1971, j'ai 8 ans. Le jour de congé des élèves est encore le jeudi, et à la télé, y a Quentin Durward.

Je dois sauter une classe, le CM1. Il entre dans cette décision, un calcul alambiqué de mes parents, deux déménagements prévus en deux ans, une maison en construction pendant un an (les innocents!), aucune demande de ma part, mais peut être une certaine satisfaction de faire enfin comme mes deux frères.

Je voue à ma maîtresse un culte plus grand encore qu'à Quentin Durward, chaque sourire d'elle me traverse d'un sentiment proprement amoureux, mais je crois bien qu'au fond, je me fiche de l'école. Menu déroulant sans histoire, routine benoîte et incolore. J'ai lu dès ma première année tous les livres de l'école et je bée d'envie et d'admiration devant les filles magiciennes qui jonglent au mur avec trois balles, et font vinaigre à la corde à sauter.

Je suis enveloppée d'enfance, sous-jacente encore, esquisse rablée, parfois débrouillarde et imaginative, parfois butée et chagrine.

Craignant, avec quelques raisons, que mon bagage soit un peu juste, mon père décide de se transformer en mentor, durant un mois, chaque matin. Cet été, nous campons. Pour de vrai, dans un champ, avec une toile à l'architecture complexe, qui pèse un âne mort. Chaque matin, nous rejoignons un bistrot près du port, mon père bourre sa pipe, commande un café et une grenadine, et m'explique le monde et la règle de trois. J'en ai sans doute profité, ravie de l'avoir rien que pour moi. Je me suis sûrement tortillée sur ma chaise, gonflée d'importance, surjouant d'un voix aigüe le plaisir de ce moment d'intimité, posant à la fifille à son papa. Mais il joua loyalement son rôle, et je veux croire, à écouter en moi l'écho de ce moment, que j'y trouvais autre chose qu'une satisfaction de petit vampire de famille nombreuse.

J'aimerai le bruit de la pluie sur une toile de tente, j'aimerai intensément ce port sur l'Atlantique, les bars et plus particulièrement cette place près de la fenêtre où l'on peut regarder dehors tout en écoutant les conversations du dedans, le tabac aussi, et le café.

Je me souviendrai que j'étais en sécurité dans la voix patiente de mon père et que, plus que tout autre démonstration, c'est peut être cela, avoir été un enfant aimé : le confort immédiat que procure la voix de son parent, ce contact qui a traversé les années, les conflits et les nécessaires accommodements, et qui, maintenant encore, me nomme en un centre toujours vivant.

Par contre, en ce qui concerne Quentin Durward, ça ne marche plus du tout. Je l'ai réécouté vingt ans après, et le verdict fut sans appel. Ce bellâtre joue décidément comme une bernique.

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