Petits cailloux et ricochets

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le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

les textes
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année 1966

Les textes sont présentés dans l'ordre chronologique de leur rédaction.

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Kozlika, sur le chemin de 2006 à 19xx,
samedi 23 décembre 2006

1966-1965:6-5 apprendre

Elles disent.

Quand tu avais vers les 4-5 ans, on allait presque tous les week-ends dans la maison de l'Yonne. Pour t'occuper pendant le trajet on t'avait appris à reconnaître le mot "Paris" et on t'avait confié la mission de nous avertir dès que tu voyais un panneau indicateur. Parfois tu signalais une autre ville mais on pensait que c'était de mémoire, comme on pensait que la lecture que tu faisais de tes livres était de la récitation. A l'entrée en CP, ton instit s'est rendue compte que tu savais lire couramment et compter alors la directrice a décidé de te faire sauter une classe. Ton père t'avait sûrement appris à lire en cachette.

Je me souviens.

De "Noriko, la petite Japonaise" et "Aslak, le petit Lapon", surtout de Noriko, mon préféré, avec sa belle couverture rouge et sa calligraphie en simili-japonais. C'étaient des livres-photos de Dominique Darbois de chez Nathan. Je ne me souviens plus comment ils ont disparu de ma bibliothèque. Probablement ont-ils été égarés lors d'un déménagement car je suis certaine que je ne m'en serais pas séparée volontairement. J'aimais beaucoup les livres-photos, j'ai lu et relu cent fois Crin-Blanc aussi, je n'avais par contre pas trop aimé le film.

Je ne me souviens pas avoir appris à lire, ni avec mon père ni toute seule.

Je me souviens de la première récréation juste après qu'on m'ait transférée en CE1. Des élèves de ma classe m'ont demandé quel âge j'avais. Cinq ans trois quarts, j'ai dit. Bouhou ! (ils étaient pliés de rire) ça existe pas ça ! J'ai essayé de leur expliquer mais ils m'ont dit que j'étais un bébé, que je ne savais même pas mon âge. Après on a parlé du père Noël, je ne sais plus pourquoi, et quand j'ai dit qu'il n'existait pas j'ai vu que je risquais gros, alors j'ai battu en retraite : il ne passe pas chez moi, ce sont mes parents qui me font des cadeaux. Ils étaient désolés pour moi, je l'étais pour eux : leurs parents les prenaient pour des imbéciles. Je me suis fait plein de copains quand même, mais on n'a plus parlé ni des quarts ni du père Noël.

Je me souviens des quarts et des pommes dauphine.

Tous les samedis midi ou presque, le seul repas qu'on prenait parfois avec Papa, Maman faisait des pommes dauphine parce que j'adorais ça. Papa aussi disait qu'il adorait et qu'il fallait partager équitablement. Evidemment le compte n'était jamais rond. Alors Papa coupait la pomme dauphine en quatre (bizarrement le reste était toujours à un, je me demande s'il en bouffait une en lousdé quand le reste était à deux). Puis il distribuait un morceau (un quart) à chacun d'entre nous. Après il faisait mine d'une intense réflexion pour savoir à qui distribuer l'autre quart. Je devais fournir des arguments pour le gagner, et pas toujours le même. J'étais acharnée. Ah tiens, disait-il quand enfin le morceau tant convoité arrivait dans mon assiette (mais pas toujours, pffffffff), ça te fait une moitié du coup. Une demie, quoi ; un quart et un autre quart ça fait donc un demi, bigre, voilà qui est intéressant.

Les problèmes de robinet sont nés le samedi midi aussi, quand Papa prenait mes mains dans les siennes pour les laver. Pouah, qu'elle est sale cette eau, heureusement que l'eau part plus vite qu'elle n'arrive sinon on marinerait dans la crasse. Tiens, combien de temps ça mettrait pour remplir le lavabo ? Compte les secondes ! Ah, et si on ouvrait un peu la bonde, ou s'il y avait un trou dans le lavabo, ou les deux ? Etc.

Souvent le dimanche matin je réveillais maman pour qu'elle me donne des problèmes à résoudre. Robinets ou trains de préférence. Je pense qu'elle a-do-rait me voir débarquer avec mon cahier de brouillon à six ou sept heures du mat' ! Mais on savait toutes les deux que Papa serait drôlement content quand on lui montrerait le cahier le lendemain, alors elle se redressait dans ses oreillers avec tout plein de dentelles au bord, elle me faisait une petite place dans son lit tout chaud et on travaillait.

tarquine, sur le chemin de 19xx à 2006,
samedi 27 janvier 2007

1966 : 0 — Au théâtre, le sang coule.

Cela s'est passé durant le 3ème acte. Ou peut-être le second. La femme s'est mise à saigner. Brutalement, abondamment. C'était au temps où les mouchoirs n'étaient pas de papier mais se pliaient fins et brodés au fond des sacs de dame. Pourtant des mains se sont tendues et sont venus lui offrir ces blanches étoffes. Pour tenter d'étancher le sang qui s'échappait d'elle. Plus que honte elle avait terriblement peur. Peur que ces litres de sang soient le linceul de l'enfant qu'elle espérait depuis des années. Elle a fui le théâtre sans rien connaître de la fin de l'histoire. Elle savait juste qu'elle avait 37 ans, des enfants déjà adolescents et qui, depuis des années, et en dépit des souhaits de leur parents, étaient restés au nombre de deux.
Elle fût forcée de le constater : le sang avait coulé abondant et généreux mais son ventre demeurait plus rond que jamais. Au fil des semaines, il se fit même exorbité, inquiétant. Alors la peur la reprit, elle sentait, elle savait que ce bébé-là ne se présentait pas comme les premiers.
Sept mois. Sept mois d'aménorrhée c'était l'âge qu'il fallait à ce fœtus pour supporter les radiations et autoriser la première radiographie. A sept mois d'aménorrhée, pas une semaine de plus, le froid métal est venu compresser son ventre difforme, venu fouir ses entrailles et peut-être pouvoir lui dire ce qu'il en était de ce bébé qui prospérait quand tous le croyaient disparu !
C'était l'été. Il faisait chaud et elle transpirait sur le fauteuil en moleskine où elle n'en finissait plus d'attendre. Et puis quelqu'un est venu, une femme pleine de componction qui lui a dit que non, on ne lui remettrait pas les clichés. On les remettrait directement à son médecin prescripteur. C'est celui-ci aussi qui lui donnerait les résultats. Non, on ne pouvait rien lui dire aujourd'hui. Mais la mère s'est levée. Elle s'est levée de toute sa hauteur. Elle était grande cette femme-là. Et puis elle avait la voix qui portait. Qui portait loin. Alors elle fait savoir qu'il ne fallait pas espérer qu'elle s'en aille avant qu'on lui explique ce qu'il y avait sur ces radios, sur ce qu'elle portait en elle.
On a pris la mesure de sa colère, de son inquiétude et de sa peine.
On l'a fait asseoir dans un petit bureau et un médecin est venu se placer en face d'elle. Il avait la mine grave et le ton protocolaire de celui qui regrette d'avoir à annoncer une mauvaise nouvelle. « Madame » lui a -il dit. « Madame, ce n'est pas un mais deux bébés que vous attendez. »
Ainsi, et alors qu'elle craignait de ne plus jamais en avoir, la femme réalisa qu'elle venait, en une seconde, de doubler le nombre de ses enfants !

Par la suite, elle a toujours affirmé qu'en dépit de son poids, elle a réellement sauté de joie.
Personnellement, bien caparaçonnée de liquide amniotique, je ne m'en souviens pas !

* * *

Ma mère, qui n'était pourtant pas avare de ses souvenirs, ne m'a raconté qu'une seule fois l'épisode du théâtre. Et en le faisant, elle avait les yeux encore rempli de cette peur de perdre un enfant. En une phrase j'ai compris que la peur ne l'avait jamais quittée. « Peut-être que vous étiez trois » a-t-elle murmuré.

erin, sur le chemin de 19xx à 2006,
jeudi 15 février 2007

1966- Saint Claude 1967 : 0 - Gestation

Je suis arrivée comme le cheveu sur la soupe. Non désirée, refusée, niée, détestée, j'ai grandi dans le ventre de ma mère malgré tout. Mon désir de vivre, dès ma conception fut le plus fort... j'ai résisté, me suis développée, accrochée en cette matrice qui avait déjà accueilli deux filles et deux garçons, voulus, aimés, chéris. Me battant avec mes modestes possibilités, ma mère eu une grossesse pénible. Souffrant de terribles nausées qui l'épuisait, elle menait sa petite famille comme elle pouvait, se déchargeant sur les grandes, pré-adolescentes, que cette nouvelle vie ne satisfaisaient pas non plus. Il n'y a que les deux petits qui souriaient à l'idée d'avoir bientôt un bébé à la maison, pauvres bouts de chou de six et huit ans. Mon père, lui, allait son train... travail la semaine, artisan du bois avec passion le week-end. De plus, il n'avait pas son mot à dire.

Au fur et à mesure que le ventre s'arrondissait, l'épuisement se faisait de plus en plus présent. Physiquement au bord de la rupture, mentalement contre cette chose en son sein, elle haïssait de plus en plus cette déformation de son corps. Elle qui s'était émerveillée les autres fois de cette transformation, ne le supportait plus. Arrivée à un âge où elle cherchait à plaire, à séduire, avant que le temps ne joue son oeuvre, elle ne supportait pas ses odieuse nausées qui lui faisaient le teint cireux, ses magnifiques cheveux auburn qui se ternissaient, ses traits tirés de fatigue, et surtout ce poids en avant qui lui faisait changer son port, son point de gravité ayant basculé. C'était aussi cette poitrine qui s'alourdissait, ces hanches qui s'épaississaient, ces jambes qui se gonflaient.

Et moi, je continuais à me développer, percevant cette haine imperceptible et luttant de toutes mes forces pour rester en cet endroit chaud et confortable, malgré les efforts évidents pour m'en déloger. Puis vint le jour où je m'engageais vers mon premier voyage... vers la lumière, l'air, le froid. Par un malencontreux hasard, ce jour là, ou plutôt cette nuit là, les sages-femmes étaient en grève. On donna à ma mère, dont le travail n'était pas très avancé, un médicament pour que cesse mon voyage quelques temps. Le matin arriva, et c'est à neuf heures que je poussais mon premier cri... le libérateur, qui défroissa mes poumons.

samantdi, sur le chemin de 19xx à 2006,
mardi 27 février 2007

Ricochet 1966 : 05 - Pousser le landau

Quand j'ai lu le billet de Lalou : 1990 :02 ma frangine, mon miroir, j'ai su que ça ferait un joli ricochet avec mon billet de 1966.

1966, l'année de la naissance de Frank, mon petit cousin.

J'ai déjà écrit tout ça, mais je ne m'en lasse pas.

Voilà ce qui se passe. Les vieilles personnes de ma famille sont mortes, la Tatie Delphine, mère de mon papy et son frère l'Oncle de Paris. Nous sommes désormais trois dans la maison biscornue et noire : mon papy, ma maman et moi. J'ai cinq ans, et ma vie est belle. Je suis une petite princesse. Je marche, je vais à l'école, j'ai des copines, j'aime mes poupées, mon chat noir s'appelle Bamboula. J'aime fouiller dans les armoires, mettre les chaussures à talon bobine de maman et marcher dans la chambre en regardant mes pieds.

Parfois je me couche sur le dos dans les allées du jardin et je me perds dans la couleur rouge des tulipes.
Je passe beaucoup de temps à rêver en regardant les formes disloquées des nuages.

Tout va merveilleusement bien.

Sauf une chose.

Je voudrais une petite soeur ou un petit frère. Pour faire la grande, commander, jouer à la maîtresse, mais surtout, pour pousser le landau, le promener dans le jardin, peut-être même dans la rue.

Je veux une petite soeur. Ou un petit frère.
Je le veux.

Le adultes ricanent.

Ah ça, dit maman, n'y compte pas !

Un jour cependant, mon papy m'apprend la nouvelle : ma marraine de vingt ans va avoir un bébé !

Il naît le 19 décembre 1966, il s'appelle Frank, Pierre, Yves.
Ma mère est sa marraine, et moi, je suis sa cousine.

C'est le premier garçon que je vois tout nu, je suis étonnée par son entrejambe garnie. Il est bien plus petit et noiraud que je ne l'imaginais.
Mais ces petits détails sans importance ne sont rien par rapport au raz-de-marée qui me submerge : mon rêve s'est réalisé, un bébé est entré dans ma vie, je suis devenue l'aînée de quelqu'un, une grande, comme je le voulais.

orpheus, sur le chemin de 19xx à 2006,
dimanche 4 mars 2007

1966 : En attendant 1967

Cette année là, mes XX et XY jouent la continuation. Rien de bien extraordinaire dans leurs vies cependant. Alors que là-bas, le Che commence à faire parler de lui.

A si, il y a quelque chose tout de même.
Ils préparent dans la joie l'événement de l'année suivante...

domahom, sur le chemin de 19xx à 2006,
mardi 6 mars 2007

1966... 2 ans !

Hé oué, j'ai deux ans, chui grand maintenant !
Seulement je suis le petit "Koki", le bébé, le dernier arrivé.
Je suis amoureux de ma patiente marraine, je passe des heures à la coiffer, elle supporte sans broncher mais début dans la vie.
Nous vivons à Paris, dans un quartier en partie rénové maintenant, mais qui a failli m'anéantir une deuxième fois quand j'y suis retourné seul il y a cinq ans.
Une vague de souvenirs enfouis m'a retourné comme une crêpe quand je me suis retrouvé devant "ma" maternelle.
Mais de ceci nous reparlerons l'année prochaine.
La première fois, j'avais failli y rester avec une délicieuse prâline qui fit fausse route. Ma mère me sauva et jamais plus je n'ai remangé de prâline !
Je vous laisse, je dois me préparer pour l'école...

Otir, sur le chemin de 19xx à 2006,
mardi 6 mars 2007

1966:08 Les dents contre moi

La vie de petite fille est toujours autant rythmée par les amitiés, on a nos jours où l'on déjeune les unes chez les autres, chez Françoise ou Véronique, ou chez moi, parce qu'on ne déjeune pas à la cantine, nous les chanceuses. Et puis il y a les jours chez ma grand-mère, et les nuits aussi, c'est le samedi soir, et plus tard, une deuxième fois par semaine, le mercredi soir aussi, et ça me fera moins loin pour marcher jusqu'à ma leçon de piano du jeudi.

J'adore dormir chez ma grand-mère, d'abord, il y a la télé, j'ai le droit de regarder Thierry-la-Fronde, qui suscitera mes premiers émois amoureux, et puis je dors dans un grand lit, même si la rue est bien bruyante comparée au calme de la chambre chez moi. Il y a mille et un souvenirs, bien trop nombreux pour faire un petit billet, de cet appartement sage et ordonné, où pourtant je ne me m'ennuie absolument jamais.

C'est l'époque des aller-retour avec ma mère dans un autre quartier, rue Marguerite, où heureusement il y a le petit monsieur, l'assistant du dentiste, pour me tenir la main et me rassurer. Il y a bien trop de ces rendez-vous, mais je suis vaillante, et j'apprendrai bien vite à supporter toutes sortes de douleurs et d'appréhension, un apprentissage qui va s'avérer des plus utiles pour les années qui m'attendent au tournant.

Cette année-là, j'aurai ma seule opération hospitalisée, des germectomies sous anesthésie totale et mon oncle aura la mauvaise idée de m'offrir Astérix et les Bretons : essayez d'éclater de rire quand vous avez la bouche toute recousue et encore les fils qui maintiennent les gencives en place ! J'en garderai pendant des années l'habitude d'être discrète et retenue. Peut-être, sûrement, trop.

alain, sur le chemin de 19xx à 2006,
mardi 13 mars 2007

1966-1946 la transition

1966:

Libéré fin avril je ne sais trop que faire et j'enchaine de petits boulots jusqu'en septembre où la question se pose à nouveau. Mais après mon Armée je n'ai pas envie d'intégrer l'université et les quelques contacts que j'ai eu m'en dissuadent. Comme je ne sais rien faire je vais apprendre un métier: ce sera électricien en centre AFPA et c'est ainsi qu'en Décembre je me retrouve dans une ville de l'Est du pays.L'acclimatation fut rude...

1946:

20 ans plus tôt en fin d'année aussi le 3ème garçon arrivait mais dès la naissance ma mère fit rapidement le diagnostic pierrot était handicapé.Avec ses frères et ses copains il trouvera sa place dans le village et deviendra au fil des ans une figure incontournable qu'il est toujours

anita, sur le chemin de 19xx à 2006,
samedi 17 mars 2007

1966: D'ancre et d'erre

En 1966, débute le projet Arpanet. J'ai trois ans, et mon premier souvenir qui dépasse celui de l'image immobile, est le voyage qui amènera famille et paquets dans la région que j'habiterai presque quarante ans.

Dans cette gare noire d'ancienne fumée et de monde, je tiens la main de mon père, avec gravité, et une appréhension qui se mêle d'un sentiment d'importance. Sans doute, fus-je quelque peu chapitrée sur la nécessité d'être sage dans un train de nuit, car je me vois droite et digne, très consciente du protocole du voyage. Déjà, j'aime l'odeur et la fièvre, et les bruits dans ces gares qu'on ne se préoccupe ni d'insonoriser ni de sonoriser.

Nous déménageons, dans une région que j'aimerai peu, mais dans une maison qu'encore aujourd'hui, je décrète idéale pour abriter une enfance. C'est peut être d'ailleurs parce qu'elle remplit si bien, si pleinement son rôle de maison de mon enfance, qu'y repenser aujourd'hui ne provoque ni regret ni nostalgie, mais une forme de reconnaissance. Ce fut une bonne maison, et je ne manque jamais de lui dire, quand je la revois.

Elle était d'une couleur et d'une forme attendrissante et insolite, jaune avec un pignon, légèrement perchée, avec un jardin en haut et un jardin en bas. Cette maison que nous louions était en bordure du parc d'une maison de maître, si souvent mystérieusement fermée, attirante et troublante. Interdite, bien sûr, sinon, où serait le plaisir? Oui, j'ai des souvenirs de frissons partagés, de marche en file indienne, guère plus bruyants que des bisons, vers tel bosquet de buis centenaires, qui faisaient une cabane naturelle.

Mais ces exotiques séductions pâlissaient devant la fidèle bonhomie du mur de devant, sur lequel il était si facile de se jucher, à partir du portique, d'un balancement exact du trapèze. Moins poste d'observation que royaume longiligne, j'y ai régné sur un trésor : d'innombrables dômes de mousse verte, émeraudes de peluches, douces, tentantes et immédiatement déshonorées par le coup d'ongle qui les détachait de leur support. Sur ce mur, j'ai croisé la chatte, soliloqué, interpellé et parfois fui les passants.

De cette maison, je suis partie et revenue, car de cette époque datent les longs voyages qui ont marqué l'été de mon enfance. A partir de la maison jaune, rejointe en train, j'expérimenterai le vélo, le patin à roulettes, les longs voyages en voiture, l'avion, et même la roulotte.

Le bateau et la montgolfière viendront plus tard, ainsi que diverses formes de transports amoureux.

Et quand l'antique ARPANET deviendra INTERNET, je découvrirais cette forme de voyage curieusement mouvant et immobile, ce bruissement sans voix, encre et air.


Qui me lit de Chine?

cassymary, sur le chemin de 19xx à 2006,
lundi 23 avril 2007

1966: j'ai 6 ans.

Je vis toujours à Beauregard. Je dois choisir parmi tous les beaux souvenirs de cette année là. Je pourrais parler de nos parties de cache-cache dans la vielle demeure, de nos escapades dans la campagne. je pourrais vous décrire nos dimanche d'automne, lorsque nous nous levions à l'aube pour aller aux champignons.

Je pourrais vous raconter l'odeur de la confiture fait maison, de nos courses poursuites dans les prés. J'aurais tant de choses à dire qu'un seul ricochet pour cette année là n'y suffirait pas. Mais comme il faut faire un choix, je vais prendre mes plus beau pinceaux et mettre de jolies couleurs sur une journée ordinaire, un journée d'école.

Chaque jour, maman se lève sans bruit et se dirige vers la cuisine. Elle s’empresse de rallumer la cuisinière.

La veille, elle a pris la peine de bourrer le foyer de charbon, afin que la chaleur se diffuse une bonne partie de la nuit. Au matin, il ne reste que des braises. Elle souffle dessus pour raviver le foyer et rajoute du charbon.

Elle approche ensuite deux chaises près de la cuisinière. Elle étale dessus nos vêtements, afin qu’ils soient réchauffés par le feu, puis elle vient nous réveiller doucement :

-“Levez vous, c’est l’heure. Venez vite près du feu, il fait un froid glacial dans cette chambre!”

Après s’être étirées longuement, ma soeur et moi nous précipitons, pieds nus, sur le sol dallé, courant vers la cuisine, voulant chacune être la première à se pelotonner sur les chaises, près du feu.

Pendant que notre mère prépare les chocolats fumants et les tartines de pain de campagne, débordant de confiture, nous enlevons nos chemises de nuit et enfilons les vêtements à la hâte, avec un sourire de bien-être à mesure que la chaleur réchauffe nos corps engourdis de sommeil.

Puis nous nous installons à table, et là, le rituel du petit -déjeuner commence. Maman a fait bouillir le lait frais afin qu’une fine pellicule de crème se forme à la surface. A l'aide d'une grande cuillère, elle a raclé avec application la surface du liquide. Elle a ensuite disposé la crème appétissante dans deux petits ramequins qu’elle a posés à coté de nos bols, prenant soin de mettre la même quantité de crème à chacune de ses filles. Maman verse le lait bouillant dans les bols. Une agréable odeur de chocolat chaud envahit alors la cuisine.

Ma soeur prend son ramequin et se délecte de la crème, qu’elle mange goulûment, laissant des traces blanches aux coins des lèvres, les yeux pétillants de plaisir, puis elle s’attaque à ses tartines, tout en discutant de ce que nous allons faire après l’école.

Moi, je prends mon temps pour déguster mes tartines trempées dans le lait chaud. De temps en temps, je plonge ma petite cuillère dans le ramequin et déguste la crème entre deux bouchées de tartines. Quelquefois, je mets une épaisse couche de crème par-dessus la confiture, et si je ne vais pas assez vite à son goût, ma soeur me propose immanquablement de finir le contenu du petit ramequin.

Après le déjeuner copieux, et un débarbouillage très approximatif au dessus de l’évier de la cuisine, nous sortons dans la cour, courant après les poules et les canards, attendant que maman nous rejoigne. Flika, le chien, qui a bien grandi durant l’hiver, jappe d’impatience, comprenant que le moment est venu pour lui de gambader à nos côtés.

Maman détache le chien, et nous partons toutes les trois sur le chemin de terre, remontant la colline, vers le village.

Nous courons devant, lançant des bâtons au chien qui se précipe et les rapporte fièrement. Maman nous suit de loin, chargée des cartables. Le soleil pointe le bout de son nez. Il va faire une journée splendide.....

Au bout du chemin de terre, nous attendons sagement que maman nous rejoigne. Flika fait d’incessants allées retours, comme pour encourager ma mère à finir de gravir la dernière côte.

Ma soeur va avoir 7 ans et elle a convaincu maman que nous étions assez grandes pour finir le trajet seules. Maman a fini par céder , après moult réticences, mais elle fait confiance à sa fille aînée, déjà bien raisonnable pour son âge, et après tout, elle , faisait depuis longtemps, à six ans , les quatre kilomètres qui la séparaient de l’école , seule avec ses frères, plus petits qu’elle.

Maman attache alors le chien avec une vieille corde trouvée dans la cour de la ferme, précaution indispensable pour l’empêcher de nous suivre. Puis, après nous avoir embrassées, elle nous autorise à traverser la route, après avoir vérifier qu’il n’y a pas de voitures ou de vélo en vue. Elle reste là, sur le bord du chemin, nous regardant marcher main dans la main, rassurée de voir comme ma soeur prend son rôle de protectrice à cœur.

Une fois la départementale traversée, nous longeons la route quelques centaines de mètres, puis nous bifurquons à droite sur un nouveau chemin de terre. Là, nous nous retournons une dernière fois pour aenvoyer un baiser à maman, avant de disparaître dans le petit bois.

Ma mère s’en retourne alors vers la ferme, tenant Flika fermement par la laisse improvisée, lui tout triste d’avoir perdu ses compagnes de jeux pour une grande partie de la journée. Arrivée à Beauregard, elle le rattache à sa niche, pour ne pas qu’il s’empresse de nous rejoindre.

Après un dernier signe de main à maman, ma soeur m'entraîne dans le sous bois. Nous longeons le bois une centaine de mètres jusqu'à une clairière, inondée de pâquerettes et autre fleurs multicolores. De là, nous pouvons apercevoir au loin les premières maisons du village.

Cette clairière est un terrain de jeu idéal. Il y a au milieu un vieux chêne centenaire, aux branches impressionnantes qui retombent vers le sol. Non seulement elles permettent de grimper à l’arbre, mais elles délimitent l’endroit où nous avons décidé de faire une cabane.

Le matin, nous ne pouvons nous attarder mais ce n’est que partie remise. Si le temps reste au beau, on pourra, au retour de l’école, s’arrêter jouer, une bonne demi-heure avant de rentrer à la ferme. Ma soeur n’aura qu’à dire à maman que nous avons flemmardé en route.

Après avoir traversé la clairière, nous nous s’engageons dans un champ, en passant sous les barbelés et on le longe jusqu’à une barrière en bois que nous escaladons On se retrouve alors dans une ruelle, entre deux maisons. Encore quelques mètres à parcourir et c'est l’école. Généralement, la cloche de l’église toute proche retentit au moment ou nous entrons dans la cour. Il est neuf heures et nous avons juste le temps de nous mettre en rang au pied de l’escalier menant aux salles de classe.

Le soir, un quart d’heure avant la sortie des classes, maman détache à nouveau Flika. Il part immédiatement, ventre à terre, vers le village. Il emprunte le chemin que nous avons pris le matin même.

Quand la cloche sonne, annonçant la fin des cours, Flika nous attend, assis au pied de l’escalier, devant l’école.

Ma soeur et moi repartons alors vers la maison, main dans la main, bien escortées par notre compagnon de jeu.

Le sentier des petites écolières que nous étions, se remplit à nouveau de nos rires et des aboiements de Flika. Nous nous arrêtons tous trois dans la clairière, jouant un bon moment avant de reprendre notre route.

Maman vient à notre rencontre là-haut, à l’embranchement. Et quand nous arrivons à la maison, c’est l’odeur du chocolat chaud qui nous accueille. Le vrai, celui que maman fait réchauffer sur la cuisinière, touillant jusqu'à ce que le mélange devienne mousseux à souhait.

Une vieille demeure aux milles souvenirs ont fait de ma vie d'enfant une vie de rêve.

Je ne savais pas qu'après, juste après, plus rien ne serait comme avant. Ai-je laissé mon regard d'enfant insouciant à Beauregard?

pierre, sur le chemin de 19xx à 2006,
dimanche 10 juin 2007

1966 (5 ans) - La famille au complet

Trois mois se sont écoulés depuis mon dernier texte ici. Je ne sais pas si c'est la vie qui m'a porté vers d'autres préoccupations ou si j'ai eu besoin de laisser décanter ce que j'avais exposé. Je crois qu'il y a eu un besoin de reprendre mon souffle...

Cette année fut celle de la naissance de ma dernière petite soeur. Quatre enfants nés en cinq ans, la méthode Ogino faisait des miracles en matière de contraception ! Très rapidement ma mère se mettra à la pilule, qui fera son apparition un an plus tard.

Je me souviens des suggestions pour le prénom de ce futur petit, dont personne ne connaissait le sexe, faute d'avoir inventé l'échographie. Nos parents nous demandaient notre avis, scrutant nos réactions. Si ça avait été un garçon ç'aurait été Bruno. Ce sera une fille, qui portera le nom d'une ville italienne. Je revois ce bébé que ma mère nous montrait depuis la fenêtre de la clinique et que mes yeux d'enfant ont cru voir agité dans le vide. J'ai eu peur qu'elle ne tombe...

Je revois son berceau. Très flous me reviennent les fragments cotonneux d'une mémoire oubliée. Presque rien. Je crois que j'étais bien plus intéressé par les jeux avec mon frère. Jeux de Lego ou de petites voitures sur les damiers en linoléum de notre chambre. Les bandes blanches étaient les routes, les carrés bleus des piscines, ou des lacs. Je retrouve la sensation de la surface froide et lisse sous mon ventre nu qui dépoussiérait le sol.

Le soir nous descendions en pyjama dans l'escalier de l'immeuble pour aller regarder la télé chez notre grand-père. Ce devait être "Bonne nuit les petits" , Pimprenelle et Nicolas endormis par le marchand de sable sur son nuage survolant une ville illuminée. J'entends encore la musique et la voix de Nounours.

Je crois que c'est à cet âge là que je suis tombé amoureux pour la première fois. Elle s'apellait Agnès. Mes émois étaient fort chastes et je me contentais du plaisir de jouer avec elle de temps en temps dans la cour de l'école.

Des films super 8 me permettent de raccorder mes souvenirs à ce support visuel. Vacances au bord de la Méditerranée, sur une plage aux vagues muettes. Repas de famille aux rires inaudibles.

C'est probablement cette année-là que j'ai été envoyé en colonie pendant une semaine, avec mon petit frère. Je garde le souvenir d'un dépaysement total et d'une inquiétude dans un environnement qui ne nous était pas familier. Je ressens encore mon malaise devant des comportements de vie en groupe que je ne connaissais pas. Je n'aimais pas. Des moments d'ennui. Quelques promenades dans un paysage inconnu. J'avais l'impression que nous étions très loin de chez nous, ne comprenant que bien des années plus tard que ce n'était qu'à une dizaine de kilomètres. Nous en sommes revenus tous les deux avec la varicelle.

alain, sur le chemin de 19xx à 2006,
vendredi 10 août 2007

Et de 2, la grande migration commença:1974-1954

1974:Et de 2,un peu déçu tout de même, une fille encore! mais dès le premier coup d'oeil je vis que celle-ci me ressemblerait:ouverte curieuse mais aussi têtue et capable de tout pour arriver à ses fins.... Et comme un bonheur n'arrive jamais seul quelques jours après j'appris ma réussite au concours de cat A (10ème sur 50 et 500 inscrits),pour moi l'horizon s'éclaircissait.....

1954:

Et la grande migration de la tribu allait commencer par moi évidemment puisque j'étais l'aîné,et pour commencer du travail beaucoup de travail pour réussir ce concours d'entrée en 6ème qui déterminait également le montant des bourses!.Ainsi le soir notre chère institutrice gardait 3 élèves pour les faire travailler:moi et 2 "closques":Christian et Josette car ces 2 là devaient réussir leur certificat d'études ,elle l'avait dit et y mettait son point d'honneur et à la fin de l'année scolaire j'ai eu mon concours d'entrée en 6 ème et Christian et Josette ont eu leur certificat d'études.

Et au début d'un octobre pluvieux je me retrouvai pensionnaire pour 3 mois dans un grand établissement aux pierres noires où je ne connaissais personne.....Heureusement en face sur la colline il y avait la voie ferrée et je tordais le cou pendant les cours pour voir passer les trains ,les trains qui rythmaient mon enfance lorsque je gardais les brebis et quel bonheur pendant les récrés!, car je n'étais pas bon au foot seul jeu pratiqué dans la cour avec de petits ballons en mousse!

Il me fallut 2 mois pour m'habituer et me faire de vrais copains et ne plus étouffer mes larmes le soir dans mon lit lorsque les lumières étaient éteintes.j'allais passer 7 ans ds cet établissement :toute mon adolescence et si les débuts furent rudes de bons souvenirs demeurent....