Petits cailloux et ricochets

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le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

les textes
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année 1982

Les textes sont présentés dans l'ordre chronologique de leur rédaction.

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Kozlika, sur le chemin de 2006 à 19xx,
mercredi 6 décembre 2006

1982:22 néant


Quoi qu’a dit ?
– A dit rin.

Quoi qu’a fait ?
– A fait rin.

A quoi qu’a pense ?
– A pense à rin.

A quoi qu'a se souvient ?
– A se souvient de rin.


Pourquoi qu’a dit rin ?
Pourquoi qu’a fait rin ?
Pourquoi qu’a pense à rin ?

Pourquoi qu'a se souvient de rin ?


– A’ xiste pas.

– A' xistait pas ?

(Merci Jean Tardieu.)

florence, sur le chemin de 19xx à 2006,
dimanche 28 janvier 2007

1982:0 Désirée

L'hiver est très rude en 1982... Mon papa est cheminot et travaille en trois-huit. Tout l'immeuble se réjouit de la grossesse de ma maman et chacun est prêt à lui rendre service. Le 4 Avril. Ma maman est enceinte jusqu'aux dents. Un petit repas familial se déroule le soir dans l'appartement de mes parents. Un bébé très désiré, dont on ne connait pas le sexe "pour la suprise", devrait arriver pour la fin avril, pour l'anniversaire de ma maman justement. La soirée se passe avec du vin ... Ma grand-mère prévient "tu n'en as plus pour longtemps, ton ventre est bas". Les invités partent, mes parents vont se coucher, tard. Vers 3h, ma mère prévient mon père :
- Je suis en train de perdre les eaux.
- T'es sûre ?.

Un bébé très désiré... Mes parents se sont mariés en 1971, et ils ne voulaient pas d'enfants tout de suite. Mais quand ils se sont décidés, les machines n'étaient pas très bien huilées : problèmes de stérilité chez les deux ! Ma mère a alors suivi des traitements lourds pour y remédier, sans succès. Au bout de trois ans, elle abandonne. Mes parents parlent alors d'adoption. Et là, miracle (ou pas), elle est enceinte. Son gynéco tente de l'avertir :
- Restez calme, pas trop de sport, ménagez vous.
- S'il veut tenir, il tiendra, sinon tant pis, j'ai déjà fait trop d'efforts.

Et je tiens. En mars, le gynéco est alarmiste. Je suis anormalement petite, et il prescrit des piqûres cencées m'engraisser dans le ventre de ma mère. Et j'ai tenu, mais je viens avec 20 jours d'avance. Le lundi 5 avril, j'hurlais à plein poumons, à 9h50, et pesait déjà 3kg.

J'ai dormi ma première nuit en pouponnière. Et lorsque l'infirmière m'apporte à ma maman, le lendemain matin, j'ai le visage ensanglanté. Maman en pleure... J'ai les ongles fort longs, et je me suis griffé la joue gauche. Le médecin précise qu'on ne coupe pas les ongles des nourrissons avant un mois. La plaie aura énormément de mal à guérir, si bien que j'aurai une cicatrice qui grandira avec moi.

Je suis une fille. Il me faut donc un prénom. Si j'avais été un garçon, cela aurait été Laurent. Mais je suis une fille. Ma maman souhaite m'appeller Anne-Laure, mais papa trouve cela trop snob. Ils prennent donc un petit calendrier de coiffeur : 1er janvier : jour de l'an. 1er février, Ella.... 1er décembre, Florence "tiens c'est pas mal". 2 janvier, Basile... etc. Et ils resteront sur Florence. Pas d'autre prénom, ça ne sert à rien d'en avoir d'autres, hormis le fait de faire plaisirs aux parrains/marraines ou aux grands-parents. C'est le défilé dans la chambre de la maternité Sainte Croix de Metz... Sauf ma grand-mère, qui ne viendra que le dimanche suivant... Pas très pressée de voir sa première petite-fille...

Lorsque mes parents rentrent avec moi de la maternité, ma mère se pose et fond en larmes, le syndrome du baby-blues que l'on appelle ça. Elle ne sait pas par où commencer. Elle commence par ne pas écouter les médecins, et à me couper mes ongles trop longs, plus fin que des lames de rasoirs.

Ma marraine travaillant dans une pharmacie, ma maman me bichonne avec les produits "Poupina", et j'étais un beau bébé tout rond, tout chauve (pas un poil sur le caillou comme on dit), et qui sentait bon. Lors de la première visite chez son gynécologue, ma maman me ramène dans un couffin. J'ai tout de suite profité, je suis tout en rondeur. La secrétaire et le médecin se réjouissent "c'est très gentil de venir nous montrer votre bébé". Et à ma maman de répondre "non, je viens vous montrer le bébé ANORMALEMENT PETIT". Elle lui en voudra énormément de lui avoir fait si peur pour son bébé aussi près du terme.

pistil, sur le chemin de 19xx à 2006,
lundi 26 février 2007

1982 : Panna

Que peut-on se rappeller de sa première année d'existence ? Demeurent les souvenirs des autres ... Cet ours en peluche que j'ai toujours connu et que mes parents m'ont offert à mon premier Noël. Un appartement qui n'est pas la seule maison que j'ai appelée chez moi, qui était petit et froid, avec du carrelage. Une nounou qui roulait un accent exotique et de grands rires doux.

Je ne sais pas à quel âge un enfant commence à avoir une mémoire. Mais si je me plonge dans ce passé-là, antérieur à tout souvenir construit, j'y vois un rêve de gourmand : un nuage de panna, cette sorte de chantilly épaisse dont l'Italie coiffe ses chocolats chauds, cette crème qu'on croit aérienne et délicate et qui est tellement épaisse et solide qu'on pourrait s'y pelotonner et dormir.

En ce temps-là, tout n'était que repos et douceur. C'est du moins ce que retient en moi ce qui ne se souvient de rien d'autre.

chulie, sur le chemin de 19xx à 2006,
vendredi 9 mars 2007

1982 : tous les trois.

Je sais marcher sans tomber, je fais de longues phrases, j'ai plusieurs dents, j'ai des boucles et parfois même je demande le pot.

Je mérite des vacances pour me reposer de grandir si vite.

On m'achète une combinaison matelassée, des moufles, une cagoule, un chapeau de soleil, et une culotte de bain.
Entre ses jambes à lui, je glisse sur mes patinettes, je trempe ma culotte, on fait mine d'accuser les chutes dans la neige.
Dans ses bras à elle, je me cramponne, je hurles, et j'avale l'eau salée.
Quand je suis fatiguée, il me hisse sur son dos, et je m'endors au rythme des kilomètres à ski.
Quand j'ai trop peur des vagues, elle me prend contre elle sous le parasol, et nous lisons.

Mon monde mesure moins d'un mètre carré, mais nos vacances sont vastes.

caco, sur le chemin de 19xx à 2006,
mardi 3 avril 2007

1982 (8) : l'autre homme

L'autre homme, c'est celui qui a fait que Maman a quitté Papa. C'est aussi son existence qui a permis à la Grande Dispute d'éclater. Mais cela, je ne le saurai que bien des années après.

J'ai eu "l'honneur" de le rencontrer avant tout le monde. Au cabinet médical où travaillait Maman - et où il exerçait sa vocation de médecin.
Il m'a prise d'office dans ses bras, tout sourires. J'étais gênée de ce contact subi(t) avec cette personne inconnue. Mais en petite fille bien élevée, je lui ai rendu son sourire.

Cette année, nous habiterons chez lui, chez nous, au gré des jours. Je reste seule avec le petit frère le mercredi. Dans la maison de l'autre homme, une vieille maison bienveillante, toute de bois blond qui grince et de papiers peints passés.
Je m'y plais, tant que nous y sommes seuls. Quand Maman et l'autre homme reviennent pour déjeuner, c'est le défilé des vérifications : a-t-on bien rangé la chambre ? Dressé la table ? Débarrassé le lave-vaisselle ? Son regard noir, inquisiteur, menace. Nous regardons nos pieds pendant l'inspection impitoyable. Une grande pièce lunaire de 5 francs nous récompense de nos efforts, le plus souvent. Mais parfois nous n'avons droit qu'à un sermont.

Lorsqu'ils sont absents, le petit frère et moi jouons volontiers ensemble. Dès qu'ils reviennent, la guerre reprend. Je suis jalouse des attentions qu'il s'attire, lui l'enfant si rieur, si agéable. Je ne sais qu'être distante, farouche, solitaire.
Sauf avec Maman et l'autre homme, qui m'apprivoise peu à peu. Il faut dire qu'il jouit d'un atout de poids vis-à-vis de nos besoins de référent paternel : il est là.
Lui.

Thomas, sur le chemin de 19xx à 2006,
mardi 5 juin 2007

1982, année 5 -- Deguilly

L’été d’avant, on avait passé quelques jours dans la maison de campagne des voisins-amis-collègues. Il y avait un escalier de bois et, tout en haut, il fallait faire attention en prenant pied sur le plancher du grenier. Il y avait un petit pas à faire au-dessus du vide, et ça fait un peu peur quand on n’est pas bien grand. On avait aussi rencontré là-bas d’autres gens que je ne connaissais pas encore, et c’était assez déplaisant, tous ces inconnus.

À Noël, Papa et Maman étaient partis quelques jours sans nous. Ils devaient aller voir un notaire et deux vieilles dames. Et puis cette année, pour les vacances de février, on est retournés là-bas. On a découvert la maison. Notre maison. C’est là que nous passerions dorénavant le plus clair de nos vacances. Elle n’est pas loin de celle de l’été précédent, de sorte que nous y retrouvons nos amis qui, à la ville, occupent l’appartement du dessus… et toute une tribu d’enseignants franciliens qui ont trouvé du charme à ce coin de campagne, au fin fond du Berry.

À Pâques, il faisait encore froid. Il a même neigé, et on a cherché les œufs en chocolat planqués sous le manteau blanc.

Otir, sur le chemin de 19xx à 2006,
mercredi 21 novembre 2007

1982:24 La chasse au snark

Jean-Marie est venu m'aider à poser les tentures de mon nouvel appartement. C'est ironique de penser que c'est le petit ami de l'ancienne co-locataire de mon ex co-locataire, de là à penser que quelque chose de pénible vous arrive dans la vie toujours pour le meilleur, il n'y aurait eu qu'un seul pas, que je n'ai pas franchi à l'époque, car je ne pensais pas encore comme ça, et le positif n'avait décidément pas fait son entrée dans ma vie.

Jean-Marie me demande de l'aider à publier le texte de sa prochaine pièce de théâtre, ce que je fais avec plaisir, comme je le ferai pour les suivantes. Mais c'est seulement de celle-là, La Chasse au Snark, que j'ai conservé les traces. Tout comme Denis, sans aucun doute, puisque c'est pendant l'une des répétitions qu'il va chuter lourdement se fracturant l'une des cervicales, ce qui va le laisser tétraplégique, mais ne l'empêchera ni d'épouser la comédienne de la pièce, et d'en avoir un enfant quelques années plus tard, ni de continuer sa vie, sans plus bouger certes, mais avec brio.

Là aussi, des leçons de courage et de positif à côté desquelles je suis passée, comme une ombre, simple spectatrice, effrayée, timorée, angoissée.

Je peinturlure le long couloir de l'appartement, dans un étrange "dégradé" de couleurs qui n'ont de sens que pour moi, du violet au jaune poussin, les murs sont blancs, mais les tours de fenêtres et les plinthes sont tous marqués d'une certaine couleur, chacune me plaît, rouge dans le salon, rose thyrien dans la salle de bain, j'essaye d'éclairer sans véritable talent artistique ce qui bouillonne à l'intérieur de moi, et je pare de plumes chatoyantes un univers très glauque. Je cours après un impossible snark et je suis désespérément seule.

cassymary, sur le chemin de 19xx à 2006,
mardi 15 avril 2008

1982

Je fais le deuil de mes études. J'aurai pu me réinscrire en fac, je ne le fais pas. Pas les moyens, le système est tel que lorsque vous ratez un examen, on vous supprime les bourses l'année d'après, et même en travaillant à côté, je ne peux pas payer une année scolaire complète. C'est une raison valable, mais pas la vraie raison. C'est juste celle qui m'empêche de culpabiliser, et qui m'aide à faire le deuil de mes rêves de devenir psychologue dans le milieu scolaire. Mais la vérité, je la connais. J'arrête mes études pour ne pas affronter cette peur panique qui m'étreint lorsque je rentre dans un amphi. Pour ne pas avoir à affronter le regard des profs pendant l'oral des exams. Et, comble de tout, par peur de réussir. D'autres ont la peur de l'échec, moi c'est la réussite qui me fait peur. Et si je valais mieux que ce que je pense de moi? Et si j'allais réussir là où je me crois incapable?

Ma TS, c'était un moyen de fuir. Je m'en relève, plus réaliste que jamais. Je m'installe dans un équilibre que je sens précaire, fragile. Les premiers mois, la première année se passe dans la peur de rechuter, dans l'angoisse de retomber du mauvais côté. Je m'accroche. J'élimine ce qui pourrait me laisser supposer que je suis sur le fil. Je refuse de penser à l'échec.

Je m'installe à nouveau à Toulouse, mon ami travaille, moi je vais de petit boulot en petit boulot. J'accepte tout ce qui passe. Bouger, occuper mon espace, mon temps, pour penser le moins possible. Dès que je ne travaille pas, je sens sur moi le poids de la culpabilité de n'être pas grand chose, qu'un boulet qui ne s'assume pas. Alors les boulots se succèdent, la plupart du temps au noir, et mal payés.

Quelquefois, je me dis que ma vie ne peut être là. Et j'ai des envies d'ailleurs. Je suis bien avec mon petit ami, et pourtant je me dis que mon avenir sera tout autre. Malgré tout je m'attache de plus en plus à Toulouse. J'aime cette ville et je ne me vois pas vivre loin d'elle.

Un jour, arpentant ses vieilles rues, sur le bord de la Garonne, je passe à côté d'un refuge. Je rentre, avec la ferme intention de repartir avec un chien. Il y en a des tas, derrière les barreaux, qui aboient et frétillent de la queue. Des tas, sauf toi. Toi, tu restes au fond de la cage, dans un coin, tout seul, loin des autres. Mes yeux croisent les tiens. C'est toi que je choisis. Je vais te baptiser Sampa et nous marcherons côte à côte pour les 10 prochaines années. Avec toi, je vais porter mes pas le long des quais, près du canal du midi. Et puis dans les ruelles des quartiers reculés. Nous allons sillonner Toulouse la belle en tout sens. Tu m'as adopté aussi vite que je t'ai choisi. Tu adaptes tes pas aux miens et j'adapte les miens à ma ville rose.