Petits cailloux et ricochets

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le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

les textes
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année 1969

Les textes sont présentés dans l'ordre chronologique de leur rédaction.

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Kozlika, sur le chemin de 2006 à 19xx,
mercredi 20 décembre 2006

1969:9 Cassandre et les siens

Février, Cassandre se marie avec Dom. J'ai une robe exactement pareille qu'elle sauf la couleur. Moi c'est blanc, elle c'est vert pâle. Elles sont en crêpe, courtes, en forme de trapèze et la rangée de boutons pression sur le côté et le col russe sont recouverts de galon brodé doré. Ma soeur est très très très belle, je suis contente qu'elle se marie parce que tous leurs copains sont là et ils aiment bien jouer avec moi, et parce que Dom est presque aussi bien que Papa. Si Cassandre meurt avant moi, peut-être qu'il voudra m'épouser ? Je dis ça à Cassandre et Maman pour leur demander leur avis, Cassandre dit que c'est un beau transe faire deux dip (?). Je ne sais pas ce que c'est mais ça doit être bien ce que j'ai dit, parce que ça plaît bien à Cassandre. Elle demande : et pas avec ton père ? Ah ben non, il est trop vieux ! (Déjà que tout le monde le prend pour mon grand-père à l'école...)

4 novembre, vers midi. Je rentre de l'école, on est samedi. Mme Lachèvre est sur le pas de sa loge au bâtiment E2 en train de houspiller des enfants qui ne veulent pas laisser monter un autre sur le tourniquet : "Laissez-lui une place, on n'est pas des capitalisses tout de même !". Du bout de l'allée je vois Maman au balcon qui me fait des grands signes avec ses bras ; dès que j'arrive à portée de voix, elle crie joyeusement : "C'est un garçon !!" Hourraaaaa ! Que je suis contente (mais j'aurais bien aimé que ça tombe le 13 comme moi quand même). Mme Lachèvre oublie qu'elle est fâchée avec Maman et que Cassandre est une petite-bourgeoise et me dit de féliciter toute la famille. "Tu sais déjà comment il s'appelle ? - Oui, ils ont dit que si c'était un garçon il s'appelerait Ivan, avec un I comme en russe. - Bon, ça va", elle dit. Je suis rassurée que ça lui plaise, ça aurait fait de la peine à Cassandre s'il avait fallu qu'on le change de nom.

J'ai un neveu, ouaiiiiiiiiiiiiis ! Je ne suis plus la plus petite de ma famille, ça aussi c'est chouette. J'aurais bien aimé qu'il m'appelle Tatie ou Tantine mais vu qu'il va appeler ses parents par leur prénom et aussi pour les grands-parents, je pense qu'il m'appelera Anne. Je vais bien m'en occuper, super super bien.

fauvetta, sur le chemin de 19xx à 2006,
jeudi 15 février 2007

1969 - Un Nouveau Monde

Eté 1969, j'ai 16 ans je pars travailler dans une colonie de vacances de la Mairie de Bobigny, près de La Cotinière dans l'Ile d'Oléron. Nous, le personnel d'entretien arrivons deux jours avant l'arrivée des enfants, pour tout nettoyer et préparer. J'ai la bonne surprise de découvrir Nelly, qui vient de ma petite ville. On ne se connaît pas, elle fréquentait l'école publique. Nous logeons avec deux autres jeunes filles dans la même chambre. Les enfants arrivent au petit matin, et descendent du car l'air apeuré, fatigués et timides... J'ai autant la trouille qu'eux, moi aussi c'est la première fois que je quitte ma famille, ma rue, et je découvre le monde du travail ! Très vite je me sens à l'aise, presqu'en famille avec les cuisiniers et toute l'équipe. Nous travaillons dur, mais nous sommes libres une partie de l'après-midi , et avons un jour de repos par semaine. Nous nous organisons pour aller à la plage en stop, se faire des petites soirées sympas, et rigoler. Ma chambrée de filles me plaît, nous partageons tout, nos fringues, nos idées farfelues, nos rêves, nos peurs...

Peu à peu je me rapproche des "aristos" de la colo : les moniteurs et monitrices, les Monos ! Je suis fascinée par leur aisance, leur gaité, leur autonomie. Ils sont étudiants, ce sont des adultes pour moi, comme je les envie ! De temsp en temps, ils m'invitent à passer la journée avec eux et les enfants lors de mon jour de repos... Et à partager leur soirée entre monos, où ça discute, pérore, fume, picole, drague, la vie des grands en somme... Leurs études les passionnent, ce ne sont pas des gosses de riches, et très vite ils m'associent à leur groupe. Je les admire en silence, heureuse d'être avec eux. Et je me dis, voilà, il faut que j'y arrive, qu'un jour je sois moi aussi une étudiante !

Le matin, lorsque je reprends le travail à la cuisine, mes collègues me "taquinent" en faisant un peu la gueule : Alors ils sont mieux que nous les Monos, tu préfères les intellos ? On n'est plus assez bien pour toi ? Et voilà, c'est le début d'un long déchirement : oui je voudrais faire comme eux, mais oui je vous aime vous aussi !

antagonisme, sur le chemin de 19xx à 2006,
samedi 24 février 2007

1969

L'hiver, il neige. C'était une époque où il y avait encore des saisons.

Nous sortons et nous promenons.

Marche lente, toujours. Petites allées arborées, le long de fausses rivières, peuplées de vraies canards et vraies carpes. Les adultes emmènent du pain rassis pour que la petite Antagonisme puisse donner du pain aux canards. Six regards suivent des yeux ses mouvements et commentent gestes et expressions.

Six : maman, papa, papi, mamie, et les deux tatas.

La petite Antagonisme est heureuse. Forcément. Elle habite au Paradis et elle ne le sait pas. On ne le sait que quand on en sort. Elle n'en est pas sortie.

Ce monde clos, refermé sur lui-même, est chaud et sécurisant. Elle ignore qu'elle n'a le droit de rien faire : pas en âge de vouloir faire quoi que ce soit. Tous ceux qui la regardent l'aiment. Elle n'a déçu, blessé, contrarié personne. Dès qu'elle parle, on se récrie. Antagonisme s'aime bien puisque tout le monde l'aime. Son univers rétréci est confortable comme une pantoufle ou comme une couette tiède.

L'été, tout le monde va à la campagne.

C'est la vraie campagne, avec de la bouse de vache, des lavandières à la rivière, du lait dans des pots à lait qui font un bruit de ferraille.

Antagonisme, toute jolie dans des robes à fleurs de la petite maison de couture du XVIème de Mamie (elle est gentille, Mamie, elle achète toutes les robes de la petite fille pour éviter à maman d'avoir à le faire), monte et descend la rue principale du village, aux côtés de papi ou d'une des tatas ou de mamie (on laisse maman se reposer en banlieue ouest). Tartines de pains beurrées saupoudrées de cacao, tartes aux pommes, tartes au sucre.

Toujours le bonheur.

samantdi, sur le chemin de 19xx à 2006,
mardi 27 mars 2007

1969: 8 ans, la couleur des tulipes dans le jardin

Nous sommes dans le jardin, je me souviens de la couleur des tulipes, ce rouge vif.
Frank fait une colère, il casse tout.
Nous avons trois et huit ans.
Plus il est déchaîné, plus je suis stupéfaite.

Je suis contente qu'il soit vilain et moi sage.
Il est petit et je suis grande.
Il ne sait pas maîtriser sa colère mais moi, oui.

Je sais négocier avec les adultes.
Je voudrais être la préférée.

Empêtrée dans mes contradictions, je découvre que l'amour se partage.
Je l'aime et je le déteste.
Je voudrais être lui.

Je revois ses yeux noirs de gitan, son regard sans négociation.

Quand la crise est passée, il boude sans se laisser distraire et nous nous relayons, Papy et moi, pour qu'il nous regarde, encore. Nous lui proposons un quignon de pain, un bonbon, un jouet. Il reste immobile et silencieux puis il court dans le jardin et se jette dans un buisson de ronces.

Dès le début je me mets à haïr ceux qui en parlent en disant : "ce gosse est caractériel".
Malgré la jalousie qui me laboure le coeur, mon amour pour lui se déploie et claque au vent des médisances. Un amour de paille et de pierre, de boue et de flaque d'eau.

Il rentre sale et déchiré, en sang, un sourire moqueur aux lèvres.
Personne ne pense à le gronder.
Il défie le monde et son défi me force à quitter mes certitudes, mes frisettes et mes poupées, mes cahiers et mon autorité de maîtresse d'école.

C'est ainsi que nous nous tricotons l'un l'autre, dès le début, dans une laine âpre et rêche, inusable, qui ne laisse pas passer le froid.

orpheus, sur le chemin de 19xx à 2006,
dimanche 1 avril 2007

1969 : Serge

Ce n'est pas ce qui était prévu.
Mes XX et XY n'ont pas programmé cet heureux événement pour arriver pendant leur période marocaine. Mais puisqu'il est là, ou presque, autant laisser place à la joie.
Au fil des mois, mes XX s'arrondissent. Puis vient le moment de rentrer au pays, pour que la famille puisse accueillir le petit plus facilement.

Dans la maternité, mes XY font les cent pas.
Des complications. On lui a demandé de sortir du bloc.

Une attente qui dure cinq heures. Et enfin, Serge est là.
Mais quatre heures plus tard, il n'y est plus.


Un ange repose en paix au cimetière d'Arras.


Mes XX tiennent le choc, du moins dans la mesure du possible.

Le retour au Maroc n'est pas celui qui était prévu.
Radha s'est empressée de défaire la petite chambre avant leur arrivée.

Le lendemain mes XY retournent enseigner les mathématiques.
Mes XX s'accordent encore quelques jours de plus.
Le soleil tape dans le patio de la maison où elle s'est allongée. Radha lui apporte une orangeade. D'un regard, les deux femmes se sont comprises. Dans les bras de Radha, mes XX peuvent enfin se laisser aller aux larmes, au chagrin.

Et la vie reprend le dessus.
Après quelques jours, mes XX retrouvent le chemin du lycée.

Otir, sur le chemin de 19xx à 2006,
lundi 2 avril 2007

1969:11 Fin de la lune de miel

Papa est venu réveiller ses enfants et nous nous retrouvons tous dans la salle de séjour, pieds nus sur le linoléum, un peu hébétés par l'heure si inhabituelle. Il fait nuit et chaud, les cigales se font discrètement complices de l'atmosphère magique de cette nuit unique.

Il y a une télévision noir et blanc dans le coin et nous nous asseyons en tailleur aux pieds des parents. Je ne me souviens pas de ce que nous nous disons, je suis fascinée par l'écran, il est peut-être trois heures ou quatre heures et un homme marche sur la Lune.

C'est avec Puce que je passe le plus de temps ce mois-là. Je ne pense pas qu'il se soit intéressé à cet événement de l'aventure humaine, il s'intéresse à la mienne, il me suit partout, m'accompagne à la plage en dehors des heures d'affluence, parce qu'on a fini par lui en interdire l'accès pour ne pas effaroucher les petits enfants. Je ne sais plus si c'était un gros labrador doré, je n'y connais rien en races canines, mais il était mon copain, celui qui m'a permis par la suite de me défendre de mon racisme (moi et les chiens, ça n'a jamais été le grand amour mais je peux dire : je ne suis pas raciste, d'ailleurs j'ai même eu un très bon copain qui s'appelait Puce). Il m'écoutait et semblait comprendre tout ce que j'éprouvais, et cet été là, j'en avais des émotions que je ne savais pas dire à ceux qui m'entouraient.

alain, sur le chemin de 19xx à 2006,
mercredi 4 avril 2007

1969-1949: et la vie continue

1969:

Je me lance dans une préparation de B.P. d'électricité que je laisse tomber en milieu d'année pour préparer le concours administratif de catégorie B. Je ne me vois pas terminer mes jours en usine même si j'y noue quelques solides amitiés...La CGT qui a repéré mon "potentiel" veut faire de moi un délégué même si elle se méfie un peu, mais les bilans globalement positifs et la défense alambiquée du printemps de Prague très peu pour moi merci:

Je n'ai pas quitté une église pour entrer dans une autre encore pire.

Et je rencontre celle qui allait devenir mon épouse,je vous en parlerai une autre fois...

1949:

Quelques souvenirs de garde du troupeau de brebis familial avec un berger à 5 ans j'était un peu jeune !

cassymary, sur le chemin de 19xx à 2006,
lundi 14 mai 2007

1969: J'ai 9 ans

J'ai 9 ans. Quel souvenir faire émerger de cette année là? Aucun en particulier.

Petite fille très introvertie en présence des adultes, je me réfugie dans le sommeil et dans les rêves. La nuit je suis une autre. Je me construis un autre décor, un autre entourage familial, une autre vie.

Je commence aussi à penser à la mort, à essayer de la visualiser, je dirais presque "à me l'approprier".

Ce n'est pas la mort elle même qui m'attire, ni le fait que ma vie puisse s'arrêter brutalement. Non! J'essaie de la ressentir, je me torture à vouloir savoir ce qu'elle est. Alors j'imagine ne plus respirer, ne plus penser, ne plus "être". Je me laisse descendre dans un gouffre sans fin jusqu'à presque la palper.

Avec le recul, je me dis que ce que j'essayais de faire, c'était de la "philosophie corporelle" sur la mort. J'ai beau chercher, c'est ce mot qui me vient en tête, parce qu'il représente exactement ce que je faisais.

C'est quand je touchais la mort au plus près qu'une immense angoisse me submergeait et j'avais un mal fou à sortir de cet état.

La mort m'attirait parce que je voulais l'apprivoiser pour ne pas en avoir peur. Et puis je la rejetais très loin parce qu'elle provoquait en moi une terreur à la limite de la folie.

Pendant les quelques année qui ont suivies, je l'ai cotoyée ainsi, attirée puis repoussée.

Avec les adultes, je ne parlais pas. J'appliquais le minimum syndical.

Ma vie intérieure était riche et intense, et j'explorais des thèmes complexes comme l'infiniment grand ou l'infiniment petit, le sens de la vie, de la mort.

J'étais devant mon écran le jour du premier pas sur la lune. Emerveillée, par le fait que la haut, très loin, il y avait un autre monde. Je me couchais de plus en plus tôt, prétextant être fatiguée. Et je partais ainsi dans une exploration personnelle vers l'infiniment grand, posant le décor, organisant les détails. Je ne cherchais pas à me l'expliquer, je voulais le ressentir.

Mon dieu, tout en écrivant ceci, je me rends compte de l'anormalité de mes pensées, à l'âge ou d'autres ne pensent qu'à jouer. Ceux qui me lisent doivent me croire folle.

Si je schématise ce que je faisais, je dirais que ce que je voulais, ce n'est pas être le crayon qui dessine, mais je voulais être le dessin lui même.

Je voulais aller au delà de la pensée, je voulais ressentir dans mon corps, dans mon esprit cette mort ou cet infini.

Est-ce que c'est ça la folie?

Le jour, j'étais une enfant ordinaire qui avait des copains, qui jouaient comme tous les autres. Mais il y avait cet autre en moi qui était comme en prison et qui explorait la moindre parcelle d'idée.

Terrifiant ce que je suis en train d'écrire!

Comment ai-je pu me taire? Comment n'a-t'on pas vu mon "anormalité"?

Pourquoi n'a t'on pas essayer de venir me chercher dans ma bulle?

Pourquoi cette descente aux enfers. La seule explication que je trouve, c'est "apprivoiser l'inconnu, maîtriser mon espace, partir à la découverte de mes capacités émotionnelles interieures"

sicaliptic, sur le chemin de 2006 à 19xx,
lundi 3 septembre 2007

1969 : 3 ans Une fessée mémorable

C'est un souvenir, un vrai, de ceux dont on se rappelle les petites pensées qui nous ont assaillies à cet instant.

Toute la famille est à Barcelone au camping, trois caravanes tournées de manière à délimiter notre campement. trois familles peut etre 4 je ne me souviens plus exactement.
Pour aller à la plage il faut marcher sur un chemin en rondin de bois, c'est pas tout près mais il n'y a pas de rue à traverser.
Mes parents m'emmènent avec eux, je me trempe un peu puis je joue sur le sable à coté d'eux.
Mon père a envie de se baigner il convainc ma mère de le suivre en disant qu'il ne vont pas loin.
Je lève les yeux je les vois s'embrasser ils n'ont pas un regard pour moi je me sens un peu délaissée et je me dis que je serais mieux au camp avec les autres.
Décision prise je n'hésite pas, me lève et retourne à la caravane. arrivée là bas les adultes sont distraits par la distribution du courrier, personne ne se rend vraiment compte que je suis rentrée seule on me donne une carte postale qui m'est adressée avec une espagnole en robe flamenca dont les froufrous se soulèvent.
d'un coup arrive mon père tout retourné et affolé lorsqu'il m'aperçoit sa frayeur se transforme en fureur il me hurle dessus et me met une trempe phénoménale en me disant ne fais plus jamais ça.
Je ne comprends pas ce qu'il a, moi je lui ai rien dit de m'avoir laissée toute seule, c'est injuste !
J'ai les fesses qui brulent, je pleure dans la caravane avec ma carte postale si jolie à la main et personne n'a pensé à me la lire, ils sont vraiment pas gentils.

on m'a expliqué plus tard que l'instant d'après en tournant leurs regards vers la plage ils avaient découvert ma disparition, ils m'avaient d'abord cherchée sur le sable puis dans l'eau et ils étaient rentrés chercher de l'aide en désespoir de cause, sans penser que je pouvais avoir retenu le chemin et être au camp. Ma fessée a été un exutoire à leur peur, j'aurais préféré un soulagement moins démonstratif. mais peut être n'en aurais je pas la mémoire.

pierre, sur le chemin de 19xx à 2006,
jeudi 27 septembre 2007

1969 (8 ans) - La révélation de la campagne

Changement notable : nous allons déménager pour nous installer à la campagne. Dès la fin de l'hiver nous allons régulièrement voir le chantier de notre future maison. J'aime l'odeur du ciment frais, j'aime voir "avancer" les travaux, se dessiner les pièces au sol, puis les murs se poser. C'est une maison préfabriquée, l'innovation de l'époque. Notre maison en pièces détachées sera entreposée quelques jours chez un voisin.

Durant l'été nous emménageons. Le premier soir ma petite soeur, qui n'a que trois ans, se met à pleurer. Elle veut qu'on rentre "à la maison". Ça nous fait rire, nous, les grands, excités par ce changement.

En septembre c'est la rentrée. Avec mon frère nous faisons partie des quelques citadins nouveaux dans cette petite école rurale. La directrice propose une ronde afin d'accueillir tout le monde. Ici les garçons et les filles sont mélangés, mais les âges aussi. De la maternelle à la fin du primaire, il n'y a que deux classes. J'entre au CE2 et nous sommes... quatre, à égalité fille-garçons. Mon frère est au CE1, c'est à dire dans la rangée voisine de pupitres. Plus loin sont les CP. La mixité est un vrai plaisir et j'apprécie beaucoup la compagnie des filles. Très vite je suis attiré par l'une des deux de ma classe. Quand elle se fait opérer de l'appendicite, son absence de quelques semaines fait détourner mon regard vers l'autre fille, dont je resterai amoureux des années durant. Je la trouve jolie. Elle est gentille et timide, avec son doux sourire. Je me souviens d'avoir fait exprès de faire tomber ma gomme sous son bureau pour, la ramassant, voir sa culotte... Je devais avoir une fascination pour les culottes blanches Petit Bateau, parce qu'au même âge je révais de voir celle de ma cousine, de trois ans mon aînée. J'étais aussi un peu amoureux d'elle.

Le mercredi, après les cours, la plupart des enfants vont au catéchisme. Là le truculent curé nous raconte la vie de Jésus avec force détails. Il nous captive en mimant les scènes et en "mettant le ton" dans un récit théatralisé, seul attrait de toutes les gnagnasseries qu'il nous fait apprendre. En juin je fais ma communion, avec mes copains d'école. En procession derrière le curé et les enfants de coeur, cela tenait, à l'aube des années 70, de l'anachronisme. Sans lien de cause à effet, mon père m'autorise à boire un peu de vin le dimanche. Je n'aime pas vraiment mais pour le plaisir de ce privilège je me fais servir mon fond de verre..

La vie à la campagne est une vraie révélation ! Nous allons tous les jours à l'école à pied, en passant à travers les champs. À cette époque aucun parent n'aurait l'idée d'accompagner ses enfants en voiture ! Nous revenons en groupes chahutants qui s'égrennent au fil des maisons. Le week-end mes parents travaillent dans le jardin, plantent des arbres avec fierté, des rosiers dont la couleur est choisie avec soin. Je découvre les végétaux. La Glycine odorante, aux grappes violettes, qui coure contre le mur de l'école. Le magnolia et ses fausses "tulipes" roses. Les vraies tulipes aussi, les jonquilles éclatantes. En automne les vieux poiriers de notre jardin se délestent de kilos de fruits. J'ignore encore que naîtra de tout cela un goût prononcé pour la nature.

anita, sur le chemin de 19xx à 2006,
samedi 15 décembre 2007

Dans la flache-1969

En 69, j'ai six ans, et un homme, pour la première fois, marche sur la lune

Reprendre un petit caillou. Le relancer dans l'eau, écouter son écho si particulier. savoir que celui de 1969, n'a pas pour rien immobilisé le jeu bondissant qui a précédé.

En l'occurrence, la forme même du caillou a moins d'importance que l'eau dans laquelle je suis censée le lancer.

En 69, j'apprends à lire, très vite, un mot qui devient page en quelques semaines, un livre, puis dix. Ce ruisseau là, devenu Orénoque, ne me pose guère de problème, guère plus qu'une vague culpabilité envers les bénévoles déménageurs qui se farcirent si souvent ma bibliothèque.

En 69, j'apprends à écrire. Mes premiers poèmes sont strictement contemporains de mes premiers déchiffrages. Mais ce souvenir est d'une eau troublante, une eau qui n'est paisible qu'en apparence. Je peux marquer de l'ongle sur l'itinéraire, les jaillissements intermittents de l'écriture, je peux lisérer ses stagnations, accuser ses arrêts brusques, ses heurts sur d'infranchissables parois. Pour autant, l'écriture possède son propre réseau souterrain, ses nappes captives, ses résurgences paradoxales.

Il y eu des années littéralement sans, des années où même écrire une lettre d'une commerciale banalité me fut impossible. Et cela a, de toute évidence pour moi, à voir avec la mort, avec la trace des morts, avec la trace des mots. Ne me demandez pas comment je le sais, je vous dirais que je n'en sais rien, ou plutôt que les traces préalables de cette évidence ne sont lisibles que par moi.

Je n'ai vraiment recommencé à écrire que dans cet espace intermédiaire du blog, à mi chemin entre l'éphémère et le pérenne, à partir d'un nom qui n'est pas le mien, sans pour autant être une identité d'emprunt, quelque chose qui n'est ni prose, ni poésie, et dont je réfute qu'il puisse être un journal intime. Ricochets, remous, houle sinueuse et communicable, ressac fragmenté en éclaboussures, eaux vives.

Là haut, sur la lune, les traces de pas sont immuables, sèches et mortes.

''Si je désire une eau d'Europe, c'est la flache

Noire et froide où vers le crépuscule embaumé

Un enfant accroupi plein de tristesses, lâche

Un bateau frêle comme un papillon de mai
''. Rimbaud,

eleonor, sur le chemin de 19xx à 2006,
dimanche 3 février 2008

1969 : an-1 - Un petit dernier

Juillet 69, on a marché sur la Lune, et ma mère, seule sur la plage tandis que les Aînés s'éclatent à l'école de voile, rêve d'un petit dernier. Ce n'est pas par hasard qu'une carrière dans l'astrophysique me tentera toute mon enfance.

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