Petits cailloux et ricochets

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le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

les textes
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année 1974

Les textes sont présentés dans l'ordre chronologique de leur rédaction.

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Kozlika, sur le chemin de 2006 à 19xx,
mercredi 13 décembre 2006

1974:14 la téléréalité c'est rien que des copiteurs

Année scolaire 1973-1974. Le changement d'établissement me procure un immense soulagement. Il me faudra certes allonger mon trajet d'une vingtaine de minutes en ajoutant le métro à l'autobus, mais je m'en fiche, je vais être bien mieux ici, je le sens. De l'ancien bahut, je ne conserve que Fredo comme copain ; au cours cette année de quatrième se constituera une petite bande de six joyeux lurons dont il sera, ainsi que Samuel, Pascal, Emmanuelle et Claire. J'en sais peu ou rien de ce que sont devenus les quatre autres, mais Claire est restée depuis ma plus ancienne et meilleure amie.

La rencontre, je l'avais racontée là. La suite c'est toutes les années entre celle-ci et aujourd'hui et la certitude que tous les demains aussi. Et vu qu'à l'occasion de ce récit je m'étais fait engueuler, je n'en dirai pas plus. Je n'écrirai pas qu'elle croit que sa rage s'est enfuie mais que c'est juste qu'elle lui a cousu d'autres habits et que la muletta n'est pas bien loin encore, je la vois distinctement moi, juste là sous les capes qu'il faut bien mettre en vieillissant pour traverser l'hiver suivant. Je ne dirai rien non plus de toutes les fois où elle était là quand il le fallait, comme par exemple passer des jours entiers à m'accompagner ici et là pour acheter les meubles nécessaires à mes premiers battements d'aile en solitaire et prétendre qu'elle n'avait rien de mieux à faire que les charger, décharger et monter avec moi. C'est pas comme si elle avait eu quatre petits à s'occuper. (Ah si ?) Ou que si parfois nous étions moins proches au quotidien, j'ai toujours su qu'elle répondrait présente au moindre appel, et que c'est bien plus important que le reste. Non non non, je n'en dirai rien, motus et bouche cousue.

En 1974 on ne savait pas encore ça, mais nous étions devenues très vite inséparables, l'une dormant chez l'autre, passant une bonne partie de nos vacances ensemble avec sa famille ou la mienne. C'est à l'occasion d'un retour de vacances en Bretagne que le ton était monté très vite entre Claire et sa mère, comme très souvent. Et comme très souvent, Claire disait à sa mère que la mienne était un milliard de fois plus sympa qu'elle. Maman-de-Claire protestait, elle disait que les parents des autres ont toujours l'air d'être plus cools que les siens. Et justement, moi je la trouvais très sympa, Maman-de-Claire, c'est ce que j'ai dit. Beaucoup plus sympa que la mienne. « Ah, tu vois », a dit Maman-de-Claire, « c'est exactement ce que je disais. » « N'importe quoi », a dit Claire « je suis sûre que je serais beaucoup mieux chez Geneviève ». « Et moi chez ta mère ! », ai-je répondu, « on devrait échanger ».

« Chiche ! », proposa Maman-de-Claire « au bout de deux semaines vous n'aurez qu'une hâte, revenir chez vous. ». Chiche ? Heeeeeey, mais c'est une idée gé-niale ça !

On en a parlé à ma mère et elle a été d'accord tout de suite, l'idée l'amusait beaucoup elle aussi. Alors Claire et moi, avec nos familles, on a inventé le concept de « Vis ma vie », même qu'on devrait demander des droits d'auteurs à la TV.

Je suis allée habiter chez elle et elle est venue habiter chez moi pendant une quinzaine de jours. Tout le monde a joué le jeu, à fond : je ne me souviens plus pour elle, mais moi j'appelais ses parents « papa » et « maman » et je leur demandais l'autorisation d'inviter « mon amie Claire » à venir à la maison, et ils pesaient le pour et le contre : tu as fait tes devoirs ?

Je vivais seule avec ma mère tandis qu'elle habitait avec son père, sa mère, son petit frère et sa petite sœur. Je vivais en banlieue et elle à cinq minutes à pied du lycée, ma mère avait fait des études de comptabilité et commencé à travailler à dix-sept ans, ses parents avaient fait des études longues et de haut vol. Pour elle comme pour moi le changement était radical. A moi le bonheur de traîner devant la porte du lycée tandis qu'elle prenait son métro et son bus pour rentrer, wéééé ! A moi les bagarres avec mon frère et ma sœur, wééééé ! Mais il y eut aussi les déconvenues : « papa » et « maman » n'avaient jamais beaucoup de temps pour me parler, on ne passait pas les soirées ensemble parce qu'ils restaient entre adultes et que les enfants devaient aller dans leur chambre après dîner. Ils ne faisaient jamais de bisous non plus, même quand on allait se coucher. Ils ne me demandaient pas ce que j'avais fait dans la journée.

« Chez » Claire aussi il y avait les trucs chouettes : sa maman pour elle toute seule et toute disponible, toujours prête à bavarder, et puis pas obligée de finir ce qu'il y avait dans son assiette, et puis le bisou du soir (« elle le fait vraiment avec toi, ta mère, de t'embrasser quand tu vas te coucher ? – Ben... oui ! »), mais aussi les mauvais plans comme les trajets maison-bahut ou devoir faire le repassage parce que Maman ne pouvait pas tout faire toute seule, ou le fait de justement passer toute la soirée avec maman et ne pas avoir le droit de fermer la porte de sa chambre.

Bien contentes de notre aventure en pays exotique, à l'issue des deux semaines nous avons finalement toutes deux retrouvé avec plaisir nos pénates aux inconvénients apprivoisés mais je me souviens avec tendresse de ce drôle de voyage dans le pays étrange de ma copine.

Aujourd'hui c'est son anniversaire, mais chut, n'en disons rien, je vais encore me faire engueuler.

caco, sur le chemin de 19xx à 2006,
lundi 29 janvier 2007

1974 - au commencement

J'ai passé neuf mois de cette année dans le ventre de ma mère. Nous aurions voulu plus - on ne nous a accordé qu'une journée. Le 2 octobre, le bloc était prêt, l'équipe au complet, les scalpels aiguisés. Il fallait y aller, disait-on.
Je n'aurai pas eu l'assaut des doutes, ni l'ivresse de la décision qui se concrétise.
Je suis née par surprise.
Dans les lumières trop vivres, le froid inconnu, sous ces regards scrutateurs et inhumains.

A son réveil, l'infirmière a roulé le petit berceau jusqu'à son lit. Un seul regard lui suffit : "Ce n'est pas elle. Ce n'est pas ma fille."
Car elle savait depuis le début, du fond de son âme et de son corps, qu'elle portait une fille. En ce matin d'octobre, ses chairs malmenées, exsangues, lui crièrent le malentendu.

Neuf mois et un jour avaient tissée la trame délicate et solide de la relation qui s'amorçait. Nous n'aurions pas assez de toute une vie pour y déposer nos couleurs...
Pour l'heure, une mère trop faible et un nourisson trop petit pleurent l'éloignement que la rigueur de l'époque leur impose. Trois semaines plus tard, elles sortiront ensemble de l'hôpital.La mère était épuisée ; sa minceur extrême la faisant paraître encore plus jeune, sans qu'elle lui permette de reporter une reprise de travail imminente. La fille, à demi vaincue, alignait déjà de longues nuits de sommeil. Peut-être retrouvait-elle dans ces trèves solitaires le réconfort et la chaleur qui s'en étaient allés sans prévenir ? A moins que ne s'exprime une propension qui ne la quittera plus, un besoin fondamental de se ressourcer par le repos ?

Les jeunes parents décidèrent de confier tendrement leur toute-petite à la grand-mère paternelle, pendant que la mère put alléger ses horaires de travail avec la bénédiction de son employeur bienveillant.

La vie sera toujours douce dans les bras de Maman...

Otir, sur le chemin de 19xx à 2006,
samedi 14 juillet 2007

1974:16 Ma mère qui m'a nourrie

N'a jamais connu mon nom... ô gué !
On m'appelle... on m'appelle, on m'appelle
Fleur d'épine, fleur de rose, c'est mon nom.


C'est un nom qui coûte cher,
Car il coûte double ou triple de la valeur de cent écus.


Qu'est-ce donc que cent écus, quand on a l'honneur perdu ?
Car l'honneur est privilège des fillettes de quinze ans.


Ne fais donc pas tant ta fière, l'on t'a vue l'autre soir, un gros bourgeois auprès de toi.

Ce n'était pas un bourgeois, qui était auprès de moi. C'était l'ombre de la lune qui rôdait dans le grand bois. [1]


Eh oui, j'ai perdu mon honneur, qui je le croyais comme tant d'autres des filles de ma classe, m'encombrait. Bien sûr, je n'ai pas encore perdu mes illusions, et vais m'évertuer à attendre le Prince Charmant pendant que je vais continuer à me comporter en souillon sans que personne ne le sache surtout, surtout pas moi-même. Je laisse Anatole à Moscou, et rentre lourde d'un secret de plus que je ne partagerai avec personne, même pas, cette fois-ci, avec mon journal, sentant confusément qu'il est des traces qu'il vaut mieux ne pas trop laisser en évidence si l'on veut vraiment continuer à jouer un jeu social attendu. Je suis perturbée, mais je maîtrise finalement très bien l'art de la dissimulation sous des couches et des couches matérialisées en kilogrammes qui finissent par être totalement invisibles à tout le monde, puisque tout le reste a toutes les apparences de la normalité.

Je dissimule tellement bien, que je finis par croire moi-même à mes mensonges par omission, à mes silences qui finalement retissent mon histoire toute entière, au point que je réussis à me persuader qu'il ne s'est vraiment jamais rien passé. Je finis par croire à mon imagination, et ne penser à mes histoires vécues que comme des romans lus, des aventures d'un personnage découplé de moi, qui m'est très proche et qui s'est confiée à moi, mais qui n'est pas moi. Quand Yves me pose la question de savoir si je suis toujours vierge, je lui réponds cet incroyable "à moitié", qui n'a de sens que pour moi. Cela ne l'arrête pas ou plutôt, cela le décide à choisir un moyen terme pour la gâterie qu'il se réserve avec moi. J'ai seize ans, et je ne sais absolument rien de ce qui m'arrive, je suis fière de mes prouesses, mais je ne m'en vanterais pour rien au monde, parce que je sais confusément qu'il y a quelque chose qui cloche là-dedans.

Ce n'est pas l'ombre d'un bourgeois qui rôde autour de moi. C'est la lune, c'est l'été, c'est moi, je danse et je ne suis qu'une ombre pour vous, vous n'avez rien vu, vous n'avez rien su. Petite fille violée par des adultes trop heureux qu'elle ne résiste surtout pas, qu'elle ne dise rien à personne, et qu'elle continue à être si vivante au soleil, quand vous l'avez tuée et abandonnée la nuit.

sicaliptic, sur le chemin de 2006 à 19xx,
dimanche 22 juillet 2007

1974 : 8 ans déménagement

Cette année on quitte la petite maison de la cité azur où nous avons toujours vécu pour emménager dans la maison que mon père a construit.
Elle est trés grande il y a deux salles de bain une salle à manger où une table de 10m ne parait pas si imposante que ça. et un très grand jardin tout autour, mais c'est un grand changement on se retrouve à la campagne.
Les gens du village nous appelle les filles de la ville et je ne me ferais jamais vraiment à cette façon de s'occuper de ses voisins. chez nous on connaissait toute la rue mais on n'entendait pas des commentaires sur les uns et les autres ou étais je trop petite.
Après quelques essais de rapprochement avec les enfants du village je finis par laisser tomber.
Dans la cour de l'école, je joue avé les garçons à des histoires où il faut me protéger, eux ce sont les aigles et moi l'oisillon qui tombe du nid (la fontaine de la cour) ils sont plutôt sympas même si par moment je les trouve un peu stupides de s'obstiner à trouver de l'intéret sous les jupes des filles. Avec moi le problème est résolu je soulève mes jupes toute seule pour leur montrer qu'il n'y a rien à voir et cela a le mérite de faire perdre au jeu son plus grand interêt donc ils me laissent tranquille.

Comme à chaque vacances, je pars avec ma grand mère chez une de mes tantes.
"Je suis de santé fragile" le médecin a conseillé le changement d'air, ce qui permet à ma mère de se débarrasser de moi à chaque vacances scolaire même celles de 15 jours. Je dis débarrasser mais je ne le vivais pas comme cela à l'époque, ce sont des excuses rétrospectives de ma mère qui m'ont fait soupçonner son soulagement à me voir partir, 25 ans plus tard elle se sentait encore coupable.
moi j'aime bien voyager je suis avec ma grand mère, chez ma tante on me traite comme une princesse parce qu'elle n'a eu que des garçon et de temps en temps il y a de grandes réunions familiales où même mes parents sont là.
C'est chouette tout ce monde qui finalement ne s'occupe pas trop de ce que l'on peut bien trafiquer entre cousin.
Moi j'ai une balançoire et même un fouet pour couper des bout de papier entre les mains des téméraires, mon oncle m'a interdit de frapper qui que ce soit avec. Je suis une enfant sage, il n'y aura jamais de problème. Je préfère dompter les bêtes féroces.

cassymary, sur le chemin de 19xx à 2006,
mardi 2 octobre 2007

1974: j'ai 14 ans (1ere partie)

J'ai 14 ans. je suis en troisième. Dernière année de collège. Je ressemble enfin à une adolescente. Sauf que je ne le sais pas encore.

2 évènements vont marquer cette année. Les 2 vont en quelque sorte chambouler ma vie.

Voici le premier:

Je reçois une lettre. Une lettre écrite de la main d'un garçon, qui se dit éperdu d'amour pour moi. Ainsi, j'intéresse un garçon! Je réalise que les garçons peuvent être autre chose que des copains de classe. D'eux,je ne sais pas grand chose. Je ne les fréquente pas, mis à part mon ami d'enfance que je considère comme un "cousin"

Cette lettre me fait l'effet d'une bombe. Moi qu'on surnomme la "naine" dans la cour de récré. Moi la timide, l'effacée. Moi la "peut mieux faire" écrit en rouge sur un carnet de note. Moi j'intéresse un garçon. Mais qui? Parce que cet abruti ( ben oui, on est tous un peu gogol à 'âge des premiers émois non?) a juste signé sa lettre d'un prénom. Et moi, dont le regard ne se perd pas plus loin que le bout de mes pieds, je n'ai aucune idée de qui il est.

D'autres auraient remarqué les regards appuyés d'un garçon des kilomètres à la ronde. Moi je n'ai rien vu de tout ça. Les garçons ne m'intéressent pas, pas plus que les bandes qui se regroupent à la sortie du collège.

Je me retrouve donc avec un soupirant qui me prie de le rejoindre le mercredi suivant dans le parc à 15h.

Me voilà bien.

Je n'ai aucune envie d'y aller. Oui....Mais j'aimerais bien en savoir plus sur ce garçon qui a osé poser ses yeux sur moi. J'ai si peu l'habitude qu'on me regarde, je fais même tout pour que ça n'arrive pas.

J'hésite : y aller ou pas. J'élude la question à ma façon.

Le jour J, à l'heure J, je me balade, comme par hasard, aux abords du parc avec mon ami soi-disant "cousin" et ma soeur. Je les supplie alors de traverser le parc pendant que je fais un détour, pour satisfaire ma curiosité. C'est ainsi que j'apprends que le garçon en question (qui regarde sa montre impatiemment) n'est autre que l'un des plus convoités du collège: beau gosse, cheveux bouclés, grands yeux bleus, sportif émérite, et accessoirement fils du prof de biologie et de ma prof de sport (je vous ai dit que j'étais minable en sport?).

J'ai avancé vers lui d'un pas sûr et décidé, comme on se lance un défi, par fierté.Je me sentais tous les culots du monde à cet instant là.

Il m'a regardé venir vers lui en souriant, puis, sans doute intimidé, a détourné les yeux.

Ensuite il a parlé, un peu, fixant le sol.

Je ne me souviens plus de ce qu'il a dit. Je crois bien que de découvrais pour la première fois ce que pouvait être un garçon, je veux dire un de ceux qui vous font accélérer les battements du coeur.

Je profitais de son regard fuyant pour l'observer à la dérobée. Je le trouvais tellement beau. Et tout en le dévisageant, je me demandais pourquoi il m'avait choisie moi, et surtout, par quel miracle il avait remarqué que j'existais.

Il a enfin relevé la tête. Il me paraissait immense. Il a délicatement repoussé une mèche de mes cheveux. A cet instant j'ai senti la chaleur bienfaisante de ses doigts sur mes joues. J'ai dû rougir. J'ai rougi sans aucun doute.

Je me souviens encore du grand sapin contre lequel il m'a doucement, mais fermement appuyée.

Je me souviens de la douceur de ces cheveux bouclés.

Et surtout je me souviens du goût de ses lèvres légèrement sucrées, puis de sa langue cherchant la mienne avec avidité. Ainsi, c'était cela un baiser. L'instant était divin et la baiser goûteux à souhait.

Premier amour, premiers émois. J'ai appris avec lui le contour de mes seins d'adolescente. J'ai deviné par son regard ma séduction naissante. Cet amour de quelques mois na pas été plus loin que des baisers et des caresses. Mais c'est par lui que j'ai su, que je pouvais être, que j'étais sûrement jolie.

Il s'appelait Bruno et ses yeux avaient la couleur du ciel.

cassymary, sur le chemin de 19xx à 2006,
vendredi 12 octobre 2007

1974: 14 ans (2ème partie)

J'ai parlé de deux évènements qui avaient bouleversé cette année là. Je vous ai compté le 1er la semaine dernière, doux souvenir de mes 14 ans. Voici le second, bien plus traumatisant.

C'est un dimanche de septembre, en fin d'après-midi. 18 heures à peu près. Nous roulons sur une route de campagne, mon père au volant, ma mère à ses côtés, ma soeur et moi à l'arrière.

Ce soir ma soeur ne rentrera pas avec nous. Nous l'accompagnons au lycée. Elle y sera pensionnaire dorénavant. Elle a 15 ans. Pour la première fois ce soir, elle dormira loin de chez nous, loin de moi. Elle est impatiente de découvrir son lycée, moi je suis triste. Ma soeur, mon amie, mon alliée ne sera plus près de moi lorsque je m'endormirai. Elle ne me tiendra plus la main lorsqu'il criera après moi. Elle ne m'accompagnera plus dans mes virées à patins à roulettes ou à vélo après l'école. Ma soeur me quitte et je suis triste.

Mon père, au volant de la Diane, roule prudemment. Il y a un peu de monde sur la route, c'est la fin du week-end.

A mi-chemin, alors que nous sommes sur une ligne droite, un voiture (une Renault 5 noire) nous double à très vive allure, juste au moment quelques centaines de mètres avant un dos d'âne. Il y a un autre voiture qui arrive en face, un break, qui roule assez vite aussi. Le choc entre les deux voitures est d'une violence inouï. La renault 5 est projeté en l'air, puis retombe sur la voiture qui roule juste devant nous, une 4L blanche d'où est éjecté un jeune garçon qui finit sur le goudron, au milieu de la route. A nouveau projetée en l'air, la renault 5 retombe dans le fossé, sur notre droite. Mon père a freiné, il s'arrête à quelques centimètres de la 4L.

Nous descendons de voiture, les yeux hagards. Il y a des cris, des plaintes, et tout ce sang. Et puis nous entendons des cris d'enfants. Nous nous avançons vers le break, je tiens la main de ma soeur. On nous crie de ne pas nous approcher, nous ne voulons rien entendre. De la voiture, nous aidons de jeunes enfants à s'extirper. Il y en a 6. Ils sont blessés mais ne paraissent pas l'être gravement. Ils sont surtout terrorisés. Ils s'accrochent à nous. Et puis il y a cet homme au volant, du sang coule de son front, de sa bouche. Il est coincé dans l'amas de tôles. Il a de la peine à respirer. Il nous tend un bébé. Ma soeur l'entoure de ses bras et le sort de la voiture accidenté. Il hurle, il doit avoir un an. L'homme s'est évanoui. Il mourra à l'arrivée des secours.

Nous allons nous asseoir dans l'herbe avec les enfants qui ne veulent pas nous lâcher. Nous chantons des chansons, avec eux, les berçons. Il y a tous ces gens qui hurlent autour, tous ces conducteurs qui se sont arrêtés après l'accident, qui sous prétexte de prendre en main la situation, ne font que gueuler, donner des ordres, organiser un semblant de circulation. Yaka, foke.

Et puis les secours arrivent enfin. Dans la Renault 5, sur la place arrière il y a un bébé de quelques jours, dans un berceau, miraculeusement indemne. Son père est désincarcéré, blessé aux jambes. Sa mère défigurée, mais vivante.

De ces tas de ferraille, on ne retirera qu'un mort, 3 blessés graves et des blessés légers. C'est un miracle. Le jeune homme éjecté en sera quitte pour une fracture du bassin. Il allait lui aussi faire sa rentrée au lycée.

Nous reprendrons la route bien plus tard et ma soeur arrivera au lycée les vêtements en sang. Je n'oublierai jamais cette rentrée 1974.

Je revois encore ce père en larmes, et j'entends encore ses mots: "prenez le".

A chaque fois que je passe sur un dos d'âne, j'y pense.

J'ai toujours peur en voiture.

pierre, sur le chemin de 19xx à 2006,
jeudi 6 décembre 2007

1974 (13 ans) - Différent, mais récupérable

Mes souvenirs de jeunesse sont étroitement attachés aux années scolaires, qui me servent de repère temporel. Bien plus difficiles à dater sont les souvenirs qui s'inscrivent dans le continuum de la vie familiale au quotidien. Seules les vacances, lorsqu'elles sont liées à une localisation particulière, peuvent servir d'accroche.

Ma mémoire, anesthésiée l'année précédente, redevient opérationnelle. Nous sommes douze dans ma classe de cinquième d'adaptation pour élèves en difficulté, dont trois ou quatre filles. Chacun de nous, officieusement considéré comme récupérable, est porteur d'une problématique personnelle, généralement assez handicapante. Finalement, au milieu de ces tordus par la vie, je me sentirais presque normal. C'est à dire comme les autres, ceux qui ont poursuivi le cursus normal. Je retrouve un peu de confiance en moi, bien que me voyant différent. Je suis peut-être un raté, mais d'autres le sont davantage que moi ! Ça relativise les choses. De toutes façons, l'avantage indéniable de cet effectif réduit et de professeurs attentifs, c'est que mes notes remontent un peu.

A cet âge là il peut y avoir de grandes différences de maturité physiologique. Des garçons et des filles ont quasiment leur corps d'adulte, tandis que d'autres sont encore infantiles. C'est mon cas. Je suis impressionné par ces grands gaillards aux joues velues et ces filles "formées", selon l'expression de ma mère avec ses habituelles circonvolutions langagières. Un des garçons aime arborer en rigolant la rigidité inopinée de sa mâle virilité en la moulant à travers le tissu de son jean. Les dimensions péniennes qui en transparaissent me laissent coi. C'est à la même époque que je vois pour la première fois, stupéfait, sur un magazine dont le seul titre faisait déjà fantasmer les ados plus ou moins pubères, la photo d'une femme nue. Je ne sais pas ce qui me surprend le plus, entre le fait de se faire photographier sans pudeur ou la découverte d'une toison pubienne dont j'avais jusque là ignoré l'existence. C'est ainsi que la sexualité s'insinue confusément dans ma vie : par effraction. Un des garçons, avec qui j'ai établi une relative affinité, exhibe en confidence son pubis recouvert d'une pilosité naissante. Je guette ce qui se passe sur mon corps et je dois bien reconnaître qu'il ne se passe pas grand chose. Mais je ne me souviens pas que ça m'ait particulièrement inquiété.

En tant qu'élèves, "à problèmes", nous sommes régulièrement suivis par deux psychologues. L'une d'eux eût l'idée lumineuse de proposer à ma mère de m'emmener participer à un "psychodrame". Juste pour voir si ça pouvait m'intéresser. Il s'agit d'une sorte de jeu de rôles. Je regarde, sidéré, ladite psychologue mimant et encourageant à participer, avec force gesticulations et verbalisation, ce qu'on peut voir par le trou de serrure de la chambre à coucher parentale. Des préados présents semblent intéressés mais moi, qui n'étais qu'observateur, je demande à ma mère, dès la sortie, de ne pas revenir suivre ces obsédés sexuels. J'y inclus la psychologue...

En classe, selon l'intérêt que j'accorde aux matières enseignées, mon attention décroche souvent et s'évade par la fenêtre. Au delà de la ligne des immeubles mon regard se raccroche aux montagnes qui me sont familières. Lorsque les fenêtres sont orientées vers la colline de mon village, je me téléporte par la pensée dans les champs où nous avons l'habitude de jouer avec mes copains. Ma pensée est là-bas, ailleurs, dans la nature. Rêveur, je suis absent. Parenthèses soustraites au gris. Une de mes profs dira à ma mère : « Qu'il a l'air triste, à regarder dehors... ». Avec le recul je comprends que ma mère se soit inquiétée. Elle a tenté de me protéger. Avec le désir de bien faire, cette surprotection ressemblera à celle de la poule sur sa progéniture...

Hors de l'enceinte scolaire, je retrouve ma liberté et la campagne. Les week-end et les mercredis après-midi sont consacrés aux copains, avec mon inséparable frangin. Nous passons des heures à parcourir les chemins. Terreux jusqu'aux oreilles, nous faisons des cabanes dans les bois. Nous nous prenons pour des cow-boys en nous essayant au rodéo cycliste avec les vaches. Nous sommes des maquisards, inspirés par l'histoire de notre région durant la dernière guerre, et nous explorons les forts et leur souterrains. J'aime ces aventures de garçons, et ne suis pas le moins intrépide. En fait, je ne me sens vivre qu'en dehors de la scolarité.

En famille, avec mes trois frère-soeurs, les relations sont suffisamment bonnes pour que je garde davantage le souvenir de grandes rigolades que de disputes.

Cet été 1973 mes parents nous offrent notre premier grand voyage : le Portugal. Ils ont acheté un magnifique minibus Wolkswagen (celui adopté par les hippies, quelques années plus tôt) et nous partons avec la famille de mon oncle. Pendant les trois jours de trajet je suis presque toujours debout, accoudé aux sièges avant pour mieux observer ce qui défile sous mes yeux. Fasciné par les zones semi-désertiques, l'immensité et la diversité des paysages. Madrid et sa chaleur suffocante, ses embouteillages et ses concerts de klaxon. D'autres villes d'étape, avec leur architecture bien différents de ce que je conais. Avec mon premier appareil photo, reçu comme cadeau de communion, je m'évertue à faire des clichés esthétiques, détestant qu'il y ait quelqu'un de présent sur l'image.

Au sud du Portugal, nous résidons dans une maison de village, à quelques centaines de mètres de l'océan. Par malchance une de mes jeunes soeurs casse la clé du véhicule à notre arrivée, avec la plupart des bagages à l'intérieur. Cela met mon père en grande colère, déclenchant des réactions disproportionnées. Des années plus tard ma mère m'avouera qu'au cours de ce séjour, épuisée par l'autoritarisme de mon père, elle avait pensé à se suicider. Je n'en avais rien perçu.

L'attente durera deux semaines, le temps de faire venir un nouveau jeu de clés. Là-bas l'eau est glaciale, car non réchauffée par le Gulf-stream. Peu de baignade, mais de magnifiques plages, des criques, des falaises, des grottes marines à visiter en barque, sur une eau turquoise. Et pratiquement pas de touristes. A marée haute, sur la plage, nous assistons au retour des barques de pêcheurs. Ils vendent aux autochtones, à même le sable, une incroyable diversité de poissons. Avec parfois une raie, ou des murènes. Catholiques pratiquants, mes parents nous emmènent à la messe le dimanche. Aucun de nous ne comprend le portugais, évidemment, mais aucune contestation des choix parentaux ne me traversera l'esprit. Au retour le marché aux poissons et ses étals odorants où grillent des sardines, compensent cette participation forcée.

Dès que le véhicule immobilisé est de nouveau disponible nous effectuons des périples dans l'Algarve, aux moulins blanchis à la chaux, comme le sont les villages et les curieuses cheminées des maisons. Au retour visite de Coïmbra, puis de Lisbonne avec son immense pont sur le Tage. De tous mes yeux j'observe l'architecture, les ambiances, les différences. Je suis toujours le plus intéressé des enfants, tandis que les plus jeunes préfèrent s'amuser et courir.

À la rentrée, en septembre, mon parcours en cinquième d'adaptation ayant été satisfaisant, je réintègre le cursus normal en quatrième. Mais sans retrouver mes copains du village. Me voila de nouveau seul parmi toute une classe d'inconnus.

eleonor, sur le chemin de 19xx à 2006,
mardi 5 février 2008

1974 : 4 ans - 5 minutes par jour

En janvier, je me rends pour la première fois dans une salle aux vieilles tomettes irrégulières à laquelle on accède en descendant quelques marches après avoir traversé une cour du Vieux-Lyon . Là, je retrouve d'autres enfants de mon âge (3 ans et demi), nous ouvrons nos petits étuis noirs et en sortons nos minuscules violons. On fait des jeux rigolos, il faut faire tenir le violon juste avec le menton et marcher en rond sans le faire tomber. Ou alors, on se partage un violon et un archet, l'un passe son archet sur le violon de l'autre et puis on inverse. La dame est très gentille, c'est le professeur de violon de Grande Sœur Adorée. Comme elle a fait des stages au Japon pour enseigner le violon aux minus comme nous, et qu'elle a remarqué combien j'observe ma sœur quand maman et moi, on l'accompagne à son cours, elle a proposé qu'on m'inscrive à la méthode Suzuki. Ça me plaît beaucoup, en plus je suis fière de faire comme Grande Sœur Adorée, c'est simple, je l'aime et l'admire tellement, je veux l'imiter en tout. Elle aurait fait de l'accordéon, ça m'aurait plu tout autant, je crois. Comme quoi, les vocations…Je dois quand même me soumettre à un impératif : travailler cinq minutes par jour, tous les jours. Je tolère assez bien cette discipline, l'activité restant toujours plutôt ludique. Je ne comprends pas bien pourquoi les Grands ne s'amusent pas autant que moi. Parfois tout le monde se dispute dans le grand appartement, ça crie ça hurle les portes claquent, personne ne veut m'expliquer alors je pleure. Frère Aîné parviendra même à briser la porte de sa chambre en la claquant très fort.

Hadrian, sur le chemin de 19xx à 2006,
samedi 11 décembre 2010

1974 : l'enfant chéri (3 ans)

Un nouveau frère est arrivé au beau milieu de l'année.

Une renaissance pour toute la famille.

J'écrivais plus haut que je ne sais pas ce qu'on nous a dit, mais ce que je sais par contre, c'est que des enfants de 3-4 ans qui donnent les peluches qu'il venaient de gagner à la fête foraine à leur frère à peine né, ce n'est pas une chose normale.

Nous avons dû, nous aussi, vouloir accueillir l'enfant sauveur.

gilda_f, sur le chemin de 19xx à 2006,
dimanche 1 janvier 2012

11 : 1974 - 1975 le collège enfin, plus de piscine mais un peu de liberté

lieu(x) d'habitation : Taverny (95)

logements : petits pavillons en série

Mon entrée au collège fut pour moi un bonheur. J'avais lu et relu la fin du livre de Marcel Pagnol "Le temps des secrets" et je piaffais presque d'impatience, très déçue qu'on ne se coltine plus si tôt avec le latin. Mais j'avais allemand à la place (1) et c'était déjà chouette, Gerd und Traudel d'une méthode de langue aux photos délicieusement désuètes étaient mes nouveaux amis.

La journée variée, rythmée de déplacements d'une salle à l'autre, me convenait. Une fois par semaine, je crois le lundi, je finissais à 13 heures et j'adorais cette après-midi de liberté d'autant plus qu'elle m'accordait quelques moments seule dans la maison, privilège qui auparavant ne m'arrivait presque jamais étant donné que ma mère faisait "femme au foyer" et que j'avais mes bonnes grosses journées scolaires plus longues que le temps que lui prenaient les courses à faire et ses activités (la gymnastique, le tennis ma mère tentait de ne pas se laisser aller). La plupart du temps je l'employais à m'avancer dans mon travail scolaire. Je n'aimais rien tant que n'avoir rien en suspens dans mon cahier de texte et pouvoir ainsi ensuite consacrer tout mon temps restant à lire ou jouer. Je jouais beaucoup avec des animaux en plastique qui servaient de support à des scénarii élaborés. C'est en 6ème qu'ils ont pris des noms, et que je les ai doté d'un univers appelé le parc. Une sorte de savant fou mais qui n'était incarné par aucune figurine (2) avait su mettre au point une opération qui permettaient aux animaux d'avoir une connexion dans leur cerveau aussi efficace que celle des humains. Les heureux élus vivaient dans ce parc, mais vis-à-vis du monde extérieur il ne s'agissait que d'une sorte de Thoiry amélioré, car si ça s'était su ils n'auraient pas pu continuer à vivre en paix. Les quelques fois où en ouvrant la porte de ma chambre ma mère m'a surpris à jouer, elle s'est moquée. Comme elle se moquait lorsqu'elle me voyait tenir un journal, ce qu'à partir de la 5ème j'ai fait avec une impressionnante régularité. "Tes mémoires" elle disait et ma petite sœur renchérissait. Comme je ne me laissais pas faire (je continuais imperturbablement), je ne me suis pas rendue compte qu'on me rabotait les ailes, que ça me bouffait de l'énergie de devoir résister au lieu que d'être portée par des encouragements, ne l'ai compris que plus de 20 ans après. Trop tard ?

Donc ce lundi (admettons que c'était bien le lundi) c'était l'occasion de pouvoir "jouer aux animaux" sans me faire polluer l'air ou perdre le fil par quelqu'un de la maisonnée. La porte de ma chambre ne fermait pas à clef.

J'allais au collège en vélo. C'était être devenue grande. À l'école primaire on allait à pied, peut-être même qu'il n'y avait pas de garage à vélo (?). Ou en voiture quand les parents accompagnaient. Au collège en vélo. Au lycée en mobylette. C'étaient les étapes du grandissement.

Quand le temps était trop pourri ou que j'étais trop enrhumée, ce qui arrivait souvent, ma mère s'efforçait de m'accompagner en voiture. Elle ne l'avait pas tout le temps. Mon père et quelques-uns de ses collègues avaient mis en place un système de co-voiturage à quatre, chacun prenant sa voiture une semaine pour emmener les trois autres à l'usine. Il y avait aussi des navettes par cars mais elles suivaient les horaires de ceux qui faisaient les 3/8 et ceux qui comme mon père travaillaient dans les bureaux (il était dessinateur industriel après avoir fait son temps dans les ateliers) s'ils les empruntaient devaient partir plus tôt que leurs horaires réels et rentrer plus tard en attendant sur place. Ça ne leur disait rien, ils ne le faisaient qu'en cas de coup dur (voiture en panne ...).

Trop enrhumée, je l'étais souvent. Notre médecin de famille était un gros monsieur anti-sportif dont les paroles étaient d'évangile - mes parents avaient ce respect de Monsieur le Docteur que ç'en était navrant, mais j'étais trop petite pour remettre en cause cette vénération -. Ils avaient aussi cette notion, retrouvée chez Annie Ernaux en si bien mieux dit (3), que si on tombait malade c'est qu'on l'avait bien cherché (4). Façon de se dire que si on restait vertueux et en toute chose mesuré on conserverait la bonne santé. On ignorait alors que je souffrais de thalassémie et mon père qui savait assurément qu'il y avait quelque chose d'anormal dans la famille et qui se transmettait - à Grenoble deux petits de cousins à lui et qui l'avaient "des deux côtés" en était morts en bas âge -, ignorait probablement qu'il en était porteur. Il a longtemps donné son sang et semble-t-il sans que rien ne lui soit signalé. Et donc cette faiblesse qui faisait que je chopais tout ce qui traînait, certains coups de pompe que j'avais (mais je croyais que c'était pour les autres pareils) était mise sur le dos d'une sorte de mauvaise volonté de ma part - tu ne manges pas assez de viande, tu ne vas pas assez au soleil (?!), tu es anémiée - et responsabilité : si je m'enrhumais l'hiver c'est que je n'avais pas bien mis mes écharpes et bonnets. J'ai trouvé moyen de traverser enfance et adolescence sans remettre en cause cette pesante culpabilité, n'y comprenant au demeurant rien, à cette vaste injustice puisqu'au contraire j'étais très attentive à ne pas sortir sans être bien couverte. Concernant la 6ème, et comme j'avais cours le samedi matin qui était le jour de l'un des entraînements, la conséquence pour moi dramatique fut que je dus abandonner la natation en club alors que je commençais à aimer vraiment. Mais c'était Tu t'enrhumes, c'est la faute de la piscine. Et le médecin qui n'aimait pas le sport et n'avait pas particulièrement envie de m'opérer des amygdales ni des végétations (5), avait renchéri, que c'était sans doute à cause de la piscine que si souvent j'attrapais des angines ou je m'enrhumais. Fin de la piscine.

Il ne m'est jamais venu à l'esprit alors que les rhumes de l'automne au printemps s'enchaînaient avec le plus souvent guère plus de deux ou trois semaines de trêve de leur faire remarquer que puisqu'en supprimant la piscine rien n'avait changé, j'aurais pu continuer de tenter d'y aller.

J'ai été malheureuse mais j'ai obtempéré.

Il faut dire que la 6ème aussi m'occupait bien. Je travaillais avec un bel élan. Tant et si bien que les professeurs qui lors des conseils de classe attribuaient à chaque élève une note en lettre en appréciation globale créèrent le A+ à mon intention. Je n'en conçus pas de fierté particulière, d'une certaine façon, ça allait de soi. Jusqu'au bac inclus je suis parvenue à travailler plus large que ce qu'on demandait : j'apprenais pour le plaisir et la nécessité d'apprendre, ensuite lors des épreuves notées il me suffisait de piocher dans la masse des connaissances acquises. Quand je me plantais c'était parce que je n'avais pas tout à fait compris ce qu'en tant qu'élève on attendait de moi. Je compliquais parfois des énoncés que je croyais trop simples pour être ça, manque d'intelligence et de confiance en soi.

L'enjeu qui lors des années d'école primaire était de ne pas être le déclencheur de la querelle quotidienne entre mes parents, s'était déplacé : j'apprenais comme une dingue parce que j'avais soif et qu'il n'y avait guère d'autre fenêtre sur le monde que les enseignements et les livres, un peu la radio et la télévision (qui en ce temps-là tenait encore à un rôle d'édification des masses).

Je me souviens plus particulièrement d'une très vieille dame, madame Briouze, - pourquoi n'était-elle pas retraitée ? ou faisait-elle simplement "plus vieux que son âge" - qui était notre professeur d'histoire-géographie et qui en avait une approche personnalisée qui m'ennuyait parfois, mais me passionnant à d'autres. Elle semblait bien connaître l'Afrique. Et j'enrageais quand mes camarades profitaient de sa relative faiblesse physique pour un peu chahuter (en même temps elle savait reprendre la classe en main quand elle en avait assez, mais on sentait que physiquement ça lui coûtait).

Je crois aussi que c'est cette année-là (ou au début de la 5ème) que ma cousine Anne qui de Bretagne venait avancer ses études à Paris fut hébergée par mes parents durant un trimestre scolaire (le premier). Et ce fut une période extraordinaire parce que devant témoin, mes parents hésitaient à se quereller violemment. J'étais déchargée de mon poids d'aînesse. J'avais une sorte de grande sœur à domicile et qui me protégeait. Elle était très studieuse et c'est peu dire que ça m'encourageait. Son amoureux Nello habitait encore chez ses parents à Saint Germain en Laye et j'ai le souvenir d'au moins une fois où il était venu de Saint-Germain en vélo, ce qui jusqu'à Taverny était à mes yeux un exploit. Je me disais qu'il devait être vraiment très amoureux. Et j'étais soulagée que comme il était d'origine italienne, mon père se sente obligé de lui faire bon accueil - j'avais quand même un peu peur qu'il se fâche, en ce temps-là avec les soupirants ça ne plaisantait pas, j'en ai fait les frais plus tard -.

Bref, en 6ème, je suis devenue grande et j'ai aimé ça.

(1) En ce temps-là imaginer une sélection par le niveau ou le fric des parents était juste impensable, mais étrangement seuls les bons élèves se retrouvaient en première langue allemand.

(2) Un peu le Number One du prisonnier, que pourtant à l'époque je ne connaissais pas. Et l'univers crée n'était pas totalitaire, encore que (il y avait intérêt à être gentils et sages, les enfants sont d'un conservatisme désolant)

(3) "La maladie, de toute façon, était confusément entachée de faute, comme un manque de vigilance de l'individu face au destin." ("La honte"). D'une façon générale les pages de ce livre qui retracent les pratiques et modes de pensées de la plupart des gens, j'y vois la mentalité de ma mère à peu de choses près, mais pas négligeable : ma mère lisait, et l'air de rien s'efforçait de se cultiver.

(4) De nos jours ça donne : Machin a un cancer, c'est normal, il fumait.

(5) Il me semble que ce fut envisagé. Et qu'en ce temps-là c'était le médecin de famille qui pratiquait ce genre d'interventions (mais avec quel anesthésiant ?)