Petits cailloux et ricochets

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le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

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de 2006 à 19xx

Les textes sont présentés dans l'ordre chronologique de leur rédaction.

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Kozlika, sur le chemin de 2006 à 19xx,
vendredi 1 décembre 2006

1985:25 stars

simone fume 30 septembre 1985. J'apprends le décès de Simone Signoret et j'en suis très attristée. Tout en elle me la rend attachante, ses rôles, sa vie, ses avis. Au-delà de sa présence irradiante, une sincérité profonde dans ses engagements et une grande franchise même pour reconnaître ses plantages. La prise de risques professionnelle : ses participations à des premiers films, des films peu susceptibles de passer en tête du box-office, des films dont les images la montrent sans fard, veillie et marquée par l'alcool. La prise de risques dans sa vie, pour ce que j'en connais bien sûr. Dans La nostalgie... et Le lendemain... j'aime aussi la façon dont elle parle de Marylin Monroe et de la liaison de celle-ci avec Yves Montand, ou de sa façon d'assumer et expliquer son rôle de « pétitionnaire de service » ou encore leur rencontre avec Krouchtchev.

Et puis il y a l'indiscible : la forme des yeux (j'en pince grave pour ces yeux dont je ne sais plus comment on les qualifie, d'ailleurs mon Monsieur Premier en avait de la même forme), la belle voix rauque et douce à la fois et ce léger défaut de prononciation, le regard d'une forte personnalité laissant transparaître une grande fragilité.

La voix. Une fois encore je me rends compte de l'importance que j'y accorde. Mon premier grand amour, ma passion de petite fille, c'était Haroun Tazieff, sa voix rocailleuse, son accent russe. Dans mon esprit d'enfant, sa voix, son rythme de parole – sa musique – étaient en parfaite harmonie avec « ses » volcans, on y entendait la lave. Françoise Sagan, sa voix fluette, son débit précipité dans lequel s'intercalaient de grandes plages de silence, ses balbutiements : tout sauf l'arrogance. Fabienne Courtade, dont j'ai déjà parlé ici, presque un murmure porté sur un souffle haletant, qu'on la lise ou qu'on l'entende la forme mélodique est la même. Il paraît que le violoncelle est l'instrument dont le son est le plus proche de la voix humaine. Et tiens, justement, le violoncelle est mon instrument préféré.

La dame du mardi avait la voix de Simone Signoret et ses yeux aussi.

Parmi mes plus beaux souvenirs d'enfance, m'endormir au son indistinct des conversations entre adultes. Je me surprends parfois dans une conversation à ne plus écouter que le son des voix et oublier de porter attention au sens des mots, comme ça, un « switch » soudain sans avertissement et sans lien avec l'intérêt porté au sujet évoqué. Erm... ce n'est pas toujours socialement très facile quand mes interlocuteurs attendent une réponse et que je cligne des yeux, ahurie : « Pardon ? » Comment dire « oh pardon, désolée, j'écoutais votre musique », je ne tiens pas à ce qu'on m'enferme tout de suite...

Alors l'opéra, forcément...


(A écouter l'entretien de Simone Signoret avec Jacques Chancel dans « Radioscopie » sur France-Inter, en novembre 1976, peu après la sortie de La nostalgie.)

Crédit photo : Simone Signoret par Jane Bown, 1966.

Kozlika, sur le chemin de 2006 à 19xx,
lundi 4 décembre 2006

1984:24 big brother

1984. Ça me fait tout drôle d'être arrivée à 1984. Quand je l'ai lu pour la première fois, 1984 représentait une date très très lointaine. Je serais adulte, presque vieille (en 1984, j'aurai vingt-quatre ans ? houla oui !)

Entre-temps j'ai dévoré tous les rayonnages de science-fiction de mon beau-frère et empli de nombreuses étagères de mes propres acquisitions. Michel Zévaco et la science-fiction sont les deux lectures que j'ai exclusivement partagées avec lui, ma mère et ma sœur y étant parfaitement hermétiques, tout autant qu'aux westerns dont nous nous régalions ensemble. Et cela me ravissait de partager avec lui notre petit domaine rien qu'à nous. Bien entendu, Dom était mon Grand Expert en science-fiction. Et en westerns. Pour Zévaco je l'ai très vite « doublé », il s'était contenté des Pardaillan tandis que je m'étais rapidement mise à écumer les bouquinistes pour en trouver d'inédits au Livre de Poche.

Je vous avertis tout de suite que quand je parle de science-fiction, je parle bien des Brunner, Van Vogt, Herbert, Heinlein, Spinrad, Dick, Sargent, Farmer etc., pas de cette horrible fantasy qui occupe à elle seule 90% des rayonnages actuels des librairies ! De la vraie bonne, pas coupée aux contes de fées, trolls et elfes (beurk), ni les trucs vaguement horror-vampires comme Simmons (quoique l'Echiquier du mal était à peu près potable), ou pire encore King, nan nan nan.

Et ça tombe que 1984 c'est vraiment l'année en terre étrangère pour moi, car je pars avec mon cher et tendre à son instigation pour un retour à la nature (déjà fort tardif, ça se faisait plutôt dix ans avant). Et je vous jure que Malons-et-Elze, sis dans le Gard entre Villefort (Lozère) et Les Vans (Ardèche), c'était plein d'extra-terrestres. Déjà, comme vous pouvez le constater sur le lien ci-dessus, nous sommes arrivés là-bas en plein pic démographique : 98 habitants sur la commune, si si. Et quand on sait que Malons compte deux tiers des habitants et que nous étions à Elze, trois kilomètres à vol d'oiseau, vingt-cinq minutes de chemin de terre à vol de vieille Ami-8 pourrie, la première boulangerie à trois quarts d'heure de route pour les fous du volant, ça vous donne une idée du déracinement que l'aventure constitua pour la Parisienne pure souche que je suis.

Alors, la vie à Elze, c'était, comment dire... un peu spécial. Pas de chauffage, d'ailleurs ça n'aurait pas servi à grand chose puisque pas de fenêtre qui ferme réellement, pas d'eau chaude courante, d'ailleurs pas d'eau courante du tout, pas de chasse à deux vitesses, d'ailleurs pas de toilettes du tout, et tout à l'avenant. Treize mois quand même, la performance mérite d'être saluée. A Elze, il y avait un « natif » – brave homme bourru et picoleur, qui avait découvert que « figurez-vous que l'Allemagne ils ont une lune aussi, je l'ai vue quand j'étais dans leurs usines » – et tout le reste en néo-ruraux, des gratouilleux de guitare (et de poux) artistes méconnus aux éleveurs de chèvres et moutons faméliques, mais entièrement élevés aux ronces naturelles, en passant par Ahmet qui dialoguait directement avec les étoiles en leur chantant des berceuses depuis le pas de sa porte et une potière sud-africaine, son mari et leurs filles que je faisais réviser en sortant de l'école (une heure de trajet en taxi scolaire pour s'y rendre, si la neige ne bloquait pas le chemin), cette famille-là - qui vit aujourd'hui en Australie, et un type qui habitait au bout du village devinrent nos amis.

Le type c'était un drôle de zigoto, un gars à barbe blanche et aux yeux bleus d'une soixantaine d'années, très sévèrement cardiaque, un poumon en moins et la malice à demeure au coin de l'œil. Marcel.

Marcel photographiait ses enveloppes de médicament en macrophoto, les décorait d'impressions de lettres en buis, les passait dans tel ou tel liquide ou pot de peinture « pour en sortir quelque chose de beau ». Marcel s'était bâti un lit haut, très haut sous le plafond, pour qu'il ne reste qu'un seul mètre entre le plafond et lui, parce que « la troisième couchette en haut c'est la plus peinarde, celle où quand je m'y posais je me disais que j'avais une heure ou deux devant moi sans qu'on me tape dessus ». Les repas de fête chez Marcel c'était du chou à la vapeur avec du carvi, parce que putain pendant des mois là-bas il s'était juré qu'en sortant de là il boufferait les feuilles du chou et pas l'eau qui avait servi à les cuire. Et il riait Marcel, il riait de tout, il riait tout le temps : « Sans déconner, vous avez déjà mangé quelque chose de meilleur que des feuilles de chou vous ? » Et nous on disait, et on le pensait vraiment, que non, boudiou, jamais rien de meilleur, jamais ! Marcel disait qu'il avait du bol, parce que son séjour de plusieurs mois en prison avant d'aller à Dachau lui avait fait prendre de la graisse et des réserves. Marcel disait qu'il avait du bol parce que Dachau c'était d'abord un camp de travail et qu'il était gaillard à quinze ans, que le gars au triage avait tiqué sur sa taille, avait hésité (à droite, à gauche, non à droite) et que finalement ce petit costaud lui avait semblé une bonne recrue.

Marcel il disait que c'était nul d'avoir eu la nationalité suisse parce que les nazis (il disait toujours les nazis, jamais les Allemands) avaient eu la trouille à la fin, quand ils sentaient que c'était cuit et qu'ils avaient rendu les prisonniers suisses à la Suisse dans l'espoir de négocier des planques après. Et que du coup le petit Marcel n'avait pas connu la libération des camps, surtout que par mesure sanitaire on les avait placés, lui et ses compatriotes déportés, en quarantaine à l'arrivée au pays. Marcel il lui faudrait une rubrique, ou même tout un blog, rien que pour lui parce que là, en trois phrases honteusement bâclées, j'ai à peine effleuré le personnage, à peine esquissé sa vie.

La vache, qu'est-ce qu'il me manque le Marcel.

Kozlika, sur le chemin de 2006 à 19xx,
mardi 5 décembre 2006

1983:23 des trous dans le carnet d'adresses

L'info nous arrive en France de l'Institut Pasteur. Le virus du sida s'appelera successivement L.A.V. puis V.I.H. Ou H.O.R.R.E.U.R. Et les années qui viennent verront se creuser les trous dans nos carnets d'adresses. Oui, chez les copains homos, mais pas que. Il y a aussi Tara la junkie, Christine que son horloge biologique avait réveillée à 38 ans et qui voulait à tout prix un enfant, avec n'importe quel type levé dans un bar, et Stephie qui ne voulait s'attacher à personne, et Laura qui révisait son Kamasoutra, et les baba cools à sexualité communautaire, et... Soudain c'est l'inquiétude pour tous.

On se croyait protégés avec la pillule, les MST n'étaient pas bien fréquentes, personne de mon entourage à part justement quelques homos fréquentant assidument les saunas ne se protégeait avec les préservatifs. On entend tout et n'importe quoi sur la propagation. Les baisers, les brosses à dents, les serviettes de toilette, la vaisselle. Tout. Le plus absurde est facile à ignorer mais pour le reste ? De quoi devons-nous avoir peur ? Quelles précautions devons-nous prendre ?

Le silence est pesant. Très peu de malades le disent, encore moins de séropositifs, en tout cas pas en milieu hétéro. « Machin est malade. Tu sais... » On apprend à comprendre les points de suspension.

La sexualité sans soucis aura duré une dizaine d'années. Avant il y avait le spectre de la grossesse non désirée, après celui du sida. Le réveil des évangélistes de la bonne morale est tonitruant. J'irai jusqu'à dire qu'ils exultent littéralement : punis, vous êtes punis nous crient leur componction aux interviews télévisés où ils prônent la fidélité et l'abstinence. Oh certes, il y a bien ces pauvres transfusés mais enfin les autres, ils l'ont bien un peu mérité non ?

Le souvenir le plus dur n'est pas celui qui m'a touchée de plus près. C'est celui d'un collègue, Luc, que je ne connaissais pas beaucoup. Nous nous croisions au cours de remplacements effectués dans tel ou tel quotidien. Un jour de 1985, nous étions tous deux assis sur le rebord d'un trottoir tandis que j'essayais de happer quelques filets d'air après une crise de panique particulièrement aiguë ; il m'avait vue perdre pied et m'avait jetée-poussée dehors en marmonant une quelconque excuse bidon à l'adresse du chef et nous étions là, ce gars que je connaissais si peu et moi, au bord d'un trottoir de la rue du Croissant. Il me demandait de parler et parler, de décrire minute par minute ce qui se passait dans ma tête et il a continué jusqu'à ce que je m'apaise suffisamment pour retrouver un rythme cardiaque normal. Et puis on a bavardé. Il me disait qu'il avait des crises d'angoisse lui aussi, mais pas comme moi, lui c'était au sujet de son compagnon qui était hospitalisé depuis une semaine, « en bout de course » et qu'il ne se décidait pas à aller voir parce que sa famille n'était pas au courant de son existence.

« Tu m'accompagnerais si j'y allais ? »

Alors le lendemain nous étions allés à l'hôpital. La personne du guichet nous avait indiqué la chambre et avait fait un signe de la main à la femme qui passait dans le couloir : « Ah tiens justement, voilà sa maman. Ils viennent voir votre fils madame. » Mais la femme s'était tournée vers nous en secouant la tête. Non, ne venez pas, il ne veut pas qu'on le voie dans cet état-là. Luc a dit que nous étions des amis. Non, non, que la famille, insista-t-elle. Elle ne regardait que Luc, elle disait « la famille seulement ». Alors Luc a pris une grande inspiration et a dit « Je ne suis pas un ami, je suis son ami. » Elle n'a pas bougé un cil : « Pas d'amis, que la famille. »

Nous sommes retournés devant l'ascenseur, je ne savais pas si je devais dire ou faire quelque chose, Luc était tout blanc. La femme de la réception (une infirmière ?) n'avait pas bougé la tête de ses papiers. Elle s'est levée et a interpellé la mère « Mme L., puisque vous êtes là, vous voulez bien me suivre pour remplir des papiers ? Comme ça vous serez tranquille après plutôt que je vous dérange pendant que vous êtes avec votre fils. Nous en aurons pour un quart d'heure environ. Venez dans le bureau. Et elle a ouvert la porte et lui a fait signe d'entrer. Et elle a refermé la porte en regardant Luc, go, go disait son regard. Il y a des gens formidables aussi.

J'ai dit à Luc que je l'attendais en bas pendant qu'il se précipitait à pas feutrés vers la chambre, comme un voleur. C'est pourtant à lui qu'on volait quelque chose.

Kozlika, sur le chemin de 2006 à 19xx,
mercredi 6 décembre 2006

1982:22 néant


Quoi qu’a dit ?
– A dit rin.

Quoi qu’a fait ?
– A fait rin.

A quoi qu’a pense ?
– A pense à rin.

A quoi qu'a se souvient ?
– A se souvient de rin.


Pourquoi qu’a dit rin ?
Pourquoi qu’a fait rin ?
Pourquoi qu’a pense à rin ?

Pourquoi qu'a se souvient de rin ?


– A’ xiste pas.

– A' xistait pas ?

(Merci Jean Tardieu.)

Kozlika, sur le chemin de 2006 à 19xx,
mercredi 6 décembre 2006

1981:21 regarde

Je n'avais jamais remarqué que Mitterrand avait à peu près la même calvitie que Giscard d'Estaing avant ce 10 mai 1981, à vingt heures pile. Nous étions une bonne quinzaine agglutinés dans l'appartement de ma mère devant l'écran. La télévision (Antenne 2 je crois bien) avait pris l'habitude depuis quelques scrutins d'afficher progressivement l'image de l'élu par lignes horizontales successives en partant du haut. Voyez donc : à un cinquième de l'écran, nous poussions tous le début d'un cri de dépit qui se transforma quelques « centimètres » plus bas une explosion de joie.

J'avais comme d'habitude voté pour celui dont je me sentais le plus proche au premier tour (en l'occurrence, celle, Huguette Bouchardeau, je me suis spécialisée dans les lanternes rouges, j'ai voté pour Taubira en 2002...) et le moins pire au deuxième. Sauf que ce moins-pire-là avait quand même un parfum de vachement-pour. Depuis ma naissance seule la droite avait été au pouvoir, pas d'alternance, pas de cohabitation, rien que du bleu. Bleu roi même, pour notre distingué Valery et ses filles aux prénoms à rallonges.

Alors ce soir-là on a d'abord ouvert le champagne que ma mère avait acheté au-cas-où, puis on s'est retrouvés avec tant d'autres sur le chemin de la Bastoche pour fêter ça. Une manifestation informelle, des milliers de gens qui descendaient dans la rue et se dirigeaient tous vers le point de ralliement symbolique de la contestation parisienne. Les gens aux fenêtres qui hurlaient de joie, d'autres qui bricolaient vite fait une banderole et l'accrochaient à leur balcon. Il y avait des anciens sur les trottoirs qui disaient « ça fait vingt-trois ans que j'attends ça, vingt-trois ans », un autre : « Faut aller détruire cette saloperie de Sacré-Cœur maintenant ! »[1]. Les gars du PC tentaient – avec une certaine réussite je dois dire – de lancer le mot d'ordre : « A la porte Elkabach ! »

« Regarde, quelque chose a changé / L'air semble plus léger / C'est indéfinissable », chanterait Barbara quelques mois plus tard à Pantin. Et c'est exactement ce qu'on ressentait ce soir-là, même si un fond de cynisme – ou de réalisme – nous disait que changement dans la continuité pencherait plus vers la continuité que vers le changement... D'ailleurs il a plu en fin de soirée :)

L'état de grâce fut réel et l'espoir immense, même si aujourd'hui avec le recul de l'histoire on analyse les septennats de Mitterrand comme l'avènement d'un homme avide de pouvoir et quelque peu florentin, il y eut dans les premiers mois l'abolition de la peine de mort[2], la cinquième semaine de congés payés, la retraite à soixante ans, les radios libres, le théâtral mais émouvant pèlerinage au Panthéon...

Je crois que c'est là le seul vote enthousiasmant auquel j'ai participé, il y en eût un autre en 1969 mais je ne votais pas et c'est une autre histoire...

Notes

[1] Cette basilique a été construite à la suite de la Commune de Paris, pour « expier les crimes des communards », autant vous dire que les sacrés Parigots têtes de veaux ne la portent pas dans leur cœur, justement.

[2] 17 septembre 1981. Extrait audio : Demain, grâce à vous... ou l'intégrale en lecture, Robert Badinter devant l'Assemblée nationale.

Kozlika, sur le chemin de 2006 à 19xx,
jeudi 7 décembre 2006

1980:20 un papillon sur l'épaule

Chouf, chouf. Cette nuit du 13 au 14 juillet 1980 est douce et étoilée, comme toujours l'été dans le Var. Il y a eu un feu d'artifice sur la plage, auquel je n'ai accordé que peu d'intérêt, d'abord parce que les fêtes à date fixe me donnent un sentiment de grande absurdité, hormis les anniversaires, ensuite parce que les feux d'artifice de là-bas n'ont vraiment rien d'exceptionnel. Comme tous les étés depuis que je le connais et tous les étés suivants jusqu'à notre séparation, mon compagnon nous a entraînés chez sa mère, avec laquelle j'entretiens des rapports assez tendus. Je ne corresponds en rien à l'image de la bonne « épouse » qu'elle souhaiterait pour ses fils. Ni belle, ni bonne ménagère, ni élégante. Elle dit de moi « elle est intelligente » comme on dirait « elle est couverte de pustules ». Bref. C'est mon troisième été là-bas, rien de nouveau.

Chouf, chouf. Il est une heure du matin et je n'ai toujours pas réussi à m'endormir. Pour l'heure je joue aux dés avec l'une des nièces de mon compagnon. Chouf, chouf. Je me sens patraque depuis quelques heures. Le repas qui passe mal ? Chouf, chouf. Je ne sais pas ce qu'ils ont inventé comme attraction sur la plage mais un compresseur depuis tout à l'heure fait un potin d'enfer : chouf, chouf. La môme va se coucher et je ferme les volets pour faire cesser le bruit. Chouf, chouf, c'est plus fort encore. Bom, bom. Chouf, chouf. Le bruit ne vient pas de l'extérieur mais directement dans mes oreilles. Ça tape aussi un peu contre mes tympans. Pom, pom, chouf, chouf : que se passe-t-il ? Ça tape de plus en plus fort. Chouf, chouf, pom, pom, c'est insupportable, Boum, chouf, pom, pom, mon cœur bat trop vite. J'ai peur. Tout s'accélère, je respire mal, quelque chose bloque ma gorge. Pom, chouf, boum, il faut que ça cesse, ce n'est pas normal.

Ce n'est pas normal, au secours, pas normal, pas normal. Chouf pom chouf pom boum boum, il m'arrive quelque chose chouf. Il faut que ça cesse, c'est insupportable boum boum, quelque chose me pince le cœur, quelque chose me bloque la gorge, bom bom au secours. Je marche à pas comptés jusqu'à la chambre, il me semble que si j'accélère, si je bouge trop fort ou trop vite, quelque chose en moi va casser. Chouf chouf boum pom, je tapote doucement l'épaule de mon compagnon qui dort. Chouf chouf, il se retourne vers le mur, se recale dans l'oreiller, se rendort. Je secoue un peu plus fort. Pas trop fort, bom bom, quelque chose va casser, je le sens. Il ouvre un œil, bom bom « Qu'est-ce qu'il y a ? » J'ai du mal à articuler : « Je sais pas mais ça va pas du tout là, il faut que tu m'aides. » Il ouvre les yeux cette fois, puis la lumière. Bom chouf « Hey, mais qu'est-ce que tu as ? Qu'est-ce qui se passe ? » bom bom, mes mâchoires sont trop crispées pour que j'arrive à lui répondre badaboum, chouf chouf. Il me secoue doucement « Anne, qu'est-ce qui ne va pas ? » Je force ma mâchoire crispée et m'entends répondre « Je crois... que je suis... en train de mourir. Veux pas... veux pas mourir ! » Badabadaboum, sauvez-moi.

Il est claustrophobe, il sait reconnaître une crise d'angoisse et me dira le lendemain que j'avais le regard halluciné. « Mais non, voyons, tu ne meurs pas ! De quoi crois-tu mourir ? » « Sais... pas... crise cardiaque... anévrisme... quelque chose casse... veux pas mourir ! veux pas mourir ! ... au secours, veux pas mourir ! » Il ouvre tout, m'entraîne sur la terrasse, prend mon pouls. « Ton cœur bat un peu trop vite mais il tape fort et régulièrement. C'est rien, c'est une crise d'angoisse. » chouf, bam, bom. « Non, pas angoisse... aide-moi... jamais comme ça... mourir là, tout de suite... s'il te plaît... au secours... »

Je suis debout le dos appuyé sur le volet. Je glisse le long du volet et m'effondre en petit tas[1] grotesque gémissant au sol. Chouf chouf, bom bom, poum poum. J'aimerais pouvoir pleurer mais la boule dans la gorge m'en empêche. Je me redresse, m'effondre à nouveau. J'ai peur, si peur. Bam bam bam bam-bam-bam.

L'attaque de panique – comme j'apprendrai plus tard que c'est ainsi que cela se nomme – durera six heures à cette intensité. Six heures. Qui ne l'a pas vécu ne peut imaginer à quel point c'est interminable six heures de mort imminente. Et ensuite des jours et des jours d'épuisement total, des semaines pour m'en remettre à peu près. Je suis totalement vidée. Et ensuite : la peur que ça revienne, le guet perpétuel des premiers signes annonciateurs de récidive, l'angoisse d'être bonne à interner – au sens propre. La honte, la terrible honte de s'être ainsi laissée aller, d'être si peu maîtresse de moi, si irrationnelle. Le terrible sentiment d'anormalité, je n'avais même jamais entendu ce terme d'«attaque de panique».

Les attaques sont revenues plusieurs fois ensuite. Parfois plusieurs fois par mois, parfois avec des intervalles de plusieurs mois entre elles. D'une plus ou moins grande intensité, d'une plus ou moins longue durée. D'un cancer rampant à une brutale rupture d'anévrisme. Toujours accompagnée de la honte de ne pas faire face, de la peur que cette fois ce soit réellement un cancer, que cette fois ce soit réellement une rupture d'anévrisme ou une crise cardiaque ou que cette fois je ne me sorte jamais de cet état d'angoisse.

« J'aime mieux cet après-midi », m'a dit un jour Meusa quand il avait deux ans, après l'une de ces attaques que j'avais tenté de masquer du mieux possible. « Ce matin tu avais éteint la lumière dans tes yeux. »

Ce n'est que depuis très peu de temps qu'il m'arrive de ne plus même me sentir en sursis. Maintenant, pendant de longues plages qui vont grandissant, je n'y pense même plus. Mais il reste du chemin. Aujourd'hui c'est glaucome.

Notes

[1] Merci à M. LeChieur d'avoir remis ce billet en ligne à ma demande !

Kozlika, sur le chemin de 2006 à 19xx,
vendredi 8 décembre 2006

1979:19 le vivifiant air de la Manche

Tu sais quoi ? Tu zappes. 1979 c'est aussi l'année de ton bac. Souviens-toi, personne n'y croyait, t'avais rien foutu des deux années précédentes (au moins). Ah wuaiiiiis !
« Allo, Maman ? Je l'ai !
– Hein ? Mais de quoi parles-tu, tu as quoi ?
– Ben le bac !!!
– C'est pas une blague ?
– Mais non, m'man, j'te jure, je l'ai ! Bon d'accord, 201 points sur 400 et encore : parce que la prof de latin m'a remonté ma note, mais je l'ai !
– Eh ben ça alors... Bravo ma chérie ! »

Et après tu enchaînes avec la reprise des études bien plus tard, tout ça tout ça... Ah merde, non, ça c'est déjà fait. Spa malin tiens.

Printemps 1979. Mon compagnon et moi arrivons chez un de ses copains, contrôleur laitier près de Saint-Lô, qui nous invite pour un grand week-end. On sera une bonne vingtaine au moins a-t-il prévenu, ça sera l'occasion de faire connaissance avec les camarades normands, c'est chouette.

La première personne sur laquelle nous tombons en arrivant, c'est Cassandre, ma frangine, accompagnée de son mari. Mouarf, évidemment, à fréquenter le même cercle de gauchistes, on finit par se croiser même sans s'y attendre. Ça ne me dérange pas du tout, je voue un culte sans bornes à mon beau-frère, celui aux bouquins de SF et aux westerns et toujours solide comme un roc, qui assure également le poste de mon ministre de la Politique, et ma sœur est de le top du top de mes Grands Experts en tout (sauf la SF et les westerns), le Premier Ministre de mon gouvernement. Quand j'étais petite, ma grand-tante m'énervait beaucoup en me serinant que Cassandre était ma deuxième maman mais il faut bien reconnaître que ça ressemble quand même un peu à ça. Et puis je préférais quand elle disait « deuxième maman » que « demi-sœur » parce que le terme quoique exact, m'a toujours semblé placer du rabais dans la fraternité.

Mais comme je suis une grande fille de dix-huit ans passés et qu'il y a pleeeeeein de monde, je ne veux pas lui coller aux basques et m'installe pour le dîner du soir à l'autre bout de l'immense table qui rassemble les vingt-trois ou vingt-quatre joyeux convives. Forcément les conversations vont bon train, par petits groupes autour de la table. Le THE sujet en vogue dans ces années-là et dans ces milieux-là c'est : analyse ou pas analyse ? Donc, forcément, quand on perçoit qu'à l'autre bout de la table il en est question, ça recentre vers au loin là-bas vers le coin de la frangine.

« Moi j'ai pas le choix, il faudra bien que j'en fasse une », dit ma sœur dans un silence.

Ce « j'ai pas le choix » et le ton grave sur lequel il a été prononcé tarissent aussi sec les autres conversations. On attend l'inévitable question suivante, dont se charge avec bon cœur notre psy de service (comprenez celui qui a lu Wilhelm Reich et qui du haut de sa première année de psycho adopte déjà la pose-curé avec grand talent). « Pas le choix ? »

« Ah bah oui, pour digérer un inceste il n'y a pas beaucoup d'autre solution.
– Quoi, ton père a ... ? »

Je ne peux réprimer un hoquet autant de peine et de compassion que d'abasourdissement. Le père de ma sœur est le type le plus... erm... terne que je connaisse. Imaginer une seule seconde qu'il pourrait imposer quoi que ce soit à qui que ce soit m'est tout bonnement impossible. Lorsque ma mère a eu un amant et qu'elle le lui a dit, il a trouvé ça très bien ; dix ans après quand elle a été enceinte de ce même amant, il aurait été d'accord pour m'élever ; c'est elle qui avait insisté pour divorcer. Tout plutôt qu'introduire le moindre conflit, la moindre complication dans sa vie.

« Non, non, celui d'Anne. Mais c'est pareil. »

Ah oui, je me disais aussi, ça m'aurait étonné de son père. Hein ? Quoi ? Qu'est-ce qu'elle a dit ? mon papa ?

On dira ce qu'on voudra, les grands groupes c'est chouette. Tenez, imaginez que nous ayions été seules ma sœur et moi quand elle m'aurait annoncé ça. Si ça se trouve j'aurais poussé des cris, pleuré, ou je ne sais quoi d'aussi inconvenant. Tandis que là, vu que tous les regards s'étaient tournés vers moi j'ai réussi à ne rien dire. Peut-être avais-je vaguement la mâchoire pendante, une légère déroute dans les pensées, mais je n'ai rien dit. J'ai regardé mon beau-frère, il allait rigoler un bon coup ou annoncer que Cassandre avait un coup dans le nez. C'était le seul qui ne me regardait pas. Il avait les yeux tournés vers son assiette, très concentré sur son contenu. J'ai jeté un coup d'œil vers mon compagnon un peu plus loin en face de moi. Geste impuissant des épaules, gentil sourire, tiens bon. Heureusement, Dr Psy avait pris son rôle d'exorciste très au sérieux.

« Mais tu avais quel âge ?
– Dix-sept ans. »

Tant pis si je voyais bien que dans cette assemblée de gens très cools il y en avait sûrement qui se disaient que les repas ici c'était encore mieux que Détective chez le coiffeur et nous guettaient alternativement Cassandre et moi comme s'ils étaient à Roland-Garros. J'ai lâché :

« Et tu me l'apprends comme ça, ici, au milieu de tous ces gens qu'on ne connaît pas ?
– Mais enfin, tu le savais déjà !
– mais... euh... non, pas du tout !
– Mais si ! Tu croyais qu'on faisait quoi quand on disparaissait tout l'après-midi ? »

Comment ça, ce que je croyais ? Je ne sais pas moi, ce que je croyais à cinq ans : des problèmes de trains qui se croisent vachement compliqués plus que pour moi, aller acheter des livres de classe de Terminale, aller manger des strudels chez les goys de Goldenberg en cachette, ou à la Comédie-Française pour des pièces que j'étais trop petite ? Qu'est-ce que j'en sais moi de ce que font les grandes sœurs avec mon papa ?

Comme Dr Psy devait avoir besoin de matière pour son futur mémoire, il a continué ses questions. Donc comme ça j'ai appris aussi (oups pardon, je le savais sûrement déjà) que ma mère et ma sœur avaient fait une tentative de suicide à peu près en même temps, que mon père se baladait avec un flingue dans sa boîte à gants en caressant les mêmes idées – ou plutôt en prétendant le faire, à ce qu'expliqua Cassandre – et plein d'autres trucs vraiment intéressants pour le corpus de Dr Psy. Ça nous a bien tenu tout le week-end tiens, cette affaire. Mais mon compagnon et moi on a dû rentrer quand même plus tôt que prévu parce qu'il s'est souvenu qu'il avait un truc super important à faire à Paris.

C'est inquiétant quand même, j'ai vraiment une mémoire de poisson rouge.

1979, c'est l'année où j'ai eu mon bac. Un vrai miracle, personne n'y croyait, ça faisait des années que je ne foutais plus rien au bahut. Ma mère n'en revenait pas quand je lui ai téléphoné. Le soir elle m'avait fait un soufflé au poisson, j'adore ça et elle les fait super bien.

Kozlika, sur le chemin de 2006 à 19xx,
samedi 9 décembre 2006

1978:18 aux abris

On s'est connus en mai, on est devenus copains comme cochons tout de suite. On a passé notre première nuit ensemble un mois plus tard, presque par accident[1] Nous nous sommes séparés au bout de vingt-quatre ans.

« Toulon », comme l'appelaient les copains Normands en raison de l'accent chantant trahissant son attachement au Var, était tout sauf sentimental, habillé comme l'as de pique, menteur comme un arracheur de dents mais uniquement pour la galéjade, drôle et toujours avec plein de projets sur le feu. (Bon ok, après j'ai compris qu'il aimait bien mieux en faire que les réaliser, mais j'ai mis un moment.)

Au début, nous n'imaginions ni l'un ni l'autre que notre relation durerait bien longtemps. Nos phrases ressemblaient toujours à « si on est ensemble le mois prochain, on fera ci et ça » et nos déclarations les plus brûlantes furent « t'es chouette » ou « t'es super ». Ça m'allait drôlement bien parce que l'amour ça me fichait la trouille. C'était un truc compliqué et douloureux, ça vous faisait sacrifier votre vie pour l'heure quotidienne que vous accordait l'autre, ça vous dissolvait, ça vous faisait perdre le contrôle. (Et franchement, quoi de pire que perdre le contrôle, je vous le demande ? Pas pour rien que je n'avais jamais non plus testé aucune des drogues qui circulaient à tout va autour de moi ni n'avais jamais picolé.) Et j'avais su tourner les talons vite fait lorsque la menace s'était présentée. Ouf !

Avoir un bon copain
Voilà c'qui y a d'meilleur au monde
Oui, car, un bon copain
C'est plus fidèle qu'une blonde
Unis main dans la main
A chaque seconde
On rit de ses chagrins
Quand on possède un bon copain

(Oui, bon, le quatrième vers est à adapter...)

Notre recherche commune d'un compère plus que d'une moitié présenta pour moi, et sans doute pour lui aussi, l'avantage énorme d'écarter l'angoisse de ne pas être à la hauteur ou de me noyer. Il n'occupa – ni ne chercha à occuper – aucun de mes ministères, signe distinctif qu'il ne partage qu'avec mon amie Claire parmi mes proches. C'est (c'était, hin hin, tu es grande maintenant) plus fort que moi, je guettais le jugement dans le regard des autres, aux aguets.

Cette association d'amitié, d'entraide et de solidarité a bien fonctionné longtemps, ça correspondait parfaitement à ce dont j'avais besoin – ou en tout cas ce que je recherchais à ce moment-là. Et si l'air des dernières années se fit irrespirable, parce que nos chemins n'allaient vraiment, mais alors vraiment plus dans la même direction, si sa conception de la parentalité me donne envie de lui planter un marteau-piqueur dans le crâne, je n'oublie pas qu'il était là, à Saint-Lô ou ailleurs, pour se souvenir au bon moment qu'il avait un truc super important à faire.

Notes

[1] Au sens littéral du terme puisque j'avais eu un petit accident de mobylette sans gravité et que par chance il passait par là.

Kozlika, sur le chemin de 2006 à 19xx,
dimanche 10 décembre 2006

1977:17 à donf

Automne. Autodissolution des Brins d'Filles. Trop peu d'entre nous sont motivées pour continuer, trop de dissensions aussi. Certaines sont parties avec fracas, d'autres ont laissé passer plusieurs répétitions de suite sans venir. L'étincelle n'est plus là, c'est évident. Mais punaise dans cette aventure de presque deux ans, qu'est-ce qu'on s'est marrées, qu'est-ce que je me suis éclatée !

L'idée nous était venue en troisième lors des coordinations des groupes femmes lycéens : fonder une troupe de théâtre et aller jouer dans les lycées, les manifs, la rue, les salles de spectacle qui voudraient bien de nous. Ça nous semblait quand même bien plus rigolo que les réunions et bien plus créatif qu'un nième tract que personne ne lit jamais. L'idée ne devait pas être mauvaise puisque parallèlement à notre troupe, une autre s'était constituée. Mais elles avaient choisi de répéter et jouer une vraie pièce tandis que nous écrivions nous-mêmes nos sketches et nos chansons. C'était sûrement un peu potache mais nous remportions un joli succès dans les soirées enfumées.

Le théâtre militant était en ses années de gloire, nous nous baladions avec des bouquins d'Augusto Boal et son théâtre invisible, passions nos soirées au théâtre Dunois (le vrai, l'originel, pas celui qui a été « reporté » rue du Chevaleret après la démolition)[1] [2]. Nous n'avions donc aucun mal à trouver des salles où jouer et comme tous les spectacles étaient gratuits on ne risquait pas de se bagarrer pour l'emploi des recettes. Les établissements scolaires étaient également beaucoup moins fermés qu'aujourd'hui et nous avions réussi à jouer dans plusieurs lycées parisiens.

Sûr, les représentations on aimait bien, mais là où on se régalait vraiment c'était avant le spectacle : les impros préparatoires à l'écriture, les chansons détournées, les recherches de musiques adaptées, les week-ends de « travail » ici et là, les fous-rires entre nous, les fous-rires des anecdotes : nous étions allées, un soir avant de jouer, dîner à la cafét' du Casino rue Nationale, les quatorze nénettes parlant fort et riant tout autant. A la table d'à côté une paire de gars attablés, et l'un d'eux qui demande « Vous êtes toutes seules ? » « Rha non ! il est trop beau celui-là : on est quatorze et il nous demande si nous sommes toutes seules ! on le garde les filles, c'est un collector !! » et zou ! c'était dans le spectacle du soir même.

Si c'est pas du shaker ça...

Je n'ai pas tout à fait abandonné le théâtre après ça. L'année suivante, en terminale avec une bande de potes (mixte ;)) nous avons créé un « club autogéré » dans le club théâtre du lycée. Entendez par là : on choisit nous-mêmes la pièce, on répète sans profs et on joue quand on veut. La prof en charge du club était plutôt ouverte. Elle nous laissa faire à notre idée. Et puis on avait plein de temps pour répéter (le quoi ? le bac ? ah euh... nan mais ça va j'ai plein de points d'avance en français, t'inquiète maman.)

On a choisi Mistero buffo, de Dario Fo. J'y jouais plusieurs personnages, et celui qui me fit recevoir de grands compliments c'était... La Mort ;)

Notes

[1] Hi hi, comment on « proprifie » l'histoire avec un délicat famille de musiciens explorateurs de champs nouveaux. Tu parles, un repaire d'agités gauchos avec au moins autant de théâtre à sketches que de jazz à la création ! ;)

[2] ou à la Cartoucherie de Vincennes... Un peu trop pro pour nous la Cartoucherie, mais bien quand même

Kozlika, sur le chemin de 2006 à 19xx,
lundi 11 décembre 2006

1976:16 la première fois

Février. J'ai un amoureux ! J'ai un amoureux !

« Allo, Julie ? Devine ? ... Siiiiiiii ! » « Allo, Isobel ? Il habite à Menton, on s'est rencontrés au ski, tu sais j'étais avec Claire. L'était perchman sur la piste grands débutants. » « Allo, Jean-François ? Naaaan mais il est pas lycéen, il travaille, il est super vieux, dis, plus que toi. Notre anniversaire tombe à deux jours d'écart on fêtera ses 21 et mes 16 ensemble en novembre. »

On s'écrit, deux, trois, quatre fois par semaine. Je guette les enveloppes à l'écriture serrée, nos lettres souvent se croisent. C'est ennivrant. Claire aussi a un amoureux. Il veut devenir psychanalyste ou phillosophe, il a pas décidé, alors il s'entraîne déjà avec nous : on lui raconte nos rêves et il les interprète. Nan mais sérieux, Serge, c'est vraiment toujours sexuel ? Ben merdalors !

Ah d'ailleurs, tiens, à propos... mon amoureux m'écrit qu'il viendra à Paris pour la rentrée prochaine, il va s'installer à la capitale. Gé-nial ! Mais quand j'ai annoncé ça à la famille, Cassandre a dit à ma mère qu'il serait temps de m'emmener chez un gynéco, pour qu'il me prescrive la pilulle. » Ah ? Euh... euh... ah oui. Ah ben oui. Houlala. Houlalalala. Non mais faut pas paniquer, maman a dit que ça faisait un peu mal la première fois mais plus après. Qu'après c'était génial à condition de tomber sur le bon gars. Bon, d'accord. Et puis j'ai Notre corps nous-mêmes dans ma biliothèque évidemment. Mais quand même, je crois que j'ai un peu peur. Mais juste un peu hein. C'est rien du tout, je le sais. Toutes les femmes ont eu une première fois pas vrai ? Et à part la tante barrée, ça ne les a pas empêchées de remettre ça.

Oui, mais est-ce qu'après, même admettons que ça ne fasse qu'un tout petit peu mal, est-ce qu'après je ne vais pas être asservie, humiliée, dépossédée ou un truc du genre ? Depuis toute petite, les dimanches soirs chez ma frangine, pendant que les adultes n'en finissaient pas de refaire le monde, j'allais bouquiner dans la chambre de Cassandre et Dom. Il y a quelques années, je devais avoir douze ou treize ans, quand j'ai eu fini tous les Zévaco, je suis tombée sur le bouquin dont ils n'arrêtaient pas tous de parler d'une certaine Kate Millett. La politique du mâle, ça s'appelait. Je lisais un peu les passages où elle expliquait tout ça. Les risques je veux dire. Les risques de se faire ratatiner. Et puis pour illustrer elle collait des passages de romans pornographiques, pour expliquer à quel point. Et alors le truc qui me fiche sacrément la trouille là, alors que M. Bientôt Premier va débarquer à Paris, c'est que ces passages ça me... enfin ça me... ça me faisait quelque chose. Alors que ça aurait pas dû, je le voyais bien à ses commentaires. Ça aurait dû me faire penser des « pouah, trop rabaissant avec les femmes », mais non, ça me faisait pas ça du tout, ça me faisait des trucs, et pourtant ça n'était rien qu'un livre. Alors un vrai gars ? Et un qu'en plus je serais amoureuse de[1] ? Eh ben là je voyais bien ce qui m'arriverait. Ratatinée sans même me révolter.

Houlalalala.

On y est. Monsieur de Plus en Plus Bientôt Premier est à Paris. Qu'est-ce que je suis conteeeeeente ! Et lui aussi je le vois bien. Il sait que pour moi ça sera la première fois et aujourd'hui je me rends compte rétrospectivement que ça lui fichait la trouille à lui aussi, et que vingt ans ben c'est pas bien vieux ! « Tu as peur ? » « Oui, un peu. » « Ben alors, juste un câlin. » Et je m'endormais dans ses bras. Et la scène se reproduisit un certain nombre de fois, jusqu'à ce que je me dise que ça n'aurait jamais de fin si je continuais à répondre oui à chaque fois. Alors un jour j'ai dit « Non, pas du tout peur. » Spa la peine de faire du théâtre si on est pas capable d'assurer une impro aussi basique hein.

Ça m'a même pas fait mal. Ni la première ni les autres fois. Mais je n'ai pas bien compris pourquoi ça mobilisait autant d'encre, de salive (tssssst, esprits mal tournés !) et de conciliablules des garçons entre eux et des filles entre elles. Il manquait un ingrédient, le lâcher-prise, et celui-là m'a fallu du temps pour le trouver. Beaucoup de temps. Et pas avec Monsieur Premier. Pourtant je l'aimais beaucoup très fort. Et il avait les yeux de Simone Signoret.

Notes

[1] © Xave. Je lui pique cette expression que je suis amoureuse de.

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