Petits cailloux et ricochets

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le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

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année à 29 ans

Les textes sont présentés dans l'ordre chronologique de leur rédaction.

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kaa, sur le chemin de 2006 à 19xx,
mardi 20 février 2007

2002:29 - Les 5 dernières minutes

C'était un lundi.
Un lundi de novembre.
Le 25.

Le week-end avait été difficile entre nous.
Je me sentais mal, j'étais allée voir un ami pour en parler.
Il m'avait réconfortée, redonné confiance, persuadée que tout allait s'arranger.
Et je suis rentrée ragaillardie.

Je venais de franchir le palier quand je t'ai vu.
Et j'ai su que rien n'allait s'arranger.

Tu avais l'air bizarre, comme sur le point de pleurer.
Je t'ai demandé ce qui se passait.
Tu as secoué la tête, incapable de parler.
J'ai dit, j'ai hurlé, que je ne méritais pas ton silence.

Alors les larmes ont coulé sur tes joues, libératrices, et tu m'as enfin dit.

Depuis combien de temps ?
Six mois !

Et tu l'aimes ?
Oui.

Tu ne m'aimes plus ?
Plus comme avant.

Tout est blanc dedans.
Je vais tomber.
Ne tombe pas, ne tombe pas.
Ne pas rester là, surtout ne pas rester là.

Je vais aller chez ma mère, en attendant que tu partes.
Tu vas déménager quand ?
Tu veux garder l'appartement ?
Mais tu ne pourras pas payer !
Elle va venir vivre ici avec ses trois enfants ?

Oui, bien sûr, tu peux le garder.

Putain, je ne vois rien avec toutes ces larmes.
Je dois me concentrer.
Prendre des sous-vêtements, une trousse à toilette.
Un livre.

Je n'arrive plus à te parler au milieu des hocquets.
La commode, des chaussettes.
Je ne veux pas que tu couches avec elle dans notre lit.
Je ne veux pas.

Tu entends ?

Je hurle.
Pourquoi tu pleures ?

Un pull.
Je reviendrai chercher le reste plus tard.
Je vais m'écrouler si je ne pars pas maintenant.
Je ne veux pas. Pas devant toi.
La porte est loin, je ne veux pas te regarder.

Tu me dis quelque chose, je m'arrête.
Je veux te hurler dessus, te frapper,
te tuer.
Mes bras tremblent.
Je vois mon doigt tendu vers toi.
Les mots se bousculent.
Je serre les dents.

Non !
Non, je ne veux pas.
Ce serait trop facile.
Je veux que tu souffres.

J'ouvre la porte et je sors.

luciole, sur le chemin de 2006 à 19xx,
mercredi 7 mars 2007

1999, le prix à payer.

Mes nièces, les jumelles sont nées le 25 décembre 1998. Oui le jour de Noël comme ma fille (et en lisant la suite d'aucun penseront qu'il y a peu de hasard). Mais ce jour là, je le raconterai quand j'aborderai 1998.
En 1999, je joue donc les tatas et même plus. Ce qu'il me faut avouer, m'avouer à l'époque c'est l'envie et la peur. L'envie de cette nouvelle maternité que vit ma soeur, ma presque jumelle, tant nous avons toujours été proche l'une de l'autre. Ma peur de ne jamais être maman. Une idée saugrenue est venue s'immiscer vicieusement en moi, elle a eu deux enfants, elle a pris le mien.

Pour comprendre cette hérésie il me faut remonter au temps lointain, ce temps où ma presque jumelle à veillée sur moi comme une maman trop jeune pour l'être, au temps où la soeurerie a souffert des maux dont j'ai été épargnée et cette épée de Damocles que j'ai gardé en héritage; j'ai eu de la chance, je suis l'épargnée, il faudra bien que je paye un jour, la chance tournera forcément. En 1999, je me dis : " ça y est la chance a tourné, elle n'est plus de mon côté, ça y est, il est là, le prix a payer". Mais il me faudra encore remonter le cours de cette rivière et jeter bien des cailloux avant de pouvoir dire ici le prix de quoi.

En 1999 donc, je compense et je fuis en même temps. La honte de ce sentiment d'envie, cette parcelle de lucidité qui fait que je sais l'absurdité de mes pensées cachées, tout cela au milieu d'une vie de couple qui part en vrille, je pouponne et je fuis en même temps. Disponible sans l'être, j'entends sans rien écouter ou le contraire... Et je m'attache à ces petits êtres qui ne sont pas les miens, je prends la place vacante d'un papa très absent, je m'immisce, même probable, je pousse un peu des coudes. Je m'attache à elles et ce lien me blesse car je sais même si je feins de l'ignorer que se ne sont pas mes filles. Dans ce "mes" il ne faut rien entendre de possessif, enfin je crois, juste cette qualité d'amour si particulière, si unique. Ce cordon ombilicale n'est pas relié à moi mais à ma presque jumelle et je pourrais faire tous les semblants du monde, je le sais.

Terriblement, il y a une place pour moi, on a besoin de moi alors je suis là. Il y aura du monde pour dire à moi comme à elle : " Heureusement que tu es là". cette petite phrase qui rassurent ceux qui ne peuvent pas être là mais qui aimeraient, ceux qui ne veulent pas être là mais qui culpabilisent, moi qui trouve ma légitimité, on a besoin de moi, elle, ma presque jumelle que j'aide et que je n'aide pas.

Plus tard quand mes chéries d'amour sauront parler, l'une d'elle me remettra à ma place, me mettra une douce claque comme les enfants savent faire. Elle dira :"Quand tu es là, c'est toi qui commande." Elle le dira devant sa mère. Je n'oublierai jamais notre regard à toutes les deux, cette conscience immédiate que nous avons eu ensemble qu'il fallait que je me retire, que je retourne à ma place de tata. Plus tard j'irai moins les voir, je serai moins là, elle aura moins besoin de moi et moi ... Moi, je ne saurais pas faire autrement, trop présente ou presque plus. Cela prendra du temps pour retrouver l'équilibre du funambule sur le fil de nos vies...

sicaliptic, sur le chemin de 2006 à 19xx,
jeudi 22 mars 2007

1995 : 29 ans voyage a new york

ça y est c'est fini, je suis au chômage, le rectorat a rejeté ma demande de dérogation je ne peux plus être pionne. soulagement et déroute que faire à part étudier?
Avant toute chose je me fais une coupe à la Tank girl, la tête rasée avec 2 mèches de cheveux blonds, une sur le sommet du crâne et une en frange.
Je me réserve de mauvaises surprises pour l'été, je suis à 2 doigts de perdre mon emploi de "super serveuse du camping", ce sera aussi ma dernière saison. Des tonnes de mauvaise foi qui me libère de ce boulot sans regret, c'est bien fini la belle vie .

Je retiens quand même la leçon, Et c'est avec un foulard sur la tête que je débarque à New York pour un mois. Je fais ce voyage, avant de ne plus en avoir l'occasion ni les moyens, je m'offre le rêve que ma mère ne sera jamais capable de réaliser pour elle même, malgré mes exhortations.
Me voilà lâchée dans la grande ville, chez une amie qui vit avec 7 colocs. Je fais comme si j'avais toute la vie devant moi, j'évite la tournée des musées et préfère les balades sans but avec mon appareil photo, ou les rencontres avec ses amis, tous des étrangers plus faciles à comprendre que les américains purs et durs.
Problème de la langue, je m'en veux un peu, tous ces blocages idiots réduisent mon espace de liberté, mais je suis insouciante c'est l'été indien et je goute ici la douceur de vivre en côtoyant pourtant la misère de si prés.
On vit dans la marge, le quartier (Alphabetcity) fait peur à bien des new yorkais, chaque personne du loft a un itinéraire pour rentrer et une rue à éviter absolument, ce n'est pas la même pour tout le monde. Ca me fait rire, je m'en choisis une, j'ai l'impression de vivre vraiment là.
Je me rends compte de la violence du système les exclus le sont encore plus qu'à Paris, ici il y a des tribus dans les parcs, je comprends les images de mad-max, cette impression qu'il y en a qui n'ont rien à perdre. Des jeunes au look de fêtards parisiens font la queue pour la soupe populaire, distribuée à la tombée de la nuit. Je comprends aussi le discours de mon amie sur le fil du rasoir, sur la solidarité qui se rétrécit à ceux qui sont sûrs de s'en sortir.

Je me teins les cheveux en bleu, les gens ont moins d'apriori ici, ils m'arrêtent dans la rue pour me dire que c'est beau, sourires, je croise des costumes-cravates aux cheveux colorés, connivence.
En reprenant l'avion en sens inverse, j'en oublie de mettre un foulard et je serais la seule du vol à être interceptée par la douane.
Cela se passe bien je suis si bavarde que je les saoule et les douanières me relâchent pour sauter sur les passagers de retour de Londres.
Retour au pays des préjugés...

Souvenirs de liberté, de confrontation aussi avec ce que je suis, je cherche encore mes limites et celles des autres.

mnesiloque, sur le chemin de 2006 à 19xx,
jeudi 29 mars 2007

1998 : La dèche

Une année entière au chômage. Je découvre l'ANPE. Quelle source inépuisable d'émerveillement ! Je n'aurais jamais imaginé qu'on pût cumuler autant d'aberrations en une seule administration. Stages de recherche d'emploi où l'on vous apprend essentiellement à mettre une cravate et à parler poliment à un DRH ; bilans de compétences bidons car réalisés par des personnes qui ne connaissent strictement rien à votre domaine professionnel ; impossibilité de prétendre aux offres proposées dans les régions voisines (alors qu'au même moment, le Président de la République vante les mérites de la mobilité...) mais obligation de répondre à celles que votre agence vous envoie, même si la plupart ne correspondent pas à votre profil ; radiations intempestives fréquentes ; j'en passe. Certains jours, je m'amuse de tant de bêtise ; à d'autres moments, je perds patience et rudoie quelques conseillers ANPE.

Avec le chômage viennent aussi les dettes et les factures impayées. Et si certains organismes sont arrangeants, d'autre ne le sont pas du tout. Ainsi le Trésor Public qui a le culot de demander la saisie directe de mes allocations chômage auprès des ASSEDIC. J'en reste stupéfait plusieurs jours. Qui percera les secrets de la femme qui a signé cet ordre ? Qu'a-t-elle vécu de si abominable que toute humanité l'ait ainsi abandonnée ? Trouve-t-elle facilement le sommeil, au soir des journées où d'un simple coup de tampon, elle supprime tout salaire à des gens dont elle sait qu'ils sont déjà à la limite de l'exclusion ? Est-elle une épouse aimante ? A-t-elle des enfants ? Est-elle capable de leur témoigner de l'affection ? Souffre-t-elle de maladies dermatologiques monstrueuses, est-elle horriblement laide, bref, la méchanceté se lit-elle sur son visage ? Autant de mystères qui me fascinent.

Entre deux huissiers, je passe le plus clair de mon temps à Toulouse chez mon ami Uranus. Être absent de chez moi me donne un bon prétexte pour ne pas aller retirer les recommandés comminatoires qu'on m'adresse constamment, ce qui est légalement plus avantageux que de les retirer et d'en ignorer le contenu. Et puis Uranus et moi travaillons d'arrache-pied pour monter une société. Notre projet tient la route, nous avons les compétences, deux clients se montrent déjà intéressés et nous sommes suffisamment introduits dans le milieu pour en trouver d'autres facilement. Hélas, nous devons reculer devant les difficultés administratives - il faut dire que ni Uranus ni moi ne sommes très patients face aux règlements stupides et aux fonctionnaires bornés.

Mais si j'habite Toulouse, c'est aussi parce que je suis amoureux d'Uranus... Je me garde bien de le lui montrer, bien sûr. J'ai trop peur que cela altère notre relation, en pure perte de surcroît puisque lui étant strictement hétéro, je ne peux rien espérer de plus que l'amitié qu'il m'offre déjà. Mais parfois, certaines réflexions m'échappent, un regard me trahit, et s'il ne remarque rien, je crois que certains de nos amis communs devinent mes sentiments...

Il faut dire que notre relation est incroyablement (et délicieusement !) ambiguë. Ainsi, Uranus insiste pour que nous dormions dans le même lit, au prétexte que déplier et replier le canapé du salon tous les jours l'ennuie ; il vient fréquemment prendre sa douche avec moi, soi-disant parce que ça va plus vite que d'en prendre une chacun notre tour ; il m'emprunte mes vêtements tandis je porte les siens ; je vais le chercher à la sortie de son boulot ; nous pratiquons divers sports ensemble, de préférence ceux qui nous donnent mille occasions de nous toucher et de nous empoigner ; nous finissons souvent nos soirées dans la seule boîte gay de Toulouse, officiellement parce que c'est celle qui ferme le plus tard ; et bien sûr, nous sommes tout le temps ensemble. En fait, la seule chose qui nous distingue d'un vrai couple est l'absence de sexualité.

Je m'y fais plutôt bien. Trop bien, même. Lorsque je retrouverai un emploi sur Paris en décembre, la séparation sera très douloureuse.

lilylalibelle, sur le chemin de 2006 à 19xx,
samedi 7 avril 2007

2004 : 29 - Pause avant les 30...

Reprendre le fil de la réalité : un défi quotidien, challenge anodin de chaque vie qui se rêve au détour d'une rencontre, d'un regard, d'une lettre. Echaffauder mille dénouements, écrire quelques suites, une continuité... : au final, ne rien vivre. Apprendre ses rêves, sublimer les désirs et les transformer en carburant - quand ce n'est plus que l'intangible qui pousse hors de soi...

2004 : J'ai l'impression de prendre du recul sur tout, y compris (surtout) sur moi. J'achève des incommencés, je tourne des pages, la vie continue...

Je range (définitivement ?) dans ma boîte à souvenirs mon étrange ami-aimé fantôme, devenu (enfin) père à l'orée du printemps, ultime défi pour cet écorché qui s'est toujours demandé ce qu'il avait à faire sur Terre. Je reste persuadée que c'est ce qui pouvait lui arriver de mieux pour donner un sens à sa vie... Il m'aura accompagnée quelques années, favorisé mon (r)éveil. Je ne pourrais sans doute jamais le remercier d'avoir été là quand j'ai eu besoin de me remettre en moi... mais il n'y a pas de hasard. Nous nous serons vus tout au plus une dizaine d'heures dans toute notre vie et passé des heures à "discuter" sur Internet. Il est retourné dans son intangibilité cette année-là, avec cette épaisseur fantasmagorique qu'il avait tout au début, mais les ecchymoses resteront encore quelques années de plus. Pas des plaies, non. Juste des bleus. Curieuse relation, pleine de démons à exorciser.

Je déménage dans le fin fond de la campagne dans un bourg de 300 habitants, premier achat immobilier (plus important symboliquement parlant pour mon chéri que pour moi - je ne dois pas avoir l'instinct grégaire...). Mes écritures prennent leur envol (signe de ma nouvelle "maturité" ?). Mon premier roman perd une bonne moitié de son épaisseur grâce à un travail sur le style mené avec un écrivain-linguiste que je n'aurais sans doute jamais rencontré sans Internet. Depuis un peu plus d'un an je suis modératrice d'un salon de discussion à thématique "littéraire" sur le Net et, nonobstant les aléas et les inconvénients des conversations virtuelles, ce mode de communication sera sans aucun doute une grande goulée d'air dans ma solitude intellectuelle (difficile en effet de "causer littérature" dans mon village de 300 âmes...).

Ce sont souvent des prémices de camaraderie, des oreilles plus ou moins attentives aux coups de blues impromptus, de grandes discussions existentielles sur le pourquoi du comment, le sens de la vie et autres questionnements métaphysiques dont nous sommes friands. Et beaucoup de délires et de fou-rires, aussi. Des amitiés se construisent quelquefois, parfois solides, souvent concrétisées par une ou plusieurs rencontres "en vrai". Je suis plutôt sélective dans mes rencontres de "tchatteurs". Pas n'importe qui, pas n'importe comment, pas tout de suite. Prudence est mère de sûreté.

Inévitables jeux de séduction, aussi, favorisés par le côté "inoffensif" du virtuel. Même si je suis toujours très claire sur ma situation maritale et familiale (ce qui suffit en général à calmer les ardeurs des séducteurs impénitents) et sur ce que je ne veux pas (ce qui pose tout de suite les limites), certaines relations tiennent du badinage élégant, voire carrément épistolaire. Au jeu de l'amour sans hasard, j'y brûlerais tout de même un peu mes plumes, avec un jeune jouvenceau qui avait extrapolé le marivaudage en promesse de liaisons plus dangereuses. J'ai congédié l'inopportun et ses fantasmes déplacés sans aucun état d'âme... ce fut ma seule désillusion avec les gens rencontrés via le salon Livres. Il en fallait bien une...

Dans le même temps (ou presque !), j'incommence une belle histoire de façon totalement inattendue au cours d'un déjeuner réputé amical qui tourne au coup de foudre unilatéral. Gentleman, l'amoureux éconduit (... malgré mes envies...) n'insiste pas et l'histoire qui n'a pas commencé se termine là, sur un trottoir de Saint-Germain des Près. Elle aurait sans doute été belle, simple, passagère surtout, sans lendemain. Une parenthèse. J'en ai eu envie, un moment, et puis... la raison reprend le dessus.

Je ne sais pas si un jour je saurais faire passer mes envies avant mes principes ("cette intégrité qui te donne une certaine luminance", m'écrira joliment plus tard une amie) mais l'aventure (ou plutôt la non-aventure, en l'occurrence !) m'apprendra que je ne sais toujours pas assumer le désir ou même les sentiments que je peux susciter chez l'autre (et particulièrement chez les hommes). Ne sachant pas l'assumer, je me retrouve toujours dans des situations au mieux frustrantes, au pire génératrices de souffrances. Et pourtant, je ne peux pas m'en empêcher, c'est quand je sais que je "plais" (au sens large) que je m'épanouis. J'ai besoin de me voir dans l'oeil de l'autre pour exister à moi-même...

2004 : Recul sur moi, changement de maison, je commence à chercher un autre boulot. Et j'entame une seconde grossesse. La vie continue...

ada, sur le chemin de 2006 à 19xx,
jeudi 12 avril 2007

2001 - La triche et le coffre des pirates

Je tourne autour de 2001 depuis de trop longs jours maintenant. Comme si ce n’était pas un caillou mais mon être entier que j’allais jeter. Je n’y arrive pas. Je me retrouve confrontée à mon indécision voire à ma lâcheté. Et je n’ai toujours pas résolu ça. Je me triture encore un peu le cerveau, pour voir si je ne pourrai pas trouver une scène anodine et rigolote à raconter. Je vais me faire un thé. Je reviens. Rien. Je me dis c’est vraiment trop romancer le passé que d’écrire … le 11 septembre de cette année-là tu as décidé de changer de métier. Ce ne serait pas vrai. Je l’avais décidé bien plus tôt. « Cela » ne t’a que confirmé ta décision. Certes. Alors comment enterrer cette année ? Je vais me chercher un café cette fois. Et un chocolat. Diantre, les ricochets et le régime ça ne fait pas bon ménage !

Bon allez puisque il le faut, plongeons. Dans un coffre de pirate.
Le lendemain du 11 septembre, j’ai accueilli chez moi le goûter d’anniversaire de mon petit Théo. Il avait eu 8 ans la veille, plus personne n’oublie la date de son anniversaire. Il avait invité 6 ou 7 copains à lui. Tous avaient vu les images des deux tours en train de s’effondrer. Tous ne parlaient que d’avions. Nous avions organisé une chasse au trésor dans l’appartement à la recherche du coffre des pirates. Les petits galopins l’ont trouvé assez rapidement. Et ce fut un concert de cris sauvages de petits sioux déguisés. Théo/Peter Pan a ouvert le coffre rempli de bonbons et de joujoux. Et puis il a crié : « Oh regardez un avion ! »

Je suis sûre et certaine que les 8 galopins et moi avons pensé à la même chose à ce moment-là. Et avons tourné la tête vers la fenêtre et le ciel.

Un petit avion en bois se terrait dans le coffre des pirates, parmi les autres joujoux.

Bon d’accord, j’ai triché. Que celui qui a réussi à raconter toutes ses années sans tricher ne serait-ce un peu me jette le premier ricochet !

marine, sur le chemin de 2006 à 19xx,
mardi 17 avril 2007

1999 : tempête en père

Ce soir, ce soir, c'est Noël, les étoiles brillent dans le ciel, ce soir, ce soir, c'est Noël, c'est Noël ! Cette chanson des Wampas est assurément ce que je préfère de Noël...

Drôle de Noël, cette année-là. Nous avons tout bien fait avec précaution. Pas de vague. Pas de mots déplacés. Tout s'est bien passé, il n'y a pas eu de casse, pas d'engueulade, pas de larmes...

Drôle de Noël parisien. D'ordinaire nous descendons à Bordeaux chez mes beaux-parents. Dans ma famille, nous n'avons jamais réveillonné ensemble, donc mon compagnon et moi-même n'avons jamais eu ces interminables discussions pour déterminer quelle famille emporterait le réveillon. C'était la sienne à chaque fois et c'était très bien comme ça. Mais l'été précédant ce noël 99, un idéal s'était effondré. Sa famille unie s'était décomposée. Moi-même, issue d'une famille éclatée, je les avais toujours admirés pour la force de leur union... malgré quelques infidélités respectives et respectées, petits arrangements avec la vie... Mais l'été précédant ce fameux noël, nous avions appris que l'infidélité paternelle avait eu et aurait des conséquences : nos enfants pouvaient s'enorgueillirent d'un oncle plus jeune qu'eux qui soufflerait sa première bougie à l'automne, la maîtresse de mon beau-père approchant la quarantaine avait eu un désir d'enfant... Elle l'avait assouvi. Le mensonge plus que l'infidélité nous avait fortement touchés. Qu'attendait-il mon beau-père ? Que l'enfant dont il était le père retourne dans le ventre de sa maîtresse ! Il croyait encore au Père-Noël ?

Noël, cette année-là, nous ne le fêterions donc pas à Bordeaux, ma belle-mère monterait seule à Paris. J'en profitais pour inviter mon père qui devait réveillonner seul dans sa banlieue : il n'avait pas accompagné sa femme et leur fille dans leurs montagnes savoyardes.

Les enfants sont enfin couchés, les paquets cadeaux déchiquetés jonchent le parquet, la cuisine est pleine de vaisselle, la table du salon couverte des reliefs du repas, toutes les bouteilles sont vides... Comme d'habitude, nous avons tout bu... Mais allez ! Ce n'est pas Noël tous les jours ! Mon beau-frère s'effondre ivre-mort sur le canapé et se met à ronfler. Même mon père se tait : plus personne ne l'écoute... Je suggère que chacun rejoigne ses pénates. Je suis fatiguée. Mon père ne se souvient plus où il est garé, je propose de le raccompagner jusqu'à sa voiture.

Dehors la pluie tombe à flots. Rue Labat, croit-il se souvenir. Jusqu'à la rue Labat, soit, il titube. Je repense à tous ces dimanches après-midis où il nous raccompagnait au métro après un repas trop arrosé. Je pense aux diverses stratégies que j'avais successivement adoptées pour éviter qu'il ne terminent dans un tel état. Boire moi-même : tout ce que j'ingurgitais, c'était toujours ça de moins pour lui... Inefficace, il ouvrait une ultime bouteille et je finissais saoule sans même en avoir eu envie. Ne pas boire pour ne pas l'entraîner à la consommation, prétendant des excès la veille... Inefficace, pas de soucis pour lui à boire sans nous. Alors toujours la même histoire, toujours la même peur au ventre lorsque je suggérais que nous rentrions, qu'il proposait de nous reconduire. A chaque fois je n'osais dire non, je n'osais lui dire qu'il avait trop bu, beaucoup trop bu, je n'osais le laisser sur ces mots d'adieux à sa femme et sa fille par peur de sa colère, une fois la porte sur nous refermée... Mon compagnon, mes enfants et moi-même nous engouffrions dans sa voiture en silence, l'estomac noué jusqu'à l'arrivée. Lors de notre dernière visite, mon fils aîné avait trouvé étrange qu'il s'assoit par terre au milieu de l'entrée pour lacer ses souliers, je regardais sa mine interdite devant cet étrange grand-père... Mais qu'il est dur de parler de l'alcoolisme...

Nous trouvons sa voiture sans trop de mal.
«– Je te raccompagne ?
– Non, tu as beaucoup trop bu, il est hors de question que je monte dans ta voiture. C'est sorti tout seul, sans que j'y réfléchisse.
– Mais on est tout près chez toi. Et puis, il n'y a pas que moi qui ai trop bu ! Moi je ne me suis pas affalé sur ton canapé.
– Celui qui est affalé sur mon canapé, si j'ai envie un jour de lui parler de son alcoolisme, je le ferai... Mais là maintenant, je m'en fous un peu, c'est à toi que je parle. Je me suis promis de ne plus jamais monter dans ta voiture quand tu étais saoul. Plus jamais, je ne mettrais ma vie entre tes mains, pas plus que celles de mes enfants. On va discuter un peu à l'abri... Ça te laissera un peu le temps de dessaouler avant de conduire et de rentrer chez toi. »

J'ouvre la porte passager et m'assois. Il ouvre la sienne et se glisse au volant. L'ambiance est moite dans la voiture. Nous ne nous regardons pas, chacun garde les yeux rivés sur la pare-brise qui ruiselle à la lumière orange des lampadaires. Nous y sommes. Ici et maintenant. Rue Labat.
« – Cela faisait longtemps que je devais te parler mais je n'en ai jamais trouvé le courage. Primo (mon fils aîné) m'a questionnée sur ton attitude. Je ne pouvais discuter avec lui avant de parler avec toi, question de principe. Alors allons-y, le moment semble venu... – ... – Aujourd'hui, il n'y a plus rien d'intéressant à partager avec toi. Systématiquement, à chaque fois qu'on se voit, tu es ivre. Comme tout le monde : « Tu es con quand tu as bu. ». Absolument comme tout le monde, moi la première... Alors j'évite d'être toujours ivre, c'est toute la différence. A chaque fois qu'on te voit tu bois trop, alors à chaque fois qu'on te voit, tu es con. C'est comme ça et c'est dommage. Voilà que je m'engage un soir de Noël, à 2 h00 du mat, sous des trombes d'eau, dans cette discussion trop longtemps retenue... On ne choisit pas toujours le moment : cette phrase que depuis trop longtemps je retenais en moi-même est sortie ce soir de Noël 99, rue Labat. Il allait falloir assurer maintenant : exposer mon point de vue : ma souffrance et mon amour. Ton alcoolisme est terrible pour ceux qui t'entourent : pour moi et mes enfants, pour mon frère même s'il est loin, pour ma frangine, pour ta femme. Nous t'aimons, mais nous en aimons un qui se suicide à petit feu sous nos yeux, et qui n'est plus très intéressant au présent...
– Je sais, dans ma vie, j'ai tout raté.
– Non ! Je ne peux pas entendre cela de mon propre père. Non ! Je ne pense pas être ratée, pas plus que mon frère ou ma soeur. Donc, même si professionnellement tu n'as pas réussi ce que tu voulais, même si tout n'est pas rose, tu as élevé convenablement tes enfants. Tu ne nous as pas raté, nous : nous t'aimons et ne savons plus quoi faire de cet amour.
– Vous avez été élevés par ta mère et par Marie.
– Non ! pas moi en tous cas ! C'est toi qui m'a permis de faire plein de choses que j'ai aimé et que j'aime encore. Toi, tu ne m'as jamais jugée dans mes choix, tu les as respectés tels qu'ils étaient, tu m'as soutenue pour les suivre quand j'avais besoin d'aide. Ce n'est pas ma mère qui me soutenait... Parfois tu exprimais ton désaccord, tes inquiétudes, et ça me faisait réfléchir, mais tu ne m'empêchais pas d'être celle que je voulais. En moi, je réalise que ma mère n'a jamais été aussi respectueuse à mon égard... Oui, elle se taisait ouvertement, mais je lisais son incompréhension sur les traits de son visage à chaque fois que mon parcours m'éloignait d'elle et de sa manière de concevoir le monde. J'en ai bien plus souffert que je ne voulais bien le reconnaître, même cette fameuse nuit, sous la pluie... Ma mère m'a dit que tu avais commencé à boire au Cameroun, est-ce vrai ?
– Je ne voulais pas que tu naisses à ce moment-là...
– Et bien merci ! C'est un peu raide à entendre ce que tu dis là... Tu réalises que si je n'étais pas née à ce moment-là, ce n'eut pas été moi...
– Je ne voulais pas d'enfant à ce moment-là, parce que je savais que je devais partir en coopération.
– Mais elle t'a accompagné là-bas, non ? Et heureusement, soit dit en passant, qu'elle est rentrée pour accoucher en France, sinon je serais morte là-bas et elle aussi : pas de couveuse là-bas.
– C'est pour cela que je ne voulais pas qu'elle soit enceinte à ce moment-là. J'aurais aimé être à ses côtés pendant toute la grossesse, mais elle ne m'a pas écoutée.
– Tu sais, le désir d'enfant quand ça prend une femme... c'est assez incontrôlable ! J'en sais quelque chose !
– De toutes manières, les femmes sont toutes des connes !
– Ah oui ? Tu sais, quand on trouve que tout le monde est con, il est souvent l'heure de se remettre en cause soi-même... Peut-être que tu bois pour cela. Il n'y a que quand tu as bu que tu peux te sentir sincèrement plus puissant que les autres... Ça aide à faire coller le monde à ses désirs, l'alcool, même si ça rend inconscient simultanément. Je le sais parce que j'aime aussi l'ivresse ... Cependant, la terre entière ou même juste sa moitié féminine complètement conne... Excuse-moi, je n'y crois pas ! Et je suis même sûre que tu n'y crois pas toi-même à jeun. Alors tu bois pour avoir raison avec toi-même, perdu avec toi-même, plus personne ne peut te contredire, plus personne ne t'atteint. Ma mère, je concède que tu lui en veuilles de t'avoir quitté, mais Marie, elle est conne aussi ? Si tu le penses, tu ferais mieux de la quitter plutôt que de lui faire supporter ton alcoolisme et d'attendre qu'elle ne parte. Elle déguste à tes côtés, je pense. Elle déguste parce qu'elle t'aime. Elle t'aime avec ce qu'elle est : ses défauts et ses qualités. Si tu ne la supportes plus, tu pourrais au moins avoir le courage de lui dire à elle, plutôt qu'à moi. Parce que je ne vois pas bien ce que je peux faire de ces mots... Rien d'autre que de te demander de les assumer.»

Il pleut de plus en plus fort, des rafales de vent hurlent autour de nous... Je suis désemparée : sa vie n'est effectivement pas très gaie vue sous cet angle...
«– Tu es la première femme avec qui je parle.
– ... ! ... Et bien je ne suis pas et ne dois pas être une femme pour toi : je suis ta fille ! »

Je suis dépitée parce qu'il ment : je veux bien croire qu'il n'ait pas beaucoup échangé avec ma mère, mais sa conjointe actuelle, psychothérapeute de profession, je ne peux croire qu'elle n'ait pas tenté la discussion avec lui. Je ne peux supporter qu'il la dénigre ainsi, quelle qu'elle soit... Mais ce n'est pas mon histoire. Par contre, je suis plus qu'embarrassée que mon statut de fille soit dépassé par celui de femme à ses yeux...

Une silhouette traverse la route en courant abritée sous un manteau. Elle se dirige vers nous, tape furieusement au carreau. J'ouvre la fenêtre, reçois des trombes d'eau sur les genoux...
«– Qu'est-ce que tu fous ! Ça fait deux heures que vous avez quitté l'appartement !
– ... Excuse-moi, je n'ai pas fait attention au temps qui passait... Nous parlons... Ce n'est pas simple... Mon compagnon n'avait pas été très chaud pour qu'on invite mon père pour ce dîner. Comme moi, il n'en pouvait plus des déjeuners dominicaux... Comme moi, il avait peur en montant dans la voiture de mon père chaque dimanche passé chez lui. Il a juste eu peur... J'arrive bientôt. Je rentrerai à pied, rassure-toi. »
Il s'éloigne en colère ou inquiet, je ne sais...

Il est temps de clore cette discussion.Sans aucune certitude, j'espère que mes mots porteront leurs fruits, je ne peux vivre à sa place... Je ne peux que lui témoigner encore une fois mon désarroi et mon amour, à lui de vivre.

« – Tu fais absolument ce que tu veux de ta vie, mais n'oublie pas qu'il en est plein qui t'aiment et aimeraient pouvoir t'aimer encore. Je me limite à parler pour moi et mes enfants : nous sommes tristes, parce que celui qu'on aime vraiment, celui qui est mon père, qui pourrait être un chouette grand-père, aujourd'hui, nous ne faisons plus rien d'autre avec lui que de constater son autodestruction. Voilà ce que j'ai à te dire ce soir : je t'aime, on t'aime, et tu gâches cet amour que tu pourrais recevoir. Voilà pourquoi j'aimerais que tu fasses une cure. Ainsi, nous retrouverions un réel plaisir à être à tes côtés, et toi-même retrouverais du goût à vivre. On n'a qu'une seule vie. »

Je l'embrasse.

« Sois prudent sur la route. Et appelle-moi demain matin pour me rassurer. »

Je quitte l'habitacle de la voiture. La pluie transperce mes vêtements lorsque je regarde les feux arrière disparaître lentement dans le rideau d'eau. Le vent fait se courber la cime des arbres. Il a toujours été extrêmement prudent lorsqu'il conduit en état d'ivresse... J'espère que cette fois-ci comme les précédentes, il arrivera à bon port. Je rentre chez moi avec une tristesse infinie, un sentiment d'impuissance monumental, une fatigue éprouvante. J'aimerais en parler avec mon compagnon... Mais « chacun sa famille » me dit-il. Il n'a pas tord...

Le lendemain, nous apprenons que ce n'est pas un simple coup de vent qui s'est abattu sur le 18ème arrondissement. Une tempête a traversé la France. Et la traversera à nouveau quelques jours plus tard.
Le lendemain, je vais au cinéma : Le vent nous emportera... Je m'endors dans la salle obscure. Il me fallait une histoire d'autres pour me reposer de la mienne.

Aujourd'hui, je n'attends vraiment plus grand chose de cette fête... Mais j'aime toujours quand les étoiles brillent dans le ciel et dans les yeux des enfants le soir de Noël.

traou, sur le chemin de 2006 à 19xx,
vendredi 11 mai 2007

1993 – Année noire, vue d’en haut…

Comme c’est étrange de remonter le temps, éclairée de son présent. Ou obscurcie par lui, selon les cas.

Cette année 93 qui vit basculer ma vie, je l’écris en des jours paisibles. C’est bien. Je ne verserai plus de larmes sur cette horrible année-là. Je sais ce qu’elle m’a coûté. Je sais aussi ce que je lui dois. Au moins un peu. Je crois qu’au fond je commence à peine à l’entrevoir.

Janvier. Je travaille pour une chaine de télévision où l’on nous aboie dessus quotidiennement. Pour une émission peuplée d’horreurs et de cadavres. Je serre les dents. J’ai besoin de ce boulot.

Un jour de juin ensoleillé, il y a des hortensias bleus dans le jardin de cet hôtel où nous avons rendez-vous. Il a choisi l’endroit parce que j’aime tellement ces fleurs-là. Il a ici, un peu plus tard, un dîner d’affaires avec des japonais, des saoudiens, je ne sais plus trop bien. Il doit leur montrer ses maquettes magnifiques, qu’il a entreposées dans une vaste chambre. Nous prenons un apéritif gourmand, amoureux, rieur. Qu’est-ce qu’on riait tous les deux. Au milieu des rires, soudain il s’arrête. Net. Des larmes brusques dans ses yeux. Et sa voix altérée d’émotion pour me dire les plus beaux mots d’amour qu’il m’ait jamais dit. Et pourtant, je n’en avais pas manqué, avec lui, d’amour et de mots, depuis 5 ans…

Est-ce que les gens qui vont mourir le savent parfois, avant ? Est-ce qu’ils ressentent, dans les jours qui précèdent, l’urgence de dire des choses importantes ? Ce soir-là, avait-il connu cet éclair-là ? Je me suis souvent posé la question, après. Je me suis même demandée parfois dans les heures noires s’il avait eu envie de mourir et s’en excusait avant de partir.

J’ai pris sa main, l’ai embrassée. Nous n’avons rien dit de plus ce soir-là, avons vécu intensément le temps qui nous restait avant que ses saoudiens-japonais n’arrivent. Je les ai croisés en repartant, il m’a salué cérémonieusement devant eux, comme si j’étais une cliente concurrente, son oeil rieur retrouvé. M’a appelée fort tard, j’aimais quand il me réveillait de sa voix tendre.

Le lendemain, il m’a enlevée au bureau pour un déjeuner bref avant d’attraper son avion. Notre dernier baiser c’était à l’angle du Boulevard Montparnasse et de la rue de l’Arrivée quand il m’y a redéposée. Je repasse toujours par là avec un drôle de frisson, malgré les années. Quelques jours après il y avait ce coup de fil de malheur.

J’ai gardé les yeux secs. Trois mois je crois. Avant de comprendre qu’il était bel et bien parti, que non, il n’allait pas repasser la porte par laquelle je le guettais encore, jour après jour. Que non, le téléphone n’allait pas sonner de nouveau dans mon sommeil avec sa voix au bout. J’attendais tellement cela que j’en aurais à peine été surprise, je crois.

Je lui parlais comme s’il était là. L’engueulais de son absence, lui disais des mots d’amour, entendais les siens dans le silence.

Septembre, je reprends ce job ignoble. Un jour, quelqu’un de passage me demande si j’ai des enfants. Je dis non. Me répond un peu rieur oh la la, et bien il faut te dépêcher, bientôt 30 ans, dis donc ?! La secrétaire me regarde, désolée, impuissante. Je prends mes affaires en silence, je rentre chez moi. C’est la première nuit que j’ai passée prostrée au pied de mon lit, étouffée de sanglots interminables, noyée dans des larmes qui avaient mis le temps avant de faire leur chemin, devenues torrents, océan, lame de fond. La première nuit sans sommeil et sans espoir d’une longue, longue, interminable série de nuits sans fond. Pas dormir, plus dormir, non, trop peur de la nuit, des cauchemars, des visions de cadavres pourrissants aux restes de visage de l’homme que j’aimais. Pas manger, plus manger non plus, me maintenir en vie est inutile, je vomis le moindre yaourt.

Novembre. Un soir tard, seule dans une salle de montage, je prépare des petits films pour l’émission du lundi. Tout à coup, je réalise : ils sont tous morts les gens sur l’écran, tous des cadavres pourrissants aussi, aujourd’hui… Mes mains tremblent, je ne peux plus appuyer sur les boutons. J’éteins tous les écrans, la folie est là, pas loin. Je pourrais m’effondrer par terre ou tout casser.

J’appelle Jack. J’ai une toute petite voix. Je dis tu peux venir me chercher. Il dit j’arrive. Ce soir là, il prend soin de moi, me fait manger un peu, boire un peu de vin, pas trop, me réchauffe de ses bras. Ne me laisse pas seule, si seule…

Après l’émission du lundi, je m’en vais. Arrêter ou devenir folle. Ou devenir morte moi aussi. Mourir. Pourrir.

Je me lance dans le chômage, et pour longtemps, je ne le sais pas encore. Peut-être ce chômage-là sera-t-il finalement un dérivatif. Penser à survivre plutôt que de se laisser aller à la souffrance.

Il y a quelques amis qui sont là auprès de moi. Seulement auprès, pas à l’intérieur, bien sûr. Cet intérieur de cauchemar, personne ne peut m’en délivrer. P. me tient à bout de bras, tant qu’il peut. D’autres ont pris la fuite. Ca fait peur, le malheur. Et ma famille maladroite, qui m’a appris à me tenir debout ou à faire semblant, vaille que vaille : on y déplore l’arrêt de mon travail, pas très prudent, ça. On me félicite même à Noël de ma ligne amincie. Savent-ils ? Réalisent-ils un peu mon gouffre ? Non, je ne suis pas au régime. Non.

samantdi, sur le chemin de 2006 à 19xx,
vendredi 14 septembre 2007

1990, 29 ans - il est arrivé quelque chose de terrible

Le 14 septembre au soir, je me suis couchée dans le studio que j'occupais, rue des Amidonniers. j'avais une vieille télé noir et blanc et j'ai regardé Apostrophes, l'émission littéraire de Bernard Pivot. Il recevait Jean Rouaud pour "Les champs d'honneur". J'avais lu et beaucoup aimé ce livre.
Le studio était encombré parce que le lendemain je devais faire une fête chez mes amis M. et G. pour fêter mon concours, j'avais invité des tas de gens et j'espérais qu'il ne pleuvrait pas.

J'avais passé une année trépidante, j'avais eu mon concours et j'avais rencontré J-L lors d'un stage pédagogique et entamé une liaison avec lui.
Il vivait à 500 kilomètres, son mariage battait de l'aile et il m'a proposé de venir vivre avec moi.
J'étais à la fois terrifiée et très amoureuse. Je voulais un enfant de lui. Il m'a dit d'accord, banco, on y va.

Mais l'enfant n'est jamais venu et finalement J-L est resté avec sa femme.
Ça m'a rendue triste mais pas autant que je ne le craignais. J'étais un peu soulagée, au fin fond de moi.
J'ai toujours eu peur de lier ma vie à quelqu'un et qu'il la transforme en cauchemar.

Ce 14 septembre, je pensais encore à tout ça à m'endormant.
j'ai entendu le bruit de quelques gouttes contre la vitre et je me suis dit que ce serait trop con que ma fête du lendemain soit gâchée par la pluie.

Le lendemain à 7 heures le téléphone a sonné et ma mère m'a dit qu'il était arrivé quelque chose de terrible.
Mon petit cousin Frank venait de se tuer en voiture.

Thomas, sur le chemin de 19xx à 2006,
dimanche 11 novembre 2007

2006, année 29 -- Pris de vitesse

J'étais arrivé seul au rendez-vous. Illes étaient presque tou-te-s là. On allait ensemble au spectacle. J'étais ravi de les revoir. Eux et elles. On est entrés et on s'est répartis dans les rangs successifs de fauteuils, rouge velours. Elle m'a attendu, s'est assise près de moi. Rien encore n'était dit, un regard extérieur n'aurait vu que deux spectateurs sur deux sièges voisins.

À la sortie le groupe a rejoint un bistrot du quartier. Il y a eu un instant suspendu avant qu'on prenne place tous autour de la table. Du coin de l'œil essayer de prédire chacun quelle place l'autre choisirait. S'attacher à ce que fortuitement l'on se retrouve côte à côte.

Puis on a commandé nos bières et parlé de choses et d'autres. J'ai souri, sans doutes. J'élaborais des stratégies subtiles, évaluais les signes, conjecturais les réactions prochaines. Je me demandais si...

C'est à ce moment-là qu'elle a posé sa main sur la mienne.

shayalone, sur le chemin de 2006 à 19xx,
jeudi 15 novembre 2007

La Maison

Il faut partir de chez nous, du chez nous à quatre. C'est l'heure des grandes décisions. J'en ai marre de partir, toujours, un jour, comme une nouvelle preuve à l'inquiétude intrinséque que je trimballe depuis toujours.

J'ai besoin de me poser, je ne veux pas repartir dans un an... Chou, on achète? On a un petit apport à nous deux, elle est au RMI et moi je suis toujours étudiante... on envisage de louer une partie pour augmenter nos revenus, et je passe des heures en calculs savants pour savoir quel est notre budget. Des heures aussi sur les sites d'annonces immobilières, à retaper sans cesse les codes postaux des villages qui nous bottent, pas trop loin de la ville, voir en ville. On commence à visiter... et la première maison dans nos prix, on n'y rentrerait même pas nos meubles. Elle est trés sympa, avec son salon sous verrière. Mais elle donne sur un canal plein d'ordures, je crains les odeurs l'été. Et puis c'est trop petit. Mais c'est dans nos prix.

Je dépasse ma phobie du téléphone pour appeler les agences, déployant une énergie que je ne pensais pas avoir. Il y a cette annonce, là, pas loin, pas trop cher, un bout de jardin, trois chambres à l'étage... Mercredi 16h30, j'appele l'agent immmobilier, toute charmante, rendez-vous est pris pour 19h. Ellle nous conduit dans un petit lotissement, la maison est là, se dressant toute blanche dans le ciel bleu. J'adore l'extérieur, ce petit porche trés américain, les lattes de bois qui lu servent de murs!

Il fait bon à l'interieur, c'est déjà chaleureux, cette fraicheur dans cet été qui nous brule, malgré les meubles épars qui trainent encore ici ou là. Je commence à fouiller partout, m'émerveille de chaque détail, imagine la disposition de la salle, et ceci, et celà.

Elle pose quelques questions sur notre solvabilité, et je la rassure, tout me semble si simple!

Je demande si beaucoup de gens sont interessés, c'est secret... mais demain à 17h il y a une autre visite! J'y pense toute la nuit. J'essaie de savoir ce qu'en pense chou, qui exprime toujours moins que moi! Jeudi, 9h30, je fais une proposition de prix à la gente agent immobilier... 12h elle me rappelle me donnant le prix des propriétaires.14h30, on signe le compromis de vente.

Et c'est d'ici que j'écris.

Otir, sur le chemin de 19xx à 2006,
dimanche 2 décembre 2007

1987:29 De Viry-Châtillon à Négrepelisse

Je suis retournée chez moi, dans mon petit appartement dans lequel je me confine un peu en rentrant du bureau. Mes rares sorties sont pour la chorale, mais depuis que j'ai arrêté de fumer, je suis paraît-il imbuvable et notamment ne supporte plus les après-répétitions qui ont lieu au café de Paris et qui sont pour notre chef de choeur le ciment de nos relations. Il m'engueule copieusement, il doit me trouver de plus en plus bizarre et imprenable par aucun bout. Je suis murée dans quelque chose que je ne vois pas venir, j'essaye de contrôler et contenir à l'intérieur de moi une sorte de tourbillon dont je ne parle pas parce que je ne sais pas qu'il est là.

Voilà deux ans que j'avais arrêté d'aller à l'Hotel-Dieu et je prends un rendez-vous au cours duquel je dois bien parler de tout cela, parce que mon docteur me donne l'adresse de l'institut psychanalytique de Paris, et je repars avec un numéro à appeler qui ne me servira jamais. Je tiens une sorte de cahier de bord, dans lequel je consigne tout un tas de résolutions d'organisation de ma vie et de mon travail, que j'essaye de classer par codes de couleur et je me fais tout un tas de prescriptions, mais je suis constamment submergée. Mes pensées sont difficiles à contrôler et je ne m'en aperçois pas, j'ai l'impression d'être très très intelligente, et de mieux en mieux percevoir et comprendre le monde qui m'entoure, les choses commencent à faire sens, comme des séries de flashes, tout ce qui se passe est relié et je suis la seule à comprendre ces subtilités, tous ces indices me sautent aux yeux et à l'esprit, il y a un rapport entre chaque chose, et je tire sur les fils comme sur des pelotes magiques.

Je ne m'aperçois pas que je n'arrive à me concentrer sur rien et que je passe de plus en plus de temps à sauter d'une idée à l'autre. Chacune d'entre elles m'apparaît comme primordiale. Il n'y a personne pour me trouver particulièrement exaltée, mais je dois bien être bizarre quand même. Je commence à ne plus dormir. J'ai un minitel qui me sert à faire des découvertes assez stupéfiantes, en termes de corrélations ésotériques. Un collègue à l'étage entreprend de me faire passer un test de scientologie, je finis par lui téléphoner de chez moi, alors que je suis censée être au bureau et je lui tiens un discours tellement surréaliste qu'il doit prendre peur et m'évitera par la suite comme si j'étais le démon personnifié.

Je ne vais plus travailler, je suis persuadée que je fais les choses par télépathie désormais. Je me nourris de grains de raisin sec et je choisis soigneusement les couleurs que je porte en fonction de la partie du corps qu'elles sont censées activer, c'est ainsi que j'enfile en guise de collants les manches d'un pull-over jaune, la lumière blesse mes yeux et j'ai perdu en vingt-quatre heures trois kilos tellement je carbure. Les voisins finissent par appeler affolés à mon travail parce qu'ils m'entendent pousser des hurlements de désespoir et pleurer sans interruption aucune pendant toute la nuit, le bureau contacte mes parents qui essayent de rentrer dans mon appartement que j'ai barricadé, je frappe avec un bâton le bras que j'aperçois, persuadée que c'est la mort qui cherche à entrer chez moi, j'ai pété les plombs et ils me récupèrent en pleine bouffée délirante.

Après quelques jours je suis hospitalisée et le cocktail de psychotropes qu'on m'injecte me vole une semaine de vie. Je réémerge après un choix conscient entre deux portes, aidée par une myriade d'ancêtres qui est venue à mon chevet depuis la création de l'humanité et qui m'encourage à choisir la vie.

La redescente est rude. Deux mois d'hôpital psychiatrique dont je peux finalement sortir si j'accepte d'aller passer un mois en convalescence dans le Tarn-et-Garonne. La clinique est assez isolée et non mixte. Je me "lie" avec deux jeunes femmes de mon âge, mais je ne desserre plus les dents. J'ai une tension si basse que je m'évanouis régulièrement à l'heure des repas. Je veux rentrer.

A mon retour, de peur de vivre toute seule, j'invite mon amie Elisabeth à s'installer chez moi. Elle ne peut pas grand-chose pour moi, c'est très difficile de vivre avec moi, mais elle fera preuve d'amour et de patience. En tous cas, on ne se dispute pas et on se sépare toujours amies.

C'est à ce moment là que se situe aussi la petite histoire de cuisses que j'ai déjà racontée . Quelque temps plus tard, mon médecin-psychiatre traitant m'oriente vers un psychothérapeute chez qui je passe quarante-cinq minutes hebdomadaires durant lesquelles je lui dis en tout et pour tout "bonjour" et "au-revoir" avant de finir par lui dire que j'arrête au bout de un ou deux mois de ce régime. J'ai aussi pris vingt-cinq kilos. Cette année-là je l'ai plusieurs fois échappée belle.