Petits cailloux et ricochets

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le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

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Les textes sont présentés dans l'ordre chronologique de leur rédaction.

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Kozlika, sur le chemin de 2006 à 19xx,
lundi 11 décembre 2006

1976:16 la première fois

Février. J'ai un amoureux ! J'ai un amoureux !

« Allo, Julie ? Devine ? ... Siiiiiiii ! » « Allo, Isobel ? Il habite à Menton, on s'est rencontrés au ski, tu sais j'étais avec Claire. L'était perchman sur la piste grands débutants. » « Allo, Jean-François ? Naaaan mais il est pas lycéen, il travaille, il est super vieux, dis, plus que toi. Notre anniversaire tombe à deux jours d'écart on fêtera ses 21 et mes 16 ensemble en novembre. »

On s'écrit, deux, trois, quatre fois par semaine. Je guette les enveloppes à l'écriture serrée, nos lettres souvent se croisent. C'est ennivrant. Claire aussi a un amoureux. Il veut devenir psychanalyste ou phillosophe, il a pas décidé, alors il s'entraîne déjà avec nous : on lui raconte nos rêves et il les interprète. Nan mais sérieux, Serge, c'est vraiment toujours sexuel ? Ben merdalors !

Ah d'ailleurs, tiens, à propos... mon amoureux m'écrit qu'il viendra à Paris pour la rentrée prochaine, il va s'installer à la capitale. Gé-nial ! Mais quand j'ai annoncé ça à la famille, Cassandre a dit à ma mère qu'il serait temps de m'emmener chez un gynéco, pour qu'il me prescrive la pilulle. » Ah ? Euh... euh... ah oui. Ah ben oui. Houlala. Houlalalala. Non mais faut pas paniquer, maman a dit que ça faisait un peu mal la première fois mais plus après. Qu'après c'était génial à condition de tomber sur le bon gars. Bon, d'accord. Et puis j'ai Notre corps nous-mêmes dans ma biliothèque évidemment. Mais quand même, je crois que j'ai un peu peur. Mais juste un peu hein. C'est rien du tout, je le sais. Toutes les femmes ont eu une première fois pas vrai ? Et à part la tante barrée, ça ne les a pas empêchées de remettre ça.

Oui, mais est-ce qu'après, même admettons que ça ne fasse qu'un tout petit peu mal, est-ce qu'après je ne vais pas être asservie, humiliée, dépossédée ou un truc du genre ? Depuis toute petite, les dimanches soirs chez ma frangine, pendant que les adultes n'en finissaient pas de refaire le monde, j'allais bouquiner dans la chambre de Cassandre et Dom. Il y a quelques années, je devais avoir douze ou treize ans, quand j'ai eu fini tous les Zévaco, je suis tombée sur le bouquin dont ils n'arrêtaient pas tous de parler d'une certaine Kate Millett. La politique du mâle, ça s'appelait. Je lisais un peu les passages où elle expliquait tout ça. Les risques je veux dire. Les risques de se faire ratatiner. Et puis pour illustrer elle collait des passages de romans pornographiques, pour expliquer à quel point. Et alors le truc qui me fiche sacrément la trouille là, alors que M. Bientôt Premier va débarquer à Paris, c'est que ces passages ça me... enfin ça me... ça me faisait quelque chose. Alors que ça aurait pas dû, je le voyais bien à ses commentaires. Ça aurait dû me faire penser des « pouah, trop rabaissant avec les femmes », mais non, ça me faisait pas ça du tout, ça me faisait des trucs, et pourtant ça n'était rien qu'un livre. Alors un vrai gars ? Et un qu'en plus je serais amoureuse de[1] ? Eh ben là je voyais bien ce qui m'arriverait. Ratatinée sans même me révolter.

Houlalalala.

On y est. Monsieur de Plus en Plus Bientôt Premier est à Paris. Qu'est-ce que je suis conteeeeeente ! Et lui aussi je le vois bien. Il sait que pour moi ça sera la première fois et aujourd'hui je me rends compte rétrospectivement que ça lui fichait la trouille à lui aussi, et que vingt ans ben c'est pas bien vieux ! « Tu as peur ? » « Oui, un peu. » « Ben alors, juste un câlin. » Et je m'endormais dans ses bras. Et la scène se reproduisit un certain nombre de fois, jusqu'à ce que je me dise que ça n'aurait jamais de fin si je continuais à répondre oui à chaque fois. Alors un jour j'ai dit « Non, pas du tout peur. » Spa la peine de faire du théâtre si on est pas capable d'assurer une impro aussi basique hein.

Ça m'a même pas fait mal. Ni la première ni les autres fois. Mais je n'ai pas bien compris pourquoi ça mobilisait autant d'encre, de salive (tssssst, esprits mal tournés !) et de conciliablules des garçons entre eux et des filles entre elles. Il manquait un ingrédient, le lâcher-prise, et celui-là m'a fallu du temps pour le trouver. Beaucoup de temps. Et pas avec Monsieur Premier. Pourtant je l'aimais beaucoup très fort. Et il avait les yeux de Simone Signoret.

Notes

[1] © Xave. Je lui pique cette expression que je suis amoureuse de.

krazy-kitty, sur le chemin de 2006 à 19xx,
lundi 5 mars 2007

2001 : 16 - Les mots

Ils s'appellent Laurent, Renaud, Agnès, Camille, Bérénice ou Thomas. Avec eux, je découvre le pouvoir des mots, les joies de leurs associations, la force de leur évocation. J'écris des lettres, des poèmes, des micro-nouvelles, des débuts de romans... Comme je n'ai pas de blog, tout s'ammasse dans des cahiers d'écriture et autres journaux intimes. J'ai des pochettes de carton pleine de ces feuilles sur lesquelles nous jetions des mots pendant des cours ennuyeux, des pauses ou en sortant de table. Notre jeu préféré ? Faire des associations de mots. Mes poèmes s'étalent sur leurs murs et les miens, déjà couverts d'oeuvres de Prévert recopiées en tirant la langue, accueillent quelques uns des leurs.

Jusqu'à présent, je lisais sans trop y penser, énormément, en engrangeant les mots, les phrases, les histoires et les idées. Maintenant je suis avide de jolies associations, de mots d'esprits, de belles phrases, que je note avec empressement dans un carnet. Sans m'en rendre compte, je deviens omnubilée par l'expression écrite ; je panse mes douleurs de chansons de Ferré et m'oublie dans la lecture de pavés. Je passe des heures chez les bouquinistes ou dans des librairies, à pondérer quels ouvrages mon maigre budget va me permettre de m'offrir. J'échange, j'emprunte, j'offre, je reçois, j'achète... les livres transitent par mes étagères, certains pour quelques jours, d'autres pour des années. Ferré, Camus, Rostand, Baudelaire, Hugo, Kafka, Borgès, Beckett... tous les genres y passent, analysés entre amis, honnis ou adorés.

Au lieu de résoudre des problèmes d'analyse fonctionnelle, je brouillonne des sonnets. Au lieu d'étudier les lois de l'électricité, je décortique des romans absurdes. Au lieu de rédiger des preuves, j'écris des lettres de dix pages. Il va sans dire que, même si mes performances scolaires en ont quelque peu pâti, je ne regrette pas...

gabriel, sur le chemin de 2006 à 19xx,
vendredi 16 mars 2007

2001 (16) : Rencontrer la folie

En souvenir de ces quelques jours que tu passas avec toi-même, ces quelques jours que je n'ai pas compris, quand je ne pouvais rien pour toi.

C'était un amour fou, sans appel ni retour. C'était un amour bleu, noir de nuit, blanc de jour. C'était un amour clos, où germaient nos serments. C'était un amour beau, enfermé, testament.

C'était une tourmente, un vent d'ouest illogique. C'était une souffrance, hermétisme tragique. C'était la voix du sud, suppliciée sur la croix. C'était une boussole, où le nord nous échoit.

C'était une prison, c'était un hôpital, havre dissimulé, aux larmes de métal. C'était une colombe, une fleur de folie, ma première rencontre avec une autre vie.

Otir, sur le chemin de 19xx à 2006,
samedi 14 juillet 2007

1974:16 Ma mère qui m'a nourrie

N'a jamais connu mon nom... ô gué !
On m'appelle... on m'appelle, on m'appelle
Fleur d'épine, fleur de rose, c'est mon nom.


C'est un nom qui coûte cher,
Car il coûte double ou triple de la valeur de cent écus.


Qu'est-ce donc que cent écus, quand on a l'honneur perdu ?
Car l'honneur est privilège des fillettes de quinze ans.


Ne fais donc pas tant ta fière, l'on t'a vue l'autre soir, un gros bourgeois auprès de toi.

Ce n'était pas un bourgeois, qui était auprès de moi. C'était l'ombre de la lune qui rôdait dans le grand bois. [1]


Eh oui, j'ai perdu mon honneur, qui je le croyais comme tant d'autres des filles de ma classe, m'encombrait. Bien sûr, je n'ai pas encore perdu mes illusions, et vais m'évertuer à attendre le Prince Charmant pendant que je vais continuer à me comporter en souillon sans que personne ne le sache surtout, surtout pas moi-même. Je laisse Anatole à Moscou, et rentre lourde d'un secret de plus que je ne partagerai avec personne, même pas, cette fois-ci, avec mon journal, sentant confusément qu'il est des traces qu'il vaut mieux ne pas trop laisser en évidence si l'on veut vraiment continuer à jouer un jeu social attendu. Je suis perturbée, mais je maîtrise finalement très bien l'art de la dissimulation sous des couches et des couches matérialisées en kilogrammes qui finissent par être totalement invisibles à tout le monde, puisque tout le reste a toutes les apparences de la normalité.

Je dissimule tellement bien, que je finis par croire moi-même à mes mensonges par omission, à mes silences qui finalement retissent mon histoire toute entière, au point que je réussis à me persuader qu'il ne s'est vraiment jamais rien passé. Je finis par croire à mon imagination, et ne penser à mes histoires vécues que comme des romans lus, des aventures d'un personnage découplé de moi, qui m'est très proche et qui s'est confiée à moi, mais qui n'est pas moi. Quand Yves me pose la question de savoir si je suis toujours vierge, je lui réponds cet incroyable "à moitié", qui n'a de sens que pour moi. Cela ne l'arrête pas ou plutôt, cela le décide à choisir un moyen terme pour la gâterie qu'il se réserve avec moi. J'ai seize ans, et je ne sais absolument rien de ce qui m'arrive, je suis fière de mes prouesses, mais je ne m'en vanterais pour rien au monde, parce que je sais confusément qu'il y a quelque chose qui cloche là-dedans.

Ce n'est pas l'ombre d'un bourgeois qui rôde autour de moi. C'est la lune, c'est l'été, c'est moi, je danse et je ne suis qu'une ombre pour vous, vous n'avez rien vu, vous n'avez rien su. Petite fille violée par des adultes trop heureux qu'elle ne résiste surtout pas, qu'elle ne dise rien à personne, et qu'elle continue à être si vivante au soleil, quand vous l'avez tuée et abandonnée la nuit.

Thomas, sur le chemin de 19xx à 2006,
mardi 14 août 2007

1993, année 16 -- Les grains de sable

Mes amours adonaissantes sont toujours contrariées. J'ai absorbé la déception de l'année dernière. Cinq ans après l'avoir croisée pour la première fois, j'avais fini par révéler mes sentiments à A., un mot griffonné sur le programme d'un spectacle. Elle en avait été touchée, mais elle n'était pas libre. Tout ne vient pas à point à qui ne sait qu'attendre.

L'année de Première, du plus loin que je me souvienne, c'est celle où je commence à avoir des potes. Je découvre, presque étonné, que je peux recevoir de ces marques infimesd'affection, d'amitié, qui font que ces gens que je côtoie au quotidien sont un tout petit peu plus que juste des condisciples. En février, nous partons en classe de neige, avec l'autre classe de Première S. Aurélien, Nathalie, Audrey, Seb, Gwen, Caro et tant d'autres, je garde précieusement vos dédicaces sur la photo de groupe de cette semaine-là. Alexandra, aussi, en souvenir de cette soirée étrange où nous avons partagé ton walkman. Sans rien dire, sans plus de mots, parce qu'il était déjà trop tard et que l'irréparable était déjà commis. Parmi les petits mots d'encres de mille couleurs il y a aussi ceux que j'oubilerai vite, Yaël, Anne-Sophie. Vous saviez être cruelles à seize ans. Sur le moment je ne m'en rends même pas compte.

C'est à ce moment-là que j'ai changé, un peu, à vos yeux. Que vous avez découvert que l'intello derrière ses lunettes était aussi, un peu, humain. Que lui aussi cette année-là ferait, pour la première fois, un tour à l'infirmerie juste histoire de sécher un bout d'heure d'allemand. Qu'il tiendrait tête, presque effronté, mais avec une gentillesse d'enfant, à l'enseignante d'Économie.

Elle a toujours l'air fatiguée. Elle doit l'être, en fait. Qui sait quel mal insondable la ronge. Son truc, c'est surtout la sociologie – elle n'est pas branchée chiffres. Au décours d'une leçon, je traîne dans la salle tandis que mes camarades sortent. Entre quatre yeux je reprends pour elle, au tableau noir, les calculs élémentaires de pourcentages qui ne s'ajoutent et se soutraient pas aussi simplement qu'on pourrait l'espérer. Mais à l'épreuve de français du bac, c'est son cours Anomie et acculturation qui me vaudra une excellente note d'écrit.

L'atelier théâtre crée et produit Y ou le Grain de sable.

Ame, sur le chemin de 2006 à 19xx,
dimanche 30 septembre 2007

1994 :16 En attendant

ça fait longtemps que je n'ai pas écrit. Parce que le présent m'a un peu rattrapé à ces périodes, parce que mes souvenirs sont assez flous ou douloureux.

De mes 16 ans, je me souviens quelques brides, impressions qui se mélangent d'ailleurs aux années alentours.
C'est comme si je me revoyais dans un état de semi-conscience, c'était sûrement le cas. Après le grand chamboulement alors que j'avais 14 ans, je recommençais à me poser dans un nouveau lieu plutôt inhospitalier. Je m'étais faite à l'idée que ce temps de lycée était "incompressible", je devais le passer, je devais passer mon bac, ce qui me permettrait de faire mes choix.
En attendant, il y avait une petite bande de copains. J'ai jamais eu de groupe de copains à proprement parlé mais c'était les personnes que je voyais souvent à cette époque. Nous avons perdu le contact assez vite après le lycée.
En attendant, il y avait les cours d'éco qui me passionnaient (en 1ère, je me souviens qu'on avait étudié la comptabilité nationale et j'avais trouvé ça intéressant...!). Il y avait les sorties ciné, solitaires ou non. Il y avait des tensions à la maison, j'en voulais beaucoup à mon père de certains propos, certaines réactions. J'en voulais aussi à ma mère de ne pas être là pour moi, pour nous. Et ma grande soeur, avec laquelle j'étais complice, partait peu à peu de la maison...
Moi, j'attendais.

shayalone, sur le chemin de 2006 à 19xx,
mercredi 30 avril 2008

1996 à 16 ans. Amandine

Amandine a les yeux rouges, Amy fuit, amy sombre en cours. Et moi, à qui vais-je pouvoir me confronter, si amy disparait?

Amy est belle, tellement, avec ses boucles brunes et son regard noir, avec sa peau si blanche, avec ses mots si beaux, avec sa violence. Mais amy est venue vers moi l'an dernier, comme si j'étais une fille normale. Avec sa copine Delphine, elle est venue à ma table, s'interessant à ma vie... Quoi, je ne suis donc pas qu'un faire valoir, j'ai une existence propre? Je serais donc aimable?

Amy est brillante, et nous luttons joyeuses pour le plus grand bonheur des profs.

Aimée, je deviens aimante. Et quand amy déconne, je deviens étouffante. Je veux savoir, il se passe quelque chose... je ne veux pas la voir s'enfoncer toujours plus dans la défonce. Elle maintient qu'elle maitrise, comme tous les drogués, qu'elle ne risque rien.

Je gratte tant et plus, têtue et acharnée. Et Amy craque. Une petite enveloppe rose, et des lettres serrées à l'encre noire. Je me précipite dans les toilettes du lycée pour la lire tranquille. Une lettre qui dit tout ce qui ne sera plus jamais dit. La mort d'un frère aimé, la fuite dans l'héro, l'overdose, à 13 ans. Une lettre qui finit par "mes mots demandent le silence". Je m'effondre dans les chiottes, en larmes, en rage, me tapant la tête contre les murs. "Bourrine", je suis une bourrine, une vilaine voyeuse, une impétinente curieuse. Je respecte le silence, et la distance imposée.

Oui, mais amy ne fume plus autant, elle n'arrive plus défoncée en cours.