Petits cailloux et ricochets

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le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

les textes
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année 2000

Les textes sont présentés dans l'ordre chronologique de leur rédaction.

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Kozlika, sur le chemin de 2006 à 19xx,
lundi 13 novembre 2006

2000:40 placard

Juin 2000. Dernier jour de CM2 pour ma cadette, que je suis venue chercher mais qui m'a lâchée aussi sec pour filer chez une amie. Sur la place piétonne je me suis installée au soleil pour un café. J'aperçois de loin Billy, son instituteur et l'appelle pour qu'il me rejoigne. C'est sa première année dans cette école et nous sommes devenus amis rapidement. Il va plusieurs fois par mois à l'opéra, quand nous le pouvons nous faisons coïncider les dates pour nous y retrouver et allons dîner au restaurant ensemble. Ou on se retrouve comme aujourd'hui pour un thé à la menthe ou un café. Il me pousse souvent à me proposer comme parent accompagnant pour les sorties de classe. Bref, on s'entend comme larrons en foire.

Très vite, j'ai pensé qu'il était homo (je me vante d'être infaillible en ce domaine). Quand nous nous sommes mieux connus, que nous avons partagé quelques pizzas et quelques fous rires, je me débrouille pour lui poser la question indirectement, ma gay-friendlytude ayant été maintes fois « prouvée ». Arf, mon flair infaillible m'a donc fait défaut, 100% hétéro me répond-il, enfin sait-on jamais hein ! Ah tiens, c'est bien la première fois que je me sens d'emblée si à l'aise avec un hétéro. Ah oui, me répond-il, d'ailleurs à l'école ça commence à jaser. Et ton mec, il ne se pose pas de questions ? Bah non, « mon mec » il est bien content de pouvoir rester à la maison sans que j'essaye de le traîner ici ou là, quant au reste, pas le genre à s'affoler sur des hypothèses et je ne serais pas bonne menteuse.

En ce dernier jour tout plein de soleil, on déguste notre café sur la terrasse, Billy et moi. On discute du programme de l'année suivante à l'Opéra de Paris. En avril nous avons aligné nos dates d'abonnement, ça va être chouette l'année prochaine.

« Tu n'auras plus l'occasion de venir à l'école.
– Eh non, ça sera le collège maintenant, d'ailleurs elle n'aimait pas trop que je traîne à l'école comme si elle avait besoin de sa maman !
– J'ai un truc à te dire.
– ...
– Je suis homo. »

Et puis tout sort pêle-mêle : la peur que ça se sache, les parents qui voient des pédophiles partout, l'amalgame pédé-pédophile, qu'il s'est un peu servi de toi pardon mais tu m'avais dit que tu n'aurais pas de problème avec ton mec en couverture auprès de ses collègues ou en tout cas ne démentait rien. L'amour du métier, surtout ne pas prendre le risque de ne plus pouvoir l'exercer, j'y tiens trop. Choisir d'habiter loin pour pouvoir fréquenter des garçons sans croiser les habitants d'ici, raconter aux hommes qu'il rencontre qu'il exerce je ne sais plus quel métier pour éviter les recoupements, l'impossibilité de faire confiance, même à toi pardon.

Je me prends la porte du placard en pleine face.

Mentir sur une opinion, ça demande de la maîtrise de soi. Mentir sur ce qu'on est, ça détruit. Comme d'autres, il a cloisonné sa vie en parties étanches entre le très petit nombre de ceux qui savent et tous les autres qui ne doivent pas savoir. Il ne se comporte pas de la même façon, n'a pas les mêmes gestes, pas les mêmes intonations.

Les histoires de coming-out me mettent toujours les tripes à l'air, même quand ça se passe bien. C'est de devoir le faire qui est insupportable, qu'on puisse situer le avant et le après, qu'on doive s'interroger sur comment et à qui le dire, s'inquiéter des réactions. Qu'on se prenne les pieds dans le tapis entre le choix d'un métier et le choix d'être soi.

Elles me rappellent mon enfance aussi, d'une certaine manière, évidemment beaucoup moins grave, quand on me demandait pourquoi je ne portais pas le nom de mon père. Alors voilà, papa et maman étaient mariés, mais pas ensemble vous voyez, et maman ne pouvait pas vraiment me donner son nom car sinon ç'aurait été le nom de son mari et papa n'avait pas le droit de dire qu'il était mon papa puisqu'il n'était pas marié avec maman et donc on m'a donné un nom provisoire, le nom de ma maman quand elle n'était pas mariée, mais c'est pas pas encore mon vrai nom. Alors souvent je répondais oui. Pour éviter les regards apitoyés sur moi et réprobateurs sur ma mère.

C'est à Billy que j'ai pensé aussi lorsque Garfieldd a été placé sous les feux de l'actualité. Je me rappelle avoir songé - et peut-être écrit ? - que le vrai combat contre l'homophobie sera gagné quand un prof pourra venir le bras autour du cou de son amoureux à la kermesse de son établissement sans que personne n'y fasse attention.

Mais oh, hé, n'empêche : in-fail-lible !

luciole, sur le chemin de 2006 à 19xx,
mercredi 21 février 2007

2000. Petits cailloux et ricochets, des cendres, descendre ...

L'an 2000, l'angoisse du bug est passée, moi, elle m'est passée très, très au dessus. C'est l'année de mes trente ans. Je mets en scène "les caprices de Marianne", j'attrape la mono-nucléose.

La maladie du baiser, un calvaire, pour moi la maladie d'amour, du manque d'amour, du manque d'enfant, du manque. Je pleure une fois par mois sur mon ventre vide. Vague souvenir de dispute ou chacun hurle son impuissance à satisfaire l'autre, vague, oui, année houleuse...

La mono-nucléose, c'est un joli nom. Je l'entend aussi comme cela, la solitude du corps. Je ne peux rien faire, tout me coute, je ne me reconnais plus. Mon corps me trahie et je suis en colère, tellement en colère contre lui.

Des larmes beaucoup, des larmes cachées, salées, désarmée, fragile, je déploies des forces que je n'ai pas.
L'année de mes trente ans, petit bilan, un amoureux, un joli métier, un rêve de mise en scène réalisé, pas d'enfant, pas d'enfant, pas d'enfant.
L'obsession insupporte, je dois en plus me justifier. Des cris rentrés, expirés, lâchés, j'aimerais comprendre, décoder.
Une injustice m'est faite, mon corps m'abandonne, n'est ce pas moi qui l'ai abandonné il y a longtemps, quand il me mettait déjà en danger ? L'enfance, les peurs, les batailles, tout est en vrac. Je suis malade, complètement malade, il faut me tuer, tout consommer, tout consumer, des cendres, descendre encore au gouffre du passé ...

sicaliptic, sur le chemin de 2006 à 19xx,
dimanche 25 février 2007

2000 : 34 ans l'amitié

Une amitié se tord de douleur.
Après 3 ans de vie commune nous ne pouvons partager les difficultés
Parallélement une autre prend naissance, c'est une drôle de rencontre comme pour une histoire d'amour, finalement c'en est une. Du jour au lendemain cette inconnue devient mon quotidien, il ne se passe plus une journée sans que nous n'ayions quelque chose à nous dire, à nous montrer. La vie devient abondance.
J'ai pris l'habitude de trainer au bar pour laisser de la place à la maison quand celle ci hébergeait la douleur, maintenant que je suis seule dans un si petit appartement, je fais de mon bar, mon salon et de sa terrasse, mon jardin.
Lorsque je m'absente, on le remarque. Ma peau brunit à force de traîner au soleil, j'apprends à prendre le temps, j'en ai à revendre.
Mon univers s'aggrandit bientôt d'un atelier, je me remets à la peinture, c'est au bar qu'une amie me l'a proposé.
Mon amie est généreuse elle me nourrit de son énergie. Elle m'entraîne dans un tourbillon, elle me bouscule et j'aime sentir mes habitudes vaciller, mes croyances mises en danger, je lutte tout de même, je me braque mais je sais qu'elle me fait du bien, j'ai si peur de m'encrouter, elle a une intelligence abrasive.
Pour mes 34 ans, elle organise un spectacle exuberant où je me retrouve à essayer les 5 robes qu'un ami m'a offertes, et à danser avec les hommes qu'elle me choisit, elle, royale madame loyale, est en maillot de bain et talon haut. Cela se passe dans mon fief, mon bar, chez moi quoi. Je me dis qu'elle est folle et que c'est surtout une grande démonstration d'amour. Certains disent (son nouvel amoureux surtout) que nous étions unies dans une vie anterieure, que c'est la seule explication de cette fulgurante impression de se connaitre autant en si peu de temps.

Cette année là, j'ai rencontré beaucoup de gens intéressants et adorables, peu ont résisté à l'érosion des changements de direction. C'est une année prolixe, je retrouve la joie et tout fourmille de projets.

kaa, sur le chemin de 2006 à 19xx,
mardi 6 mars 2007

2000:27 - Off-site

C'est mon premier jour.
Je me suis habillée chouette, pas trop classe, mais élégant.
Je suis un peu angoissée, je veux faire bonne impression.
J'arrive pile à 9h15, pas trop tôt, mais pas en retard.

Tout le monde est guilleret, détendu.
Mal fagoté.
On me regarde en rigolant discrètement.

Mon chef surgit dans la cafétéria et me lance "Alors, t'es prête pour le off-site ?".
The quoi ?

Ben oui, quoi, aujourd'hui, on sort, on t'avais pas dit ?
T'as de la chance de commencer par un off-site !


Quelques heures plus tard, je suis suspendue dans les arbres en bleu de travail moulant et baudrier, terrorisée et suant comme un âne.

Déjà, j'étais arrivée à l'école en pantoufles.

traou, sur le chemin de 2006 à 19xx,
dimanche 11 mars 2007

2000 - Le labyrinthe

2000. Qu’est-ce qu’on l’a attendue cette année-là ! Quand on était mômes, on s’y projetait : on savait tous l’âge qu’on aurait. Pour moi, 36 ans ! Qu’est-ce que c’était vieux ! On en riait comme des fous. On croyait que ça n’arriverait jamais. Et que cette année-là comblerait les rêves les plus futuristes. Plus traditionnellement, j’étais persuadée qu’à cet âge canonique, je serai déjà à la tête d’une famille, d’un travail, d’une maison, que sais-je encore. Je n’avais pas beaucoup d’imagination pour ce genre de normes.

Comment aurais-je pu imaginer qu’en l’an 2000 – comme on disait – je serais déjà morte et re-née plusieurs fois, et que ce chiffre rond verrait de ma vie un nouveau recommencement chaotique. Une nouvelle rupture, une nouvelle renonciation, un quotidien bouleversé, des projets encore à revoir.

L’interrogation, cette année-là, est celle qui jalonne ma vie depuis longtemps, récurrente, parfois désespérante, parfois apaisante : combien de faux chemins faut-il emprunter, combien de voies sans issues doivent-elles se révéler pour qu’au bout du compte on puisse espérer trouver la route qui mène à soi-même ? Combien d’erreurs, de ratés, de projets avortés, d’espoirs déçus, de bonheurs ou souffrances inattendues avant d’arriver à se dire « Or donc, ça c’est ma vie… ». Sans amertume. Juste parce qu’on a réussi à muer les renoncements en acceptation.

En l’an 2000, les bras d’un homme, dans lesquels je me sentais bien, se dérobent à moi. En 2000, j’accepte peut-être que la vie ne soit pas aussi ronde que ces trois zéros, mais sinueuse, encore et toujours. Je ne vois pas d’horizon mais toujours un mur derrière un autre mur. Alors voilà, ma vie est ce labyrinthe toujours plus vaste. Peut-être faut-il que je prenne mon parti du labyrinthe. Que je cesse d’espérer en trouver la sortie. Vivre dans mon labyrinthe , prendre les virages souplement, faire demi-tour sans m’exaspérer, et profiter du ciel au-dessus.

Ame, sur le chemin de 2006 à 19xx,
mardi 13 mars 2007

2000 : 22 Italienne

Une envie très forte me faisait rêver de vivre une année à l'étranger (au moins!). Je me suis créée cette occasion fin 1999, par des choix pas forcément évidents à faire mais tant pismieux.
Alors, une bonne partie de cette année, une ville italienne est devenue mon quotidien. Vi(ll)e très agréable, insouciante et douce.
Je pourrais parler de cet ami, nouvellement orphelin, chaleureux, curieux et ouvert, devenu papa poule depuis.
De mon amie sicilienne, aux histoires de coeur compliquées, franche et honnête, généreuse et débrouillarde.
De ce jour où S., infirmier récemment diplômé, m'a offert un carrilon qu'il avait dans sa chambre alors qu'il quittait sa vie étudiante.
De ces temps-café à rallonge, de ces ballades en fin de journée, des escapades de week end...
De mes amours éphémères.
De la fois où avec des collègues monos d'une colo, nous avons fait le mur pour aller faire les fous sur la plage, décompressant de la perversité d'une directrice négrière...
Je pourrais mais c'est difficile. De choisir. De l'écrire.
Mais c'était vraiment bien.

krazy-kitty, sur le chemin de 2006 à 19xx,
vendredi 16 mars 2007

2000 : 15 - La rencontre

J'ai quinze ans. Toi aussi.

On s'est rencontré par hasard, ici, ailleurs, ou autre part.

Un feu d'artifice. L'écho de mes pensées qui trouve enfin où résonner. Des rires, des larmes, des discussions que tu suspens de tes lèvres sur les miennes. Des papillons dans mon estomac, l'insouciance, je me fous de tout, tout est possible si tu existes, là, dans mes bras. La vie prend sens, et tant pis si une horrible confusion la lui retire momentanément et me précipite dans la détestable habitude de croire en mes intuitions les plus pessimistes : il est hors de question que ta compréhension m'échappe.

Plus de six ans plus tard : elle m'est toujours acquise.

gabriel, sur le chemin de 2006 à 19xx,
vendredi 16 mars 2007

2000 (15) : Séparation

Tu avais quinze ans. Moi aussi.

Je t'ai rencontrée par hasard, au détour d'un couloir.

Un éclair aveuglant. L'évidente clarté de communes pensées. Des rires et des larmes, des discussions sans fin qui épousent nos lèvres. La peur au creux des reins, l'insouciance, ta voix qui dit tout est possible si tu existes, là, viens, je me fous de tout, viens prends moi dans tes bras. La vie nous appartient ; tant pis si, arrogants, nous voulûmes deux fois contraindre le destin ; et si, précipités par un serment idiot et un facteur malin dans de sombres pensées, nous pleurons, côte à côte, sur la loi des jardins : il est hors de question de te perdre deux fois.

Plus de six ans après, tu restes là pour moi.

samantdi, sur le chemin de 2006 à 19xx,
lundi 19 mars 2007

2000: 39 - à un siècle près...

Le 1er janvier 2000, à 0 heure j'étais sur la place du Capitole avec mon vieil ami Paul, sa compagne, leurs deux fillettes dont l'une était encore dans la poussette. Il y avait aussi Louis, 13 ans, le fils que la compagne de mon vieil ami avait eu d'un premier mariage.
Je me suis toujours bien entendue avec ce garçon, que j'ai connu quand il avait 6 ans, en 1993.
Nous nous sommes tous embrassés alors qu'autour de nous les gens faisaient de même.
Je ne me souviens plus s'il y avait un feu d'artifice, je revois des gens qui buvaient du champagne, qui trinquaient...

Assez rapidement, mes amis ont voulu rentrer pour coucher les petites, alors nous sommes restés Louis et moi, nous avons décidé de faire le tour de la ville et de nous laisser porter par les événements. C'était un peu surréaliste, cette promenade. Tous les gens se saluaient, se souhaitaient la bonne année. C'était tranquille, joyeux.

Nous étions vivants et nous avions changé de siècle.

Mais en fait non, nous étions encore au XXème siècle. Je m'en suis rendu compte quand en janvier 2000, j'ai rencontré l'homme aux yeux bleus. Il m'a fallu quelques mois pour comprendre que c'était ma dernière histoire d'amour du XXème siècle.

... car aux lignées condamnées à cent ans de solitude, il n'était pas donné sur terre de seconde chance: la fin de "Cent ans de solitude" m'avait toujours un peu impressionnée.

En 2000, j'arrivais au bout des cent ans.
Mais mon XXIème siècle n'a commencé qu'en 2004.

mnesiloque, sur le chemin de 2006 à 19xx,
jeudi 22 mars 2007

2000 : Divan (2)

J'ai toujours considéré la psychanalyse avec la plus grande circonspection ; car si la théorie freudienne est admirablement construite et passionnante à étudier, elle souffre d'un gros défaut épistémologique : à cause de sa structure même, il est impossible de concevoir la moindre expérience permettant de vérifier sa validité ou sa nullité. Cela n'ôte rien à son pouvoir thérapeutique ; cela implique juste que les psychanalystes se reposant peut-être sur des théories fumeuses, il vaut mieux ne pas prendre pour parole d'Évangile tout ce qu'ils racontent.

Heureusement, mon thérapeute a parfaitement conscience de ces limitations et n'est absolument pas dogmatique - bien qu'au vu de son grand âge et à sa façon de citer les Saintes Écritures en allemand dans le texte, je le soupçonne d'avoir fait ses études avec Dieu en personne. Et les choses se passent à merveille ! Car la parole guérit. Peut-être par ses rares interventions le thérapeute aide-t-il un peu le processus ; mais même sans cela, la parole guérirait malgré tout.

Nous avons tous des idées inavouables tapies au fond de notre conscience, des pulsions moralement ou légalement répréhensibles, des sentiments qui nous paraissent honteusement inappropriés aux circonstances, des attirances sexuelles « contre-nature » (chacun mettra ce qu'il veut derrière ce terme), etc. Je suppose que les personnes équilibrées gèrent ça très bien. Moi non. J'ai peur de ces idées ; peur qu'elles m'échappent au milieu d'une conversation et que mes interlocuteurs effrayés par tant d'abjection me rejettent ; peur qu'elles soient trop fortes pour que j'y résiste et que je cède à des pulsions monstrueuses. Alors je dépense une énergie considérable à les enfouir. En pure perte, évidemment ! Car une pulsion ne se laisse pas facilement exiler hors de la vie psychique, et quand bien même on y parvient, elle ne tarde pas à ressurgir sous une autre forme : maux de tête, douleurs abdominales, palpitations...

La première vertu que je découvre à l'analyse est de ramener les problèmes dans l'univers du langage - donc dans un univers sur lequel j'ai prise. Allez donc négocier avec une tachycardie ou avec un spasme intestinal ! Tandis qu'une fois verbalisé, tout problème devient soluble. L'autre vertu est de me permettre d'extérioriser ces idées inavouables, de les confier à un tiers qui me les montre ensuite « de loin », comme si elles étaient étrangères ; et de découvrir - ô surprise ! - que ces idées n'ont en fait rien d'effrayant.

Vous n'imaginez pas la sérénite que cela apporte.

N'empêche, je donnerais cher pour lire le carnet que mon psychiatre a couvert de notes dans mon dos pendant ces deux années où j'ai déblatéré sur son divan.

valclair, sur le chemin de 2006 à 19xx,
jeudi 29 mars 2007

2000: Dépression

Difficile ricochet : car je dois parler d’autrui et ne peut m’empêcher de me dire : De quel droit est-ce que je le fais, comment puis-je m’y autoriser… Je le fais pourtant car partant d’elle c’est à moi que j’aboutis...

Après déjà une alerte sérieuse l’été précédent pendant des vacances qui avaient pourtant plus que d’autres tout pour être très belles, la dépression latente de Constance est devenue manifeste cette année là, paralysante, porteuse de souffrances violentes et de moments de complète prostration Elle est parvenue toutefois à continuer son travail, elle donnait le change en se caparaçonnant dans ses obligations, dans son sens du devoir pour s’écrouler en pleurs et en douleurs chaque soir dès le retour à la maison ou pendant les week-end… Elle n’a dû prendre en tout et pour tout qu’une à deux semaines d’arrêt pendant cette période si difficile.

Après qu’elle ait pendant des semaines et des semaines refusé jusqu’à l’idée de se soigner, j’ai réussi à l’amener chez son médecin qui lui a fait accepter de prendre quelques médicaments puis un peu plus tard, après plusieurs tentatives infructueuses, après plusieurs rendez-vous pris qu’elle a fui à la dernière minute, j’ai réussi à la conduire chez un psy qu’elle disait ne pas vouloir voir…

Mais elle l’a vu finalement et, à son corps défendant d’abord, un processus a commencé, régulier, métronomique, deux fois par semaine et qui a duré, qui dure encore, avec la même personne…

Moi je suis sorti du jeu. Je l’y avais conduite, je l’avais aidée à amorcer le processus, j’avais amené la malade au médecin, c’était bien suffisant. D’ailleurs quoique la situation fut difficile, pénible à vivre, je me sentais en effet plutôt solide, bien ancré dans mes baskets et dans le réel. Comme si j’avais charge d’âme et qu’il me fallait être fort pour deux. Comme si face à la déliquescence manifeste de l’un, l’autre devait être un pilier sur qui compter. J’avais à tenter de tenir la tête de quelqu’un hors de l’eau, il n’était donc pas question que je cède à ma ligne grise, à mes habituelles interrogations existentielles, à mes mini et récurrents coups de déprime... Etrange jeu systémique !

Le processus engagé par Constance a eu des effets. Les crises douloureuses, se sont espacées puis ont disparu, enfin presque disparu. Mais le malaise est là, toujours, permanent, en arrière fond. Il n’y a pas eu réévaluation, reconstruction, nouveau départ. Les crises reviennent s’inviter de temps à autres, spécialement dans certains moments de temps libre, dans ceux qui ne sont pas consacrés à une activité précise, organisée, balisée, des moments qui pourraient être, devraient être d’épanouissement, de projet, de convivialité légère.

Tout ça n’est pas très gai. Et surtout je viens en écrivant ces ricochets de réaliser le temps depuis lequel ça dure. On m’aurait posé la question, j’aurais sans trop réfléchir répondu : Oh, longtemps, ça doit bien durer depuis trois ou quatre ans… Tu parles ! Sept années presque ! Sept ans ! J’en ai le vertige. Rien, au fond, n’a changé.

Comme toujours j’ai laissé couler, couler les choses, couler le temps, suivant ma plus grande pente, la pente de la passivité. Je n’ai pas regardé vraiment au fond de ce miroir que pourtant je ne cesse de me tendre. Je n’en ai pas profité pour tenter de mettre en jeu une dynamique partagée ou pour me remettre en cause en vérité et en action, au delà de la litanie finalement facile de mes mots écrans, qu’ils soient adressés à moi seul ou jusqu’aux confins inconnus de la toile…

Sept ans !

ada, sur le chemin de 2006 à 19xx,
vendredi 13 avril 2007

2000 Sevrages

En 2000, je plane. Ma fille n’a pas encore un an. Les débuts ont été difficiles, je me souviens, une nuit, de retour de la maternité je n’arrivais pas à allaiter mon bébé. Elle cognait sa bouche minuscule grande ouverte sur mon sein sans parvenir à en saisir le téton trop petit. Elle pleurait de tout son petit corps, s’obstinait. En vain. Trois heures du matin. Mon compagnon impuissant à mes côtés, appelle ma mère, venue nous aider pour la mise en route des premiers jours. Elle est nounou ma maman maintenant. Elle en connait un rayon en matière de nourrisson. Mais là, c’est sa fille et sa petite fille. Elle ne sait pas. Je vois bien qu’elle souffre aussi ma mère de voir sa petite fille s'époumoner comme ça. J’ai envie de hurler, je me retiens. Purée il n’y a que moi ici à savoir qu’elle va y arriver, que nous allons y arriver toutes les deux ?
- Elle a faim. Si nous lui donnions un biberon de lait reconstitué, émet timidement ma mère.

J’entends, tu ne peux pas nourrir ta fille. Je déraille. J’enrage à l’intérieur. Puis dans un sursaut de calme, je les vire tous les deux de la chambre. Elle y arrivait à la maternité. Il n’y aucune raison que cela ne marche plus. J’essaie de me calmer. De la calmer. Tout doucement une berceuse ; sépharade, une qui n’ait rien à voir avec mon enfance, vite,



''Durme querido hijico

Durme sin ancia i dolor…'' *

Nous nous relâchons toutes les deux. Et recommençons. Je change de sein. Et elle saisit mon téton avec une telle force que je me dis que plus jamais je ne douterai de notre instinct de vie à toutes les deux, de cette force tapie là. Je suis incroyablement heureuse.

''Enfance mon amour

Il n’est que de céder **''

Le reste de l’année est un concours de premières fois. Nous passons le plus clair de notre temps collées l’une à l’autre. En vadrouille dans le kangourou, ma fille regarde avec des yeux grands ouverts le monde qui l’environne. Sur le canapé, lové dans mes bras, elle tête mon lait. J’ai l’impression d’être la première mère sur terre. Il y a quand même une bizarrerie, ma fille ne semble têter que mon sein gauche. Je ne comprends pas bien, mais je ne me pose pas plus de questions que ça. Je me mets à mi-temps, pas envie de courir après les regrets. Tout passe tellement vite ! Les gens, les amis bien intentionnés, les copines de ma mère, et mon père, m’annoncent un sevrage difficile. Nous n’en avons cure. Je sais qu’elle prend ce dont elle a besoin pour grandir, j’ai confiance. Le reste du temps on se balade. A trois mois elle fait un voyage en bus de 32 heures ma puce, elle traverse les plateaux anatoliens pour aller voir ma grand-mère, avant qu'il ne soit trop tard. Elle arrive fraîche comme une fleur. A six mois, elle commence à manger un peu de tout, tête moins. Et puis un matin d’avril de l’année 2000 ma fille de presque un an me fait comprendre que c’est bon, elle est grande et n’a plus besoin de têter. C’est la joie, on fait une belle fête.



Quelques mois après, sur la plage, en voyant ma mère cacher sa poitrine, je comprends.

Ma mère quand elle avait 8 ans a été brûlée très gravement, enflammée au pétrole comme une torche. Les médecins pensaient qu’elle ne survivrait pas. Seul mon grand-père y a cru, la soignant, changeant ses bandages plusieurs fois par jour pendant des mois. Elle en garde une très profonde cicatrice sur tout le côté droit. Du sein jusqu’à la hanche. Ce jour-là, sur la plage, alors que ma fille s’était sevrée toute seule de mon sein gauche, j’ai compris que je n’avais moi-même tété qu’un seul sein de ma mère, le téton droit de l’autre, brûlé, étant quasiment inexistant.

  • François Atlan, Romances sépharades
    • Saint John Perse, Eloges

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