Petits cailloux et ricochets

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le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

les textes
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année 1992

Les textes sont présentés dans l'ordre chronologique de leur rédaction.

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Kozlika, sur le chemin de 2006 à 19xx,
mardi 21 novembre 2006

1992:32 - 1993:33 bodyguard

Eté 1992. Ce soir nous partons en vacances. Mon compagnon travaille depuis un an dans un journal du matin, ce qui signifie qu'il part de la maison vers 15 heures et ne revient qu'au milieu de la nuit. Nous partirons tout à l'heure à la fin de son service. Pour que nous n'ayions plus qu'à monter dans la voiture à l'heure du départ, je décide l'aller porter les valises dans la voiture qui est garée sur le parking à l'arrière du bâtiment.

Je connais mes deux lascars, surtout la petite, vingt mois et quatre ans, mieux vaut anticiper toute bêtise en mon absence, même brève. Je coupe le gaz et l'eau (l'inondation une fois par an c'est bien assez et comme ça ça sera fait), je ferme les fenêtres de leurs chambres où ils sont occupés à jouer pour qu'ils ne balancent pas leurs jouets sur les passants, je ferme les toilettes de l'extérieur avec un tournevis, je bloque le verrou de la porte palière pour qu'ils ne puissent s'enfermer. Je les chapitre : pas de bagarre, pas d'initiative inventive, je reviens très vite. Ils opinent sagement du bonnet. Le petit voisin du rez-de-chausée, huit ans, relève à peine la tête : il est fort occupé avec l'impressionnante collection de modèles réduits de Meusa. Nickel. Descendre les trois étages direction la voiture, où je charge les bagages. En rebroussant chemin, je lève machinalement les yeux vers la fenêtre de la cuisine.

Marion est installée à quatre pattes sur le rebord de la seule fenêtre que j'ai oublié de fermer, tout sourires. « Coucou Maman ! »

Pourquoi mais pourquoi n'ai-je pas pensé à cette fichue fenêtre et au lave-vaisselle idéalement disposé pour servir de marchepied dessous ? Et que faire maintenant ? Elle fait mine de ne pas entendre mon ordre impérieux de retourner immédiatement à l'intérieur si tu ne veux pas une fessée dont tu te souviendras et se penche pour suivre ma progression vers - et bientôt sous - l'immeuble. Je suis glacée et hésite entre avancer et prendre le risque qu'elle continue de se pencher ou continuer à lui parler jusqu'à ce qu'elle se lasse et quitte son point d'observation.

La petite voix de Meusa balaie toute tergiversation : « Maman, dépêche-toi, je lui tiens la jambe, mais elle gigote ! »

Linford Christie et ses misérables 9,87 de la semaine dernière n'ont qu'à bien se tenir. Prenant mes jambes à mon adrénaline je fonce, grimpe quatre à quatre les escaliers. Chaque pas, le film d'une gamine se dégageant de la faible poigne d'un gamin de quatre ans et tombant, tombant, tombant, se déroule dans ma tête. Je récupère l'énergumène toujours sur son perchoir, la main de Meusa le Philosophe rivée à sa cheville. Sur le tapis du salon, le grand dadais du rez-de-chaussée est passé des voitures de course aux voitures de collection.

Deux mois plus tôt elle se plante au milieu d'une quatre-voies en passant à travers les grilles d'un square. Un mois avant, elle se jette dans le grand bain de la piscine municipale pendant que je suis encore dans les vestiaires. Trois mois plus tard elle avale du dilluant de blanc correcteur. Entre 1992 et 1993, je lui ai sauvé la vie un nombre incalculable de fois. Chaque sortie dans la rue est un pari fou : il faut la tenir par la main sans relâcher la pression une seule seconde. Il ne faut pas la laisser deux minutes seule dans aucune pièce, jamais. Ne s'approcher d'aucun muret donnant sur le vide. Je ne suis plus une maman, je suis son garde du corps. Elle ne brave pas le danger, elle ne le voit pas, elle a un appetit d'ogre de la vie et une folle confiance en son invulnérabilité.

Il y a un truc qui me révoltait avant d'avoir des enfants : les gamins en laisse. Dans l'état d'épuisement qui est le mien au bout d'un an et demi de ce régime, avec leur père dont les horaires ne permettent que le samedi de prendre le relais, je regrette que mes préjugés idéologiques m'interdisent l'usage du harnais, du solide parc. Les balades en poussette, la petite bien arrimée dans le siège, le grand sur le marchepied, sont un repos de l'âme.

Le grand frère a je crois gardé de cette époque l'idée d'une mobilisation générale exclusive autour de cette intruse qui a débarqué dans sa vie auparavant si tranquille. Il ne manque toutefois pas de lui rappeler en cas de conflit qu'il fut son unique sauveur en ce jour d'août 1992.

sicaliptic, sur le chemin de 2006 à 19xx,
jeudi 5 avril 2007

1992 : 26 ans Paris/Oulan bator

La banlieue est devenue un enfer pour moi. Je travaille dans un lycée où a eu lieu un viol l'an passé, les élèves sont des désespérés avec qui le dialogue est difficile. Même les 10 élèves à peu prés sympas, ont des accès de folie passagère qu'il faut gérer sans soutien de l'administration. Et quand je rentre chez moi au fond d'une impasse je dois me fader les montées d'hormones des petits jeunes du quartier. Je me fais insulter tous les jours, je ne sors que quand c'est utile même acheter le pain me pèse.
Je me remets à la peinture c'est le seul échappatoire qui me convient.
La maison est mise en vente, je dirais presque heureusement, on négocie une indemnité pour partir et c'est avec soulagement que je quitte cet ancien paradis.
Lors de la décrémaillère, j'ai la satisfaction de mettre dehors les jeunes qui m'ont pourri la vie et bizarrement ce soir là, ils ne me tiennent pas tête, ils réussiront quand même à embarquer le sac d'une des convives, ceci explique peut être cela.
Je revis, Paris est enfin à ma porte, je sors de l'impasse où j'habitais
Mon amoureux part pour un mois ou deux en Mongolie en l'attendant je m'inscris aux langues Orientales, j'ai l'impression d'avoir des nouvelles.
A son retour j'arrête tout. Je n'ai jamais été douée pour les langues
Lui aimerait que je retrouve mon indépendance, c'est difficile, je me noie dans ma relation, mes projets semblent solubles dans l'amour.
J'ai beau comprendre et estimer ce qu'il me demande, je n'y arrive pas, je prends son besoin de liberté pour un rejet. Je ne suis pas encore capable de prendre cela pour une proposition adulte. Je grandirais plus tard, en attendant on rêve pendant quelques mois de s'installer une année à Oulan Bator, jusqu'à ce qu'on réalise que la soit disant bourse n'est qu'une redistribution contrôlée de sommes que nous devons nous même avancer.
Déception, mais aurais je supporté l'éloignement et la dépendance totale qu'aurait induit la non pratique de la langue ? j'en doute, c'est donc sans réel regret que ce souvenir me revient.

marionette, sur le chemin de 19xx à 2006,
samedi 5 mai 2007

1992, 5 ans : patchworks

A cinq ans, c'est la 3ème maternelle, si je m'en souviens bien. Aussi étonnant que cela puisse paraître, j'en ai gardé quelques souvenirs.

Celui de regarder une pince à linge qui tenait un dessin, à l'école, en me disant qu'il y avait sans doute des poux dessus (on m'avait raconté une histoire qui s'appellait Rendez-moi mes poux!, et je crois qu'il y en a eu à l'école à cette période)
Celui de truquer les tabourets de la cuisine pour faire des farces à qui voudrait s'asseoir dessus.
Celui de continuer à aller manger du riz au ketchup chez Louis.
Celui de Nanette, ma grand-mère chérie, qui voulait bien qu'on aille finir nos nuits dans son lit même si je ne suis pas sure que les parents aient toujours été très d'accord.
Celui de jouer à l'élastique avec des "grandes" dans la cour parce que je m'ennuyais avec les enfants de mon âge.
Celui de faire de mon GrosNounours un dessin mémorable rose et bleu immonde mais que j'adore encore.
Celui de Nanette qui me demandait conseil pour ses patchworks et de papa qui me demandait conseil pour ses cravates ("Non celle-là elle va pas avec ta chemise, papa!")
Celui d'un parfum de maîtresse, que j'ai retrouvé sur une femme dans la rue il y a quelques années. Mais quelle maîtresse? Etait-ce cette année-là?
Celui d'un bisou à Nicolas, que j'aimais encore.
Celui de l'escalade des bambous du fond du jardin avec ma soeur aînée, pour épier ce qu'il se passait (en l'occurence, rien) dans le jardin des voisins.
Celui de mon papa écrivant à son bureau, me donnant l'impression qu'il ne faisait sur le papier que des traits sans formes. Je me disais que dans les livres, c'est quand même plus joli.
Celui du peintre, un ami des parents, qui est venu faire une fresque magnifique dans la cage d'escalier. Après avoir vendu la maison, la première chose qu'ont fait les nouveaux propriétaires a été de tout repeindre en blanc cassé. C'était un paysage de campagne avec un petit ruisseau que je passais des heures à regarder couler le long des marches.
Celui de ma maman qui avait un gros ventre, sur lequel on avait le droit de poser sa tête ou sa main pour sentir le bébé Capucine bouger. Elle était allongée sur son lit, à l'ombre, un peu fatiguée, et attendait qu'on vienne lui faire son bisou du soir...

chulie, sur le chemin de 19xx à 2006,
vendredi 11 mai 2007

1992 : 11/12 ans - Fille à lunettes.

Depuis 6 mois mon frère et moi nous avons encore changé d'école. Lui au CP, moi en 6ème. J'aime ce parallélisme, d'autant plus qu'il me semble que le petit ange blond et rieur avec qui je jouais aux légos et aux playmobils s'est changé en diable qui dit plus de gros mots qu'il ne peut en prononcer avec ses dents qui tombent. Nous devenons trop différents, et pour ajouter à cette triste rupture, mon frère est atteint d'une maladie honteuse à mes yeux : il n'aime pas apprendre à lire. Nous restons liés tout de même par cette visite chez l'oculiste, qui nous prescrit à tous les deux une paire de lunettes.

Le collège est délabré, moisi, malodorant, mais j'y vais avec plaisir. Stéphanie, la petite protestante de 1988 est devenue ma complice. Je fais la connaissance du premier d'une longue série de professeurs de français exceptionnels, monsieur R, qui est le mari de mon institutrice de CM2. Il nous enseigne la recette des truffes au chocolat, nous parle d'égalité, d'écologie, de poésie. Il a aussi beaucoup d'autorité et ne supporte pas de nous voir mâcher du chewing gum en classe. Je rencontre aussi le premier d'une longue série de prof de maths effrayants, monsieur A. Je m'accroche encore au théorème de Pythagore, mais je sens que je ne vais pas tarder à tomber. Ma prof d'allemand me réconcilie pour un temps avec cette langue : elle porte des blouses immaculées et brodées. Le groupe d'allemand est restreint, nous faisons du bon travail, l'ambiance y est agréable. La classe de musique est une pétaudière : j'y vais toujours avec crainte, car là bas, les cancres prennent le pouvoir, et la moindre bizarrerie est moquée, amplifiée. Je me sens déjà en danger parmi eux. En cours de technologie, je me montre très maladroite à travailler le bois, mais déjà, je suis à l'aise avec les ordinateurs. Nous avons depuis Noël un Amstrad CPC6128+ à la maison, et je m'amuse à rédiger de petits programmes. J'aime enfin énormément ma prof d'art plastiques. Elle est maigre, déjantée, frisée, rigolote, et surtout, elle est à la seule à remarquer mes lunettes.

Je suis surprise que mes professeurs, qui voient défiler des centaines d'élèves par semaine, parviennent à me distinguer. Je ne sais pas que mon père, en tant que gendarme est connu comme le loup blanc dans cette petite vallée, et que tous savent qui je suis. Je n'ai pas vraiment conscience de mon individualité. Au collège, plus que partout ailleurs, j'ai retrouvé l'instinct grégaire.

traou, sur le chemin de 2006 à 19xx,
jeudi 17 mai 2007

1992, Insouciance et convalescence

Qu’elle a été douce cette année-là, insouciante et gaie avant le grand saut de 1993.

En février, je vole, je vole dans les airs, moi ! Parapente en face de l’aiguille du Midi. Sentiment d’euphorie, de liberté, d’émerveillement total. Et pourtant pas très fière quand le moniteur avec qui je volais en tandem pour la première fois m’a installé tout l’attirail sous les yeux d’une foule de curieux, et m’a crié de courir vers le vide. Et je m’envole, je m’envole et je ris de bonheur.

Je rentre à Paris me promettant d’effectuer un stage d’été pour apprendre à voler seule. Les évènements en décideront autrement.

31 mars. Un carrefour. Un choc. Tête-à-queue multiples. Bruit de tôle et cri de peur. Hôpital Saint Antoine, un genou à réparer, clouter, immobiliser.

Julio ne peut s’occuper de moi, la moitié du temps à l’étranger. Je ne peux rester seule, ni continuer à travailler, plâtrée jusqu’en haut de la cuisse, interdite de marche pour trois mois. Direction Bretagne, la maison de mon enfance, chez papa-maman.

Passé les premiers jours un peu déprimés, ces trois mois seront des vacances paisibles, douces, gaies. Il fait beau dans le jardin, sous mon grand chapeau de paille (je fuis le soleil, à cause des anti-coagulants), je lis, j’écris un peu, et surtout je brode. Quand on ne peut bouger, jouer avec les couleurs et s’occuper les mains est idéal. Je dessine une nappe parsemée de papillons, les orne de fils multicolores. De cette année-là, les papillons resteront mon emblème, ils le sont encore.

J’apprends à maîtriser l’art de la douche assise sur une chaise de jardin en plastique, le plâtre enveloppé dans un sac poubelle grand format. J’arbore les salopettes de grossesse de ma sœur, assez vastes pour contenir ma jambe encombrante et dotées de poches sur le devant où j’enfouis tout le barda que je ne peux porter, les bras tout occupés de mes béquilles.

On me chouchoute, on me rend visite, on me promène, on m’emmène dans des restaurants où j’occupe deux chaises. Le printemps est beau, l’été s’annonce de même. Je n’ai pas du tout envie de reprendre le boulot début juillet… Et pourtant, un jour de juin, je suis sortie de Saint Antoine sur mes deux pieds, claudiquante, les larmes aux yeux. C’est si beau de marcher.

A la fin de juin, résignée, je décroche mon téléphone pour discuter des modalités de ma reprise de boulot la semaine d’après. On me répond mystérieusement gêné. La direction se décide à me rappeler : j’apprends sur la terrasse, cheveux mouillés bouclant dans le soleil du matin, que je suis licenciée, ainsi que les personnes qui constituent le service marketing dont je fais partie, et dont la boîte se sépare. Plus précisément, je serai licenciée dès que je remettrai mes pieds valides dans la maison. Autant ne pas me presser. Cela tombe bien, je ne me sens pas encore tout à fait d’aplomb sur mes quilles : un mois ou deux de vacances supplémentaires à les faire nager dans l’eau de ma Bretagne leur seront fort agréable et bénéfique. Je suis soulagée. Je n’aimais pas ce job. J’aviserai à la rentrée…

A la rentrée, je retourne dans la chaine de télévision qui m’avait fait travailler par intermittence depuis quelques années. J’y travaille sur un projet d’émission imbécile mais rigolo. Tellement imbécile qu’elle ne sera pas diffusée (et vu le nombre d’imbécilités que diffuse la chaîne en question, c’est une performance). Le chômage me menace. On me propose une autre émission, pas du tout rigolote celle-là : on y parle de meurtres, de cadavres, de boyaux à l’air racoleurs. J’ai failli vomir en voyant le pilote. Mais c’est ça ou l’ANPE. Je choisis l’émission-cauchemar. Merde. Pas jolie façon de clore une jolie année.

Thomas, sur le chemin de 19xx à 2006,
mardi 7 août 2007

1992, année 15 -- Arcadie

D'abord il y a eu un jeu de mots. Un enchaînement de rebonds, une passe à dix de libre association sauvage. Entre un exercice de voix et une impro, dans la grande salle de vieux béton nu où se réunissait l'atelier théâtre, chacun à son tour proposait le premier mot qui lui venait en tête. Ça a commencé absurde et drôle, et puis ça s'est tressé de plus en plus serré jusqu'à ce qu'on contemple l'évidence et qu'on voie se dérouler, presque malgré nous, l'Amour, la Mort, le Désir et l'Interdit. On en a presque eu peur.

Et puis de ces mots bruts, on a fait un texte, une pièce de théâtre. Arcadie, mon amour, une pièce de jeunes révoltés dans une société où l'amour aurait été interdit. On l'a jouée dans notre petite salle polyvalente de banlieue. Et puis on a emmené le spectacle tourner au Québec, avec un autre groupe de l'association. Eux jouaient L'Art de la chute de Guy Foissy.

On est partis, donc, une trentaine de jeunes, de moins jeunes. Quelques jours à L'Acadie, puis Montréal. Trois représentations pour chaque spectacle. Et pour finir, quelques jours au bord d'un lac : trois semaines au Québec.

J. et C., mes camarades de scène, n'avaient pas traîné pour se trouver des copains sur place. A. la jolie petite blonde de l'autre spectacle, elle, n'avait sans doute pas trouvé de jeune montréalais à son goût. Ça tombait bien, elle me plaisait. Ce soir-là on rentrait en petit groupe, à pieds dans Hochelaga-Maisonneuve, d'une balade à la fraîche. On s'était arrêtés à l'étal d'un marchand acheter quelques pêches juteuses. J. marchait près de Doug, C. près de son cheum à elle, j'ai oublié son prénom.

A. était tout près de moi et dans un élan de courage ou d'inconscience, j'ai passé mon bras autour de ses épaules. Elle n'a rien dit et nous avons continué à marcher le long d'Ontario Est dans le soleil couchant.

valclair, sur le chemin de 2006 à 19xx,
vendredi 30 novembre 2007

1992: Procuration!

Ce soir là, je vais dîner chez mes parents.

Nous tardons à nous mettre à table car mon père attend un coup de téléphone. On doit l’informer officiellement de sa nomination à un poste éminent dans lequel il doit terminer sa carrière. Les choses sont faites, il le sait. Le coup de téléphone ne sera qu’une confirmation et l’occasion pour lui de premières félicitations.

Le téléphone sonne.

« Ah… ah oui… ah bon… ah mais pourquoi ? oui, vous pensez ?

Le ton de voix enjoué et mondain que mon père avait adopté en décrochant a changé du tout au tout. Il s’est fait, concentré, soucieux, interrogatif. Manifestement il y a un changement. La discussion se prolonge. Nous poursuivons languissamment nos propres conversations autour de l’apéritif tout en laissant traîner nos oreilles du côté du téléphone, nous écoutons sans écouter...

« Mais non, cher collègue, mais non, ce n’est pas grave, oui, à très bientôt, au plaisir… »

Il a raccroché. Le voici qui vient vers nous avec un sourire contraint.

« Ah et bien non, ça ne se fait pas finalement, c’est X qui l’a eu, je vais terminer là où je suis… »

Nous questionnons. Comment se fait-il ? Qui a glissé une peau de banane ? Des histoire de réseaux, de coteries ? « J’avais fait les « visites » pourtant, on m’avait assuré… mais X est très introduit politiquement, moi je suis toujours resté à la marge, peut-être est-ce ça … c’est mon âge, à soixante-six ans je dois prendre impérativement ma retraite à la fin de l’année, c’est la raison invoquée, je ne pouvais pas rester assez longtemps sur le poste… »

Nous questionnons. Enfin surtout je questionne. Je manifeste ma déception. J’ai le sentiment d’une injustice. Je me sens floué.

Je !

Je plus que lui !

Comme si c’était moi qui était concerné !

Nous dînons. La conversation file sur bien d’autres chemins. J’y participe comme les autres. On parle de choses et d’autres, des enfants, des prochaine vacances. La soirée se termine. Nous rentrons chez nous. Sur le chemin du retour persiste en moi un vague et étrange malaise…

Pourquoi avais-je réagi ainsi ? Qu’est ce que cela disait de moi de me sentir investi à ce point dans les succès paternels ou dans ses déceptions ?

J’abordais déjà aux rives de la quarantaine, j’avais travail, maison, femme, enfants, j’étais censé être adulte et voilà que je réagissais comme un petit garçon admiratif, qui n’existerait que par son père !

J’ai apprécié et j’apprécie encore certains aspects de mon activité professionnelle. Mais je ne m’y suis jamais senti en pleine adéquation avec moi-même. Il m’y manquait quelque chose. J’ai eu des velléités de faire autre chose. J’ai commencé d’emprunter même quelques pistes, je n’ai jamais été au bout.

Pourquoi n’ai-je pas pu faire ces pas ? Pourquoi ai-je été incapable de trouver les ressorts pour construire les chemins d’affirmation et de réalisation qui me soient propres ?

Avoir une vie professionnelle intellectuellement et socialement brillante n’est pas un but en soi et n’est pas condition obligée du bonheur. Je me suis dit cela lorsqu’il m’arrivait d’avoir un sentiment de déclassement, du moins dans l’ordre du prestige et de la reconnaissance intellectuelle. Déclassé, ou plus simplement pas à la hauteur d’un père admiré ?

Toujours gentil et compréhensif cette bonne pâte d’homme ne m’a jamais bousculé, se contentant de trouver parfois « dommage » que j’ai renoncé à certaines voies plus prometteuses ou que je n’ai jamais cherché à faire carrière. Mais je suis convaincu, aussi peu interventionniste qu’il ait été, qu’au fond de lui il espérait mieux de moi. Il ne me l’a pas dit. Je l’ai senti. Et c’est resté, caché au fond de moi, comme un poids, comme une barrière sur mon chemin.



C’était cela qui m’éclatait au visage au travers de cet étrange dépit par procuration.

Otir, sur le chemin de 19xx à 2006,
vendredi 14 décembre 2007

1992:34 Année olympique

Mon plus jeune frère se fiancie. Comme ils vivent dans le Sud, il y a une grande fête chez mes parents pour présenter sa future femme et ses deux enfants déjà ados à toute la famille. Estac après s'être fait prier pour participer prend un goût évident à la réjouissance, l'abondance gastronomique sépharade n'y étant pas pour rien. En fin de soirée, est-il saoûl ou exalté, toujours est-il qu'il annonce à mes cousines puis à tout le monde que nous aussi, nous allons nous marier.

Je n'étais pas au courant. J'apprends donc la nouvelle par mes vieilles tantes qui me félicitent chaleureusement, tout le monde a l'air tellement ravi, j'aurais certes préféré une demande en mariage plus traditionnelle, ou à défaut une décision légèrement plus concertée, après tout cela fait trois ans et demi que nous vivons à peu près ensemble et qu'aux yeux de tout le monde nous sommes le couple parfait.

Sur le chemin du retour, je suis fondante, réjouie de ce cadeau attendu depuis longtemps. Il me douche un peu en gromellant que oui bon d'accord on se marie, mais qu'il ne veut pas entendre parler d'avoir à organiser un mariage et que j'ai qu'à me débrouiller pour m'en occuper. C'est vrai qu'il a une tournée au Japon, donc pas question de compter sur lui pour quoi que ce soit.

Même à distance et en m'ayant "délégué" les opérations, il me dicte ses conditions drastiques sur la non-liste d'invités. Pas question que des gens qu'il ne connaît pas puissent assister à cet engagement. Au final, vingt-cinq personnes sont élues, et c'est moi qui dois gérer les incidents diplomatiques. Surtout, ceux que j'aime ne seront pas nécessairement là et au fond de moi, je ressens la répétition des débuts de notre liaison quand j'étais interdite d'exultation d'être amoureuse publiquement.

Au mariage de mon frère, il n'est pas là. Mais tout le monde me parle de notre futur mariage dont la date est arrêtée déjà comme s'ils allaient y participer aussi. Je suis mortifiée et je commence à déprimer. Jusqu'à la dernière minute je ne saurai pas ce que je me mettrai. Je vais m'acheter un petit tailleur blanc toute seule, et c'est la journée la plus triste de toute ma vie depuis très longtemps. D'ailleurs sur le revers de la veste blanche, il y a une énorme fleur... noire, à la longue tige, lugubre. La jupe est bien trop courte pour mes jambes pas belles, la vendeuse m'aurait vendu encore plus moche, je crois qu'elle aurait pu.

Notre mariage a lieu à la petite mairie du village que j'aime tant, ce sont ma tante et ma mère qui ont absolument tout préparé pour le banquet sous la tente. Il fait un temps superbe, tout se passe bien. Seul l'éloignement des hôtels où nous logerons sa famille posera un problème, et de taille : il faut raccompagner son papy qui ne saura jamais trouver tout seul, et accompagner ses parents qui n'ont pas de voiture, mais sa mère refuse de partir en même temps que le papy, il faudra faire deux voyages. Estac ne s'en mêle surtout pas, et ne les raccompagne pas, il s'amuse trop avec ses amis. C'est moi qui m'y colle, et mon père qui se dévoue pour le second voyage quand il s'apercevra du pataquès. Personne n'ose rien dire à Estac comme si tout cela était normal, je suis en larmes.

Je tente une vague conversation quand on se retrouve tous les deux dans la jolie suite nuptiale que mes parents nous ont offert dans une auberge non loin pour notre nuit de noces. Il est trop fatigué d'avoir bien bu et rigolé avec ses amis. Ce n'est pas encore cette nuit-là qu'on risquera de faire un bébé.