Petits cailloux et ricochets

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le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

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Les textes sont présentés dans l'ordre chronologique de leur rédaction.

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luciole, sur le chemin de 2006 à 19xx,
dimanche 28 janvier 2007

Ricochets et petits cailloux. 2006, le test ...

Cela fait une semaine que j'attends. Je m'ausculte, tiens j'ai mal au ventre, elles vont arriver. Tiens, j'ai mal à la tête, elles vont arriver. Elles ont une semaine de retard, enfin je crois, je ne suis plus très sure de la date des dernières. Je n'ose pas y croire, j'ai peur d'y croire. Elles sont ponctuelles en générale, mais j'ai tellement voulu ce retard que peut être je me le suis créé. Sait on jamais la puissance de l'esprit sur le corps. Je pourrais faire un test pour être sure, mais je n'ose pas, j'ai peur d'être déçue. Je connais cette déception, je l'ai déjà vécu. Je me souviens très bien de cette époque où chaque mois il y avait un nouvel espoir et une nouvelle déception. Je me souviens très bien de mes larmes et j'ai très peur de pleurer encore. Alors j'attends.

Je vois une de mes soeurs, je lui en parle. Elle me dit qu'au bout d'une semaine, il est plus que légitime d'espérer. Mais je n'ose pas encore. Je téléphone à mon Il qui est rentré chez lui à Paris. Je suis encore dans le sud. Il me dit de faire le test, pour être fixé, pour moi, pour lui, l'attente a assez duré. Comme j'ai son feu vert, en partant donner mon cours de théâtre, je m'arrête à une pharmacie. J'en choisi une où je ne vais jamais. Une où je suis incognito, pas de regard de connivence surtout. Puis je reprends mon chemin vers mon cours. Il est 19 h, les élèves arrivent, j'ai le test dans mon sac. J'ai le coeur qui bat. Je ne sais pas comment j'ai donné ce cours, je ne me souviens de rien. Trois heures plus tard, je rentre à pied chez moi, je danse presque, l'espoir monte à chaque pas.

Je suis chez moi, je fais comme si de rien n'était, je prends le temps de poser mes affaires, de boire un peu d'eau. Je fais comme si il n'y avait pas d'urgence. Je triche avec mon espoir, j'ai encore peur d'être déçue. Et puis je n'y tiens plus. J'ouvre la boîte du test. J'en relis deux, peut être trois fois la notice. Je veux être sure de tout bien faire. Je vais dans la salle de bain, je fais pipi dessus.

Je retourne dans le séjour, je pose le test sur la table. Je fais semblant de faire autre chose, je ne me souviens pas de ce que j'ai fait. J'ai tenté de ne pas fixer le test, mais mon regard se porte sur lui malgré moi. Je vois la petite ligne apparaître. Je n'arrive pas encore à y croire. J'attend encore, on ne sait jamais, elle pourrait disparaître. Elle ne disparaît pas. Mon coeur commence à danser, à chanter, mon corps ne tient plus en place. J'ai une envie de hurler tant la tension est grande. Je n'arrive pas à me le dire encore... "Je suis enceinte". Je n'arrive pas à y croire.

Je me décide fébrilement à téléphoner à mon Il. J'ai un peu peur. C'est un peu tôt pour nous, on a décidé de laisser mon corps décider du moment. On ne pensait pas qu'il se déciderait si vite, lui qui pendant si longtemps n'avait pas voulu. Mon il décroche, je ne sais plus du tout comment je lui ai dit mais je me souviens de ce qu'il a dit :" Tu te sens comment ?" Moi : " J'ai envie de danser tellement je suis heureuse ". lui : " ALors je suis heureux aussi ". Et puis un peu plus tard, le temps que l'information lui parvienne vraiment il dit : " On se lance dans une sacrée aventure. " J'entends comme une envie de rire. Puis encore un peu plus tard : " Je me demande quel type de maman tu vas faire". Voilà, ça y'est, là je commence à y croire, je vais être maman.

Nous sommes en avril 2006. Elle est née le 25 décembre 2006. WOW, 2006, ça a été une merveilleuse année.

sicaliptic, sur le chemin de 2006 à 19xx,
mardi 20 février 2007

2001 : 35 ans peinture et conflit de personnalité

L'atelier que je louais est devenu gratuit au changement de propriètaire, je retrouve les conditions idéales du squatt, mes finances s'en portent mieux même si mon statut devient plus précaire. Les choses changent trés vite , les travaux réduisent mon espace et bientôt me mettent dans une position subalterne que je subis avec légèreté au début. La personne qui m'accueillera dans son espace, a des aspirations de gourou. Il veut créer un mouvement autour de ses théories sur l'art. Il a adopté un système et essaie d'y inclure les autres.
A cette époque je constate que son univers bleu et orange entre dans ma peinture mais rien n'en sort de trés constructif. Il m'impose de ranger mon matériel aprés chaque scéance, certaines plages horaires sont inaccessibles pour moi, je fais avec .
La rupture se fait réellement le jour où je demande à une de nos amie commune de mixer sur une de mes vidéos. Cela fait plusieurs mois qu'il lui met la pression pour qu'elle se lance dans ce genre d'entreprise avec lui, sans aucun résultat car elle résiste. Avec moi, elle se lance avec entrain et le résultat est plus que probant. La jalousie est un sentiment désagréable, elle se transforme en rancoeur.
Pour me dégager de cette influence néfaste pour ma création et ma santé mentale, je réintègre ma partie d'atelier en poussant les gravats et réammenageant au mieux. Le squatt est une bonne école, je m'installe un coin agréable. Je reprends goût à ce que je fais, ses couleurs dominantes s'estompent, je revis. Pourtant la situation empire mon univers pourtant discret lui devient insupportable à traverser, je suis sur le passage pour acceder à son grand atelier. N'ayant pas réussi à me digérer je deviens semble t il une excroissance génante.
La parole déserte l'atelier. Je suis obligée de provoquer les discussions, lui ne communique que par signes, arrache une cage, retourne systematiquement mon tapis pour ne pas marcher dessus. J'ai l'impression d'avoir affaire à un adolescent révolté qui chie dans une classe pour dire que ça l'emmerde. C'est fatigant, mais en réfléchissant je décide qu'il n'est pas dans mon intéret de céder à la pression. Je travaille moins mais je travaille.
En même temps je sens une grande souffrance chez lui, il semble en pleine crise de mégalomanie, il se dispute avec d'autres de ses amis et s'enferme dans son système. Impossible de communiquer, tous s'inquiètent mais il est sourd aux remarques.
6 mois se passeront avant que le propriètaire me signifie que vu l'incompatibilité manifeste, il est désolé mais il me faut retirer mes affaires. Lui n'a jamais été capable de formuler ce qui n'allait pas.

J'ai tiré profit de cette expérience, j'ai mis à l'épreuve ma résistance à la pression, j'ai découvert ma capacité à estimer ce qui est de mon intéret et j'ai appris à limiter la prise en compte des velléités d'autrui : celui qui ne formule pas verbalement ses demandes se déresponsabilise. Je refuse de prendre à ma charge des décisions qui vont à l'encontre de ce que je veux.

mnesiloque, sur le chemin de 2006 à 19xx,
mardi 13 mars 2007

2004 : Au boulot

Il m'aura fallu du temps pour affiner le diagnostic, mais j'en suis maintenant persuadé : mon patron Crepitus est un branleur incompétent. Tout dans l'apparence, berline allemande montre précieuse tchatche facile ; mais à l'intérieur, un néant insondable. Crepitus promet à tour de bras à ses clients ou à ses salariés, mais rien ne se concrétise jamais. Inutile de le placer devant ses contradictions et ses promesses jamais tenues, c'est un champion de l'échappatoire verbale, de la désignation de boucs émissaires et de l'invocation du dieu des impondérables.

Avec moi, les relations sont épouvantables car Crepitus n'a absolument aucune compétence technique sur le projet dont je suis responsable. Incapable de discerner le faisable de l'infaisable, il exige des modifications délirantes sans comprendre qu'elles remettent en cause les fondements du projet ; à l'inverse, il omet de me transmettre des réclamations de clients parce qu'il est persuadé qu'en tenir compte ferait perdre des semaines, alors que ce sont des broutilles qui ne demanderaient qu'une heure tout au plus. Comme il ne comprend pas la majeure partie des tâches que j'accomplis, il affirme que je perds du temps sur des détails qui ne servent à rien, ce qu'il résume en me traitant d'universitaire (une grave insulte dans sa bouche). Il invoque d'hypothétiques faiblesses techniques pour justifier nos ventes déplorables alors que nos produits sont unanimement reconnus comme étant les meilleurs du marché ; mais il ne tique pas lorsque des clients se plaignent de son marketing indigent ou lorsque d'autres sociétés accusent publiquement notre service commercial d'incompétence.

C'est surtout ce dernier point que je digère mal. Lorsque je rencontre Crepitus en 1999, je suis ébloui par ses talents (apparents) de vendeur, lui est ébloui par mes compétences techniques. Nous passons rapidement un contrat : à moi la charge de créer des produits « qui déchirent », à lui la charge de les vendre. On prévoit de faire un tabac ! Cinq ans après, il faut se rendre à l'évidence : j'ai bossé dur et j'ai tenu mes engagements tandis que lui n'a fait que me mettre des bâtons dans les roues et multiplier les erreurs de marketing. Nos ventes ne décollent pas. Certes, je suis contractuellement intéressé à hauteur de huit pour cent du chiffre d'affaires ; mais huit pour cent de presque rien ne nourrissent pas son homme, et après une engueulade mémorable où je me casse la voix (je resterai aphone une semaine...) je décide de ne plus faire le moindre effort pour ce pauvre type au-delà de mes trente-neuf heures réglementaires.

Il ne faudrait toutefois pas en déduire que je suis blanc comme neige. Les torts sont partagés. Mon intransigeance et mon perfectionnisme me rendent assez difficilement gérable, en tout cas par un chef qui n'est pas lui-même irréprochable. Que mon supérieur fasse preuve d'incompétence ou de je-m'en-foutisme, qu'il me donne des instructions ineptes, et je sors aussitôt les griffes ! Certains obéissent à ces chefs qu'ils savent mauvais, au prétexte qu'ils se croient exonérés par leur position dans la hiérarchie de toute responsabilité quant aux conséquences. Je trouve cela terrifiant. On a vu des Reich se construire sur ce principe ! Bien sûr, le contexte est différent, obéir aux délires de Crepitus ne me transformerait pas en criminel de guerre. Mais on a les névroses qu'on peut, et une des plus angoissantes en ce qui me concerne est d'être victime du syndrome Stanley Milgram. Alors je discute souvent les ordres, j'y désobéis parfois, ça m'ôte toute chance de me voir un jour décerner le titre d'employé modèle ; mais je suis en paix avec ma conscience.

En fait, pour que ma vie professionnelle se passe bien, il faudrait que j'exerce des métiers dans lesquels je ne serais pas assez compétent pour déceler les errances de ma hiérarchie, ou bien des métiers où la prise de décision ne réclamerait pas la moindre subtilité. Je l'ai fait parfois : aide-cuisinier, plongeur, coursier, monteur de meubles préfabriqués... Malheureusement, le peu que j'y gagnais en sérénité au boulot était loin de compenser ce que j'y perdais en épanouissement personnel !

traou, sur le chemin de 2006 à 19xx,
lundi 19 mars 2007

1999 - Une année simple ?

Je commence l’année à New York. J’y arpente les espaces émouvants d’Ellis Island. Malgré le froid glacial, la nuit du réveillon, nous avons brulé solennellement dans un jardin de Brooklyn un cercueil de carton et les petits papiers pliés que nous y avions enfermés, sur lesquels nous avions tous inscrit ce que nous souhaitions abandonner derrière nous et voir « mourir » à l’aube de cette nouvelle année. Je n’ai aucun souvenir de ce que j’avais écrit sur le mien.

Je me souviens d’avoir vu, dodelinante et émerveillée, Manhattan se découper dans la nuit, et que j’étais dans un état de fatigue proche de l’ivresse car mon avion s’était posé à Kennedy l’après-midi même et qu’à minuit pour moi il était six heures du matin. Je me souviens de ma surprise et de mon désappointement de petite française bonne vivante, car à aucun des deux réveillons new-yorkais auxquels on m’avait emmenée il n’y avait quoi que ce soit à manger hormis quelques cacahuètes et des chips. Et des frigidaires géants pleins de bière…

A mon retour, je retrouve N. ses bras tendres et ses attentions précieuses et drôles. L’année commence joliment.

Une déception que je n’avais encore jamais connue : le premier long métrage sur lequel j’ai vraiment travaillé de A à Z, sans relâche, de l’émergence de l’idée aux toutes dernières finitions, qui se plante. Mais alors vraiment vraiment, pas la moitié d’un échec : en deuxième semaine à Paris on n’a déjà plus qu’une salle. Et pas toutes les séances, encore… Tant de travail, tant de passion de la part de beaucoup de gens, tant de mois d’effort pour rien. Ou si peu. Et des échecs comme celui-là, c’est tellement monnaie courante dans ce métier. C’est parfois décourageant.

On me propose un autre job ailleurs. Très différent : très technique, pas du tout artistique, pas du tout créatif, mais plus sûr, mieux payé. Le cinéma, ses incertitudes permanentes, ses projets avortés, mon boss producteur caractériel (pléonasme ?), tout cela me fatigue. Je dis oui. Ce sera un enterrement professionnel de troisième classe dont je mettrai 3 ans à sortir, mais qui aura au moins le mérite de me faire bouffer et de m’apporter une sécurité inconnue depuis que je bosse.

Pendant ce temps, la relation avec N. est harmonieuse et gaie, malgré les assauts répétés de son ex-femme qui cherche désespérément à le récupérer depuis qu’elle a appris qu’il était avec moi, semblant oublier que c’est elle qui avait exigé leur séparation… Chantage à l’enfant, insultes téléphoniques ou autres… Est-ce qu’il existe des relations simples ? Des années simples ?

marine, sur le chemin de 2006 à 19xx,
jeudi 5 avril 2007

2005 : Belote, rebelote et dix de der

Les mots dans la tête, le silence dans l'appartement. Recroquevillée sur son fauteuil d'osier, devant l'écran bleu. Je joue à la belote. Pas tout le temps, mais très souvent : un remède à la solitude.

Solitude ? Oui, c'est le mot qui convient lorsqu'on est seul. Cette année 2005 aura été marquée par un grand amour... interdit. Parfois Cupidon lance ses flèches au mauvais endroit. Cette fois-ci, c'est un homme marié qui retient mes pensées. Un homme aimant sa femme, sa famille, le projet de vie qu'ils sont lentement construit. Un homme qui ne s'aime plus assez. Qui a peur de ne plus être aimé. Qui m'aime moi qui l'aime aussi. Tous deux nous nous faisons du bien, nous nous rassurons sur notre aptitude à séduire, à provoquer chez l'autre le désir. Beaux instants de partage.

Solitude ? Oui, car l'amour interdit ne remplit pas une vie. Il emplit l'esprit, les rêves, les pages blanches. Mais le quotidien reste sur sa faim... En attendant la fin.

Pour tromper cette solitude les soirs de rendez-vous annulés, je découvre la toile. Ces êtres au bout du monde, qui comme moi sont seuls avec leurs pensées derrière leurs écrans. Ces êtres qui ont des choses à dire mais nul interlocuteur. Belote, rebelote et dix de der, c'est par le jeu que je m'immisce dans le monde fascinant de la virtualité.

J'ai toujours aimé le jeu, activité favorite le mercredi soir chez mon père. Non, ce n'était pas le tripot. Je n'ai jamais aimé mêler jeu et argent. Le plaisir de gagner, la peur de perdre suffisait à mon plaisir. Nous jouions aux petits chevaux, au backgammon, au whist, au Cluedo... J'ai appris à jouer au tarot lorsque j'avais une dizaine d'années avec des potes dans les Alpes : toutes ces jolies cartes dans nos petites mains. La belote, je l'ai découverte en prépa, dans la cour du Méridien à l'ombre des cerisiers en fleurs... en même temps que le futur père de mes enfants. Le jeu ? Emotions faciles qui ne remettent pas en cause le lendemain... Internet répond peut-être bien aux mêmes règles.

Sur Ludiclub, au-delà du jeu, j'ai découvert une nouvelle manière de s'exprimer : le chat. Ça va vite, il faut trouver les mots qui répondent à l'autre. Pas le temps de chercher : derrière son écran, l'autre attend une réponse. Pas de regard, de geste, de corps pour faire patienter. Les doigts pianotent sur le clavier. Les yeux lisent à toute allure. L'esprit résonne aux lettres affichées sur l'écran. De parties endiablées, au chat interminable, avec Bio, nous sommes rapidement passés aux mails... à la relation privée. Je découvrais que les sentiments ne sont jamais que terrés au fond de nous. Bio, je ne le connaissais pas, je ne savais de lui que des lettres vertes qui me remuaient. Avec Bio, nous nous sommes « rencontrés » fin juin, alors que je me désolais de mon amour interdit qui ne m'offrait aucun projet pour les vacances d'été : la loi de l'amour interdit. Bio m'a proposé quelques jours dans sa province, j'ai accepté, je suis partie en vacances au bord de la mer avec mes petits rassurée : un projet pour enclencher le mois d'août dans la tête... Mais au retour du bord de la mer : rien. Il avait disparu. Ses mots de juin étaient bien éphémères même s'ils avaient été sincères. Un peu désemparée, je réalisais que nos échanges de juin m'avaient remise en selle. Ils avaient oeuvré au maximun de leur puissance, il ne fallait rien en attendre de plus que l'énergie retrouvée pour vivre la vie en vrai, pour ouvrir les yeux sur le monde. En août, se succédèrent pleins de très bons moments, choisis au gré de ma liberté de célibataire. Je terminais l'été dans la capitale catalane. Au fond de la serre, écrivais ce texte empreint de sérénité : Alone in Barcelone.

En novembre de cette même année, j'ouvrais un blog... Un espace où je pourrais écrire ce qui me passait par la tête, sans en chercher plus, que quelques commentaires ou critiques issus d'autres vies disséminées ici et là.

samantdi, sur le chemin de 2006 à 19xx,
vendredi 31 août 2007

1996, 35 ans - Mon premier Pécé, "Gros Bestiau"

Pour faire court, en 1996, Jules me quitte aussi brutalement qu'il m'avait voulue toute à lui. Patatras, je retombe le nez dans le ruisseau de mes désillusions.
Mes grands rêves de fondation dynastique prennent l'eau : plus de papa pour mes enfants-pas-nés, mon ventre reste stérile.
Cerise sur le gâteau, j'ai du mal à me relever de l'opération de reconstruction de hanche que j'ai subie en 1995. De nouveaux examens se succèdent et, finalement, à la suite d'une erreur d'interprétation, on diagnostique une maladie grave que je n'ai pas. Mais il me faudra attendre un mois avant d'avoir le démenti. Un mois assez terrifiant.

Pour faire face, je cherche une occupation qui captive mon attention et me permette de rester immobile (je n'ai plus le droit de marcher). De bons amis me conseillent l'achat d'un ordinateur, et viennent me livrer à domicile, dans un carton, celui qui allait devenir mon compagnon, "Gros bestiau". Bien sûr, c'est un pécé (je ne suis pas encore entrée dans l'univers magique d'Apple. Il est gros et plutôt moche, démarre sous DOS et ronfle comme un octogénaire asmathique, mais je l'aime.

J'achète "Windows pour les Nuls", et en avant pour la domestication du bestiau.
Cet ordinateur va me sauver la vie, d'abord je me cantonne au traitement de textes, je fabrique des cartes de visite et autres bricoles, je modifie des photos. J'achète des Cédéroms, je reste baba devant l'Encyclopedia universalis qui tient en une pochette... Je vais d'émerveillements et émerveillements. Peu à peu, ma peine s'use sous les touches de mon clavier, mon écran sèche mes larmes.

A l'été 1996, je retrouve enfin une marche sans boîterie. Même si le haut de ma jambe gauche reste presque insensible (sauf de pénibles décharges électriques), elle a repris une apparence quasi-normale.
Pour mon coeur, c'est une autre histoire, il est tout mâché.

A 35 ans, je me sens comme une femme que la vie aurait rouée de coups mais qui n'a pas dit son dernier mot.

Otir, sur le chemin de 19xx à 2006,
samedi 15 décembre 2007

1993:35 Larmes de deuils

Oh la laa, bien sûr d'être mariée ne devrait rien changer, mais tout le monde sait bien que ce n'est pas vrai et que ça change tout. D'abord, je ne sais plus comment je m'appelle, j'ai une crise existentielle généralisée, j'ai obtenu ma qualification à la même époque que j'ai changé de statut matrimonial, accéder à la qualité de Madame après toutes ces années et en même temps pouvoir prétendre à une profession que j'aime et un titre, c'est beaucoup pour moi.

Surtout quand dans le même temps, en privé, le discours que j'entends vise surtout à minimiser toute l'importance de ces changements que je pointe. Estac s'est mis en tête qu'on doit acheter un appartement. On avait signé un contrat de mariage et son argument pour ce faire était que ses entreprises professionnelles étaient toujours risquées et qu'il ne voulait pas me faire porter le moindre chapeau en cas de faillite, ce qui était fort altruiste, mais je vais m'apercevoir qu'on n'a pas du tout les mêmes notions en matière financière, et je continue à assurer la matérielle ménagère.

Seulement, je ne suis plus salariée, et je m'inquiète de l'insécurité de mes revenus. Ce n'est pas mon mari qui me rassure, plaçant ses priorités dans des projets extrêmement coûteux et qui n'ont pas la prétention de rapporter quoi que ce soit au ménage. Tout est hypothétique avec lui. L'année est comme un gouffre béant devant moi, et je vais sauter dans le vide. Quitter le petit appartement que j'ai loué pendant onze années. Les cartons qui s'accumulent tout en le vidant sont comme l'image de ma vie : un encombrement vide de sens et de directions, je fais la liste de tout ce qu'ils contiennent et les numérote et c'est comme les perdre, j'erre toute seule sans personne à qui parler, c'est la dépression profonde et sans fin, je n'entends pas une seule parole de réconfort.

Dans le nouvel appartement, je panique. Il est si beau et je suis si incapable de tout. Pierre Bérégovoy se suicide et c'est le choc. Quelques jours plus tard, mes amis André et Claudette qui essayaient si dur d'avoir un enfant, m'apprennent le décès de Sophie, alors qu'elle attendait son troisième, à cause d'une embolie cérébrale. Non seulement je suis dévastée de tristesse, mais en plus je ne comprends pas qu'ils me préviennent seulement après son enterrement, même si je n'étais pas aussi proche qu'eux. Je crois comprendre qu'ils avaient eu peur pour moi, à cause de mon état dépressif, et je m'aperçois que tout le monde semble s'apercevoir de choses dont je ne parle pas et que personne ne m'en parle non plus, je me dis que c'est de ma faute.

Je pars en Angleterre pour l'accréditation du programme pour la reconversion de femmes que nous souhaiterions développer en français et je me sens nulle comme jamais.