Petits cailloux et ricochets

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le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

les textes
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année à 3 ans

Les textes sont présentés dans l'ordre chronologique de leur rédaction.

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Kozlika, sur le chemin de 2006 à 19xx,
samedi 23 décembre 2006

1964-1963:4-3 séparations

Gribouille.

Un de ces deux Noëls-là, ou pour mon anniversaire, j'ai reçu l'une de mes rares poupées. Celle-ci était en tout point parfaite : le corps mou recouvert de tissu blanc, les membres en plastique un peu caoutchouteux, des cheveux courts et bouclés un peu rêches. Je ne me souviens plus à quoi je jouais avec elle mais je sais que je l'emportais partout avec moi. Quelques années plus tard, dans le village de l'Yonne où Maman louait une maison, j'allais jouer avec une autre petite Parisienne en vacances de mon âge. Elle m'emprunta ma poupée et ne voulut pas me la rendre. Je finis par en parler à ma mère qui vint avec moi la réclamer. « Ma fille a toujours eu cette poupée », répliqua sans vergogne l'autre mère à la demande de restitution. Je garde en mémoire une stupéfaction intense, l'assurance de cette femme me fit douter même des mille indices de taches, coups de crayon et autres tonsures dont j'avais décoré ma poupée au fil des ans. Les adultes ne sont pas censés mentir ni être malhonnêtes. Maman finit par laisser tomber mais me certifia croix de bois croix de fer que je ne perdais pas la tête. Cette poupée était la mienne et ces gens trop cons. Ma poupée s'appelait Gribouille, je trouvais que c'était un joli nom.

Déménagement.

Par là aussi, ma mère se voit attribué un logement à Ivry et nous quittons Massy-Palaiseau, mon école maternelle et surtout ma copine (dont j'ai oublié le nom). Je suis triste car on avait prévu de se marier plus tard pour élever nos enfants ensemble. Elle aussi vit seule avec sa mère, son père est mort. Je trouve que c'est pas mal aussi un papa mort, il ne part jamais. Le nouvel appartement est plus grand que l'ancien. Il est tout en haut de l'immeuble E5. Il y a plein d'immeubles, on appelle ça une cité. Le président-de-gaulle de la cité c'est la gardienne, elle sait tout. Elle s'appelle Mme Lachèvre. Maman l'appelle par son prénom : Camarade. Moi j'ose pas.

Otir, sur le chemin de 19xx à 2006,
mardi 30 janvier 2007

1961:03 La grande famille d'or

Ma mère a passé il y a quelques années des heures innombrables et ô combien précieuses à fabriquer des livres, avant que le scrapbook devienne une mode bien plus tard, choisissant soigneusement parmi les myriades de petits clichés à l'ancienne accumulés dans des boîtes à chaussures, parfois difficiles à dater pourtant, et de sa petite écriture manuscrite si élégante, a commenté abondamment ses choix, construisant des thèmes et sauvegardant la mémoire familiale au travers de ses yeux.

Héritage précieux, histoire fascinante que j'adore feuilleter pour y redécouvrir à chaque fois des nouveautés, qui difficilement s'inscrivent dans ma mémoire, quand il s'agit si rarement de mes souvenirs à moi, mais des siens. Est-ce ainsi que l'on apprend l'Histoire ? L'année 1961 est celle de sa famille au complet, la carrière intense de son mari, ses parents sont toujours en vie, tous les cousins sont nés, les repas du samedi et les retrouvailles aux grandes fêtes doivent faire d'immenses tablées. Je me rappelle mon grand-père unique, j'aimais être assise sur ses genoux, je me souviens de sa barbe longue et blanche et de son aspect bien plus majestueux dans ma vision de petite fille, que celle que je retrouve sur les photos après tout.

J'ai un petit frère maintenant, un gros bébé bien sage, je ne me souviens pas de jouer encore avec lui, ce n'est qu'un estomac sur pattes, je dois être bien plus intéressée par mon grand frère, ce dieu si lointain qui va déjà à la grande école, alors que je n'ai pas de souvenirs aucun de la maternelle, tant que nous n'aurons pas déménagé, un peu plus loin dans l'arrondissement, changeant de quartier, ce sera pour l'année prochaine, la classe verte de Mademoiselle Rudler.

Il doit y en avoir des discussions intéressantes pourtant autour de ces grandes tablées, après le référendum, les "évènements" d'Algérie ont dû les diviser et les faire s'engueuler poliment, j'imagine les silences tristes de mon grand-père voyant le pays qu'il aimait tant aux proies des violences et des déchirements à venir pour tant de ceux qui sont encore là-bas. Ils sont tous "rentrés", eux, depuis bien longtemps, mais je sais aujourd'hui qu'on ne part jamais complètement d'un pays, qu'on y est enraciné à jamais, par le coeur et ce qu'il a fait de nous.

Parlaient-ils aussi d'Israel où avait débuté le procès d'Eichmann qui allait s'achever par sa condamnation à mort à la fin de la même année 1961 ou bien le sujet était-il tabou, trop douloureux, et faisant partie des choses dont "on ne parle pas devant les enfants" ? Ce sujet là faisait-il plutôt partie des conversations des grands à la Coudraie, cette autre grande maison de mes souvenirs de petite fille, où j'ai dû passer beaucoup de dimanches de 1961, et dont je me rappelle surtout la grande salle à manger attenant à la cuisine, le chien dont j'ai oublié le nom sous la table auquel nous n'avions pas le droit de donner des restes, mais qui était trop heureux de notre désobéissance, et puis le rouet, exactement comme dans la Belle au Bois dormant, qui trônait dans le salon près de ma vieille tante Madeleine qui m'avait probablement interdit mollement de jouer avec.

Je n'ai bien sûr aucun souvenir des conversations des grandes personnes, pas plus que des questions que j'ai pu leur poser, seulement des grandes fulgurances, des visages à jamais disparus d'aimés qui me semblaient très vieux, même si à l'échelle d'aujourd'hui ils étaient peut-être à peine des seniors, avec qui je me sentais en sécurité et choyée.

zub, sur le chemin de 19xx à 2006,
vendredi 9 février 2007

1951 : Nouveauté

Je n’ai rien vu venir, brusquement je ne fus plus le seul. Quelque chose d’agité et de bruyant occupait mes parents.
« C’est ta petite sœur »
« Ah ! »
Et je retournais courir dans la campagne.
Parce que nous avions déménagé. Très loin de la ville, à l’époque nous n’avions pas de voiture, tous les déplacements se faisaient en vélo.
Nous étions au premier et seul étage d’une petite maison entourée de pieds de vigne, perdu dans la campagne. Les propriétaires habitent une maison massive au milieu des arbres. On y accède par un porche immense donne sur une grande cour avec, au milieu, le puit qui somnole sous son arbre. Le rez-de-chaussée est entièrement consacré aux dépendances vinicoles, pressoirs, caves, écurie. Un long escalier rectiligne et abrupt donne accès à l’habitat.
Souvenirs d’effervescences et d’odeurs vendangeuses.
Le chemin menant à la maison n’a pas changé, je l’ai retrouvé il y a deux trois ans, La maison non plus. Mais elle n’est plus isolée. Un Quick et l’immense parking d’un hypermarché la jouxtent. Et l’autoroute non plus n’est pas très loin.
Irai-je ou n’irai-je pas à la rencontre des anciens proprios ? La famille habite toujours leur grande maison. Je n’ai encore rien décidé, mais quand je passe dans le coin, des bouffées d’enfance remontent à la surface de ma mémoire.

samantdi, sur le chemin de 19xx à 2006,
samedi 17 février 2007

Ricochets 1964: 03 - Endurer

C'est long, ça n'en finit pas. Je suis coupée en deux, le bas de mon corps est momifié mais ma tête travaille. Ma vie est coupée en deux : je vais et je viens entre la maison et l'hôpital. Deux cents kilomètres d'exil. Je me mets à hurler de plus en plus souvent, le jour, la nuit. Des cris de terreur qui laissent les adultes désemparés. Je hurle et je vomis dès que je monte dans une voiture.

Pour me distraire, ma mère a l'idée de découper des photos dans les magazines qu'elle lit et de les agiter sous mes yeux en me racontant des histoires.

C'est mon premier souvenir : une chambre d'hôpital, des murs verts, ils me semblent très hauts et, se découpant avec netteté sur fond noir, une bouteille d'huile photographiée en gros plan pour quelque publicité, dans une revue.

caco, sur le chemin de 19xx à 2006,
mardi 20 février 2007

1977 (3) : la maison, la piscine

Sur la route, il faut prendre à droite le chemin de terre qui semble ne mener nulle part. Il passe devant la maison de l'un de mes grands-oncles et des cousins nés de lui. Puis il dessert un portail vert avant de s'arrêter là, rongé par les orties. Derrière le portail s'allonge une allée de gravier gris pâle. Au fond, la maison de mes grands-parents. Elle cache un petit jardin planté de fruitiers. Devant la maison, le long de l'allée, une piscine en haut d'une volée de marches. Et juste avant, une maison toute neuve. Le père de mon père vient de la terminer. Il l'a bâtie de ses mains, durant ses congés de fin de semaine. Ses frères venaient sur le chantier quand ils le pouvaient. C'était comme ça, la famille. Toujours quelquechose à construire, quelqu'un à aider. On savait encore repartir de rien, avec ses deux mains, comme les ancêtres qui étaient arrivés d'Italie. Papy construisait pour mes parents, pour moi et mon petit frère.
Mamie a pris soin de moi chaque jour ouvré jusqu'à ma scolarisation, aussi je connais tout de la maison, du jardin et de la piscine, avant que nous n'emménagions.

J'ai surtout des souvenirs de la piscine. Le premier date de cet été-là. Les adultes prennent l'apéritif sous un arbre, devant la maison de mes grands-parents. On parle des différentes nages, quelqu'un évoque la façon dont les petits chiens, simplement en bougeant le bout des pattes, se maintiennent à flot. Je n'en crois pas mes oreilles : il suffit donc de battre des mains pour se maintenir à la surface !? Ce serait si simple, alors qu'on m'exorte tous les jours à la prudence juste parce que je ne sais pas nager... Après confirmation du geste par ma grand-mère, je pars bille en tête pour m'essayer à la nage du petit chien. Mon enthousiasme fait glisser mon pied sur l'escalier. Je plonge. Je me débats frénétiquement, comme un petit chien, en fermant les yeux très forts. Il fait très noir. J'ai peur. Je vois un loup s'approcher de moi. Sa gueule est disproportionnée. Il m'observe en silence et s'approche pas à pas...
Ma main saisit le bord de la piscine : une gorgée d'air, enfin ! Mais aussitôt, ma main glisse. Et je replonge. Le noir, la peur, le loup...
Sur la terrasse, quelqu'un demande : "Où est la petite ?"
Papa et Papy viennent vers moi en courant, plongent.
Les mains de mon grand-père me hissent hors de l'eau.

Des années plus tard, mon grand-père m'apprendra que je surnageais effectivement... la tête tournée vers le fond de la piscine. Il aurait seulement fallu que je la redresse...
Voilà comment, en 1977, j'ai nagé comme les petits chiens.

michou, sur le chemin de 19xx à 2006,
mardi 20 février 2007

1960

Les responsabilités arrivent. J’ai trois ans, c’est l’âge pour l’école maternelle. À Pompey, il y a tout, même un jardin d’enfants parce que l’usine prévoit tout pour l’épanouissement de ses six milles ouvriers et leur famille. C’est l’époque du paternalisme, la cité est gérée pour répondre aux besoins de la production, on passe du berceau, à l’école puis à l’usine, plus tard le cimetière. Les maîtres ont tout prévu. Les cités logements, les coopératives pour l’approvisionnement, le centre d’apprentissage, tout. Le logement est retenu sur la paye, à la coopérative, « la ruche de Pompey » on fait crédit, il reste un peu d’argent pour le bistrot, les clopes. Le virement des payes sur compte bancaire ne sera obligatoire qu’en 1975, les ouvriers sont payés à la quinzaine ou la semaine. Au fil du temps, les syndicats ont signé des accords avec l’usine, qui verse aussi un complément familial collé au salaire. En liquide, bien sûr. C’est l’époque du liquide et des combines En 1946, Pompey compte 44 bistrots, il en reste 5 aujourd’hui Les hommes touchent la paye en espèces Les femmes attendent qu’ils rentrent Certaines femmes ne sauront qu’en 1975 qu’il y avait un complément familial Comme quoi l’économie en milieu fermé n’est pas une vue de l’esprit

Ville de métiers durs, de métiers de chiens. Je saurai plus tard que mon grand père sortait les lingots de fonte à la main, pas des petits, des gros de deux à trois tonnes, qu’on tire avec des pinces énormes , sur des cylindres. Mon grand père avait de beaux avant-bras, de vraies sculptures Les conditions sont atroces, l’atelier est ouvert à tout vent, en hiver le froid vous tenaille le dos, la chaleur du four ouvert écrase le torse. Tous les ouvriers de ce secteur finissent malades des poumons. À l’époque la retraite est à 65 ans, le sidérurgiste a une espérance de vie de 63 ans. Quand il fait trop chaud, les hommes harassés se trempent habillés dans des fûts remplis d’eau

Les payes circulent, les dizaines de bistrots tournent rond, les hommes avec, abrutis de travail, de fatigue. Le vin et le tabac sont des baumes en vente libres, qui permettent sans doute d’échapper à la réalité qui casse le dos et blesse les rêves.

Mais pour l’instant je ne sais rien de tout ça, j’ai école, le jardin d’enfant est à l’autre bout de la ville, j’irai donc à la maternelle. Celle du centre près du village, en face de la Mairie.

perle, sur le chemin de 19xx à 2006,
samedi 3 mars 2007

1962 - J'avais un chien

J'avais un chien. Un boxer baveur aux oreilles et à la queue coupés comme les cannons de l'époque le préconisaient.
Nous nous entendions comme larrons en foire. Une petite fille et un chien, du même âge mental, dans un grand jardin, sont faits pour s'entendre. J'avoue que je ne me le rappelle pas. Sans doute avons-nous échangé intensément, mais ce fut sur un temps tellement court, les bribes de souvenirs qui me restent m'ont été racontées.
Au fond du jardin, il y avait un grand et superbe noyer, qui produisait, comme vous pouvez vous y attendre, des noix. Je les adorais, j'aurais fait n'importe quoi pour en croquer une. Avec mon ami chien, nous avions passé un marché; il cassait la coque et j'allais récupérer au fond de sa gueule les cerneaux délicieux. Autant vous dire qu'ils étaient couverts de salive, et la salive de boxer est par nature compacte et odorante. Je suppose que ma mère se rendit vite compte de la statégie et qu'elle y mit fin de façon musclée.
J'avais aussi une autre sale habitude. Losrque que ce pauvre animal mangeait, je m'amusais à lui ôter la gamelle, puis à la lui rendre. Le cinéma dura, dura jusqu'a ce qu'il en ait plus qu'assez et saisisse ma main. J'ai hurlé bien sûr. Mes parents, aussitôt accourus, ont sans doute pris la mesure des dégats. Ma mère m'a avoué, longtemps après, que je ne saignais pas, mais qu'ils avaient profité de la situation pour se défaire de l'animal qu'ils trouvaient trop difficile à élever.

Aurai-je réagi de la même manière? C'est vrai qu'on n'a pas à prendre de risque et que la sécurité d'un enfant passe avant toute chose.
C'est drôle les souvenirs. Je me rends compte que ma vie de petite fille n'est qu'une suite d'instantanés photographiques vus et revus. Toutes ces questions que l'on pose à sa famille, à ses parents pour savoir, comprendre, enregistrer, comme s'il fallait, pour se l'accaparer, apprendre sa vie par coeur.

pierre, sur le chemin de 19xx à 2006,
vendredi 9 mars 2007

1964:03 Le paradis perdu

Aux premiers jours du printemps, âgée de 27 ans, ma mère accouche de son troisième enfant... en trois ans. Une fille. Je ne me souviens pas de la naissance, mais du baptème dans une église un peu bizarre, à quelques pas de l'appartement. Il y a toute la famille élargie, des cousines, des oncles et tantes. Sur l'avenue seulement quelques voitures. Je crois que la précision de mes souvenirs directs a été soutenue par un des ces films super 8 qui allaient jalonner notre histoire d'enfance. On m'y voit gambader avec mon petit frère, habillés en jumeaux d'un petit blazer bleu marine.

Puisque je suis entré à la maternelle à trois ans, c'est donc cette année-là. L'école est juste au coin de la rue, à 50 mètres, et ma mère peut me voir dans la cour depuis le balcon de l'appartement. Je ne me sens pas loin d'elle.

Dans la classe, derière mon petit pupitre, je fais des dessins. J'observe les autres. Il faut lever le doigt pour parler... Je joue à la pâte à modeler Play-Doh, au goût très salé. Jaune, rouge, bleu, dans des petits pots jaunes avec couvercle de la couleur correspondante et cette odeur bien particulière quand on les ouvre. Souvenir olfactif, encore, celui du parfum capiteux de ma maîtresse. Une belle femme, je m'en souviens clairement. Maquillée, très féminine, opulente, et peut-être troublante pour le tout petit que je suis. C'est surprenant comme elle a marqué ma mémoire dans cet aspect de féminité.

Je serais bien incapable de décrire d'autres évènements. Aucun souvenir précis ne m'est resté. Pourtant... ne se serait-il pas passé quelque chose dans ces années de toute petite enfance ? Sinon, comment expliquer l'incoercible émotion qui me saisit lorsque je vois ces ribambelles de tout-petits aux abords des écoles ? Je ne sais pas si un jour je parviendrais à trouver la source de ce mystère qui me fait perler les larmes au bord des yeux...

Souvenir enfoui d'un paradis perdu ?

izo, sur le chemin de 19xx à 2006,
mercredi 14 mars 2007

1979 : un frère

Qu'est ce que j'ai pu être jaloux de ce petit frère. Venu me voler l'attention qu'avaient mes proches pour moi ! J'ai fait de ces crises à la maternité !
Heureusement, une fois rentré à la maison, maman a eu la bonne intution. Haut comme 3 pommes, à moins de 3 ans, elle m'a mis mon frère dans les bras. Désormais, j'en étais responsable. Il fallait aider maman et s'occuper du petit.

chulie, sur le chemin de 19xx à 2006,
vendredi 16 mars 2007

1983 : 03 - L'école

Ma première école, c'est celle du village de mamie.

Pourquoi on m'avait mise là ?
Maman était à l'hôpital et Papa travaillait. On ne pouvait pas trop s'occuper de moi !
Non, je n'étais pas abandonnée. J'étais comme en grandes vacances chez mamie. Et puis, nom de dieu, j'allais à l'école !
Chaque enfant avait son coussin qu'il ramenait de la maison. Le mien était marron avec des fleurs jaunes et blanches. J'avais un gilet marin à capuche. Je mangeais une banane pour le goûter. Il y avait des pieux avec des pneus dans la cour. Et ma cousine auprès de moi.

Et puis maman a perdu le petit frère, et je suppose que je suis retournée à l'école en face de la maison.

anita, sur le chemin de 19xx à 2006,
samedi 17 mars 2007

1966: D'ancre et d'erre

En 1966, débute le projet Arpanet. J'ai trois ans, et mon premier souvenir qui dépasse celui de l'image immobile, est le voyage qui amènera famille et paquets dans la région que j'habiterai presque quarante ans.

Dans cette gare noire d'ancienne fumée et de monde, je tiens la main de mon père, avec gravité, et une appréhension qui se mêle d'un sentiment d'importance. Sans doute, fus-je quelque peu chapitrée sur la nécessité d'être sage dans un train de nuit, car je me vois droite et digne, très consciente du protocole du voyage. Déjà, j'aime l'odeur et la fièvre, et les bruits dans ces gares qu'on ne se préoccupe ni d'insonoriser ni de sonoriser.

Nous déménageons, dans une région que j'aimerai peu, mais dans une maison qu'encore aujourd'hui, je décrète idéale pour abriter une enfance. C'est peut être d'ailleurs parce qu'elle remplit si bien, si pleinement son rôle de maison de mon enfance, qu'y repenser aujourd'hui ne provoque ni regret ni nostalgie, mais une forme de reconnaissance. Ce fut une bonne maison, et je ne manque jamais de lui dire, quand je la revois.

Elle était d'une couleur et d'une forme attendrissante et insolite, jaune avec un pignon, légèrement perchée, avec un jardin en haut et un jardin en bas. Cette maison que nous louions était en bordure du parc d'une maison de maître, si souvent mystérieusement fermée, attirante et troublante. Interdite, bien sûr, sinon, où serait le plaisir? Oui, j'ai des souvenirs de frissons partagés, de marche en file indienne, guère plus bruyants que des bisons, vers tel bosquet de buis centenaires, qui faisaient une cabane naturelle.

Mais ces exotiques séductions pâlissaient devant la fidèle bonhomie du mur de devant, sur lequel il était si facile de se jucher, à partir du portique, d'un balancement exact du trapèze. Moins poste d'observation que royaume longiligne, j'y ai régné sur un trésor : d'innombrables dômes de mousse verte, émeraudes de peluches, douces, tentantes et immédiatement déshonorées par le coup d'ongle qui les détachait de leur support. Sur ce mur, j'ai croisé la chatte, soliloqué, interpellé et parfois fui les passants.

De cette maison, je suis partie et revenue, car de cette époque datent les longs voyages qui ont marqué l'été de mon enfance. A partir de la maison jaune, rejointe en train, j'expérimenterai le vélo, le patin à roulettes, les longs voyages en voiture, l'avion, et même la roulotte.

Le bateau et la montgolfière viendront plus tard, ainsi que diverses formes de transports amoureux.

Et quand l'antique ARPANET deviendra INTERNET, je découvrirais cette forme de voyage curieusement mouvant et immobile, ce bruissement sans voix, encre et air.


Qui me lit de Chine?

pistil, sur le chemin de 19xx à 2006,
mardi 27 mars 2007

1984 : Foyer

J'avais trois ans ; ça s'est passé quand j'avais trois ans, quand Pistil avait trois ans.

C'est mon premier vrai souvenir. Le plus vieux.

J'ai trois ans et le monde des adultes semble composé essentiellement de genoux. Revêtus de jeans, les genoux : foncés pour ma maman, délavés pour mon papa. Il doit y avoir d'autres nuances aussi, mais je ne sais plus. Le monde, à trois ans, c'est le soleil qui joue sur le sol et ces deux paires de genoux.

J'ai trois ans et il fait soleil et on arrive à "la maison". Ca doit faire longtemps qu'on m'en parle de "la maison", mais ça, je ne m'en rappelle pas. Je me souviens de cartons, de beaucoup de cartons dans le garage de "la maison".

Je me souviens de mon papa qui m'explique que ces cartons-là, ceux qui sont remplis de livres, sont vraiment très lourds, parce qu'il n'y a pas d'air dedans.

Voilà, dans mon premier souvenir, il y a "la maison", des livres, et la voix de mon père pour expliquer le monde.

Je continue à penser que c'est un bon départ dans la vie.

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