Petits cailloux et ricochets

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le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

les textes
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année 1996

Les textes sont présentés dans l'ordre chronologique de leur rédaction.

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Kozlika, sur le chemin de 2006 à 19xx,
samedi 18 novembre 2006

1996:36 chacun sa mort

Je ne savais pas encore à quel point les images télévisées des obsèques de François Mitterrand, décédé en janvier, allaient me poursuivre longtemps. Le luxueux cercueil, les obsèques solennelles, Mazarine Pingeot aux côtés de ses frères, la main de Danièle Mitterrand venant se poser sur son épaule, tout cela j'y repenserai dans quelques mois en me rendant solitaire au carré juif du cimetière de Bagneux après avoir appris la mort de mon père et appris où il était enterré.

Je suis éperdue et morte de rire à la fois. Pas de doute, je tourne en caméra cachée le remake de Le Bon la Brute et le Truand. Je parcours le carré en essayant de lire chaque inscription sur les tombes les plus fraîches, en vain, puis les plus anciennes (caveau familial ?). La tête me tourne, je ne sais plus quelles allées j'ai faites et celles qui restent à faire. Je me tance : il faut être plus méthodique, Anne, tu n'arriveras à rien comme ça. Il pleut, ça tombe bien mes sanglots et mes rires sont secs, encore une histoire de vases communiquants que mon père aurait transformée en problème à résoudre sur une feuille de mon cahier de brouillon, comme avant, comme quand je ne savais pas que les papas mentent aussi et qu'un jour il faut creuser les sillons d'un cimetière sous la pluie, sans même le poncho de Clint Eastwood, parce qu'il ne m'a pas donné la carte de la planque des 200 000 dollars. Je suis Blondin et je connais le nom. Je finirai par me résoudre à demander à l'accueil, qui me fournira les indications nécessaires, merci Tuco, et m'informera que la pierre est commandée mais pas encore livrée. Ah ben voilà pourquoi je ne trouvais pas aussi !

Devant le tas de terre, je me dis que Marcel aurait adoré cette histoire, lui qui était parti il y a quelques mois aussi en cette année 1996.

Je l'entends encore nous raconter son dialogue avec le gars des pompes funèbres où il s'était rendu pour préparer sa crémation.

« Vous avez des cercueils en carton recyclable ?
– Vous plaisantez, monsieur, bien sûr que non !
– C'est quand même un peu idiot de gâcher du bois pour le faire brûler, vous n'avez vraiment rien dans le genre pas cher et sans aller couper des arbres ? Mon fils est compagnon charpentier, on respecte le bois dans la famille. Au moins, vous avez un bois bas de gamme qui brûle vite ?
– Vous avez un drôle d'humour, monsieur Allemann ! On ne plaisante pas avec les crémations !
– Oh vous savez, quatorze mois à Dachau ça apprend à plaisanter avec tout, même avec les crémations, surtout avec les crémations. »

Le type était outré jusqu'à ce que Marcel lui montre son tatouage, et le Marcel s'amusait comme un fou, oubliant pour quelque temps le cancer qui était en train de le bouffer. Marcel, Marcel, pourquoi t'es pas là avec ta barbe blanche et tes yeux bleus pétillants pour me dire que tout ça c'est des conneries, qu'on se fout d'où sont les morts et qu'il faut s'occuper des vivants ?

Je me sentirais quant à moi incapable d'aller faire une telle démarche, que pourtant j'admire, incapable plus largement de préparer ma mort. De lui dire oui. Je ne serai jamais prête. L'idée du suicide ne m'a jamais effleurée non plus, elle est hors du champ du possible, quelles que soient les circonstances. Il me semble tout aussi inconcevable de souhaiter un jour pouvoir recourir à l'euthanasie.

Bien sûr je dis ça ici et maintenant, valide et sans épée de Damoclès au-dessus de la tête. Nul ne peut prédire ce qu'il choisirait sous la torture, et l'invalidité ou la maladie à son dernier stade en sont une. Si ce choix me semble à mille lieues de moi (mais qui sait un jour ?), il me semble évident qu'il fait partie de l'ensemble des libertés de choisir et devrait être défendu au même titre que les autres.

sicaliptic, sur le chemin de 2006 à 19xx,
lundi 19 mars 2007

1996 30 ans : le squatt et la peinture à plein temps

L'asso reste mon point d'ancrage, préparer les évènements me remets un peu sur les rails. La vie est débridée.
C'est une période d'expérimentation totale. Tout est prétexte à la fête, un vernissage, la grève des transports, le ramadan, la fatigue et j'en oublie. Mon amoureux de l'époque a le parfait profil pour être gigolo, avec lui la vie est une perpétuelle période de vacances. Il m'apprend à prendre du bon temps.
J'ai fêté mes 30 ans en gobant 2 ecstas rien d'extraordinaire n'est arrivé mais j'aime me souvenir de cette soirée comme emblème futile de cette époque.
Septembre apportera du nouveau je m'installe avec la partie plasticienne de l'asso dans un squatt qui ouvre et je m'investis dans la structure.
Je constate malheureusement que les squatteurs ont des couilles certes mais qu'ils ont peu d'imagination quand au mode d'organisation possible : ils calquent le système qu'ils rejettent, ils ont besoin de hiérarchie et veulent un chef. Je suis déçue mais quitte à être gérée par ces types autant être au courant de ce qui se passe.

La base du squatt est l'investissement d'un lieu abandonné. La revendication étant le besoin vital de cet espace inoccupé, il est nécessaire de démontrer par une présence constante la nécessité et le bien fondé de l'occupation. Ces principes de base m'ont permis de structurer ma vie quotidienne jusque là plutôt informelle, et de me mettre au travail sérieusement. Je ne dormais pas sur place mais en passant 12 heures ou plus dans un lieu j'avais intérêt à avoir une bonne occupation. J'ai fait bon usage de mon temps et de mon atelier. Ma peinture a progressé.
L'hiver est horrible, l'eau gèle sur les pinceaux.
J'apprends les rudiments de la précarité en essayant d'en tirer des leçons. 2 exemples de mes productions philosophiques du moment : "trop de poches nuit" "pas de chiottes, fait chier" ça a le mérite de me faire encore rire.
Chaque jour est une nouvelle aventure, je repousse une fois de plus mes limites.

mnesiloque, sur le chemin de 2006 à 19xx,
samedi 14 avril 2007

1996 : Familles

Je n'ai jamais eu le sens de la famille. Rien d'étonnant à cela. Mes parents ont passé la majeure partie de leur vie à tenter de s'autodétruire mutuellement, physiquement, psychologiquement, juridiquement. Mes oncles et tantes maternels sont des gens très gentils, mais je n'éprouve pas de plaisir à les fréquenter, n'ayant que peu d'atomes crochus avec eux. Quant à mes oncles et tantes paternels, ils cumulent tout ce que je ne supporte pas chez autrui : la famille juive inquisitrice et castratrice qui se mêle de vos affaires et vous juge rabaisse continuellement, la religiosité aveugle, l'esprit de clan, les discussions où le hurlement hystérique et l'indignation outrée tient lieu d'argument.

Je fuis comme la peste toute réunion familiale obligatoire, fêtes de Noël ou anniversaires – et mes collègues de boulot m'adorent, moi qui me porte toujours volontaire pour les astreintes les nuits de Noël ou du nouvel an, moi qui me rue sur toute mission à l'autre bout de la France dès lors qu'on est en période de fêtes.

Mais à vivre avec Vénus, je me réconcilie peu à peu avec la notion de famille. Chez elle, les parents sont aimants et équilibrés, les oncles et tantes sont agréables et cultivés, les repas de famille sont de vraies fêtes où tout le monde s'amuse. Je découvre un monde inconnu pour moi. Au point qu'en 1996, j'accepte même de passer le réveillon de Noël avec eux. Et à ma grande surprise, j'y prends un grand plaisir !

Évidemment, ça ne dure pas. La rupture de nos fiançailles l'année suivante me ramène d'un coup à mes vieux schémas négatifs. Pire, mon homosexualité nouvellement assumée aggrave encore mes relations conflictuelles avec mes oncles et tantes les plus conservateurs. Oh, ce n'est pas qu'ils désapprouvent ma sexualité ! C'est juste qu'ils sont incapables de l'intégrer vraiment et agissent comme si elle n'existait pas, s'étonnant ouvertement à chaque fois que nous nous voyons de ce que je ne sois pas encore marié à mon âge et me pressant de recommandations pour draguer les belles jeunes femmes. Le déni ostensible, voilà qui est peut-être pire que le rejet. Crétins !

Vraiment, je n'ai jamais eu le sens de la famille. Ça a failli cette année-là, mais finalement non.

traou, sur le chemin de 2006 à 19xx,
dimanche 15 avril 2007

1996 – D’un gouffre à l’autre

Depuis deux mois, j’ai retrouvé du travail. Je commence l’année en m’extirpant du gouffre du chômage qui m’a aspirée pendant deux ans, entrecoupé de quelques petits jobs intermittents, mais si peu.
J’ai à nouveau un salaire, qui représente à peine les deux tiers de celui auquel je postulais autrefois, mais je peux au moins payer mon loyer sans demander l’aide de mes parents. Mois après mois, j’essaie de combler le découvert creusé pendant tout ce temps.

Je me disais qu’en retrouvant du travail, ma vie reprendrait un cours plus doux, plus stable et rassurant. Je me trompais. Je suis épuisée de ces deux années, exsangue. Le gouffre du chômage m’avait juste éloignée de l’autre, plus profond, plus noir, parsemé d’arêtes tranchantes, du deuil non fait.

Me retrouver sans travail juste après la mort de Julio était peut-être la conséquence logique de cette spirale souvent constatée : tout se déglingue parfois en même temps dans la vie. C’était aussi une excellente façon de mettre le chagrin et la souffrance de côté pour ne s’occuper que de bouffer, de survivre.

La crevasse du chômage refermée, l’autre souffrance cachée derrière se rappelle à mon bon souvenir. Violemment.

Les journées m’apparaissent comme autant d’immenses et arides déserts à traverser. Chaque matin, je me demande si je parviendrais jusqu’au soir. Chaque réveil est une torture, chaque endormissement l’espoir qu’il sera le dernier. Chaque attente sur un quai de métro me fait dévorer des yeux les lignes parallèles des voies, oscillante au dessus d’elles, terrifiantes et attirantes promesses de repos, enfin.

Peut-être ce qui me sauve, cette année-là, c’est de faire à nouveau partie d’une équipe. Et quelle équipe ! Je vais nouer dans cette nouvelle boîte des amitiés qui ne se sont jamais démenties depuis. Leurs présences chaleureuses et gaies autour de moi m’aident à porter ma vie, sans doute parce qu’ils ignorent mes tourments. Ils ignorent que chaque soir, quand je les quitte, je retombe dans un vide sans fond, peuplé de cauchemars et de désir de mort. Quand je relis mes écrits de cette année-là, ils sont d’un noir d’encre.

En juillet, je suis invitée à dîner par E. un ami qui me surveille sans en avoir l’air et qui m’a encouragé à entamer une thérapie (mais les thérapies ne consolent pas les chagrins trop immenses, je le crains). A côté de moi à table, il y a un garçon avec un beau sourire triste. En nous présentant, E. a dit « Vous avez en commun d’avoir drôlement morflé ces deux ou trois dernières années »… Le garçon triste a connu une rupture qui l’a laissé sur le carreau, il a failli en mourir. Il est très maigre. Il a un tel chagrin dans les yeux. Quand il parle de celle qui l’a quitté, c’est comme un vertige… Nous nous regardons avec une sympathie timide.

Le garçon triste va m’accompagner pendant un an. Nous nous réchaufferons mutuellement, comblerons par la présence de l’autre une solitude que nous n’avons pas voulue. Nous ne sommes pas un couple, plutôt un duo cahotant. Nous tenir la main nous aide à avancer un peu moins péniblement, c’est tout. Il y a beaucoup de tendresse dans cette relation incertaine. J’y aurais puisé quelques forces, au moins, avant qu’il ne me plante un poignard dans le dos. Le garçon triste préférera finalement tenter de sauver sa peau aux dépens de la mienne.

Par un de ces drôles d’embrouillaminis de la vie, finalement, le garçon triste m’aura quand même légué une amitié précieuse: celle de la fille qui l’avait quitté.

matthias, sur le chemin de 19xx à 2006,
mardi 24 avril 2007

1996-De pire en pire

Mes parent s'aperçoivent vite que des boutons recouvrent mes bras et mes cuissent, ils ne s'en inquiète pas pour autant et me laisseront avec ces boutons jusqu'à maintenant.

Maman est enscinte, un troisième. Je ne manifeste pas beaucoup d'entousiasme, si il est comme Antoine je prèfaire encore que se soit une fille. L'année prochaine j'irait à la crèche est je me ferait beaucoup d'amis. Pour l'ainstemps je ne fait rien, j'écoute.

J'oublie vite et je réaprend que mon premier mot était "papimignon" et que comme Antoine, le premier film que j'ais vue c'est Peau d'Ane de Jac Demi.

Ma mère s'obstine à dire que c'est le plus beau film de tout les temps et que tout ces enfant le véront comme premier film.

Mon frère invente des blague, par exemple:

C'est un mec qui rentre dans une boulengerie et qui dit "Bonjour, je voudrait du poisson"

Il parait que je suis mignon mais quand je me voit maintenant je me rend compte que ça n'as pas durée.

Ame, sur le chemin de 2006 à 19xx,
dimanche 29 avril 2007

1996 : 18 Minorée

Minorée car c'est une année, un caillou que je voudrais ainsi. Avec peu de vagues.

Si je résume cette année avec des éléments forts, ce serait plutôt positif : un petit groupe sympa au lycée, les soirées en boîte le samedi, une des copines ayant le permis.
De bons résultats au Bac, la fierté de la famille.
Le permis ensuite, malgré un premier échec si décourageant...
Le début des études, la cour des Grands. Des études intéressantes. Je commence ma vie étudiante.
Mais au milieu, c'est marrant, ce qui m'est revenu de cette année, c'est le petit enfer que m'auront fait vivre deux- trois collègues, dans un job d'été. Une forme de bizutage, un concentré de conneries et de sadisme. J'en suis ressortie éprouvée et différente, soutenue néanmoins donc pas isolée mais quand même.
Un copain m'avait parlé avec un peu d'amertume d'une période où il était interne au lycée en me disant " je ne sais pas pourquoi mais c'était la première fois que ça m'arrivait, j'ai été bouc émissaire, les autres m'emmerdaient. Tout le temps." Je n'ai pas été emmerdée tout le temps et les collègues en question ont eu à répondre de leurs attitudes. La différence c'est peut-être que le copain en question avait laissé en énigme la question du choix du bouc émissaire, moi, j'y ai posé de nombreuses hypothèses.

valclair, sur le chemin de 2006 à 19xx,
jeudi 10 mai 2007

1996: Rien

Comme Louis XVI le jour de la prise de la Bastille marquerais-je d’un « rien » mon année 1996 ?

Franchement je ne trouve rien à dire. C’est ennuyeux de ne pas avoir le journal, prothèse de la mémoire, qui permettrait de faire ressurgir un petit événement, une simple anecdote dont on pourrait tirer une certaine signification. Je regarde mes photos de l’année. Rien non plus. Les visages, les mêmes visages, un tout petit peu plus jeunes, les enfants plus enfantins, les vacances ici et là dans le cadre familial, un voyage à l’étranger comme (presque) chaque année. Cette année là c’était la Toscane. Pendant les vacances de Pâques nous avions loué un gîte dans les collines à une demi heure de route de Florence, c’est un bon souvenir, la campagne, la nature et puis quelques journées plus intensives dans les villes et les musées, c’était un bon équilibre qui a convenu aux enfants comme à nous.

Je cherche, je cherche, non, rien à remémorer …

Rien ? Non pas rien naturellement, mais la vie qui s’écoule, simplement, en suivant son fil sans à-coup, installée dans ses régularités et ses routines, avec ses moments plutôt joyeux et ses moments tristes, avec ses moments toniques et ses moments éteints…

Un long fleuve tranquille, vous disais-je !

samantdi, sur le chemin de 2006 à 19xx,
vendredi 31 août 2007

1996, 35 ans - Mon premier Pécé, "Gros Bestiau"

Pour faire court, en 1996, Jules me quitte aussi brutalement qu'il m'avait voulue toute à lui. Patatras, je retombe le nez dans le ruisseau de mes désillusions.
Mes grands rêves de fondation dynastique prennent l'eau : plus de papa pour mes enfants-pas-nés, mon ventre reste stérile.
Cerise sur le gâteau, j'ai du mal à me relever de l'opération de reconstruction de hanche que j'ai subie en 1995. De nouveaux examens se succèdent et, finalement, à la suite d'une erreur d'interprétation, on diagnostique une maladie grave que je n'ai pas. Mais il me faudra attendre un mois avant d'avoir le démenti. Un mois assez terrifiant.

Pour faire face, je cherche une occupation qui captive mon attention et me permette de rester immobile (je n'ai plus le droit de marcher). De bons amis me conseillent l'achat d'un ordinateur, et viennent me livrer à domicile, dans un carton, celui qui allait devenir mon compagnon, "Gros bestiau". Bien sûr, c'est un pécé (je ne suis pas encore entrée dans l'univers magique d'Apple. Il est gros et plutôt moche, démarre sous DOS et ronfle comme un octogénaire asmathique, mais je l'aime.

J'achète "Windows pour les Nuls", et en avant pour la domestication du bestiau.
Cet ordinateur va me sauver la vie, d'abord je me cantonne au traitement de textes, je fabrique des cartes de visite et autres bricoles, je modifie des photos. J'achète des Cédéroms, je reste baba devant l'Encyclopedia universalis qui tient en une pochette... Je vais d'émerveillements et émerveillements. Peu à peu, ma peine s'use sous les touches de mon clavier, mon écran sèche mes larmes.

A l'été 1996, je retrouve enfin une marche sans boîterie. Même si le haut de ma jambe gauche reste presque insensible (sauf de pénibles décharges électriques), elle a repris une apparence quasi-normale.
Pour mon coeur, c'est une autre histoire, il est tout mâché.

A 35 ans, je me sens comme une femme que la vie aurait rouée de coups mais qui n'a pas dit son dernier mot.

Thomas, sur le chemin de 19xx à 2006,
lundi 3 septembre 2007

1996, année 19 -- Revue de Spéciale

C'est un après-midi de printemps. Il fait plutôt beau, et la prof de maths m'interpelle au coin d'un couloir.

— Bon, Quinot, on sait bien tous les deux que si vous avez eu de mauvaises notes cette année, c'est juste parce que vous n'avez rien foutu, hein ?
(penaud) Euh, oui...
— Bon, donc si vous vous mettez au boulot, je veux bien vous prendre en 5/2 l'année prochaine.
— Euh, bien, je le note... Merci...

Cependant ni la perspective de me mettre à bosser, ni celle de faire une troisième année de prépa ne m'enchantent. J'assure mes arrières : en plus de l'inscription aux concours je contacte des écoles qui recrutent sur dossier. Sa lettre de recommandation me fait chaud au cœur. Je ne savais pas qu'on pouvait dire tant de bien de moi.

Elle nous donne chaque semaine un sujet d'annales des concours à traiter en devoir à la maison. Au début de l'année je bloquais deux ou trois heures sur la première question, finissais par traiter de petits fragments de sujet sans arriver jamais à entrer dedans un peu sérieusement. Ce n'était pas faute d'essayer, pourtant. Et puis l'illumination est venue. Tous les ans au moins de juin, la Revue de mathématiques spéciales publie l'ensemble des sujets de la session. Ensuite, en cours d'année, elle propose un corrigé pour chacun.

Alors je prends l'habitude, presque tous les mercredis, d'aller rendre visite aux collections de la médiathèque de la Villette. La carte de photocopie n'est pas chère, la consultation est gratuite. Et maintenant lorsque j'ai retourné un énoncé dans tous les sens pendant vingt minutes sans trouver par quel bout le prendre... je jette un œil à la solution proposée. Je me dis à moi-même Ho, ho, comme c'est astucieux, faisons cela... Et à force je prends le coup de main. Quand arrive le jour de l'épreuve, cela ne semble plus si insurmontable. Même si cette fois il n'y a plus de corrigé détaillé à portée de main quand vient le moment où ça bloque. Même si je n'ai pas forcé sur les révisions pendant les mois précédents — pour me déculpabiliser je me rappelle sans cesse que c'est la régularité du travail de fond qui fait le succès, et qu'un bachotage épuisant ne servirait à rien.

Les derniers oraux se passent. Centrale, mi-juillet. On a fêté jusqu'à point d'heure du matin l'anniversaire du copain de µ. J'ai arrêté la vodka un peu avant quatre heures, relevé à six pour prendre le RER et passer l'épreuve d'anglais. Surtout, ne pas vomir sur l'examinatrice... Sciences de l'ingénieur l'après-midi, ça va déjà un peu mieux. Encore un jour ou deux et c'est fini. Advienne que pourra, les jeux sont faits, la fiche de vœux déposée en personne au secrétariat du concours. Il ne reste plus qu'à partir en vacances à la campagne. Dormir, et ne plus penser à rien, jusqu'à la fin du mois d'août.

Et puis la lettre arrive. Au premier appel, je suis admis à l'école de mon premier vœu. Je la voulais depuis des années, je l'ai eue.

ada, sur le chemin de 2006 à 19xx,
samedi 20 octobre 2007

1996- Dispersion et impudeur

1996 est mon année la plus impudique, la plus outrée. Je me suis cherchée un peu partout. Je suis entrée dans un jeu que je croyais être de l’amour mais qui avec le recul ressemble plus aux déboires de l’amour propre. Nous avons fait durer ça presque un an. Un an pour se déchirer, se comprendre, aller au bout de soi-même, de ses désirs, de ses ambiguités, de ses lâchetés aussi. Des cris, de la vaisselle cassée. Des ventres noués, des mensonges, des silences aussi. J’ai goûté aux affres de la jalousie puis de la dispersion, et je n’ai pas du tout aimé ça. Je n’ai pas du tout aimé ce moi là. Je n’ai pas vraiment envie d’en parler. Avec le jugement à la fois compatissant et sans appel que je peux avoir sur moi-même, je trouve ça peu reluisant . Avec le recul, je me rends compte malgré tout que cette année miévro-dramatique a été capitale dans ce que je suis devenue. Il fallait aussi en passer par là. Pourquoi ? Voilà une question à laquelle je n’ai toujours pas répondu, c'est celle de la découverte douloureuse de l'altérité je présume.

Je n’ai envie de garder de cette année-là que le piquant d’un coup de soleil sur les seins attrapé de manière totalement inattendue dans les eaux baignant la Bretagne, le vélo, la sensation de liberté au bord de la rivière du Krach, les émouvants menhirs de Carnac et la tendre sollicitude d’un ami qui, peut-être sans le savoir m’a aidée à retrouver le nord. Ou plutôt le sud. Je ne veux pas non plus oublier les pyjamas à fleurs et l’écoute bienveillante que m’a prêtés mon amie A. pendant les deux trois jours que j’ai passés chez elle à pleurnicher.

Otir, sur le chemin de 19xx à 2006,
mercredi 19 décembre 2007

1996:38 Nuits blanches et méningite

Après la naissance de mon premier bébé, j'étais rentrée dans une ère de pureté renouvelée et il me semblait que tout était enfin parfait, comme je l'avais toujours souhaité. Mon mari était attentionné et m'avait aidée à avoir une maison propre, accueillante, il était présent, en tous cas, sur les photos. Notre fils est magnifique, même si je lui trouve l'air trop vieux, pas assez bébé, il a l'air d'avoir déjà tout appris du monde et de la vie quand il vous regarde. Il est fasciné par la musique de son père qu'il reconnaît à tous les coups pour l'avoir tant entendue pendant ses neuf mois de vie intra-utérine.

Pour ne pas m'isoler quand son père se remet à l'écart dans sa pièce à lui, je rejoins La Leche League. Paterner n'intéressant décidément pas Estac, autant materner à fond. Estac est à fond pour l'allaitement qui lui donne l'occasion de n'avoir rien à faire, le seul jour où je lui demande un "droit de sortie", il me le refuse sous ce prétexte qu'il ne peut pas nourrir son fils, la tentative tourne au désastre, et je me fais copieusement engueuler quand je rentre de ma visite chez la gynéco : "La prochaine fois, tu emmènes le bébé, point barre".

Le bébé ne dort pas. Moi non plus, cela dure des mois et des mois, seule ma Lita est là pour m'empêcher de péter un plomb. Les professionnels n'ont rien d'autre à m'offrir que des conseils creux ou de me renvoyer à des consultations psy : je n'ai pas envie de parler, j'ai envie de dormir. C'est finalement Estac qui tombe malade. Il refuse d'abord d'aller consulter, et c'est en urgence que je le supplie d'aller à l'hôpital, appelant à la rescousse nos amis voisins pour qu'ils l'y emmènent : méningite.

Dès qu'il se retrouve à Bichat, il exige de moi une présence quasi constante. Je fais de mon mieux pour jongler avec cette exigence que je trouve légitime après tout. Par la suite le neurologue attribuera ses migraines au stress engendré par sa vie de famille, ce qu'il interprètera comme le signe qu'il faut qu'il s'en éloigne au plus vite. Je me sens à nouveau punie et désespérée de solitude.

Le jour de l'anniversaire de M. Ziti, c'est la scène parce que j'ai osé inviter sa famille à une petite célébration à la maison. Il m'informe qu'il s'en va, j'essaye de l'en empêcher, on se dispute, et brusquement il décide de rester mais m'entraîne alors dans la chambre. Je lui dis en riant qu'il va me faire un bébé, et il répond "tant pis". Le lendemain, je sais déjà que je suis enceinte.

Quinze jours plus tard, il prend ses meubles et m'annonce qu'il va s'installer à Brooklyn, New York, Etats-Unis d'Amérique. Je me retrouve seule et décide d'arrêter définitivement de tenir à jour mon journal quotidien qui existait depuis 1972 sous diverses formes.

shayalone, sur le chemin de 2006 à 19xx,
mardi 18 mars 2008

1996 - 18 ans L’année des 12 singes

Fin de PCEM1. Je travaille l’argile quand la belle Aude me rappelle à l’ordre. C’est samedi, c’est la Gay Pride. C’est samedi, je suis lesbienne, je l’ai dit à mes amis. C’est samedi, et Aude me rappelle que je dois aller à la Gay Pride me faire de nouveaux amis, des qui soient comme moi, homosexuels.

Je mets ma plus belle robe, coiffe mes longs cheveux, et marche jusqu’au Peyrou. Une foule bariolée est là, danse, court, crie.

Je marche. Seule, ouvrant grand mes yeux, souriant à tous ceux dont je croise le regard. Il y a un groupe d’hommes avec une fille. Une qui me ressemble, assez mignonne, de longs cheveux, et une robe. Et un énorme appareil photo. C’est pour ça qu’elle est là. Prendre des photos. Hétéro. Evidemment, elle me ressemble. Et je ne ressemble pas aux lesbiennes, mon coloc, qui s’y connaît, honteuse qu’il est, me l’a assez répété toute l’année.

Un groupe de filles traverse la marche en hurlant.

Jeans déchirés et délavés, t-shirts blancs noués, cheveux courts en bataille, pas de doute. Mais jamais je n’oserais leur parler, surtout après le vent de la photographe… j’aurais juste aimé ne pas marcher seule !

Je marche. Seule, et en colère lorsque le die-in silencieux est pollué par les vociférations d’un militant contre le Sida qui insulte les médecins, d’autant plus injustement qu’à Montpellier, justement, les médecins ne sont pas comme il le décrit, ce connard parisien.

On se reverra d’ailleurs l’année d’après, rue Keller, numéro 3, où il m’accueillera au CGL, se présentant comme une folle de droite. Parce que je suis la seule fille, je me retrouve à faire ma première interview avec lui, pour une radio communiste. La folle de droite et la gouine de gauche. Et une très jolie journaliste.

Je rentre chez moi, et retrouve Aude, toute excitée, qui attend le récit de mes aventures.

Premier numéro de Têtu. Spécial Montpellier. Je l’achète en tremblant à La civette, craignant d’être foudroyée sur place. Je pars comme une voleuse et m’installe sur l’esplanade pour le lire. J’y découvre nombre de personnages qui vont bientôt entrer dans ma vie, pour le meilleur et pour le pire. Et le CGL de Montpellier, créé un an plus tôt, à qui la mairie va désormais fournir un local.

Fermé pour l’été.

La rentrée est là, j’habite à 500m du local. Je n’ose jamais m’arrêter. Je passe, une fois, deux fois, trois fois, quatre, cinq… j’achète mon pain à des heures improbables pour être seule dans la rue et pouvoir lire les horaires… je n’y arrive jamais !

Sauf que ce jour là, la porte est ouverte. Je passe devant en allant à la boulangerie. Je sais que si je ne rentre pas là, je ne rentrerai jamais.

J’entre.

L’aventure commence.

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