Petits cailloux et ricochets

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le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

les textes
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année 1997

Les textes sont présentés dans l'ordre chronologique de leur rédaction.

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Kozlika, sur le chemin de 2006 à 19xx,
vendredi 17 novembre 2006

1997:37 juive

Fin janvier 1997. Il fait déjà nuit quand je rentre à la maison et il fait froid. Mais hourra ! une lettre dans ma boîte, une vraie je veux dire, j'en reçois (trop) rarement. Je m'installe confortablement pour la lire.

Il n'y a pas d'adresse au dos de l'enveloppe mais on reconnaît tout de suite l'écriture d'une personne âgée. Ça ne peut être qu'elle et ça fait deux mois que j'attends un signe. Deux mois depuis que je lui ai parlé au téléphone. La lettre est courte, pas même le temps d'allumer la cigarette que j'ai glissée entre mes lèvres.

Je ne vous appelerai pas. C'est trop difficile malgré toutes ces années. En 1943 j'ai été atteinte d'une salpingite ; j'en suis restée stérile. Votre naissance a été pour moi une douleur, encore si vive que je ne puis vous rencontrer. J'espère que vous me pardonnerez. Si un jour je m'en sens capable je vous écrirai.

J'ai attendu d'abord pendant deux mois un appel téléphonique. J'attends maintenant depuis dix ans une lettre dont je sais qu'elle n'arrivera plus mais que je ne peux m'empêcher de guetter malgré tout. J'ai je crois le moyen de savoir où elle habite (si toutefois elle vit encore, ce qui devient de moins en moins probable compte tenu de l'âge qu'elle aurait...) ou du moins de lui faire transmettre un courrier via la caisse de reversion de la Vénérable Entreprise (puisque). Je devrais certainement a minima m'assurer de sa vie ou de sa mort. Je ne sais pas très bien pourquoi je ne le fais pas. Pour ne pas briser le lien ténu ? Pour ne pas savoir qu'elle est morte sans laisser à quiconque le soin de me faire parvenir un dernier signe ? C'est un peu confus et je renonce à y aller fouiller.

A l'existence doublement impardonnable d'enfant illégitime et d'enfant unique de mon père, s'ajoute que cette stérilité est survenue alors que mon père et elle vivaient sous de fausses identités, à ce moment hâtivement et encore mal fagotées, parce qu'ils pensaient que l'étoile jaune leur irait mal au teint. Ma mère m'en avait parlé depuis longtemps, cette lettre m'en fit mesurer plus encore le poids. Mon père aurait-il accepté la grossesse de ma mère s'il avait eu des enfants avec sa femme ? Si oui, et s'ils avaient eu des enfants auparavant, aurais-je connu les pleurs de Samantdi ou les bras (semble-t-il) ouverts de la famille Mitterrand pour Mazarine ?

Il arrive qu'on me demande pourquoi malgré mon agnosticisme (ou athéisme, ça dépend des jours...) je me sens parfois juive. L'une des raisons se trouve ici : je suis juive par la femme de mon père (et névrosée par autogenèse ;).

sicaliptic, sur le chemin de 2006 à 19xx,
mardi 13 mars 2007

1997 : 31 ans la vie en squatt

La peinture et l'organisation du squatt occupe tout mon temps, je m'investis à fond. j'organise ou participe à des expositions collectives avec l'asso,
Au mois de juin Je dois laisser mon appartement car je ne peux plus payer le loyer seule, je décide de vivre à l'atelier. Il y a une mezzanine j'ajoute ma gazinière et ça roule.
Un projet voit le jour au sein du squatt : la conservatrice française de la dokumenta X a lancé une phrase "la peinture est morte" cela sera pris pour un défi par certains. Pour lui prouver que nous sommes bien vivant. ils organisent une expédition pour un squatt d'été en Allemagne. J'essaie de m'incruster mais ils ne me prennent pas au sérieux. Pourtant je monterai les rejoindre à Kassel accompagnée d'une jeune allemande et de mon ami de l'époque.
Nous avons une adresse et une description des lieux. Le voyage est épique il me faudra changer mon alternateur au bord de la route toute seule en empruntant les outils à la casse qui me l'a vendu, c'est samedi personne de libre pour le faire.
Je ne me souviens plus comment nous avons réussi à arriver à bon port, mais à 1 heure du matin, ce sont les retrouvailles, nous sommes crevés mais c'est une grande fête. Après le repas on nous emmène en visite dans la ville endormie, finalement je ne dormirais pas pendant 40 heures, et je découvre le plaisir de travailler dans cet état second.

Le bâtiment fait 7 000 m2 sur 4 étages, je m'installe au deuxième, j'ai un espace de 18m sur 30m, c'est le rêve ! Pendant un mois je travaille jour et nuit je m'attaque à de grands formats. La peinture prend une dimension physique que je ne connaissais pas. Je suis dans l'expérience totale. Le lieux est ouvert à tous visiteurs, j'apprends à les oublier pour n'être que dans ma peinture.
Je rentre au bout d'un mois, mais c'est plus fort que moi j'y retourne pour août. Paris est mort rien à y faire et l'aventure m'appelle

Dans le squat, la donne a changé, pendant mon absence la communauté s'est réorganisée, elle fonctionne sur la récup et la démerde, la majorité des personnes est en effet sans le sou, cela remet en question mon rapport à l'argent. C'est la première fois de ma vie que le problème n'est pas de ne pas avoir assez d'argent mais tout simplement d'en avoir contrairement aux autres , je dois apprendre le partage, ou plutôt le don. Après 3 jours de réflexion où j'hésite à laisser tomber et à rentrer, je trouve ma place. Nous sommes 3 dans cette situation, je paie en alternance les courses de base avec l'un d'entre nous, le troisième prend en charge les extras comme la viande, le reste nous vient des dons de maraichers du marché et d'un boulanger qui nous fournit en pain et invendu depuis le début.( chacun lui fera un cadeau en remerciement.)

Je vends ma première toile à l'étranger, pourtant je n'en tire guère de fierté, ce soit disant mécène négocie comme un marchand de tapis, je me sens salie par la transaction.

C'est une année de remise en question totale, je me sépare de mon ami pendant le voyage en Allemagne, quand je rentre en France je ne supporte plus la vie au squatt de Belleville, c'est de plus en plus violent, cela va jusqu'à la mort d'un type par défenestration. Une amie me propose de vivre avec elle et son fils, cela durera 3 ans.
Je deviens membre d'une famille et je participe à l'éducation d'un enfant. Une nouvelle vie commence.

luciole, sur le chemin de 2006 à 19xx,
dimanche 1 avril 2007

1997, le début de la faim.

C'est un jour de printemps, je crois. Il me semble que je suis habillée légèrement, qu'il y a du soleil dehors. C'est un matin. Je suis devant mon miroir, je me maquille. Pourquoi ce jour là ? je me maquille si peu. Je me regarde dans la glace comme quand j'étais petite, je cherchais ce que les autres pouvaient trouver de si affreux dans mes dents pour qu'ils m'appellent sorcière, je ne trouvais pas. Ce matin là, je me regarde mais je ne sais pas ce que je cherche. Je pense à la pièce de Pirandello :"Je ne me trouve pas".
Je regarde mes joues blanches, mon regard bleu, je ne me reconnais pas, je me reconnais rarement quand je me regarde. Du Rimmel à mes cils, du fard à mes paupières, du rose à mes lèvres, cela ressemble à une contine ... J'ai envie de faire un enfant.

Cette pensée a surgi comme cela, au détour d'un coup de crayon, inattendue. Je souris, je ne me crois pas ... Je souris, et pourquoi pas ...

Je ne dis rien, la pensée n'ose pas encore se formuler. Elle s'installe, se love, attend patiemment de grandir. Je regarde les jeunes mamans dans la rue, les bébés ... Je me sens prête. Il faudra lui dire, mon amoureux, est il prêt lui ? Je me doute que non. Mais il faudra lui dire ...

- J'aimerais arrêter la pilule - Pour quoi faire ? me dit il.

Silence, ma gorge est nouée par la peur, j'avance prudemment.

- J'ai l'impression que je m'empoisonne ... J'ai envie de laisser la porte ouverte ... à un accident ...

J'ai employé ce terme d'accident ... Ce ne pouvait être que ça, un accident qu'il lui faudrait accepter, je n'ose pas encore dire que c'est mon désir, je n'ose pas lui mettre la pression, j'essaye juste de lui dire que j'aimerais que soit possible ...

- Pourquoi pas ...

Sa réponse qui n'est ni un non, ni un oui. Il n'ose pas me dire qu'il ne le désir pas. je prend ça pour un oui, c'est tellement plus facile.

J'arrête de prendre la pilule. Désir de lui très fort, sensualité particulière, tandis que la possibilité de faire un enfant sublime mon acte d'amour, elle lui fait peur. Son désir de moi s'effiloche... Moi, je voudrais ! je voudrais le faire, qu'il soit déjà fait, qu'il en ait envie, que cela nous exalte ! C'est tout le contraire, cela nous éloigne doucement.
Les mots disparaissent, le désir devient tabou, le désir d'enfant, le désir de lui également.

Mais parfois l'espoir est permis. Mon cycle se déglingue, j'espère, le désir devient obsession. Le sang revient tous les mois et je pleure. Déception mais aussi soulagement de ne pas avoir à lui dire : " Je suis enceinte, j'attends un enfant, nous allons avoir un enfant, il y a quelqu'un dedans moi." Je sens sa peur tellement fort qu'elle devient la mienne aussi.

Parfois il me console, il me berce dans ces bras, mes larmes lui font mal. Il me dit :" Ce n'est pas le moment de toute façon, ça nous mettrais dans la merde."
Je ne dis rien, je pense : " ça te mettrais dans la merde." Il me berce, je me berce d'illusions ...

Autour de moi des femmes tombent enceintes... Pourquoi tombent elles et pas moi ?
J'entends si souvent : " Et vous c'est pour quand ?" Il dit : " Dans dix ans!" ça fait rire la galerie. Mon coeur se fissure à chaque éclat de rire.
Elles sont toutes épanouies, affolées, épuisées, elles me disent les inconscientes : "Ah tu verras quand ça t'arrivera!" J'aimerais répondre : "Je t'emmerde".

Tant de silence, nous brouillons les pistes, nous bougeons jusqu'à devenir flous. J'ai peur de tout, qu'il ne m'aime plus, de ne plus l'aimer, d'être laide, de ne plus exister. Je voudrais m'empêcher de rêver, m'empêcher d'espérer, je ne veux plus souffrir, je préfèrerais m'anesthésier...

C'est ainsi que tout à commencer, le début de cette faim. Il y a dix ans...

mnesiloque, sur le chemin de 2006 à 19xx,
jeudi 5 avril 2007

1997 : Bifurcation

En janvier, je suis sur le sentier de la normalité et du conformisme. À 28 ans, je suis en couple avec Vénus depuis quelques années, nous nous sommes fiancés quelques mois auparavant, notre mariage est prévu au début de l'été, nous cherchons un appartement (et du boulot...) à Rennes, mon grand-père ébéniste et moi fabriquons quelques meubles pour notre futur logement, et l'idée d'avoir des enfants nous titille.

En février, Vénus rompt nos fiançailles. L'événement mériterait d'être amplement développé, seulement voilà : aujourd'hui encore, je n'ai pas la moindre idée quant aux raisons précises de cette rupture ! La seule chose que je sais pour en avoir discuté avec Latone est que Vénus a pris cette décision à contrecœur et qu'elle l'a regrettée pendant des années. Mais ça ne m'éclaire guère sur ses motivations profondes - au contraire, même.

À peine une semaine plus tard, je me retrouve dans le lit d'un beau garçon rencontré au hasard dans un bar gay de la capitale. J'en rêvais depuis des années, même lorsque j'étais amoureux de Vénus. J'en rêvais depuis des années, surtout lorsque je me retrouvais seul en compagnie d'Uranus. J'en rêvais depuis des années, et je réussissais avec une stupéfiante facilité à ne pas réfléchir à ce que signifiait évidemment ce curieux fantasme.

C'est la première fois que je couche avec un garçon depuis le lycée. Je ne suis pas du tout à l'aise, je parle beaucoup, je réfléchis trop, je suis tiraillé entre l'envie irrépressible de me blottir contre lui pour explorer chaque centimètre carré de sa peau et la certitude que je commets là quelque abomination irréparable. Le poids de la culture ! Finalement, je trouve un prétexte pour m'enfuir après quelques caresses (presque) innocentes. De retour chez moi, je peine à trouver le sommeil, mille interrogations me tourmentent, la nuit est agitée ; mais le lendemain matin, je sais. Je suis pédé. Il m'aura fallu plus de dix ans pour le comprendre et pour arrêter de dresser une barrière infranchissable entre ce simple mot, pédé, et moi. Pourquoi m'aura-t-il fallu tant de temps malgré les indices innombrables ? Je suis presque certain que même Vénus avait compris avant moi.

Sur le coup, j'ai besoin d'en parler et le moyen le plus simple consiste à faire mon coming-out. Mais je ne me sens pas prêt à affronter les innombrables questions que cela suscitera dans mon entourage - soit que je n'ai pas les réponses, soit qu'elles me font peur. Stratégiquement, je choisis de commencer par m'ouvrir à Latone, sachant pertinemment qu'elle ne résistera pas à l'envie d'annoncer pareille nouvelle à tout son carnet d'adresses sitôt que j'aurai quitté son appartement. Et effectivement, c'est ce qui se produit ! Le lendemain matin, tout le monde est au courant sans que j'aie eu à affronter en direct le regard de mes amis. C'est un sacré soulagement. Ce qui le sera encore plus, c'est que personne ne manifestera par la suite le moindre changement d'attitude à mon égard ; fort heureusement, car j'y aurais sûrement très mal réagi.

C'est ainsi qu'en mars, je me retrouve projeté hors du sentier balisé où je me trouvais deux mois auparavant, à devoir abandonner toute idée d'un avenir rassurant et prévisible, à devoir me tracer une nouvelle voie en territoire inconnu, à partir de pratiquement rien. Dix ans plus tard, je me demande encore si je dois en vouloir à Vénus ou si je dois au contraire l'en féliciter ; la bifurcation fut très rude, mais elle m'a tellement enrichi et m'a permis de vivre tellement d'expériences passionnantes !

traou, sur le chemin de 2006 à 19xx,
dimanche 8 avril 2007

1997 – Année violente

Une année qui « déménage », au propre et au figuré.

Le transport de mes cartons, de mes meubles, de mon cadre de vie du sud au nord de Paris est aussi symbolique que réel. Je laisse derrière moi un pan de vie, j’apprends le changement, j’apprends à dire adieu.

Je me décide enfin, après plusieurs mois d’analyse en face à face, à m’allonger sur le divan, ce que je refusais catégoriquement jusque là. J’y trouverais un peu d’abandon, peut-être une ou deux vérités timides, mais surtout la révélation que ce type de « thérapie » n’est pas pour moi. J’abandonne à la fin de l’année. Je ne l’ai jamais regretté.

En mars, je fais la rencontre décisive d’une femme au regard doux, qui me fera prendre conscience que je m’accroche encore de toutes mes forces à Julio, quatre ans après, que je ne lui ai pas permis de partir. Grâce à elle, je vais enfin lui dire un adieu qui m’apparaîtra aussi violent que le premier, comme s’il était mort une deuxième fois. Infiniment douloureux. Salutaire.

En juillet, je prends en pleine figure, en plein cœur, la trahison de quelqu’un que je croyais un ami, auprès de qui je me réchauffais doucement depuis un an ; il en était de même pour lui. Pas amoureux, non, juste ensemble pour être moins seuls, prendre le temps de panser nos plaies, pouvoir en parler et prendre soin de l’autre en attendant que la vie, que l’amour nous rattrapent. Dieu qu’elle était douce, qu’elle était intense, cette amitié-là qui s’est interrompue en quelques secondes, transformée en haine aussi soudainement qu’un nuage voile le soleil. Pourquoi ?

Encore aujourd’hui, dix ans après (dix ans !), je suis incapable d’évoquer cet épisode sereinement, et je me demande si cette trahison-là n’est pas la source de ma fréquente défiance à l’égard de qui me jure amitié ou plus.

Il paraît que nous méritons toutes nos rencontres. J’avais dû « mériter » celle-là aussi. Il faut avouer qu’elle m’a ouvert la porte vers d’autres amitiés, d’autres univers, m’a aidée à porter ma vie quelques mois. Alors ce n’était peut-être pas tout à fait inutile. Je suis de plus en plus intimement persuadée que rien ne l’est.

Ame, sur le chemin de 2006 à 19xx,
vendredi 13 avril 2007

1997: 19 Quelques jours au Soleil

''...Silences...Soupirs... Que dire de cette année? Pas une année franchement triste, pas non plus franchement gaie. Au milieu un souvenir émerge: ''

Selon un principe que j'applique déjà à cette époque et qui me poursuit toujours, à la question : si je veux faire quelque chose et que je me retrouve seule, est-ce que je le fais quand même ou non? Je répond que "Oui, je le fais quand même.".
C'est comme ça que je me retrouve à me programmer des vacances sur la Côte d'Azur. Pas Saint Trop ou autres. Non. Je suis partie hors saison, début octobre (ce qui explique aussi pourquoi je me retrouve seule, je travaille tout l' été et reprend la fac mi octobre). Plutôt sur les chemins de Matisse, Picasso. Avec un arrêt à Cannes.
Je recherche des plans en auberge de jeunesse. Et c'est ainsi que j'attéris dans celle de Cannes qui sera mon pied à terre, durant les quelques jours au soleil. Jamais je n'oublierai les rencontres que j'ai pu y faire, une diversité de parcours nous avait tous amené là, en ce début d'octobre.
La région étant très chère niveau loyer, il y a deux étudiantes qui vivent à l'année dans une même chambre et qui sont donc dans un rythme plus routinier, scolaire. L'une d'elle veut devenir costumière, nous discutons beaucoup, j'apprends un peu sur ce métier.
Il y a un jeune homme et un plus vieux. On pourrait dire le père et le fils tant ils sont complices. Et pourtant non. Eux, ils sont hébergés là par des services sociaux. Le "père" est un homme souriant, qui règne sur la maisonnée (l'auberge est une villa), accueillant les "hôtes" un coup avec un pannettone, un verre de vin. Je me souviens de son sourire. Et de son regard, un peu assommé, quand il imaginait la suite.
Des canadiennes croisées lors de leur périple en Europe, qui elles mêmes s'étaient croisées en faisant les vendanges. Des discussions, des ballades, des verres bus, des projets racontés.
Et moi, dans ma petite vie si normale, moi qui vivais chez mes parents, qui allais reprendre la fac bientôt. Moi, qui n'assumais pas forcément d'être seule sur ce séjour. A la base, j'avais voulu rendre visite à une parente éloignée que ma famille venait de retrouver. Mais elle m'avait téléphoniquement fermé la porte au nez. Mon désir de la connaître était unilatéral. Une claque.
Je me suis organisée des visites de musées, de villes, des baignades dans la mer au milieu des retraités. Avec le recul, je me rends compte combien ces moments-là m'ont marqués.
Je n'avais pas parlé du "fils" arrivé là au terme d'un parcours compliqué. Nous avions le même âge et étions français, ce qui, dans ce contexte, nous amenait à une relation particulière. Très vite le courant est passé. Il est devenu mon amoureux sur ces quelques jours. Une parenthèse de tendresse. Je l'écoutais avec fascination me raconter ses aventures. Se projetter dans l'avenir. Je me sentais sage et sérieuse à ses côtés, alors que j'avais toujours une impression d'être décalée et originale par ailleurs.
J'ai quitté la villa avec regret mais emplie d'une certaine force. Invisible au premier regard mais peu importe. J'étais riche de tout ça.

matthias, sur le chemin de 19xx à 2006,
jeudi 26 avril 2007

1997-Crèche

Cet année je vais à la crèche Rico, elle est à coté de l'école chateau des rentier.

C'est trop bien, on fait des jeux, on fait la sieste, on fait des jeux, on fait des pestacle, on fait des jeux.

Les pestacle c'est les dame de la créche qui le font, elle fabriquent les marionnettes et c'est trop bien.

Il y a plusieur étages et section mais nous on est trop petit et pour l'instemps on peut pas y allé.

J'ais trouvé un torchon blanc (enfin sencé être blanc) et j'en est fait mon doudou.

Il a pas de nom, il a une odeure et quand on le lave bas il a plus l'odeure donc je pleure et je le traine parterre pour qu'il est re l'odeure.

marine, sur le chemin de 2006 à 19xx,
vendredi 27 avril 2007

1997 : les autres

Rue de Lancry. Le plan de Paris est sorti, une recherche dans l'index alphabétique des rues, plan n° 10, D5. M° Bonsergent. A l'époque, pas de Mappy, juste le petit carnet à la couverture plastifiée bordeaux, tellement manipulé que quelques pages se décrochent de la reliure cousue. Nous voilà à la sortie du métro boulevard Magenta, la tête en l'air à la recherche du soleil pour nous orienter. Caler le plan sur les artères réelles. Chercher le sud. Rue de Lancry, au 10 (?), un imposant bâtiment Art-Déco. Tout en carrelage, on dirait une piscine. Nous nous engageons sous le porche. Ascenseur, 4ème étage. Nous sortons sur une coursive extérieure donnant dans la cour intérieure. Calme, sons clairs et lumière crue. Les portes rouges ressemblent à celles de cabines de bain. Nous ne regrettons pas notre déplacement. Nous ressentons.

L'annonce était étrange : duplex, 3 pièces, 85 m², réception-dressing, séjour/cuisine américaine, 2 chambres. Réception, réception ? Ça veut dire quoi ? La voix du propriétaire était empruntée, mais chaleureuse. On verra. Nous y sommes, nous sonnons. L'homme qui nous ouvre à une cinquantaine d'années, un bon embonpoint, le crâne chauve, une chemise de soie ouverte sur une poitrine imberbe. A la recherche d'un appartement, nous plongeons dans un temps perdu, tout au moins inconnu, nous venons de rencontrer le baron de Charlus. Il nous jauge, comme nous le jaugeons. La réception est une entrée dans notre jargon à nous. Une entrée toute de velours rouge tendue, affublée d'un placard vide outre de nombreux cintres vierges prêts à accueillir les manteaux des invités à la réception qui se tiendra ce soir. L'ambiance est chaude et sombre : aucune lumière, tout ce rouge est oppressant. Qui est-il ? Homosexuel nanti et notoire ? Qui sommes nous ? Un jeune couple avec enfant à venir. Il semble incrédule lorsque nous précisons que la bosse qui déforme mon ventre annonce notre troisième enfant. Peu concevable pour son imaginaire, semble-t-il. Nos vies quotidiennes ne doivent pas se ressembler. Deux univers, deux systèmes de conventions divergentes en présence. Il n'ose projeter son logis envahi par des enfants, nous avons autant de mal à concevoir notre marmaille, les doigts crasseux de biscuits à la cuillère prémâchés, rampant sur sa moquette confortable. Les uns comme les autres savons dès l'entrée que nous ne ferons pas affaire, mais la curiosité mutuelle nous pousse à prolonger la rencontre, cet instant où nous apercevons un autre si différent de nous, pour en garder une image Polaroïd. Notre hôte ouvre les portes qui conduisent aux chambres et à la salle de bain. Moquette épaisse, tableaux aux murs, marbre, luxe. A peine déçus de l'inadéquation de ce logement à nos projets, nous nous transposons en visite dans un musée d'arts décoratif. Il nous conduit vers l'étage supérieur. L'escalier est couvert de moquette léopard, sur les contreforts de chaque marche, une applique lumineuse. Irréel. Ça doit être beau de nuit. Nous pourrions faire demi-tour pour ne pas lui faire perdre son temps, mais nous prolongeons le voyage dans l'ailleurs.

J'aurais envie de revenir en soirée. Une bonne me déchargerait de mon étole, découvrant mes épaules nues sous une robe longue de soie beige, elle pendrait le pardessus de mon mari dans le dressing et d'un geste de du bras nous guiderait vers l'étage. Un peu impressionnés, nous nous engagerions dans l'escalier lumineux, le bruit de mes chaussures à talons serait atténué par la moquette épaisse léopard, attirés par les voix graves et chaudes, les rires perchés, le son d'une bouteille de champagne qui se déboucherait, le cliquetis des coupes, sur quelques accords de blues, musique d'ambiance... En haut des marches, dans le vaste séjour luxueux subtilement éclairé, quelques groupes constitués, visages enjoués, yeux brillants, tenues clinquantes. Ne connaissant personne, nous chercherions des yeux le maître de maison... Il serait dans la cuisine avec un autre convive, un shaker dans les mains, surveillant le four plein de petits fours apéritifs procurés chez le traiteur. Il interromprait sa conversation pour nous recevoir: « Ah vous voilà ! Je suis si heureux que vous soyez là. Mettez vous à l'aise, servez vous au bar, j'arrive... »

Rien de tout cela n'est ni ne sera. Nous ne serons jamais là pour cela. Nous sommes dans un appartement dans lequel nous n'habiterons jamais, nous rencontrons un homme que nous ne croiserons jamais plus dans notre environnement familier. Tous trois poursuivons ce qui est amorcé, ce pourquoi nous nous sommes déplacés, ce pour quoi il nous a ouvert la porte : l'écriture puis la lecture d'une annonce immobilière. A l'étage, le séjour est effectivement luxueux, la cuisine rutile de chromes. Sans conviction et par principe, il tient son rôle, nous montre tous les avantages des divers équipements. Les mains sales de mes enfants continuent à se poser dans mon esprit sur les diverses surfaces éclatantes... Mais nous tenons notre rôle, nous observons, nous écoutons. Le quart d'heure règlementaire passé, il nous raccompagne à la porte. De chaque part, nous avons tous joué le jeu, sans faute. Son appartement, tout magnifique qu'il soit, ne correspond évidemment pas à notre recherche. Il veut bien nous croire. Nous le remercions pour sa visite... Quelques euros pour le guide ?

Dehors, nous reprenons notre respiration que nous avions quelque peu retenue. Nous sourions au soleil. Drôle de visite. Bon moment, même si nous n'étions ni les uns ni les autres très à l'aise. L'inconnu n'est jamais facile à appréhender...

En 1997 et début 1998, j'ai visité 80 appartements, avant de dénicher celui qui serait le nôtre. Au delà de ces éventuels futurs espaces de vie, au delà de mon imaginaire galopant - comment caser 5 personnes dans 85 m², ça demande quelques concessions, quelques transformations en projection, qui trottent en tête alors qu'on semble écouter le propriétaire qui nous vente les avantages de son habitation-, j'ai rencontré beaucoup de gens, des gens qui me ressemblaient parfois mais bien plus de gens différents. Ce sont eux qui ont marqué ma mémoire. J'ai beaucoup aimé cela : réaliser que la vie des uns et des autres est si variée et cependant acceptable, chercher dans les environnements matériels des indices d'altérité. Me satisfaire de mes impressions, sans obligation jamais chercher l'adéquation de mes ressentis avec une réalité, qui ne serait jamais mienne. Ne jamais juger, juste observer et intégrer la différence.

valclair, sur le chemin de 2006 à 19xx,
vendredi 4 mai 2007

1997: Hong-Kong

En novembre 1996 une personne que j’ai connu comme chef d’établissement à Paris me contacte depuis Hong-Kong et me propose de venir faire des prestations au lycée français de cette ville dont il est devenu proviseur. Inutile de dire que je n’hésite pas longtemps même si cela doit se substituer à mes vacances de printemps.

Il y a l’attrait du voyage bien sûr. Mais au-delà ce qui me fait plaisir c’est la reconnaissance professionnelle dont atteste cette proposition. Je me sens investi d’une certaine importance. Me voir confier une mission à l’étranger ! Se dire que quelqu'un, qui n’était nullement un ami a apprécié ma façon de travailler et considéré qu’il valait la peine de me payer voyage et séjour et de me rémunérer ! ça me fait plaisir et j’en ai même une certaine fierté. Ça peu paraître un peu enfantin cette réaction, signe d’immaturité, d’une image de soi professionnel insuffisamment affirmée, n’empêche c’est ce que j’ai ressenti. Pour moi fonctionnaire qui n’ai de feed-back que dans les mots ou par les appréciations de notes administratives langue de bois, il y a une signification symbolique à être payé pour moi-même, pour un acte professionnel précis que l’on a choisi de me confier à moi et non à un autre.

J’irai trois ans de suite à Honk-Kong associant travail à haute dose et découverte d’un monde qui m’était inconnu. La troisième année j’y suis allé avec Constance et nous avons prolongé par une semaine de voyage en Chine du Sud.

Des images me remontent et je choisis d’en épingler quelques unes parmi beaucoup d’autres :

Me voici le premier jour encore tout azimuté de décalage horaire je plonge mon regard des fenêtres élevées de mon hôtel sur la circulation intense du port et sur le « convention center » en construction où dans quelques mois doivent avoir lieu les cérémonies de la rétrocession à la Chine.



Je me vois un matin, très tôt, en allant rejoindre le bus qui me monte au lycée, je traverse un parc, au milieu de vieille personnes pratiquant, comme hors du temps, leur tai-chi matinal.

Me promenant dans les quartiers modernes je lève les yeux et m’enthousiasme pour les lignes et les formes que dessinent au-dessus de moi de superbes immeubles de verre et d’acier. Je glisse avec la foule le long des successions de passerelles piétonnes et d’escaliers mécaniques qui me mènent sur les pentes du piton rocheux qui domine l’île.

Me voici dans un vieux quartier très animé, m’asseyant un long moment au fond d’un petit temple planté dans une ruelle, observant les allées et venues de visiteurs de tous âges et de toutes conditions, respirant les odeurs lourdes des encens qu’ils viennent brûler.

Je fais la queue pour prendre les vieux star-ferry qui font la noria entre Hong-Kong et Kowloon, observant les flux pressés qui se croisent, m’étonnant du nombre de personnes que je vois accrochées à leur téléphones portables à une époque où ils commençaient à peine à apparaître en France.

Dans l’île de Lantau, après avoir visité le temple je m’engage seul sur le chemin de randonnée pédestre qui monte vers le pic, le ciel est chargé, des bancs de nuages s’accrochent au sommet, la végétation et la nature tropicale ont repris tous leurs droits, je me sens exalté mais vaguement inquiet tout de même et par peur de m’égarer je rebrousse chemin assez vite.

Le lendemain, dernier jour avant mon départ, me voici faisant le tour d’une petite île proche où se trouve un vaste cimetière sur fond de mer de Chine, il y a foule, c’est un jour de célébration des morts. Je me promène au milieu des familles venues partager leurs agapes avec leurs ancêtres et qui piquent-niquent joyeusement auprès des tombes et je trouve cela beau.

Honk-Kong c’est déjà la Chine quoiqu’on dise souvent. La part de culture anglo-saxonne et de mondialisation capitaliste est très voyante, c’est celle des élites, de ceux qui régissent le développement économique mais elle reste superficielle. Des spécialistes de feng-sui sont consultés par les architectes au moment de la construction des immeubles, les pharmacopées traditionnelles sont utilisés par tous, les seuils des maisons et le fond de chaque boutique, 90% de la population ne parle pas anglais, y compris parmi les chauffeurs de bus ou de taxi. Et dès que l’on sort de la ville, qu’on va sur les autres îles ou dans les nouveaux territoires c’est encore plus net. Je me sens vraiment loin de chez moi, éloigné de mes repères et pour autant je me sens très bien. Je me dis que décidément j’aime les voyages.

A la cantine du lycée j’ai l’occasion de parler longuement avec les personnels qui sont en poste ici, qui évoquent leur vie d’expatriés, ces rapports un peu étrange aux sociétés dans lesquels ils sont, à la fois dedans-dehors, l’ouverture sur le monde que cela leur offre, leurs rencontres, leurs voyages. Il me font rêver en me parlant de leur regroupement de formation continue qui chaque année se font aux frais de la princesse aux quatre coins de l’Asie (enfin qui se faisaient, j’imagine qu’avec le développement d’internet et le resserrement des crédits ce genre de stages doivent être moins fréquents !)

Ça me fait gamberger. Je m’y verrais bien. Et rétrospectivement je ricoche bien plus loin dans le passé. A la fin de ma formation, il m’a fallu déposer des vœux sur les postes vacants. J’avais le choix entre autres deux possibilités : la Réunion et un poste en proche banlieue parisienne. J’étais libre pourtant à l’époque sans attaches familiales, sans attaches sentimentales sérieuses. Il fallait rendre le document pour cinq heures. A cinq heures moins cinq, j’étais le dernier à ne pas avoir déposé mon dossier, incapable de me décider, ma main hésitait, passant d’une case à l’autre. Finalement j’avais coché juste à l’heure fatidique : la proche banlieue !

Je ne me suis pas éloigné de la maison des pères !

ada, sur le chemin de 2006 à 19xx,
vendredi 6 juillet 2007

Mariage et deuil

Je me suis mariée à Istanbul un jour de décembre. Des amis sont venus de Paris, d’autres de Mongolie. Mais personne n’est venu de Kars, la ville de ma famille. Ni oncle ni tante.

J’ai eu un moment de doute. Puis j’ai appelé. C’est mon oncle Mahmout qui a répondu au téléphone. J’ai été surprise. Mahmout habitait à l’époque près de Canakkale, pas loin du détroit des Dardanelles et ne se rendait que rarement à Kars, à l’autre bout du pays. Il m’a dit :

« Oh tu sais maintenant que je suis à la retraite, je peux venir quand je veux… Félicitations pour ton mariage, mais tu as dit que là c’était juste la cérémonie à la mairie, nous viendrons quand vous organiserez la grande fête. »

Bon, soit. Cela se tenait comme raisonnement, je n’ai pas insisté.

Quelques jours plus tard, en pleine lune de miel, j’ai appelé de nouveau. Cette fois, c’est ma tante Meliha, qui a répondu. Meliha habite à Mersin, à 15 heures de bus au moins de Kars. De plus, elle a un mari malade qu’elle ne quitte guère. J’ai vraiment eu un gros doute. Elle m’a dit, "Oh j’ai profité que Mahmoud était là pour venir. Cela fait longtemps que je ne l’avais pas vu. En plein hiver ma tante ?" Je ne l’ai pas crue. Il se passait quelque chose de grave. Mon grand-père devait être tombé malade.

Mon compagnon et moi avons décidé que la traversée de la Turquie sous la neige à partir d’Ankara serait le plus beau voyage de noces qui soit. Et nous sommes mis en route. C’est vrai, c’était beau. Avec mon inquiétude de ne pas arriver à temps, ces paysages se couvraient aussi d’une sourde tristesse.

Lorsque nous sommes arrivés, il était trop tard depuis longtemps déjà. Je n’avais plus que la tombe recouverte de neige.

La veille de mon mariage à Istanbul, mon grand-père se mourrait à Kars. Et je n'avais rien senti, toute à mon bonheur.

J’ai pleuré sur l’épaule de ma grand-mère qui m’a grondée. Elle m’a offert sa dernière médaille en or avec des inscriptions ottomanes.

Notre arrivée a remis un peu de baume sur le cœur de tout le monde. Ils m'ont expliqué qu'ils avaient gardé le silence pour ne pas gacher mon mariage. Comme ils n’avaient pas assisté au mariage, que je ne m'étais pas mariée en blanc, ils considéraient qu’il n’avait pas eu lieu et nous ont fait promettre d’organiser bientôt une grande fête. Mes tantes ne nous ont pas laissés dormir ensemble mon compagnon et moi. Ben non, pour elles nous n’étions pas mariés… De toutes façons, elles n’avaient pu chauffer que deux pièces dans la maison, et elles étendaient des matelas tout autour du poêle. Il faisait moins vingt dehors, mais entourée de la sollicitude de mon mari, de ma grand-mère, de mes quatre tantes et de deux de mes oncles, je n’ai jamais eu aussi chaud de ma vie. Il manquait ma mère.

Mes tantes ont décidé de ne pas l'avertir. Elle n’allait pas faire ce grand voyage depuis Paris, elle viendrait l’été. J’ai du jurer, malgré moi, de respecter la décision de mes tantes et ne rien lui dire.

Et la vie a repris son cours, dans l’illusion que mon grand-père était toujours vivant, et qu’il buvait toujours son thé clair à Kars.

ada, sur le chemin de 2006 à 19xx,
jeudi 6 septembre 2007

1997- L'autre

Je mène une enquête sociologique à Istanbul. Le sujet tourne plus ou moins autour de l’islam en politique. Je vais de quartier en quartier, je parle avec des tas de gens, des politiques aux ouvriers des quartiers chics aux bidonvilles. Je bois des litres et des litres de thé avec eux. Pour l’occasion je me suis achetée une jupe longue et des chaussures blanches qui me font mal aux pieds. Je ne suis pas satisfaite. La manière même de poser la question détermine mon résultat. Je me demande comment se sont fixées les terminologies que moi-même j’emploie et pour satisfaire ma curiosité je m’enferme dans une bibliothèque poussiéreuse près de la place Taksim. Je passe des jours et des jours à lire des journaux jusqu’à plus loin que je peux remonter dans le temps. Mes préférés sont les magazines de caricature qui me paraissent les plus évocateurs. Ou je me trompe. Je remonte jusqu’à 1930, et m’aperçois que la manière de désigner « l’autre » n’a finalement pas beaucoup changé, au contraire s’est figé. Je me demande si les mêmes étiquettes qui me paraissent tellement inefficientes désignent toujours les mêmes choses et pourquoi les catégories politiques recouvrent de telles haines sociales en Turquie. Je ne parviens bien entendu pas à résoudre la question. Je m’énerve. Je ne peux pas remonter plus loin. Il faut d’abord que j’apprenne à déchiffrer l’ottoman. De toutes les façons, je sens que je tombe moi-même dans un piège, je commence à voir les choses de manière totalement binaire. Je rigole, je vais du cru au cuit, m’amuse à cuire à moitié mes aliments. Quelque part derrière toutes ces questions, il y a moi et il y a l’autre. Inconsciemment, je lie des questions dans ma tête, des concepts abstraits et des décisions personnelles. Je suis dans le même temps en train de me libérer doucement d’un amour ancien et torturé qui ne jurait que par Levi-Strauss. Je suis en train de tomber amoureuse de « l’autre »-moi. Je passe d’un extrême à l’autre. Je nage dans le doute, goûte la félicité tranquille de ce jeune homme tellement beau et qui semble se poser tellement moins de questions que moi. Son regard scintille d’évidence. De désir. Le mien est trouble. Une double absence ou une double présence ? Je dors dans une chambre de l’Institut Français d’Istanbul, en plein cœur d’un quartier animé de la ville. J’ai l’impression d’être dans la ville tout en étant ailleurs. Je suis venue là en tant qu’étudiante française. Je ne sais plus qui je suis. Je ne sais plus ce que je cherche. J’écoute les cris des mouettes du fond de mon lit, cède peu à peu. De quoi ? A quoi ?

Cette année-là, au fond d’un lit de l’Institut français d’Istanbul, à Beyoglu, j’ai lu un exemplaire de Jonathan Livingstone qui traînait dans l’appartement. Je ne sais pas pourquoi je me souviens de cela. Je ne sais plus non plus dans quelle langue j’ai lu ce livre.

Thomas, sur le chemin de 19xx à 2006,
dimanche 9 septembre 2007

1997, année 20 -- Trois cent deux

302, c'est la piaule de mes copains Laurent et Roland. C'est le point de ralliement de toute la bande.

Le dimanche soir on squatte la cuisine d'étage, en face. On organise de monstrueux graîllous, on miame, on rigole, pour finir le week-end en beauté avant d'attaquer une nouvelle semaine. Et puis je rentre à la maison. Ah, oui, je n'habite pas encore à la Maison des élèves. Je fais l'aller-retour depuis ma banlieue tous les matins, tous les soirs, cinq jours par semaine pour venir en cours. Et le dimanche pour voir les copains.

C'est là et avec eux que je fête mes vingt ans. J'ai aussi invité quelques amis de prépa, de ceux qui étaient là déjà deux ans auparavant pour m'aider à souffler les bougies de mes dix-huit. Thierry est là, Muriel aussi...

Parfois les soirées se prolongent. Un peu après minuit, je sais que mon métro se transforme en citrouille. Alors, c'est taxi, ou bus de nuit. Ou plus souvent, on déroule un sac de couchage sur le parquet de la 302, et je reste pour la nuit.

À l'été je rate mon permis de conduire. Après la conduite accompagnée, c'est rare. Je n'ai jamais été préparé à conduire en autonomie, je n'ai pas les réflexes essentiels. Mais c'est seulement à l'examen que je l'apprends. Quand je dois déboîter, l'inspecteur ne me dit pas, comme Papa, quand c'est bon et que je peux y aller. Il me laisse oublier de contrôler mon rétro et mon angle mort, rectifie la trajectoire au dernier moment et me fait bien comprendre que je suis ajourné.

Heureusement que les copains ont, pour la plupart, déjà leur permis. Ça fait un conducteur de moins, mais on peut quand même prendre la route pour notre virée camping au Danemark. Malgré les divergences d'opinion sur la nécessité, ou non, des oignons dans les pâtes carbonara, malgré les hurlements de Flore lorsqu'une fois le Tetra-Pak de yaourt liquide vidé de son contenu, je le déplie et le mets à plat pour léchouiller avidement les dernières traces qui subsistent à l'intérieur, nous passons un excellent séjour. La route du retour traverse les Pays-Bas, et la douane française ne nous embête presque pas à cause d'hypothétiques stupéfiants que nous aurons pu rapporter de là-bas. Nous sommes de bons enfants, ils finissent par en convenir, et nous laissent filer.

La rentrée arrive. Pour cette deuxième année, je ne veux plus m'épuiser à faire deux heures de métro tous les jours. Je ne veux plus devoir partir, devoir rentrer, quand tous les autres sont là ; revenir, le lendemain matin, et apprendre à la pause café tout ce qui s'est passé entre-temps et que je n'ai pas pu partager. Je demande donc à emménager à la Maison des élèves. Je serai en chambre double avec Éric.

Nous aurons la 304.

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