Petits cailloux et ricochets

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le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

les textes
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année à 30 ans

Les textes sont présentés dans l'ordre chronologique de leur rédaction.

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luciole, sur le chemin de 2006 à 19xx,
lundi 12 février 2007

Petits cailloux et ricochets. 2001, une vaisselle qui attendra.

Je suis dans ma cuisine en train de faire la vaisselle. La télé dans le salon est branchée, j'entends vaguement, c'est l'heure du journal télé. Le canapé-lit est défait comme toujours, j'ai la flemme de le refermer. L'appartement est en désordre comme souvent, comme presque toujours. Mon compagnon est allongé sur ce canapé et il regarde les infos. Je suis dans ma cuisine en train de faire la vaisselle. Une vaisselle qui probablement déborde de l'évier, une de celle qu'on est capable de laisser trainer en préférant aller manger au resto que de s'y coller.

Je l'entends qui m'appelle et d'une voix agacée sans doute j'ai répondu : " Quoi ?" Je suis occupée à une tache que je déteste, alors forcément je dois être agacée. Il me dit : " viens voir ". Je suis presque sure de soupirer, le genre de soupir lassé, un soupir qui raconte que là franchement il me gave, je suis en train de faire la vaisselle.

Mais j'y vais, quelque chose dans sa voix sans doute m'a indiqué que ce n'était pas pour rien comme cela arrive souvent quand les priorités divergent et là ma priorité c'est de finir cette putain de vaisselle. Il me dit : " regarde".

Je m'assois au pied du canapé, à peine une fesse, déjà prête à repartir à ma corvée. Mais cette vaisselle là ne sera pas finis ce jour là. Je suis incrédule d'abord à ce que je vois, est ce un film ? Non, puisque c'est l'heure des infos. Alors c'est réel... Mais quand est ce que ça c'est passé ? ça se passe en ce moment ? Je pleure doucement comme quand j'étais petite fille et que je pleurais sans savoir pourquoi, sans comprendre. Fermée au sens des images, mon corps réponds par les larmes tandis que mon cerveau fuit. J'ai peur aussi je crois.

Nous sommes le 11 septembre 2001. Dans mon appartement en désordre, j'assiste à la mort en direct.

kaa, sur le chemin de 2006 à 19xx,
mardi 20 février 2007

2003:30 - Le réveil

Ma mémoire se moque de moi.
J'ai perdu des pans entiers de mon enfance mais je me souviens très bien de ces six premiers mois de 2003, avant la canicule.

Six mois enterrée, dans l'appartement de ma grand-mère, dans une banlieue assez éloignée.

Seule.
Seule après 8 ans passés à me cacher dans un couple.
Seule avec des fantômes de partout.

Je mets une chaise contre la porte, la nuit, pour m'en protéger.
Je génère mon propre froid, je n'arrive pas à me réchauffer.
Je refuse de mettre des cachets dans la glace.
Je suis comme morte, mais en fait j'hiberne.

Je bouge tout doucement, poussée par des amis incroyables qui me tiennent la tête hors de l'eau.

En juin, vers la St Jean, je passe à Dijon chez ma soeur en allant chez un de ces amis, en Champagne.
On fait la fermeture d'un vieux troquet d'habitués.
Et c'est là, devant ce bar miteux où j'hésite à entrer, que je le sens.
Il est à 20 mètres, dans la rue. Je ne le vois pas vraiment, mais je sais.
Tout est comme ralenti, ridiculement cinématographique.
Il ne regarde que moi, il sourit.
Je me marre.
Il sait.

Mon Merlin.
Marchand de tapis et chauffagiste du coeur.



Je suis enfin envie.

luciole, sur le chemin de 2006 à 19xx,
mercredi 21 février 2007

2000. Petits cailloux et ricochets, des cendres, descendre ...

L'an 2000, l'angoisse du bug est passée, moi, elle m'est passée très, très au dessus. C'est l'année de mes trente ans. Je mets en scène "les caprices de Marianne", j'attrape la mono-nucléose.

La maladie du baiser, un calvaire, pour moi la maladie d'amour, du manque d'amour, du manque d'enfant, du manque. Je pleure une fois par mois sur mon ventre vide. Vague souvenir de dispute ou chacun hurle son impuissance à satisfaire l'autre, vague, oui, année houleuse...

La mono-nucléose, c'est un joli nom. Je l'entend aussi comme cela, la solitude du corps. Je ne peux rien faire, tout me coute, je ne me reconnais plus. Mon corps me trahie et je suis en colère, tellement en colère contre lui.

Des larmes beaucoup, des larmes cachées, salées, désarmée, fragile, je déploies des forces que je n'ai pas.
L'année de mes trente ans, petit bilan, un amoureux, un joli métier, un rêve de mise en scène réalisé, pas d'enfant, pas d'enfant, pas d'enfant.
L'obsession insupporte, je dois en plus me justifier. Des cris rentrés, expirés, lâchés, j'aimerais comprendre, décoder.
Une injustice m'est faite, mon corps m'abandonne, n'est ce pas moi qui l'ai abandonné il y a longtemps, quand il me mettait déjà en danger ? L'enfance, les peurs, les batailles, tout est en vrac. Je suis malade, complètement malade, il faut me tuer, tout consommer, tout consumer, des cendres, descendre encore au gouffre du passé ...

lilylalibelle, sur le chemin de 2006 à 19xx,
samedi 24 février 2007

2005 : 30 - Dans ma tête, je suis grande

2005, trente ans tout rond. Dans ma tête, ça y est, je suis grande. Il y a des gens que la trentaine déprime, moi je trouve que c'est mon meilleur âge (enfin, jusqu'à présent). J'ai fait ma déprime plus tôt, en fait (à 27-28 ans).

En 2005, j'ai l'impression que j'ai fini de construire mes fondations et que je vais enfin pouvoir "m'éclater". Comme si j'avais posé patiemment tous mes jalons entre 20 et 30 ans, histoire de ne pas me disperser... ça ressemble à de la rassurance. Et ça l'est sûrement.

3 mars 2005 : je suis maman pour la deuxième fois, mais c'est là que je prends conscience de ce que c'est de réellement "mettre au monde" un enfant. Curieusement, c'est de ma première fille que ça va me rapprocher (il y a des phénomènes inexplicables...).

En juin, mon chéri change de boulot, en août, c'est moi, après six ans à tourner en bourrique à attendre qu'on me propose le poste convoité (qui n'arrivera jamais). De guerre lasse : je me sauve. La maison que nous avons achetée se termine (enfin... commence à se terminer !). Je change aussi de micro-ordinateur (finie la bidouille).

Le 27 juin 2005, le jour de mon anniversaire, je suis à distance le concert de U2 à Dublin via le site Internet (en me disant que bon... quelqu'un aurait pu penser à me payer les billets -rires-).

Je continue à lire beaucoup, à écrire un peu, à faire du théâtre quelques heures par semaine.

Je commence à penser à moi... maintenant que tout mon petit monde est installé.

2005, j'ai trente ans : feu, go, prêt... partez !!

ada, sur le chemin de 2006 à 19xx,
dimanche 4 mars 2007

2002 - La mémoire et les évènements

Je n’ai pas aimé l’année 2002. Et c'est trop frais encore pour que je puisse y fabriquer des souvenirs agréables. D'ailleurs je n'ai pas vraiment envie d'en parler. Je me demande si j'aurais choisi la même chose si j'avais écrit ce billet hier. Ou demain ? En 2002, j’ai eu trente ans. Je me suis débattue avec moi-même à me demander pourquoi je supportais l'insupportable. Cette femme qui m’avait embauchée mais qui de toute évidence était incompétente. Mais elle était très douée en manipulation et harcèlement moral. Rien de ce que je faisais n’était bon. Pourtant elle utilisait mes articles. Me reprochait une chose et son contraire. La double contrainte permanente. J’ai cru devenir folle.

Mais j’ai quand même tenu un an… J’espérais lui faire entendre raison. Ou j’aimais me sentir humiliée comme ça. Je ne sais toujours pas. Après avoir claqué la porte, j’ai mis six mois à m’en remettre : je pensais que j’avais tout raté et que je n’étais capable de rien. Un jour j'ai croisé cette directrice par hasard dans la rue. Elle m’a dit quelque chose comme « après tout ce que j’ai fait pour toi. » Au fond, je ne m’en suis vraiment remise que lorsque j’ai su que la jeune femme qui m’avait succédé avait résisté encore moins que moi.

Peut-être que si j'avais écrit ce billet hier aurais-je préféré souligner que c'est aussi cette anné-là que j'ai enseigné pour la première fois, et que ma foi, j'ai bien aimé ça...
Peut-être est-ce l'année où j'ai définitivement compris que je n'aimais pas les mélodrames ? ou qu'au contraire je les aimais ?

Exercice difficile que ces ricochets. Choisir dans la mémoire est un terrible enjeu: on se construit un présent.

sicaliptic, sur le chemin de 2006 à 19xx,
lundi 19 mars 2007

1996 30 ans : le squatt et la peinture à plein temps

L'asso reste mon point d'ancrage, préparer les évènements me remets un peu sur les rails. La vie est débridée.
C'est une période d'expérimentation totale. Tout est prétexte à la fête, un vernissage, la grève des transports, le ramadan, la fatigue et j'en oublie. Mon amoureux de l'époque a le parfait profil pour être gigolo, avec lui la vie est une perpétuelle période de vacances. Il m'apprend à prendre du bon temps.
J'ai fêté mes 30 ans en gobant 2 ecstas rien d'extraordinaire n'est arrivé mais j'aime me souvenir de cette soirée comme emblème futile de cette époque.
Septembre apportera du nouveau je m'installe avec la partie plasticienne de l'asso dans un squatt qui ouvre et je m'investis dans la structure.
Je constate malheureusement que les squatteurs ont des couilles certes mais qu'ils ont peu d'imagination quand au mode d'organisation possible : ils calquent le système qu'ils rejettent, ils ont besoin de hiérarchie et veulent un chef. Je suis déçue mais quitte à être gérée par ces types autant être au courant de ce qui se passe.

La base du squatt est l'investissement d'un lieu abandonné. La revendication étant le besoin vital de cet espace inoccupé, il est nécessaire de démontrer par une présence constante la nécessité et le bien fondé de l'occupation. Ces principes de base m'ont permis de structurer ma vie quotidienne jusque là plutôt informelle, et de me mettre au travail sérieusement. Je ne dormais pas sur place mais en passant 12 heures ou plus dans un lieu j'avais intérêt à avoir une bonne occupation. J'ai fait bon usage de mon temps et de mon atelier. Ma peinture a progressé.
L'hiver est horrible, l'eau gèle sur les pinceaux.
J'apprends les rudiments de la précarité en essayant d'en tirer des leçons. 2 exemples de mes productions philosophiques du moment : "trop de poches nuit" "pas de chiottes, fait chier" ça a le mérite de me faire encore rire.
Chaque jour est une nouvelle aventure, je repousse une fois de plus mes limites.

mnesiloque, sur le chemin de 2006 à 19xx,
dimanche 25 mars 2007

1999 : Des astres

Cet été-là, le soleil a rendez-vous avec la lune. Une éclipse totale de soleil visible depuis la France, on n'a pas vu ça depuis des décennies ! Inutile de dire que j'attends l'événement avec la plus grande impatience. En fait, pour tout dire, je l'attends depuis quinze ans.

J'ai toujours été passionné d'astronomie. Pendant la canicule de 1976, mon père et moi dormions dans le jardin - il faisait beaucoup trop chaud à l'intérieur. Je me rappelle encore le plaisir que j'avais à contempler la voûte étoilée avant de m'endormir, couché sur mon lit de camp à quelques pas de la maison. À l'adolescence, fréquentant assidûment le club d'astronomie local, je découvre les beautés du ciel au travers d'un télescope. Plus tard, je fais des études de physique, peu brillante dans l'ensemble, sauf en astrophysique où je récolte systématiquement les meilleures notes. Encore un peu plus tard, je travaille dans plusieurs observatoires professionnels. À l'époque de l'éclipse de 1999, je suis président d'une association d'éducation populaire, où je promeus l'idée que comprendre le fonctionnement de l'Univers tout en s'émerveillant des spectacles gratuits qu'offre le ciel sont de bons moyens de lutter contre les superstitions et l'obscurantisme.

J'assiste à l'événement tant attendu en compagnie de mon ami Bacchus, dans un coin perdu à la frontière franco-allemande. La belle Vesta dont je partage la vie depuis six mois est loin, elle occupe un job d'été en Auvergne ; comme le seul opérateur de téléphonie mobile que nous recevons est allemand et que mon abonnement ne couvre pas l'international, je ne peux même pas la joindre pour partager avec elle ce moment magique où la lune occultant exactement le disque solaire, les spectaculaires jets de matières de la couronne apparaissent. Heureusement, nous avons tout prévu ! À l'instant fatidique, elle porte une de mes chemises tandis que je porte l'un de ses t-shirt ; et sitôt l'éclipse terminée, nous échangeons quelques mots par courrier électronique...

Car 1999 est également la dernière année où je suis rentré dans le placard. J'assume plutôt bien mon homosexualité à cette époque, j'ai même accepté l'idée que vivre une relation stable avec un homme était possible ; mais le hasard veut que Vesta croise ma route lors d'une quelconque réunion professionnelle. Nous nous revoyons plusieurs fois, chacun surpris de se trouver si bien avec l'autre, moi qui lorgnait plutôt vers les garçons et elle qui s'était jurée de rester célibataire suite à des violences conjugales. Un mois après, nous formons un couple inséparable.

Évidemment, l'idylle ne dure pas. Qu'elle soit innée ou acquise, on n'échappe pas à sa nature profonde. Vesta est magnifique, nous nous entendons parfaitement sur tous les plans, mais il lui manque désespérément un petit gros quelque chose au niveau du bas-ventre pour me la rendre totalement désirable ; et de son côté, ses vieux démons la reprennent qui la font se méfier de tous les hommes, à commencer par moi. Nous devons nous séparer à regret en novembre.

Est-ce l'échec de cette dernière tentative hétérosexuelle ? Est-ce parce qu'Uranus (mon ex-colocataire dont je suis secrètement amoureux depuis dix ans) se marie et devient papa, anéantissant tout espoir pour moi de revivre un jour avec lui ? Je ne sais pas. Toujours est-il que les crises d'angoisse me reprennent. Mais cette fois-ci, je ne me laisse pas faire ! Fin décembre, je prends rendez-vous chez un grand psychiatre parisien.

Tourner définitivement la page de l'hétérosexualité (avec tout ce que cela implique socialement) et débuter une psychothérapie : voilà des tempêtes qui me terrifient bien plus que celle qui dévaste la France deux jours plus tard.

marine, sur le chemin de 2006 à 19xx,
lundi 16 avril 2007

2000 : idéal ou mirage ?

Je suis quelque peu impressionnée lorsque j'entre dans ce magnifique appartement du 17ème arrondissement. Je ne ne peux pas dire que le quartier m'ait enthousiasmée : silencieux et vide. Pas un troquet, pas un magasin. Juste ces imposants immeubles hausmanniens. Magnifiques certainement, mais sans vie. L'entrée est superbe, de grandes glaces renvoient notre image : mon compagnon et moi ne sommes pas familiers à ce décor, pas plus que souriants, semble-t-il. L'ascenseur n'est pas un bloc métallique gris sale estampillé OTIS, ce n'est pas une verrue au milieu de la faïence et du marbre : les marqueteries de ses portes, les petits strapontins recouverts de velours rouge s'harmonisent parfaitement avec le reste du lieu . Mal à l'aise, nous nous faisons touts petits en l'empruntant. Silencieusement nous montons au quatrième étage.

Laurent nous ouvre la porte de son nouvel appartement : 4 m sous plafond, des miroirs du sol au plafond agrandissent encore l'espace de l'entrée qui ne fait pas moins de vingt mètres carré. Il nous promène dans les deux cents mètres carré qui constituent son logis, symbole de sa réussite professionnelle mirifique. Lui, le fils d'un flic et d'une femme de ménage est propriétaire de ça... Ça, qui ne me séduit pas. Bien sûr, c'était magnifique... Mais, je n'y sens que de la réussite affichée, pas vraiment d'âme. Je n'y retrouve pas le pote que j'aimais auparavant pour ses extravagances, pour ses cheveux rouges ou bleus, pour sa R5 pourrie sur la route des vacances, pour son regard critique et sensible sur la société.

Laurent a réuni pour cette soirée une dizaine de ses anciens potes, ceux de la prépa, ceux des javas étudiantes. Il ne nous invite pas avec ses nouvelles relations sociales : nous n'aurions rien à nous dire. Je suis triste : j'ai l'impression d'avoir perdu un de mes meilleurs amis. Je suis là ce soir parce que j'ai insisté, mais en quittant notre appartement vers Barbès mon compagnon m'avait demandé de ne pas discuter avec Laurent, de ne pas exprimer mes divergences. Si j'aime à discuter, à refaire le monde avec mes amis, le dialogue n'est pas chose commune au sein de notre couple. J'avais obtempéré.

Laurent et sa femme sont l'un comme l'autre fins cuisiniers, la chair est excellente. Laurent et sa femme sont richissimes, les vins sont délicieux. Je suis assise à droite de Laurent... Et la discussion s'engage sur la réussite de sa boîte dont les effectifs sont passés de 3 à 2000, sur les 50 heures de travail hebdomadaires imposées à ses salariés pour que l'entreprise ne coule pas, ne se fasse pas manger par de plus gros, m'explique-t-il, dont il profite exclusivement depuis qu'elle est entrée en bourse, ne puis-je m'empêcher de lui faire remarquer, avant de me mordre la langue : j'avais promis de me taire, de profiter sagement du confort et du luxe. Mon compagnon me fait les gros yeux, je suis en tord, j'ai dit ce que je pensais. Je me tais, Laurent descend à la cave chercher du vin.

Silencieuse, je sens ma gorge qui se serre, et les larmes qui montent. Qui suis-je si je ne peux plus dire ce que je pense ? Je regrette de ne pas avoir réalisé cela plus tôt, je regrette d'être là, je me sens mal. Je ne me sens que le faire valoir de mon compagnon : sa jolie femme et la mère de ses enfants. Je suis dépitée, je me tais... mais ça se voit. Lorsque Laurent remonte de la cave avec quelques sublimes elixirs, l'ambiance s'est tendue autour de la table. En passant derrière moi, il pose ses mains sur mes épaules pour me détendre, je m'effondre en larmes. L'ambiance est effroyable : les conversations s'arrêtent, tout le monde me regarde, je suis incapable de dire ce qui m'arrive, incapable de dire aux potes de mon compagnon qu'il m'a interdit d'être moi avant de partir de chez nous. Je sanglote.

Je voudrais que mon compagnon me prenne dans ses bras pour me soutenir quelles que soient les raisons de mon désarroi. Mais rien ne vient. Je décide de rentrer pour ne pas gâcher leur soirée, je voudrais qu'il me raccompagne, je voudrais être seule avec lui, lui dire qu'il m'a profondément blessée en m'interdisant de parler avec Laurent que je considère comme mon ami, même s'il était préalablement le sien. Je voudrais qu'il me considère comme je suis au présent : simplement malheureuse, je voudrais pouvoir lui dire pourquoi seul à seul, afin de pouvoir recevoir ses excuses. Mais rien ne vient. C'est une amie qui sauve la soirée : elle me raccompagnera. De toutes manières, il est l'heure qu'elle libère sa baby-sitter. Mon compagnon se tait, je me tais. Je me ferme un peu plus : ce n'est pas elle qui aurait dû venir à mon secours.

Epuisée, je m'endors pour oublier au plus vite ce que j'ai imposé à mes potes, ne me réveille pas lorsque mon conjoint rentre quelques heures plus tard, pas plus qu'il ne se réveille quand les enfants se lèvent le lendemain matin. Après tout, je ne me suis pas couchée au bout de la nuit, c'est à moi d'assurer le biberon du plus jeune, les bols de céréales des aînés. J'aime cette famille nombreuse que nous avons créée, cet amour donne la force de lutter contre la fatigue pour la faire vivre. Je suis amoureuse du père de mes enfants, je l'excuse toujours lorsqu'il est désagréable avec moi : j'ai tellement de chance dans ma vie, si proche de mon idéal.

La vie reprend son cours sans que j'exprime ce qui m'a tant blessée, j'oublie.

...

Quelques mois plus tard, seule sur ce canapé de la maison des vacances de mon enfance, mes enfants au Club de plage, mon compagnon à Paris, je me souviendrai de cette soirée, je me souviendrai de mes larmes, et de mon silence. La souffrance tue sera exacerbée, extrayant de ma mémoire trop de blessures qui s'enchainaient les unes les autres. Je me souviendrai de tous ces nombreux autres instants, où je n'avais pu être moi, pour être une sienne convenable. Je me souviendrai qu'il m'ait empêchée de partir dans cette même maison en janvier pour constater les éventuels dégâts de la tempête parce qu'il ne voulait pas s'occuper seul des enfants un week-end, je me souviendrai qu'il ait préféré partir en s'amuser à Londres sans moi, je me souviendrai qu'il m'ait un jour dit qu'il souhaitait avoir un studio rien que pour lui, je me souviendrai qu'il reprochait à ma mère de venir tous les mardis jusqu'à 19h00, seule solution que j'avais pu trouver pour avoir deux heures pour bosser après l'école avec mes collègues, je me souviendrai qu'il ne rentrait que vers 21h00 en temps scolaire, mais qu'il était à la maison vers 19h00 lorsque j'emmenais les enfants en vacances, je me souviendrai que j'appréhendais les week-end qui allaient pendant deux jours confronter nos malaises silencieux, je me souviendrai qu'il ait refusé que l'on se pacse, je me souviendrai qu'il m'ait déjà dit qu'il ne m'aimait plus et que j'avais alors tourner mon visage vers le mur pour serrer les dents en silence : moi, je l'aimais. Tout ce que j'avais supporté sans rien dire par amour me remontait à la gorge. Je ressassais tout cela, repliée sur moi-même sur mon canapé. Non, ce que je vivais n'était aucunement idéal : cet homme ne m'aimait pas moi, il se satisfaisait de ce que je faisais pour lui. Je n'existais plus à ses côtés, juste une coquille vide. L'idéal vers lequel ma vie tendait était dans ces conditions un leurre. Aussi brusquement qu'un mirage disparaît lorsqu'on s'en approche, il venait de s'évanouir. Aucune raison de subir les épines du chemin... Une seule solution s'offrait à moi : quitter cette route.

Pour lui donner le temps de se réfléchir de son côté avant de nous rejoindre en vacances, je l'appelais à Paris : « Je me suis pas sûre que nous finirons notre vie ensemble... »

Un ami à qui je racontais de cette décision aussi subite que douloureuse me dit qu'il descendrait du train avec un bouquet de fleurs pour me reconquérir. Je me permettais de ne pas trop y compter, il n'y en eut pas de fleurs. Après une nuit de discussion, il me dit que j'avais raison de vouloir partir, qu'il me comprenait, mais qu'il ne souhaitait pas imposer cela à nos enfants. Personnellement, enfant de parents divorcés, cet argument ne me semblait pas insurmontable. J'y avais survécu, et avait profité de ses avantages.

Le lendemain, nous annoncions la nouvelle à nos enfants... Doucement la vie de famille décomposée s'installa... Elle dure toujours.

Après lui en avoir beaucoup voulu pour ce qu'il m'avait fait supporter, je m'en suis beaucoup voulu d'avoir supporter sans rien dire. Mon silence nous empêchant certainement l'un comme l'autre de réaliser comme il me blessait. Et puis, j'en suis arrivée à la conclusion que nous n'étions pas fait pour une longue vie commune, nous avions fait ce qu'il y avait à faire ensemble : trois magnifiques enfants. A nous de continuer à être un couple parental à distance, sans plus blesser nos personnes, sans user nos quotidiens dans le désamour.

Aujourd'hui, lorsque je nous regarde tous les deux, je ne regrette pas cette décision : nous sommes très différents. Lorsque je vois sa copine qui se met en colère dès qu'elle n'est pas d'accord, je réalise que c'est certainement ce qui nous a manqué : oser la colère, expression des sentiments négatifs au moment où ils sont ressentis, plutôt que de nous enferrer dans le silence, enfermant nos ressentiments. Aujourd'hui, plus que jamais, il assume son rôle de père. Je ne suis pas certaine qu'il eut pu le faire à mes côtés. Aujourd'hui, je suis heureuse qu'il soit le père de mes enfants. Aujourd'hui, nous nous respectons même en désaccord : nos divergences nous modèrent, nous font réfléchir et avancer plutôt que de nous brimer. Aujourd'hui, je me souviens de tous les bons moments que nous avons partagés, qui tous méritaient d'être vécus.

Aujourd'hui, nous avons quelques années de plus... Un peu plus de maturité qu'à l'aube de nos trente ans.

traou, sur le chemin de 2006 à 19xx,
dimanche 29 avril 2007

1994 - Dizaine triste

J’ai 30 ans. Je me sens si fragile. L’année précédente a labouré ma vie. Détruisant tout. Laissant une friche. Une terre aride ou repoussera peut-être quelque chose un jour, mais pour l’instant…

Mes amis me font une fête surprise et maladroite. Je me souviens très précisément comment j’étais habillée ce jour-là. Toute en noir, avec une jupe très courte. J’affiche très haut mes jambes fines. Trop. J’ai perdu 10 kilos dans les six derniers mois. Le chagrin est mon régime express. Les nuits peuplées de cauchemars aussi. Il m’arrive de bloquer devant un simple yaourt. Manger pour me maintenir en vie m’apparaît assez superflu.

Ils m’offrent pour cet anniversaire triste mon portrait chez Harcourt. Fantasme de cinéphile. A l’heure où j’écris ces mots, ce portrait me regarde du haut d’une étagère de ma chambre. J’y ai l’air fier. Je me souviens de la séance de pose, de la lumière violente dans mes yeux que je gardais difficilement ouverts. De l’étrangeté de ce cadeau luxueux alors que je commençais à batailler pour essayer de retrouver du boulot, de retrouver une vie, confrontée à l’inadmissible pour la première fois.

On passe parfois de l’état adolescent à celui d’adulte en un tournemain, peu importe l’âge que l’on a quand cela se produit.

Je recommence à fumer.

shayalone, sur le chemin de 2006 à 19xx,
mercredi 14 novembre 2007

2007 année de la fête

Je m'y prend au dernier moment, evidement. Je passe de l'idée "je vais rien faire - personne ne m'aime" à "je vais inviter tous ceux qui ont été importants pour moi pendant ces 30 ans". La liste dépasse vite les 100, et je n'ose pas en inviter la plupart.

Je ne reçois que des réponses négatives... le temps passe et l'angoisse monte. Tous ceux qui viennent n'ont juste pas trouvé utile de le signaler.

Bref, nous serons une trentaine. Certains m'ont demandé pour les cadeaux. "Quelque chose qui pour vous me représente, ou représente le lien que nous avons ensemble"

Gatée comme jamais, telle une gamine, au milieu d'une montagne de cadeaux.

Je m'inquiète que le lien ne se fasse entre les amis du boulot, les amis des asso et Sophie, la meilleure amie de Chou, qui s'est tapée 400 bornes pour venir... toute seule. Ben aussi a fait beaucoup de route, avec son adorable Luca. Ca a l'air de prendre. Deux de mes co-internes restent obstinément soudées comme deux soeurs siamoises, ma mère se terre dans sa cuisine...

Est-ce que les gens s'amusent? Est-ce que je donne une bonne image aux deux siamoises?

Elles partent, avec quelques autres, et restent, pour résumer, les LGBT et Sophie, qui se fond à merveille dans la masse. Même que ma grande soeur en est subjugée. Elle est si jolie et respire tant la bonté, comme chou, que ma soeur se posera la question de leur parenté. Et flashera, surtout...

4h du matin, les irréductibles à la table de jeu vont se coucher, et l'installation dans les tentes est encore un grand moment de poilade.

8h, le soleil, les oiseaux et les chiens nous réveillent. Les premiers sont déjà à la table du petit déj avec mes parents et mes soeurs, ravis, au milieu du pain grillé et des confitures maison. 18 convives qui ont choisi de rester. Jusqu'au soir.

18 sourires vissés sur les visages, 19 avec le mien

Partager les rires, le soleil, la piscine, les tomates du jardin.

Et beaucoup d'amour.




Premier de trente petit cailloux

Thomas, sur le chemin de 19xx à 2006,
dimanche 18 novembre 2007

2007, année 30 -- Gamin

Je tire toujours la langue sur les photos. Je fais toujours du vélo sous la pluie. Je suis toujours capricieux et inconstant. J'aime toujours les câlins et les gratouilles entre les oreilles. Je lis toujours des bandes dessinées. Mes amis collent des centaines de post-its dans tous les coins le soir de mon anniversaire. On liquide deux paquets de chamallows et une boîte de bonbons chimiques en lançant des cotons-tige sur le toit des voisins.

Aujourd'hui, j'ai trente ans.

Otir, sur le chemin de 19xx à 2006,
mercredi 5 décembre 2007

1988:30 Phoebe a disparu

Reprendre pied dans le monde des vivants a lieu après qu'un inconnu m'offre une rose sur les Champs-Elysées un soir où je m'étais enfin décidée à sortir. Je vais également à la soirée d'adieu de l'une de nos amies du groupe d'études qui part faire son alyah[1]. C'est la seconde d'entre nous. Cette soirée est triste et gaie à la fois. Bien que je ne sois pas le centre d'attention, la plupart de mes amis sont visiblement émus et soulagés de me voir "si bien". Un certain non-dit est tout de même posé sur ce qui m'est arrivé surtout parce que je ne tiens absolument pas à en parler. J'ai très peur du regard de chacun et j'évite à tout prix toute conversation personnelle.

Au printemps, Lionel qui doit jouer à la messe de mariage de son frère est tellement tétanisé à cette perspective qu'il me demande ainsi qu'à ses deux autres amis proches de venir le "soutenir" dans l'assemblée de fidèles de l'église Saint-Ambroise. Pour nous remercier, il nous invite à la réception qui a lieu quelque part en banlieue parisienne, je ne sais pas comment je me débrouille pour être présentable, mais j'ai reflashé sur le contrebassiste qu'il avait invité, et cela me suffit à me motiver. On est un peu comme des moutons noirs dans ce mariage très bourgeois et la voiture d'Estac refuse de repartir, je redépose tout le monde à Paris, et décide de les inviter pour mes trente ans.

J'en profiterai pour draguer Estac de façon ostensible à tout le monde sauf à lui. Il m'a offert Maus de Spiegelman et un vinyl de Brahms et je m'aperçois qu'Estac est juif, ça me galvanise. Tout le monde part de chez moi de très bonne humeur et je promets à Octave qui a failli me dénoncer tout haut une revanche au lit en riant. Je suis soulagée d'avoir passé le cap en me sentant si bien sans trop de débordements.

A la Pentecôte, pour un week-end prolongé, j'ai promis à mes amis de Delft d'aller rendre visite au premier des bébés de notre bande, qui est née en janvier. J'arrive à destination après un voyage sans histoire sous un joli ciel bleu et trouve la maison vide, ce qui n'est pas très normal. A l'arrivée d'une deuxième invitée, tout aussi étonnée que moi de ne trouver personne, je m'alarme carrément et l'entraîne à ma suite à la recherche des habitants de la maison, dans les divers cafés de la ville que je connais être leurs repaires éventuels.

Nous finissons par tomber sur Wim en compagnie de Joep avec son bébé dans les bras. Au moins, ce n'est pas elle qui a un problème. Phoebe a disparu, me dit d'emblée Joep et j'apprends qu'elle n'est jamais rentrée de la boîte de nuit où elle était partie la veille au soir, et que les dernières nouvelles remontent à quatre heures du matin quand elle a quitté la boîte en compagnie apparemment de deux autres personnes.

La police refuse de s'en occuper, car tout le monde est majeur et que pour eux c'est une fugue. Je n'arrive pas à croire à une fugue d'une maman d'un aussi joli bébé de six mois. On commence notre propre enquête, le quartier général s'établit chez Joep, je ne parle pas le hollandais, mais je vais des uns aux autres, et joue un rôle d'apaisement des tensions quand celle-ci monte trop. Je tire les tarots et occupe l'attente, prenant chacun individuellement quand il en a besoin.

Ma tension à moi, il n'y a personne pour s'en occuper, je me réfugie alors à l'étage avec des objets qui appartiennent à Phoebe, et je me surprends pour la première fois de ma vie à prier. Dire à chacun que Phoebe est vivante et qu'on va la retrouver n'est possible que si j'y crois vraiment, et j'y crois, je le sens, mais je ne sais pas comment je peux le leur expliquer. Je fais alors un voeu, c'est le premier de ma vie et je l'honorerai parce qu'au bout des déductions et enquêtes multiples on finit par retrouver Phoebe et ses trois compagnons d'infortune après trente-trois heures passées coincés dans un ascenseur intérieur d'un bâtiment fermé pour le week-end.

Nous faisons la une du Delftsche Courant, champagne débouché et sourires fatigués : "Geen alarm mogelijk vanuit lift"[2]

Notes

[1] émigrer en Israel.

[2] "il n'y avait pas d'alarme dans l'ascenseur".