Petits cailloux et ricochets

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le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

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Les textes sont présentés dans l'ordre chronologique de leur rédaction.

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Kozlika, sur le chemin de 2006 à 19xx,
jeudi 7 décembre 2006

1980:20 un papillon sur l'épaule

Chouf, chouf. Cette nuit du 13 au 14 juillet 1980 est douce et étoilée, comme toujours l'été dans le Var. Il y a eu un feu d'artifice sur la plage, auquel je n'ai accordé que peu d'intérêt, d'abord parce que les fêtes à date fixe me donnent un sentiment de grande absurdité, hormis les anniversaires, ensuite parce que les feux d'artifice de là-bas n'ont vraiment rien d'exceptionnel. Comme tous les étés depuis que je le connais et tous les étés suivants jusqu'à notre séparation, mon compagnon nous a entraînés chez sa mère, avec laquelle j'entretiens des rapports assez tendus. Je ne corresponds en rien à l'image de la bonne « épouse » qu'elle souhaiterait pour ses fils. Ni belle, ni bonne ménagère, ni élégante. Elle dit de moi « elle est intelligente » comme on dirait « elle est couverte de pustules ». Bref. C'est mon troisième été là-bas, rien de nouveau.

Chouf, chouf. Il est une heure du matin et je n'ai toujours pas réussi à m'endormir. Pour l'heure je joue aux dés avec l'une des nièces de mon compagnon. Chouf, chouf. Je me sens patraque depuis quelques heures. Le repas qui passe mal ? Chouf, chouf. Je ne sais pas ce qu'ils ont inventé comme attraction sur la plage mais un compresseur depuis tout à l'heure fait un potin d'enfer : chouf, chouf. La môme va se coucher et je ferme les volets pour faire cesser le bruit. Chouf, chouf, c'est plus fort encore. Bom, bom. Chouf, chouf. Le bruit ne vient pas de l'extérieur mais directement dans mes oreilles. Ça tape aussi un peu contre mes tympans. Pom, pom, chouf, chouf : que se passe-t-il ? Ça tape de plus en plus fort. Chouf, chouf, pom, pom, c'est insupportable, Boum, chouf, pom, pom, mon cœur bat trop vite. J'ai peur. Tout s'accélère, je respire mal, quelque chose bloque ma gorge. Pom, chouf, boum, il faut que ça cesse, ce n'est pas normal.

Ce n'est pas normal, au secours, pas normal, pas normal. Chouf pom chouf pom boum boum, il m'arrive quelque chose chouf. Il faut que ça cesse, c'est insupportable boum boum, quelque chose me pince le cœur, quelque chose me bloque la gorge, bom bom au secours. Je marche à pas comptés jusqu'à la chambre, il me semble que si j'accélère, si je bouge trop fort ou trop vite, quelque chose en moi va casser. Chouf chouf boum pom, je tapote doucement l'épaule de mon compagnon qui dort. Chouf chouf, il se retourne vers le mur, se recale dans l'oreiller, se rendort. Je secoue un peu plus fort. Pas trop fort, bom bom, quelque chose va casser, je le sens. Il ouvre un œil, bom bom « Qu'est-ce qu'il y a ? » J'ai du mal à articuler : « Je sais pas mais ça va pas du tout là, il faut que tu m'aides. » Il ouvre les yeux cette fois, puis la lumière. Bom chouf « Hey, mais qu'est-ce que tu as ? Qu'est-ce qui se passe ? » bom bom, mes mâchoires sont trop crispées pour que j'arrive à lui répondre badaboum, chouf chouf. Il me secoue doucement « Anne, qu'est-ce qui ne va pas ? » Je force ma mâchoire crispée et m'entends répondre « Je crois... que je suis... en train de mourir. Veux pas... veux pas mourir ! » Badabadaboum, sauvez-moi.

Il est claustrophobe, il sait reconnaître une crise d'angoisse et me dira le lendemain que j'avais le regard halluciné. « Mais non, voyons, tu ne meurs pas ! De quoi crois-tu mourir ? » « Sais... pas... crise cardiaque... anévrisme... quelque chose casse... veux pas mourir ! veux pas mourir ! ... au secours, veux pas mourir ! » Il ouvre tout, m'entraîne sur la terrasse, prend mon pouls. « Ton cœur bat un peu trop vite mais il tape fort et régulièrement. C'est rien, c'est une crise d'angoisse. » chouf, bam, bom. « Non, pas angoisse... aide-moi... jamais comme ça... mourir là, tout de suite... s'il te plaît... au secours... »

Je suis debout le dos appuyé sur le volet. Je glisse le long du volet et m'effondre en petit tas[1] grotesque gémissant au sol. Chouf chouf, bom bom, poum poum. J'aimerais pouvoir pleurer mais la boule dans la gorge m'en empêche. Je me redresse, m'effondre à nouveau. J'ai peur, si peur. Bam bam bam bam-bam-bam.

L'attaque de panique – comme j'apprendrai plus tard que c'est ainsi que cela se nomme – durera six heures à cette intensité. Six heures. Qui ne l'a pas vécu ne peut imaginer à quel point c'est interminable six heures de mort imminente. Et ensuite des jours et des jours d'épuisement total, des semaines pour m'en remettre à peu près. Je suis totalement vidée. Et ensuite : la peur que ça revienne, le guet perpétuel des premiers signes annonciateurs de récidive, l'angoisse d'être bonne à interner – au sens propre. La honte, la terrible honte de s'être ainsi laissée aller, d'être si peu maîtresse de moi, si irrationnelle. Le terrible sentiment d'anormalité, je n'avais même jamais entendu ce terme d'«attaque de panique».

Les attaques sont revenues plusieurs fois ensuite. Parfois plusieurs fois par mois, parfois avec des intervalles de plusieurs mois entre elles. D'une plus ou moins grande intensité, d'une plus ou moins longue durée. D'un cancer rampant à une brutale rupture d'anévrisme. Toujours accompagnée de la honte de ne pas faire face, de la peur que cette fois ce soit réellement un cancer, que cette fois ce soit réellement une rupture d'anévrisme ou une crise cardiaque ou que cette fois je ne me sorte jamais de cet état d'angoisse.

« J'aime mieux cet après-midi », m'a dit un jour Meusa quand il avait deux ans, après l'une de ces attaques que j'avais tenté de masquer du mieux possible. « Ce matin tu avais éteint la lumière dans tes yeux. »

Ce n'est que depuis très peu de temps qu'il m'arrive de ne plus même me sentir en sursis. Maintenant, pendant de longues plages qui vont grandissant, je n'y pense même plus. Mais il reste du chemin. Aujourd'hui c'est glaucome.

Notes

[1] Merci à M. LeChieur d'avoir remis ce billet en ligne à ma demande !

krazy-kitty, sur le chemin de 2006 à 19xx,
mardi 30 janvier 2007

2005 : 20 - Les grands chambardements

Deux ans, trois mois, vingt-quatre jours. Mais maintenant, j'étouffe, je me sens entravée par le carcan posé plus ou moins malgré lui par un garçon maladroit qui, à force de vouloir se rendre indispensable, m'a rendue incapable d'affronter le monde seule. Je me rappelle de la petite fille que j'étais, pleine d'énergie, de projets et de rêves. Qu'est-elle devenue ?

Alors, forcément, la peur au ventre, je pars à sa recherche. Et je pars seule. Ma mère, à l'annonce de la fin que j'ai mis à ce premier amour qui dure, me répond un simple « Tu seras heureuse, ma fille ». Mais je sais qu'au fond elle est soulagée que je me sois enfin libérée de cette cage que mes proches voyaient bien mieux que moi.

« Tu seras heureuse, ma fille ». Je réalise soudain qu'elle n'a pas tort. J'ai vingt ans, l'âge où l'on « croque la vie à pleine dents », où l'on « profite de sa jeunesse », où l'on se « fout du tiers comme du quart on s'en balance on est des lions »[1]... alors, que fais-je à me noyer dans mes peurs, mes angoisses et mes incertitudes ?

A vingt ans, je retrouve enfin Paris, pour un stage en banlieue. Un stage décroché avec l'aide de mon oncle mais certainement aussi pour mon C.V., un stage où je ne peux pas me permettre de ne pas être à la hauteur. Je suis à la hauteur. Big time. Et au bon endroit, aussi, avec l'un des chercheurs les plus émérites de mon domaine en France. Je découvre un potentiel en moi auquel je ne croyais pas : non seulement je réussis dans mon travail, mais en plus il me plait, et j'ai une vie sociale.

Une vie sociale, moi qui étais paralysée par le regard des autres, moi qui préférais me terrer chez moi plutôt que de devoir aller vers d'autres gens ? Je n'en reviens pas. Je sors une ou deux fois par semaine ; je revois des amis quelque peu négligés, je me lie à quelques collègues, je me rapproche de gens rencontrés ces deux dernières années. Je me balade dans Paris, vais au théâtre, au musée, au cinéma, assiste à des concerts, et le tout bien accompagnée.

Et puis, il est temps de penser à la suite, à la thèse. En France, je trouve des sujets, des professeurs, mais pas de financements. Et puis mon directeur m'annonce qu'un professeur américain cherche des étudiants ayant mon profil. Un professeur américain émérite et reconnu dans le domaine. L'expérience des Etats-Unis, d'une université réputée : parler anglais, me frotter à une autre culture, à une autre émulation intellectuelle. En ramener un PhD dont la valeur sera supérieure à n'importe quelle thèse française. Et partir loin de mon pays, de Paris retrouvé, de mes amis, de ma famille. J'hésite. Mais je ne peux pas résister à une telle opportunité, à un tel défi : pas maintenant que je suis libre, battante, indépendante.

Tout va très vite : la conversation avec mon futur directeur, les formalités, la fin du stage, le cauchemar du visa, les au-revoir. Je serre dans mes bras mes amis, ma famille, et un garçon dont le regard bleu un peu troublé qui semble dire « dans d'autres circonstances... » me fait chavirer.

A Roissy, mon violon-alto en main et sur l'épaule le plus grand sac que j'aie trouvé qui puisse se prétendre sac à main, mes deux grosses valises enregistrées, je monte l'escalator qui mène aux portes d'embarquement sans me retourner. Ce n'est que dans l'avion pour Chicago que j'autorise deux larmes à rouler sur mes joues, puis beaucoup plus, quelques seize heures plus tard, en Californie, quand la fatigue et le sentiment d'insécurité renforcé par ma difficulté à comprendre la rapidité de l'accent local jointe à la disparition d'une de mes valises m'empêchent de faire fonctionner correctement le téléphone public pour appeler ma mère...

Et je m'installe. J'absorbe le décalage horaire, investis mon nouvel appartement, mon nouveau bureau, m'habitue à parler et comprendre l'anglais toute la journée, rencontre des personnes fabuleuses, prends ma place dans un labo en constante ébullition. Et ne lâche pas le sentiment d'avoir relevé ce dernier défi.

Notes

[1] Léo Ferré, Vingt ans

gabriel, sur le chemin de 2006 à 19xx,
samedi 3 février 2007

2005 (20) : Combattre pour la beauté

Chercher, à l'heure des ombres, un chasseur paré d'étoiles que l'aurore, dans son voile, dissous parmi les décombres d'une année en demie-teinte que l'angoisse et l'espérance, formant une étrange alliance, parsemèrent de jacinthes.

Blesser celle que l'on aime, quand, piégé par sa passion, on accouche d'un poème, empli de contradictions, qu'on offrira chancelant à ceux qui voudraient entendre l'appel, tragique et troublant, à renaître de ses cendres.

Lutter, subrepticement, contre l'envie s'asseoir ; contempler son désespoir s'effilocher doucement ; regarder son corps, troublé, apprivoiser le chaos ; retrouver dans le Tao, la voie des danses tremblées.

Choisir, entre deux chemins, l'un ardemment désiré, l'autre convoité mais craint, celui de facilité ; l'emprunter pour découvrir des illusions trépassées ; plonger dans ses souvenirs, vouloir changer le passé.

Pleurer contre la folie d'un concert assourdissant, en sortir tout frémissant d'haineuse mélancolie ; pleurer pour la pureté, cristalline, diaphane, d'une mélodie profane perdue depuis cinq étés.

Imaginer, dans le ciel, un oiseau quadrimoteurs, qui cacherait, sous ses ailes, un soleil si prometteur qu'il devrait, pour mieux briller, aller jusqu'aux Amériques, de ses larmes, féconder des acides nucléiques.

Combattre pour la beauté, la tendresse, l'émotion ; briser les compromissions, inventer la nudité, craindre déjà la démence, le naufrage de l'esprit, flirter avec l'incompris... combattre pour le silence.

fauvetta, sur le chemin de 19xx à 2006,
vendredi 23 février 2007

1972 : 20 - Bac et Années lycée

1972, je vais avoir 20 ans, je viens d'avoir mon bac. Un des jours les plus formidables de ma vie.

Les évènements familiaux ont conduit ma soeur aînée qui travaille, à m'accueillir et à me prendre en charge totalement dès la Seconde. Jamais je ne serais allée au lycée sans elle, et je n'aurais sans doute jamais eu mon bac. Qu'elle en soit remerciée ici, sincèrement et chaleureusement.

Ces années pèsent lourd. En septembre 1970, Je sais que ce départ m'éloigne de la famille, de ma rue, de mon enfance... J'ai gagné l'anonymat libérateur, mais perdu l'insolence, la gouaille... Je suis sortie de cette bulle familiale, soulagée, mais coupable. Coupable d'abandon, presque de désertion... J'apprends à vivre en ville, j'apprends une autre vie, mais je sens que je ne suis pas prête... Trop balourde, immature, démunie des codes... Je ne dispose pas de tous les codes, ceux qui permettent d'entrer dans le monde, les mondes...

L'enseignement public m'étonne et m'enchante. Le regard des profs, leur façon de nous parler, tout me plaît. J'admire et aime les profs (sauf la prof de physique !) .Les contraintes de travail me paraissent légères, plus de séjour à la chapelle de l'école, plus de prières ! Et surtout plus de regards condescendants, plus d'intrusion dans ma vie, je suis une élève parmi d'autres. Quelle joie ! La mixité dans les classes s'installe très doucement, ils sont chouchoutés les garçons dans nos classes de filles ! J'ai bien aimé mes années lycée...

La découverte de la bibliothèque du lycée, et surtout de la bibliothèque municipale m'ouvre les portes de ma future vie. Je me souviens des boiseries, du vieux parquet, de l'odeur des livres, de l'harmonie. Et de la bienveillante gentillesse des bibliothécaires. Ce monde-là s'entrouve, c'est le déclic qu'il me fallait. Je suis retournée il y a peu voir ma bibliothèque municipale bien-aimée. Transformée en musée, le Musée du Nouveau Monde... Le bien nommé.

fauvetta, sur le chemin de 19xx à 2006,
dimanche 4 mars 2007

1972 : 20 - Vendanges, Amours...

Je vais avoir 20 ans. Début octobre, avant ma première rentrée universitaire, Je pars faire les vendanges près de Libourne, le prestigieux Pomerol !

Une belle équipe d'étudiants et d'étudiantes a été recrutée, des scientifiques. J'ouvre grand mes yeux et mes oreilles, dans quelques jours je serai à la fac moi aussi, mais en Lettres.

Il fait très beau, presque chaud, l'après-midi nous travaillons bras nus. Le rythme de travail est très soutenu, et je découvre l'ambiance "vendanges" : blagues aux citadins, chansons plus ou moins paillardes... Les journaliers repartent le soir, les joues rouges, épuisés eux aussi. Nous les jeunes, sommes logés au Domaine, et abondamment nourris. Chambrées de filles, chambrées de garçons bien sûr. Dès les premiers jours, j'ai remarqué un beau brun barbu très gentil, l'air toujours de bon humeur. Il s'arrange pour travailler très souvent avec moi. Nous nous faisons face de chaque côté du rang de vigne, et peu à peu, nos yeux se cherchent à travers les feuilles, nos doigts se frôlent... Au casse-croûte de 9 heures, nous dévorons de bonnes tartines de rillettes, en riant. C'est un Grand, un étudiant en maîtrise de physique, et je sens que je suis en train de devenir amoureuse dans la douceur de l'été indien.

Depuis mes 15 ans j'ai évité l'amour et les amoureux. J'ai bien eu quelques amourettes, mais j'ai toujours su garder mes distances, quitte à me faire traiter de "fille pas libérée, de "coincée" et j'en passe... Tant pis. Mais non, au contraire, ai-je envie de leur dire, je suis libre et je veux le rester. Pas question de me retrouver enchaînée par une grossesse imprévue. J'ai trop en tête l'image des mes anciennes amies d'école qui après un court passage à l'usine se retrouvent à mon âge, déjà maman, mariées ou pas, dépendantes, avec la bénédiction passive des familles.

Je n'imaginais pas que mes copines lycéennes tomberaient dans le même piège ! Et pourtant, certaines furent chassées du lycée car enceintes, d'autres plus aisées et informées savaient où aller avorter... Alors il n'y a pas que les pauvres qui se font avoir par les hommes ? J'ai vraiment beaucoup de chemin à faire pour me réconciler avec eux, ne plus les voir comme une menace... Il faut dire que ma scolarité chez les Bonnes Soeurs m'a marquée durablement dans ce domaine ! Bien coincée c'est sûr ! La révolution sexuelle ? Des mots pour l'instant pour moi.

Il prend tout son temps mon bel étudiant pour m'apprivoiser, rien n'a l'air de le presser... J'apprends avec lui les relations simples, j'accepte l'idée d'être amoureuse, de ressentir du désir... A la fin des vendanges, lui et moi savons que nous allons nous retrouver à la fac. Nous en avons l'un et l'autre le désir. Très fort.

Ame, sur le chemin de 2006 à 19xx,
mercredi 28 mars 2007

1998 :20 Elastique

Alors, cette année...elle a été difficile .
J'étudiais et j'étais dans une année où il fallait beaucoup, beaucoup travailler, bachoter, rechercher, écrire, apprendre. C'était riche. Je me suis surprise à aimer des matières sur lesquelles j'avais beaucoup d'a-priori. Mais c'était dur, très dur. Et je déprimais cette année-là. Je me sentais moins que rien, l'impression de ne pas avoir de valeur. Pourtant je me battais mais...J'avais pris des tas d'engagements par ailleurs, m'étais fixée un peu plus de défis et j'en étais épuisée. J'ai même pris des sortes de médicaments pour les apathies passagères, je crois. Rien de très grave ou de très fort. Mais quelque chose de latent, d'enlisant dans lequel je m'enfonçais.
J'avais appris les médisances et hypocrisie de deux copines de fac sur mon compte et avais décidé de m'en éloigner, me plongeant dans une solitude difficile. Me suis pris un rateau dans un amour naissant. Et puis surtout, j'ai commencé à réaliser qu'il fallait que je quitte le domicile familial.
Je l'ai réalisé un jour ordinaire où je me suis engueulée avec ma jeune soeur. L'objet de la dispute, c'était le fait que je refuse de l'amener chez une copine à l'heure précise où elle le souhaitait. C'est partie en engueulade et ma mère a pris partie pour elle, me demandant de faire des efforts. C'était la goutte d'eau. Je suis partie me ballader les points serrés, hors de moi. J'ai réalisé que des efforts, j'en faisais beaucoup déjà, et depuis un moment. Mais plus j'en faisais et plus on en exigeait. Je n'en pouvais plus, il fallait que je me sauve. Je réalisais aussi que j'aurais attendu plus d'attention, plus d'inquiétude chez mes parents. Mais rien ne venait. Je me suis dit qu'il ne fallait rien attendre d'eux et construire ma vie. Avec mon caractère, ça a donné quelque chose de plutôt tranquille comme rupture. J'ai parlé de mon souhait d'aller vivre en ville, de mes économies et de mes projets de travailler pour le payer. J'ai enfoui beaucoup de choses encore car je me sentais pas assez sûre pour le laisser paraître.
Et j'ai eu mon premier chez moi en septembre. Une chambre de bonne donnant sur un puits de jour. Pas la grande classe mais parfait pour moi. Mon petit coin douche, ma petite cuisine. J'ai commencé à réfléchir à la façon dont je souhaitais vivre, moi. Ma façon de m'alimenter, de gérer mon budget, de me déplacer. C'était dur aussi mais là, les petits moments de plaisirs, les petits bonheurs étaient présents et je construisais, je subissais plus.
Année élastique, où je me "masquais" régulièrement derrière une apparence attendue, où j'ai été tiraillée, j'ai eu mal. Puis, j'ai rebondi.

pistil, sur le chemin de 2006 à 19xx,
mardi 3 avril 2007

2001 : Des ménagements

En 2001, mon Lui et moi décidons de vivre "officiellement" ensemble. On résilie les baux de nos studios respectifs, qui depuis deux ans nous abritent à tout de rôle - quatre mois à deux dans un 6 m2, puis trois mois dans un 20 m2 où l'on grimpe en courant rejoindre l'autre sur la mezzanine juste pour lui souffler un secret, puis retour dans sa niche où l'on se nourrit de clémentines et de rêves ... entassés volontaires, amoureux quotidiens, nous nous émerveillons de toujours nous voir sans jamais nous lasser, sans jamais en avoir assez : je sèche les cours pour rester auprès de lui, on déserte le RU pour les quais en amoureux ; pendant les soirées entre amis, nous sommes les seuls à nous asseoir spontanément l'un à côté de l'autre.

Alors, naturellement, nous cherchons un nid qui serait à nous deux. On le trouve dans le quartier arabe de notre ville. L'appartement est sombre et de guingois, mais la rue est colorée, vivante, prometteuse.

Mes parents se séparent.

Je souffre, je m'isole. Je ne sais pas être heureuse dans la souffrance de mes parents. Je ne sais plus être deux quand ils n'arrivent pas à être un. Je romps, je reviens, il hésite, on ne sait plus, on se frôle, on pleure, on rit quand même.

Il y a cette chose noire qu'on ne sait pas affronter.

Cette tache sur nous deux, depuis trop longtemps.

Mais on s'aime, désespérément. Cest cela : même sans espoir, on continue à ne pas savoir renoncer à ce qu'on vit de beau, de tendre, de doux.

De nouveau, deux appartements pour deux, mais pas un pour chacun.

lepotdefleur, sur le chemin de 2006 à 19xx,
vendredi 4 mai 2007

2002 (l’année des mes 20 ans) : La grande école

Je commence l’année 2002 à Rennes, dans un grand appartement que je partage avec deux colocataires et où j’ai invité pour le 1er de l’an une bande d’amis. On rigole, on picole, on fait des jeux et on termine à la fête foraine. Je suis étudiante à Rennes en Deug d’histoire, deuxième année. C’est assez tranquille. Je suis rédactrice en chef de Radio Campus Rennes : il me faut gérer une équipe, motiver les troupes, prendre des décisions. Finalement, c’est un avant-goût de la présidence de Radio Campus Tours (en 2004-2005), en plus petit... et moins stressant... Je passe aussi mon permis à Rennes (il était temps) : je l’ai du premier coup, même si je passe à un feu orange lors de l’examen ! Après deux échecs, je repasse le concours d’entrée pour l’IUT de journalisme de Tours. J’ai eu raison de persévérer car je suis (enfin !) prise. Cette réussite me remplit de joie, je suis fière de moi et je vais pouvoir commencer une nouvelle expérience. Je me souviens bien du jour où j’ai reçu le courrier de l’IUT : j’étais toute seule dans notre appartement à Rennes et je sautais comme une folle dans la cuisine. J’avais envie de partager ça avec tout le monde ! Seul mon petit ami a été refroidi par la nouvelle : nous allions devoir vivre notre histoire d’amour à distance... L’été, le dernier été de vraie glandouille, je deviens cobaye : je participe dans un laboratoire au test d’un médicament. Peu de contraintes et un petit pécule à la fin bien venu après une année universitaire avec peu de moyens financiers et pas de job pendant les vacances. En octobre, je commence l’IUT de journalisme à Tours : je suis très excitée par cette nouvelle école, cette nouvelle aventure. J’y découvre de nouvelles choses, rencontre de nouveaux amis, tout ça dans 9 m2 : une petite chambre universitaire et les joies des sanitaires collectifs ! Certains de mes camarades de promo déchantent un peu : ils s’imaginaient cette école plus professionnelle, plus « sérieuse »... Moi, elle me convient... et me conviendra pendant trois ans.

sicaliptic, sur le chemin de 2006 à 19xx,
samedi 5 mai 2007

1986 : 20 ans Toulouse le desastre

Je vis seule à Toulouse, j'ai un petit appart à 15 mn à pied de ma classe prépa, dès le premier jour à 8 heure du mat je me ferais agressée par un type la queue à l'air qui heureusement pour moi prendra peur sous mes hurlements. Je déciderais de prendre le bus et de me priver de la balade plutôt que de retenter l'expérience.
Quand je pense que l'idée de porter plainte ne m'a pas effleuré à l'époque je me dis que les filles sont vraiment mal éduquées sur leurs droits.
Je suis donc en classe prépa sans y avoir été préparée. J'ai passé ce concours sur un coup de tête, presque pour faire plaisir à la conseillère d'orientation, et je ne sais pas ce qui m'attend. Pour tout dire je n'ai pas l'esprit de compétition, j'aime l'entraide et la camaraderie, je déchante vite. Ici même les profs nous poussent à regarder notre voisin comme un obstacle ou un escabeau pour s'élever.
J'apprendrais à me méfier de certains encouragements trop souriants et des questions pernicieuses. Je reconnais vite mes amis, il y en a 3. Le meilleur de la classe qui ne craint pas d'aider les autres et donne son avis honnêtement, une cancre qui croque la vie à pleines dents et rend la vie plus légère et puis une fille douée et décontractée qui m'a tapé dans l'oeil dès le premier jour. Je passe les premiers mois à l'attirer dans mon entourage et après une explication sur ma vie sexuelle tout à fait classique mais qui n'empêche pas des sentiments tout à fait réels, nous devenons amies pour la vie (je l'hébergerais des années plus tard à Paris et elle me recevra dans son new york mythique encore plus tard)
La vie toulousaine est faite de douceurs superficielles bien agréables, les gens sont conviviaux, ils parlent facilement dans la rue, n'hésitent pas à manifester le fait que l'on s'est déjà vu, mais l'on passe rarement le seuil de chez eux. Cette vie est séduisante lorsque l'on est étudiante.
Les cours sont trés durs pour moi, le niveau est élevé il faut fournir un travail personnel considérable. Je fais une mini dépression. Ma mère en est presque ravie, j'avais trop bien supporté l'internat là, elle retrouve son ascendant sur moi, j'appelle en pleurs, elle prend la voiture et me ramène à la maison. Comme je suis épuisée et qu'elle est en cure de sommeil la semaine peut paraitre idyllique, mais je m'ennuie et je préfère retourner au front. Les profs sont encourageants pour moi alors qu'ils s'amusent à démonter la plus fragile de mes copines.
A la fin de l'année ils me proposeront de passer ou de tenter le redoublement, je préfèrerais cacher le bulletin et dire chez moi que je n'ai pas été sélectionnée.

Pendant l'année j'ai fait quelques voyage à Périgueux pour voir mes amis, je me souviens de ma terreur de rater le train ce qui voulait dire raté mon week-end, vu les changements qu'il me fallait faire.
C'est de cette période que me vient le besoin d'être toujours en avance à la gare, je me souviens d'avoir souvent pris le train en marche c'était encore possible à l'époque.
C'est bizarre mais je garde bon souvenir de cette année, surement à cause de cette ville si agréable au premier abord. Je l'ai visité l'an passé et je me suis rendue compte que je n'en connaissais pas le quart, je n'avais pas eu le temps de m'y balader autrement que la nuit.

Avec le recul de cet exercice à l'envers ma tentative de suicide de l'année suivante était sans doute le résultat des tensions que j'ai subit cette année là.

Thomas, sur le chemin de 19xx à 2006,
dimanche 9 septembre 2007

1997, année 20 -- Trois cent deux

302, c'est la piaule de mes copains Laurent et Roland. C'est le point de ralliement de toute la bande.

Le dimanche soir on squatte la cuisine d'étage, en face. On organise de monstrueux graîllous, on miame, on rigole, pour finir le week-end en beauté avant d'attaquer une nouvelle semaine. Et puis je rentre à la maison. Ah, oui, je n'habite pas encore à la Maison des élèves. Je fais l'aller-retour depuis ma banlieue tous les matins, tous les soirs, cinq jours par semaine pour venir en cours. Et le dimanche pour voir les copains.

C'est là et avec eux que je fête mes vingt ans. J'ai aussi invité quelques amis de prépa, de ceux qui étaient là déjà deux ans auparavant pour m'aider à souffler les bougies de mes dix-huit. Thierry est là, Muriel aussi...

Parfois les soirées se prolongent. Un peu après minuit, je sais que mon métro se transforme en citrouille. Alors, c'est taxi, ou bus de nuit. Ou plus souvent, on déroule un sac de couchage sur le parquet de la 302, et je reste pour la nuit.

À l'été je rate mon permis de conduire. Après la conduite accompagnée, c'est rare. Je n'ai jamais été préparé à conduire en autonomie, je n'ai pas les réflexes essentiels. Mais c'est seulement à l'examen que je l'apprends. Quand je dois déboîter, l'inspecteur ne me dit pas, comme Papa, quand c'est bon et que je peux y aller. Il me laisse oublier de contrôler mon rétro et mon angle mort, rectifie la trajectoire au dernier moment et me fait bien comprendre que je suis ajourné.

Heureusement que les copains ont, pour la plupart, déjà leur permis. Ça fait un conducteur de moins, mais on peut quand même prendre la route pour notre virée camping au Danemark. Malgré les divergences d'opinion sur la nécessité, ou non, des oignons dans les pâtes carbonara, malgré les hurlements de Flore lorsqu'une fois le Tetra-Pak de yaourt liquide vidé de son contenu, je le déplie et le mets à plat pour léchouiller avidement les dernières traces qui subsistent à l'intérieur, nous passons un excellent séjour. La route du retour traverse les Pays-Bas, et la douane française ne nous embête presque pas à cause d'hypothétiques stupéfiants que nous aurons pu rapporter de là-bas. Nous sommes de bons enfants, ils finissent par en convenir, et nous laissent filer.

La rentrée arrive. Pour cette deuxième année, je ne veux plus m'épuiser à faire deux heures de métro tous les jours. Je ne veux plus devoir partir, devoir rentrer, quand tous les autres sont là ; revenir, le lendemain matin, et apprendre à la pause café tout ce qui s'est passé entre-temps et que je n'ai pas pu partager. Je demande donc à emménager à la Maison des élèves. Je serai en chambre double avec Éric.

Nous aurons la 304.

Otir, sur le chemin de 19xx à 2006,
jeudi 20 septembre 2007

1978:20 Pourquoi pas ?

Puisque Jérôme était marié, il fallait alors que je tombe amoureuse de quelqu'un d'autre, non pas que je le décidai consciemment bien sûr, mais tout de même cela me semblait nécessaire et salutaire. Je redoublais ma seconde année et me trouvais donc à cotoyer de nouveaux étudiants, ce qui était une bonne chose vu comment la toute première année de DEUG avait pu être éprouvante et décevante.

La nouveauté m'auréolait également, ceux qui avaient déjà passé une année ensemble, m'accueillaient avec le respect qui était dû non seulement à mon ancienneté mais également à mes compétences linguistiques et à mes connaissances du système interne de la fac, puisque j'y avais travaillé côté administratif pendant les inscriptions.

Parmi ceux-là que j'attirais, il y avait LE garçon, entouré de sa cour d'afficionadas, étant donnée la rareté de la gente masculine en fac de langues. Je le trouvais charmant, spirituel, intéressant et bon en économie, ce qui ne gâtait rien, quand il s'était agi de constituer un binôme pour un exposé imposé par Rachline qui m'impressionnait on ne peut plus.

Il était clair que je lui plaisais également, mais rien ne se passait, et fidèle à ma tradition de ne jamais approcher de la séduction active dès lors que j'en pinçais pour quelqu'un, j'attendais un signe plus concret, qui semblait ne jamais venir, et pourtant nous passions de plus en plus souvent du temps ensemble, il m'invitait chez ses soeurs, chez ses parents, chez qui il habitait en grande banlieue. Il était joli garçon, avait une voiture, faisait de la photographie, fréquentait l'élite de notre promo, était apprécié des profs et des étudiantes. J'étais flattée qu'il s'intéresse à moi, qu'il m'inclue dans son cercle d'amis, même si parfois j'avais du mal à me confronter à leurs tentatives de "sauvetage" quand ils me faisaient sentir que je ne fréquentais pas le bon milieu en dehors de la fac.

Pourquoi étais-je si mal à l'aise quand quiconque me disait que je valais mieux que la vie que je menais ? Pourquoi avais-je tant envie de me mettre en colère contre ceux qui, lucides, me mettaient en garde contre non pas mes fréquentations mais l'effet diminuant qu'elles pouvaient avoir sur ma propre estime ? Pourquoi refusais-je absolument d'entendre lorsque je recevais le moindre compliment ?

Je résistais du mieux que je pouvais et pendant ce temps je remplissais de questions angoissées mes cahiers et journaux intimes, je m'emplissais de toutes les substances toxiques que je pouvais et qui m'aidaient à tenir au quotidien, tout en m'abîmant sur le long terme. Je passais l'année entre exaltation, espoirs, colères et dépressions post défonces en tous genres. Le plus incroyable étaient mes résultats académiques, plutôt bons en général, et mon assiduité au travail, signes de la santé physique qui allait envers et contre tout me mener au-delà de l'effondrement. Surtout, je n'arrivais pas vraiment à demander de l'aide, malgré mes rendez-vous hebdomadaires à l'Hotel-Dieu, je ne criais au secours que silencieusement.

Un jour de juin, juste avant que je ne doive partir pour la Californie où j'allais passer un trimestre à l'Université de Santa-Barbara, mon brun ténébreux me convie à une séance de cinéma, nous allons ensemble voir le dernier Coline Serreau et à la sortie, enthousiastes autant l'un que l'autre de la séance, nous allons prendre un pot joyeux dans un café, où il me fait son coming out.

L'autre jour, Arthur Hidden publiait cet impromptu. Je me suis demandé s'il m'avait vue ce jour là ou quoi.

Aglaï, sur le chemin de 2006 à 19xx,
jeudi 29 novembre 2007

2000 : 20 - vous avez dit ''maîtrise'' ?

Ma licence terminée, se pose pour de bon la question du choix. Maîtrise oui, mais quel sujet, quel domaine ? Je n'aurai pas le courage et l'audace d'écouter mon cœur, de suivre mes passions, investie d'on ne sait quelle mission qui me pousse dans une impasse. En vérité, je le sais déjà, peut-être ai-je peur de me confronter réellement à un choix dont je serais responsable, à l'échec éventuel (Mieux vaut choisir la certitude de l'échec !!!) et redouté d'une entreprise hors norme, qui m'aurait demandé volonté et détermination. Qui sait ?

Ce choix crucial, que j'ai soigneusement esquivé, moi qui choisissais tout, avant, marque peut-être le début (ou l'apogée) d'un renoncement. Je vais me laisser porter encore longtemps par les circonstances.

Depuis quelques mois, ma grand-mère perd la mémoire, elle s'en affole, elle qui était une encyclopédie vivante, un bottin incarné ; les mots lui jouent des tours et se dérobent. Elle les cherche, et résout fermement d'exercer sa mémoire, réapprend des poèmes. Par exemple, Homme libre, toujours tu chériras la mer...

Et puis cela s'accélère. Elle consulte. Les médecins ne savent pas. Examens, etc.

Un jour tout devient radiateur dans sa bouche et sa quête des mots. Elle trébuche, se relève, retombe de plus en plus souvent. Ma grand-mère perd les mots selon des lois étranges, qui seraient drôles si ce n'était une souffrance. Ainsi le lycée deviendra le buffet, moyennant sans doute un détour par le bahut, mot d'une familiarité telle que je n'en ai jamais entendue de sa part !

De chimio en chimio nous voyons les désastres. Au final c'est la parole qu'elle perd. Et son impuissance fait mal quand son regard lucide et déchirant se vrille sur vous. Il n'est pas aisé de parler à quelqu'un qui ne sait plus répondre.

Les cheveux blancs tombent et repoussent, petites mèches brunes. Grand-mère qui maîtrisait tout et déléguait si peu, Grand-mère est devenue totalement dépendante. On l'habille, on la change, on finit par lui donner la becquée. Mais Grand-mère s'accroche, veut tenir sa cuillère, maladroitement, renverse son potage - elle qui nous a tous fait manger. Des gestes de bébé sous des yeux de souffrance.

Grand-père s'occupe d'elle. Il faudrait l'admirer, quel dévouement. Mais je n'y arrive pas. Je n'y arrive pas parce que lui, je ne l'aime pas, et parce que sous ses yeux je ne peux pas serrer ma grand-mère dans mes bras - le seul geste que je puisse, et qui me rapprocherait d'elle une dernière fois - sous ses yeux, je ne peux pas. Je ne veux pas de son attendrissement convenu, je ne peux pas exprimer ni amour ni tendresse si je sais qu'il est là. Je refuse de lui donner ce spectacle parce qu'il va le salir rien que par son regard. Je ne peux pas me laisser aller. Je suis injuste mais je le hais. Et je ne dis ni adieu ni au revoir à ma grand-mère.

J'apprends sa mort lorsque démarre mon année universitaire, septembre, un vendredi matin. J'aime penser que ses cendres, que j'ai vu disperser, n'ont pas laissé de trace - et que cela lui convenait. Ce qu'il nous reste d'elle, c'est immense. Et je songe à l'instant à ses albums photos, soigneusement datés, légendés et rangés. Je ne suis plus aussi sûre de ce que signifie le mot maîtrise.

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