Petits cailloux et ricochets

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le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

les textes
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année 1975

Les textes sont présentés dans l'ordre chronologique de leur rédaction.

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Kozlika, sur le chemin de 2006 à 19xx,
mardi 12 décembre 2006

1975:15 cépajuste

Quelque part en 1975, mais me souviens plus quand exactement. Rha les salauds, ils ont collé Claire en prison ! Oui, non, d'accord, en pension, mais c'est tout pareil. Claire a fugué une paire de semaines, un tout petit voyage de rien du tout à Amsterdam avec un situationniste barbu, et à son retour ses parents l'ont envoyée loin très loin dans les Alpes-Maritimes. Heureusement ils n'interdisent pas le courrier, mais qui sait s'ils nous lisent ? Soyons prudentes.

Elle dit qu'elle ne risque pas de faire le mur (et je vois bien que c'est vrai, pas pour si on intercepte nos lettres) parce qu'une fois de l'autre côté il n'y aurait rien de plus. Elle est dans le trou du cul du monde et là-bas il n'y a rien, mais alors rien de rien qui rend la vie intéressante. Et les gens sont tous des cons, très très cons. Ses lettres sont désespérées et colériques. A la réflexion peut-être plus colériques que désespérées, mais c'est bien normal, on a toujours raison de se révolter.

En fait quand elle est partie elle ne m'avait pas prévenue. Au début, j'étais vexée, j'ai cru que c'est parce qu'elle n'avait pas confiance en moi, mais après elle m'a expliqué que c'était pour qu'«ils» ne puissent pas me faire parler. Je me demande s'ils seraient allés jusqu'à la torture ? Non, je crois pas quand même, mais sait-on jamais, les réacs c'est des fois prêts à tout pour nous empêcher de vivre. Enfin, je sais pas trop, en même temps. Je ne sais pas si je peux dire à Claire que quand elle était partie, sa mère m'a téléphoné presque tous les jours et qu'elle me faisait de la peine. Elle avait l'air vraiment inquiète, vous voyez, je crois qu'elle était vraiment inquiète, pas seulement pour des histoires de bonne morale, juste savoir si sa petite fille allait bien. Elle me disait que je savais sûrement où Claire était vu qu'on était meilleures amies et qu'elle ne me demandait pas de lui dire où, mais de lui dire de revenir. Et puis aussi elle me demandait de lui parler de Claire, de lui expliquer pourquoi elle était partie, ce qui n'allait pas dans la famille qui faisait qu'elle préférait partir loin plutôt que leur parler. Et moi j'étais bien embêtée avec tout ça, j'aurais voulu ne pas me sentir malheureuse pour elle, j'aurais voulu lui dire aussi pourquoi Claire était partie, mais il aurait fallu que je sache vraiment pour pouvoir expliquer. Je lui ai dit « Elle disait que c'était invivable chez vous. Et que c'était insupportable. » « Mais quoi ? quoi exactement ? » et je répondais « Je ne sais pas en fait, je ne sais pas. C'est tout qui est insupportable je crois. Vous êtes trop sévères, trop autoritaires, enfin elle peut pas respirer quoi. »

Alors après sa mère elle faisait un genre de négociation avec moi, elle argumentait, m'expliquait que non, c'est pas du tout comme ça, tu le sais bien Anne, non ?, me demandait encore des pourquoi et des comment. Elle disait que Situ-Barbu était un sale type, et là je ne pouvais pas lui donner tort, je ne l'aimais pas ce mec. Mais Claire c'était mon amie alors je ne savais pas si je devais du coup le défendre ou dire à Maman-de-Claire que j'étais bien d'accord avec elle.

Et quand elle est rentrée ils l'ont jetée en prison en pension. J'étais malheureuse sans elle, malheureuse pour elle. Mais en même temps je l'enviais. Son exil faisait d'elle une héroïne, une martyre, et moi je restais bêtement chez Maman, on ne s'engueulait pratiquement jamais. Vous imaginez la tuile que c'est ? Rien, pas une prise pour partir en claquant la porte, si je râlais on discutait, on parlait et à la fin on se mettait d'accord. En plus elle était souvent malheureuse à cause de Papa alors je n'allais pas en rajouter une couche. Et puis elle se serait retrouvée toute seule. Tandis que là c'était toujours maison ouverte chez moi, je pouvais débarquer avec qui je voulais, elle était toujours d'accord, et d'accord aussi pour que des copains viennent dormir à la maison et d'accord pour qu'on emmène Claire en vacances, et d'accord pour emmener toute la bande en week-end à la campagne. Tout ce qu'elle me demandait c'était de ne pas la laisser en dehors, je pouvais faire à peu près tout ce que je voulais pourvu que ce soit avec elle ou au moins que je lui raconte tout. Et comme elle était super sympa, tous mes copains l'aimaient bien.

Moi, j'aurais tant voulu qu'elle se fâche sur des trucs de réacs, qu'elle m'interdise d'aller à une manif, qu'elle m'interdise de voir tel ou tel copain. J'aurais tant voulu pouvoir me mettre en colère.

Plus tard, une chanson d'Anne Sylvestre disait :

Merci ô merci, de n'avoir jamais rien compris,
De m'avoir laissée libre.
Merci ô merci, de n'avoir jamais rien compris,
De m'avoir laissée libre, libre, libre
D'arriver jusqu'ici.

caco, sur le chemin de 19xx à 2006,
mardi 6 février 2007

1975 (1) : neuf dixièmes

La première année... je crois qu'on ne sait pas grand-chose de ce qui s'y joue, de l'évolution unique du petit humain. Le rythme de croissance est ahurissant. Le chef d'orchestre de son évolution n'est autre que le système nerveux central du bébé, interagissant avec les messages du corps et de l'environnement. Tout petit, le tout-petit peut déjà tout. Il est tout. L'univers s'est concentré dans son petit corps ; il lui donne l'élan de vie, la force de dépasser les expériences douloureuses mais inévitables, le pouvoir de continuer de grandir. A la vitesse de l'éclair.
Cette omnipotence s'accompagne de la plus grande des fragilités - une dépendance totale aux parents protecteurs et nourriciers. Le trésor est des plus fragile.

Je ne garderai aucun souvenir de cette première année. Elle s'est perdue dans mes souvenirs, elle s'est disséminée dans les circonvolutions de mon cerveau. Qu'en reste-t-il donc ? Une certitude absolue : c'est elle qui a forgé celle que je suis. Ses forces, ses failles. Je sais aussi qu'elle m'accompagne en sourdine, et c'est vers elle que je tends lorsque je me dépasse. Vers cette puissance dont je n'ai qu'une vague idée, vers ces neuf dixièmes de potentiel inexploité et méconnu.

Je sais aussi que durant cette année, c'est ma grand-mère paternelle qui s'occupe de moi lorsque Maman travaille. Qu'elle est présente et aimante avec les bébés. Je sais aussi que ma mère ne pousse que rarement mon landeau ; elle se sent dévisagée par les passants - elle paraît encore si jeune, comment se peut-il que cette gamine, avec un landeau... ?
Bien sûr ses souvenirs à elle en disent long sur ses sentiments d'alors. Je suis arrivée trop tôt, ces vies qui m'accueillent bras et coeurs ouverts sont irrésistiblement attirées par d'autres lueurs.
Je ne serai jamais leur lumière.
Je choisirai donc l'ombre.

izo, sur le chemin de 19xx à 2006,
dimanche 11 février 2007

1975 : avant la conception.

J'aurais pu commencer mon parcours en 1952. J'aurais appelé ce premier billet "Naissance et transhumance". Pourquoi commencer le parcours 24 ans avant ma naissance ? Parce qu'on ne renie pas ses origines, la d'ou l'on vient, et sans mon père et ma mère, je ne serais pas la pour raconter mon histoire...
Mais au fond, ce n'est pas mon parcours. Je commencerai donc par un billet daté de 1975, l'année qui précède ma naissance, qui est celle de la rencontre de mes parents, et de leur mariage...
Mais 1975 n'aurait pas été pareil si en 1952, Martine n'était pas née dans un village de Lorraine Belge, pendant qu'à l'autre bout du pays, la famille d'Alfons s'apprêttait à tout quitter, quitter la Campine pour s'exiler en Lorraine - loin à 250 kilomètres, quitter la Flandre qui crève de misère pour la Wallonie plus prospère.
Des enfants grandissent et deviennent adultes. Ils sortent, ils s'amusent. 23 ans plus tard en 1975. Février, le bal de la petite fête. C'est toujours la même histoire qu'on raconte dans les soirées en famille. L'histoire d'un garçon de 27 ans, venant du village voisin pour le bal. Alfons est un peu émmeché en fin de soirée et en sortant de la salle du village, il apostrophe Martine, une fille du patelain, occupée à manger des frites.
"C'est pas bon ce que tu manges la !"
"Paie-moi meilleur", avait-elle répondu, avec un franc-parler qui lui venait de sa mère. Faut dire que les filles de sa famille n'ont pas leur langue en poche, c'est une légende dans le village... Bref, n'écoutant que son bon coeur, Alfons propose à Martine de venir manger une tartine au jambon chez ses parents le lendemain.
On raconte toujours que le lendemain, mon père avait oublié son invitation, et que c'est son frère Louis qui le lui rappela. Cette histoire de tartine au jambon revient souvent quand mes parents évoquent leur rencontre. Cette fameuse tartine dégustée au milieu des cousins flamands, bien étonnés qu'Alfons ait ramené une fille à la maison, et ne se lassant pas de faire des commentaires dans la langue de Vondel...
Aout 1975, les mois ont passés, et de ballades champêtres d'un village à l'autre, d'une famille à l'autre, Alfons et Martine, de flirts en rencontres ont fini par se marier...
La aussi, il y a plein d'histoires. Mon grand-père qui ne vient pas, ma mère qui tourne en rond dans la chambre des filles, mon père qui s'impatiente...
Quand le cortège au complet s'anime enfin, et part pour la maison communale, le mariage a déjà une heure de retard sur l'horaire prévu. Devant l'église, l'abbé ouvre les bras, croyant accueillir la suite... qui passe son chemin pour monter vers la maison communale. Car on ne passe pas devant le curé sans être d'abord passé devant le bourgmestre.

Pour moi, ce ne sont que des histoires, je n'étais pas encore de ce monde. Pour mes parents, c'est une page de leur vie. La page d'une histoire qu'ils ont écrit à deux, et qui a donné naissance à deux garçons... Patience, le premier arrive bientôt !

>>Ce billet dans mon blog

fauvetta, sur le chemin de 19xx à 2006,
lundi 2 avril 2007

1975 ou 1976. Nous Trois

1975 ou 1976, fin de l'hiver, j'ai 23 ou 24 ans.

Mon train arrive en gare de ma ville natale, un vraie gare du Texas disait avec humour une copine... Sur le petit parking je les aperçois tous les deux de dos dans la Panhard. Je vois leurs têtes rondes, les deux nuques un peu épaisses. Mon père et ma petite soeur trisomique Marie-Claire, 13/14 ans. Cette image gravée dans ma mémoire m'émeut toujours.

Je monte dans la voiture, une rapide bise à papa, et deux gros bisous à Marie-Claire qui se laisse câliner. Quelle chaleur dit-elle l'air sérieux. Je n'ai jamais su si elle plaisantait, si elle confondait les mots ou si c'était sa façon à elle de dire bienvenue. Autant nous étions peu démonstratifs avec nos parents, et entre frères et soeurs, autant avec Marie-Claire nous laissions aller notre affection : elle canalisait tout ! Nous n'hésitions jamais à l'enlasser, l'embrasser, lui tenir la main, lui dire des mots gentils, l'écouter...

Je croise le regard de mon père dans le rétro, et je sais combien ma visite lui fait plaisir, moi sa Cocotte. Nous ne nous sommes pas vus depuis plusieurs mois, J'ai quitté la maison depuis 7-8 ans maintenant. Je constate qu'il vieillit très vite, qu'il est usé ; que Marie-Claire évolue peu et grossit beaucoup. Toujours ce même sentiment de culpabilité qui m'envahit...

Nous laissons le silence s'installer, un silence heureux et affectueux. Nous sommes contents d'être là tous les trois à l'intérieur de la vieille Panhard, et nous avons même très envie que cela dure un peu. Papa propose à Marie-Claire de faire un petit tour avant de rentrer, elle adore se promener avec lui. Mon père conduit mal, il est très distrait et pense que ce sont les autres qui doivent faire un effort pour l'éviter, et puis le code de la route je me demande s'il y a mis le nez un jour... On démarre, et nous faisons une balade dans le centre-ville. Papa a toujours quelque chose à raconter et à montrer, à expliquer... Nous croisons des connaissances qu'il salue joyeusement, et effectivement les voitures nous évitent ! Heureusement parce qu'il a l'air d'avoir totalement oublié qu'il conduisait ! Je sens que Marie-Claire est contente de rouler, d'écouter papa parler ; lorsqu'il s'arrête, elle marmonne "Dis-le encore !". Lui qui adore avoir un e fait pas prier ! Quelle équipe ces deux-là ! Aucune école n'a accepté Marie-Claire, ses journées doivent être bien longues, comme c'est cruel...

Cette virée "en ville" tous les trois, bien à l'abri dans la voiture, est un souvenir très doux, intense, et précieux ; je nous revois heureux, et malheureux à la fois. Heureux d'être ensemble, et malheureux parce que notre vie est si dure depuis tant d'années... Hélas des années bien plus noires nous attendent.

Mon père ne le sait pas encore mais un camion ne jouera pas le jeu, et il mourra du choc en 1979. Marie-Claire et maman sombreront toutes les deux dans un autre monde, inaccessible, de plus en plus dur. Puis, à 29 ans, Marie-Claire mourra brutalement la veille de Noël...

Je les revois encore sur ce parking, ces deux têtes rondes, ces deux nuques, tous les deux dans la vieille Pan-Pan... Papa, Marie-Claire... Nous êtions heureux, et malheureux. Mais ensemble ce jour-là.

sicaliptic, sur le chemin de 2006 à 19xx,
mardi 17 juillet 2007

1975: 9 ans la douceur

C'est peut être aussi cette année là que nous avons gagné Bienvenue à la kermesse.
Pendant la fête de la paroisse, ma petite soeur s'est fait piqué par une guêpe et elle doit être emmenée aux urgences, mes parents nous laissent seuls mon frère et moi avec quelques menues monnaies à dépenser dans les stands en nous demandant d'être sage et d'aller voir le curé si on avait un problème. Quand ils reviennent nous avons gagné un couple de lapin et un cochon d'inde soit disant enceinte, ils sont catastrophés mais finalement on ramène tout ça à la maison les lapins iront dans le clapier des voisins et finiront dans un civet et Bienvenue aura droit à une botte de paille dans le garage, un jour elle finira par s'échapper au grand soulagement de mes parents qui en avaient marre de gérer les conflits entre elle et le chien.
A l'école la maitresse est trés gentille elle organise des sorties et nous fait faire des reportages sur des sujets comme la blonde Aquitaine, ou le maïs. j'adore je peux remplir mes cahier de croquis, dessins et autres collages, c'est passionnant.
J'ai des copains dont un maghrébin avec qui je joue aussi sur la place de la cathédrale après l'école, parce qu'il habite le quartier de notre magasin, ma mère trouve ça bien. ça lui rappelle son enfance
Je fais de la danse classique le cours est tout près je n'ai pas à courir pour être à l'heure j'y vais même toute seule. Cette année c'est le jeudi avec ma soeur et mercredi après midi toute seule, j'adore ça à la fin de l'année la prof me propose même de commencer les pointes, mais ma petite soeur veille, comme elle est obligée de rester seule à la maison ces après-midis là elle s'arrange pour que je l'envie, alors que je n'aime pas trop la télé, elle me raconte tous les dessins animés notamment scoubidou que je rate.
Comme je dois moi même passer tout l'après midi en ville pour seulement une heure de bonheur à la danse, je décide bêtement que je préfère arrêter
.

Stupidité enfantine, je l'ai longtemps regretté surtout après m'être aperçu de la vacuité de ces après-midis devant la télé, où finalement rien ne se passe.

Otir, sur le chemin de 19xx à 2006,
mardi 28 août 2007

1975:17 Mononucléose

C'est là que les choses deviennent de plus en plus confuses. Désormais, je ne saurai plus jamais si ce que je raconte est vrai ou si c'est mensonge. Je commence à ne plus comprendre ce qui m'arrive qu'après coup, en général, bien longtemps après, quand il est bien trop tard pour prendre la décision qui s'impose. Et ce qui s'impose semble l'être d'un autre monde, décalé, mensonger. Bizarre.

Ils ont tous crû que j'avais été la petite copine de Jérôme. L'ado au maillot de bain et à la petite Daf rouge dont je continuais à me languir platoniquement, était déjà depuis plusieurs années en fac de pharmacie quand moi je passais seulement le bac.

Surtout, il avait déjà rencontré Blueberry, et celle-ci était ma confidente, comme elles le deviendraient par la suite presque toutes : que savaient-elles de moi que je ne savais pas, qui leur disait que je comprenais mieux qu'elles, que je savais décoder les intentions, que je pouvais lire les comportements, que je pouvais entendre les doubles sens, et même ceux qu'on se cachait à soi-même ? Comment savaient-elles que j'étais medium, et que comme toutes les personnes au psychisme si perméable, pour me protéger de ma propre fragilité, je n'existais pas ?

Je conseillais donc Blueberry, pour qu'elle puisse mener à bien son entreprise de séduction de l'homme qu'elle avait décidé de se choisir, d'épouser, quoi qu'il advienne. Pourquoi étais-je si souvent invitée toujours dans leur duo ? Je ne me souviens pas. Je revois tous les studios où avait emménagé Blueberry, peut-être celui de sa soeur aussi, avant de revoir celui où finalement mariés ensemble, ils continueraient de m'inviter à dormir assez souvent.

Je confonds les lieux et les années sans aucun doute. Je rêvais tellement d'avoir été Blueberry, c'est moi que je voulais ressentir dans les bras de Jérôme, pas savoir que c'était elle qui s'y lovait. Je n'étais pas jalouse, j'étais spectatrice, j'étais passante, j'étais la go-between éternelle.

Et c'est moi qui ai attrapé la mononucléose qu'il avait contractée, la maladie du baiser. Tous les copains m'ont charriée, mais Blueberry m'a fait confiance, elle n'a pas douté de moi, en tous cas pas ouvertement, ou bien alors, nos dénégations conjuguées ont suffi à la convaincre, elle tenait trop à Jérôme pour l'accuser si tous les deux nous jurions de notre innocence. Jamais je n'aurais "piqué" un homme à une copine, jamais. J'attendrai d'être plus vieille, plus mal barrée encore, ou d'être encore plus une autre sorte d'entremetteuse décalée, par procuration..

cassymary, sur le chemin de 19xx à 2006,
mercredi 24 octobre 2007

1975: j'ai 15 ans. 1ère partie

Cela fait un an que je vois ma soeur s'épanouir en pension. Elle a tellement changé. Elle a des amis, elle qui en avait si peu. Elle part en week-end chez eux. Elle apprécie la vie en communauté. Elle s'ouvre aux autres et au fil des mois, j'ai pris de moins en moins de place dans sa vie. C'est à mon tour. Je peux choisir. Aller au lycée à 10km de chez moi, demi-pensionnaire ou bien aller au même lycée que ma soeur, à 40 km de chez moi, pensionnaire. Je ne veux pas de cette vie en communauté. D'instinct je sais que cela ne me conviendra pas. Mais, je choisis pourtant cette option là. Je crois que c'est la première décision de ma vie (1ère d'une longue liste) qui est dictée par ma phobie sociale naissante. Je vais là-bas parce que ma béquille, ma soeur y est. Pourtant cette année sans elle s'est plutôt bien passée. Mais je suis dans mon milieu "naturel". Hors là je dois quitter ma bulle pour partir ailleurs. Je me rapproche donc d'elle, de ma soeur, puisqu'elle est là, elle sera là, elle a toujours été là, et tout se passera bien. Mais ça ne se passe pas du tout comme je le pensais. Ma soeur m'enlève toute illusion d'entrée: - " Au lycée, je ne veux pas que tu ais les mêmes copains que moi. Je préfère que tu te tiennes éloignés d'eux, surtout des garçons. Et puis c'est chacun pour soi OK ?" - OK. Je ne comprends pas. Ca me fait mal. Elle aussi m'abandonne? Elle a honte de moi? Elle m'oublie? Nous en reparlerons 20 ans plus tard. Elle me dira alors qu'elle a été dure avec moi, injuste sûrement, mais qu'elle avait besoin de couper notre lien, trop fort. Elle m'a expliquée que toutes les années précédentes, elle s'était investie d'une mission: remplacer mes parents, auprès de moi. Me donner la tendresse, l'amour, que notre mère ne savait pas exprimer. M'apporter le soutien, la protection, la reconnaissance que notre père était incapable de donner, encore moins de penser. Jusqu'à m'en étouffer parfois, jusqu'à m'empêcher de m'épanouir par moi même. Mais pour celle qui n'avait qu'un an de plus que moi, c'était trop lourd à porter. Elle ne voulait plus de ce fardeau là. Et puis elle refusait que je m'approche d'elle par jalousie, pensant que ses copains, avec qui elle avait noué une amitié bien réelle et qui ne s'est jamais démenti jusqu'à aujourd'hui, pourrait se rapprocher de moi, pour d'autres raisons. C'est que moi, j'avais beaucoup de difficultés à entretenir des amitiés sincères, et les garçons avait toujours une idée bien particulière de la relation qu'ils voulaient avec moi. Il faut dire que depuis la fin de ma 1ère histoire de flirt, je testais mon pouvoir de séduction . Je plaisais et ça me plaisait. Cela ne me demandait pas d'investissement autre que le flirt. Ca tombait bien, je ne savais pas donner autre chose qu'un simple flirt. Je n'arrivais pas à entretenir de vrais relations d'amitié, et ma seule amie, qui me suivait depuis la 6ème, m'avait laissée tomber au profit d'une autre. Savez -vous comme un chagrin d'amitié peut être douloureux? C'est une blessure aussi difficile à guérir qu'un chagrin d'amour. Je mettrais d'ailleurs des années à m'en remettre, et je n'aurai plus jamais d'amie véritable. Cette rentée en pension se fait donc dans la solitude et l'angoisse.

cassymary, sur le chemin de 19xx à 2006,
vendredi 26 octobre 2007

1975: 15 ans (seconde partie)

Et des les 1ers jours, le piège se referme sur moi. Des dortoirs de 50 lits, immenses, chaque lit étant séparé d'un côté par une armoire, de l'autre par une table de chevet. Des lits en tout point semblable: montants marron, dessus de lit rouge. Des salles d'études de 40 bureaux anonymes. Une cantine digne d'un hall de gare. Des tables parfaitement alignées de 12 personnes. De longs couloirs sombres, Une cour, un arbre, des escaliers, à chaque bout de couloir. Pour moi, le choc est terrible. Je ne comprends pas ce qui m'arrive, ce que je ressens. Alors que la plupart s'accommode de cette vie, en profite même, je reste désemparée. Je me sens étrangère, à ce lieu, à ces gens, à cette vie. C'est comme si on m'avait arrachée à ma bulle pour me jeter dans l'arène. Dans ce lieu où tout m'est ennemi.. La vie en pension est organisée autour de la sonnerie. 7h: lumières aveuglantes, il faut sortir du lit, se préparer, sans une once d'intimité. 7h30: on rentre à la cantine, en rang: toujours cette lumière aveuglante. Du bruit, beaucoup de bruit: les cris, les rires, les bols qui s'entrechoquent, autant d'agression pour moi. 8h: début des cours midi: on sort dans la cour en attendant la sonnerie du repas midi 30: repas, bruit, lumière, chahut. Et puis la cour , encore et toujours, ou bien l'étude. Mais je préfère l'air du dehors, j'y respire au moins. 14h: les cours 18h: sonnerie de fin de cours. Récréation 18h30: études 19h: repas Et puis étude jusqu'à la sonnerie qui nous autorisera à aller se préparer pour la nuit, à 20h30. Ca crie, Ca court dans le dortoir, ça rie dans les lavabos, ça fait la queue devant les 6 douches en discutant. Moi, je n'attends pas la dernière sonnerie de la journée et l'extinction des feux. je me couche et me glisse sous les draps, pour ne pas les voir, pour m'inventer une autre vie. 22h: extinction des feux. Et demain il faut recommencer. Aucune moyen de fuir, ni même de m'isoler, constamment sous la lumière, je m'éteins doucement. Seul le mercredi déroge à la règle. L'après-midi est libre. Alors par petit groupe, on descend en ville, dès la sonnerie (14h) avec possibilité de ne revenir au lycée qu'à 18h. Mais très vite, ces après-midi là me deviennent aussi tristes, fades, sans aucun intérêt. Et puis les autres se rejoignent au café où ils consomment, écoutent de la musique ou font des parties de flipper. Il y a aussi la crêperie où les estomacs malmenés par la cantine, vont se refaire une santé. Mais moi, je n'ai pas d'argent de poche. Alors je suis, au début. De temps en temps, on m'offre un verre, ou une crêpe, mais ça me gène. je fais office de vilain petit canard. Je finis par prétexter des devoirs à finir pour rentrer plus tôt, et puis pour ne plus sortir du tout. Je n'ai qu'une hâte des le lundi matin: être au vendredi soir, dans ce train qui me ramènera chez moi, dans ma chambre, dans mon lit, sous ma couette, dans mes autres rêves. Je vais y passer 3 ans. Je deviens somnambule dès les premières semaines. Je me souviens encore les 1ères terreurs après m'être retrouver debout, dans une allée, ressemblant à toutes les autres allées, dans le noir total. Mon effroi, mon incompréhension, et puis mes tâtonnements pour retrouver la bonne allée, le bon lit. Je fais aussi des infections urinaires à répétition, me retrouvant parfois à l'infirmerie plusieurs fois par semaine. Elle se trouve au dernier étage j'y ai souvent une chambre seule, ou à 2. Je me demande si ces infections n'étaient pas finalement ma façon à moi de fuir. La haut, à l'étage, je me retrouvais seule, enfin, et je pouvais baisser ma garde, moments indispensables pour recommencer à affronter. On ne peut pas dire que je suis absolument solitaire. J'arrive malgré tout à m'intégrer. Mais de cette année là, je n'ai guère de souvenirs, à part d'avoir raté mon année, d'avoir été souvent malade et d'avoir commencer à réaliser que quelque chose ne clochait pas chez moi. J'étais différente des autres, sans savoir vraiment ce que cela signifiait. J'ai mis 20 ans de plus pour mettre un mot sur cette différence: phobie sociale. Mon corps m'a crié des milliers de fois par la suite, cette différence. Il a voulu m'alerter, mais je n'ai pas su l'entendre, ni moi, ni ceux qui m'entouraient. De cette année 1975, je retiens cette douleur d'être au milieu des autres, cette sensation d'être perdue, ce besoin viscéral de me protéger en m'isolant, et ses longues nuits à pleurer.

pierre, sur le chemin de 19xx à 2006,
mardi 11 décembre 2007

1975 (14 ans) - Du fond du puits, la lumière

J'ai jeté les mots du texte qui suit il y a quelques jours. Dèjà je m'en suis éloigné et sais que je ne les écrirais plus de la même façon aujourd'hui. Entretemps mon esprit s'est appuyé sur ce qui m'est apparu pour "avancer" et me faire penser autrement. Voila pour moi le grand intérêt de ces ricochets : ils me révèlent parfois bien plus que je ne l'avais envisagé.

Un petit détail aussi, sans grande importance : je me suis empêtré dans le fil de mes années de ricochets (cancre en mathématiques comme je le fus, j'aurais dû me méfier des séquelles qui en restent à l'âge adulte...). La faute à ces cycles scolaires qui sont à cheval sur les années civiles ! J'ai donc dû revoir quelque peu mon découpage pour y insérer l'année manquante. Je me suis rendu compte du décalage en allant farfouiller dans mes vieux bulletins scolaires, dont j'ai pu savourer les appréciations professorales. J'y ai aussi trouvé la trace d'oublis et de confusions d'années, mais ça ne change guère le sens de ce que j'ai envie de raconter.

Encore une année scolaire assez peu évocatrice de souvenirs agréables. Je me souviens avoir été vaguement intéressé par une fille. Grande, jolie, avec une aisance et une personnalité affirmées. Inaccessible. Je ne tenterais ni ne manifesterais rien, me contentant de l'observer discrètement. D'ailleurs elle est déjà "femme" et je ne suis qu'un petit garçon. En retard dans ma puberté, cette fois, consécutivement à une maladie importante, l'année précédente, qui aura bloqué ma croissance. En retrouvant mes bulletins de notes, j'ai souri : vraiment, ça n'était pas glorieux. Il y aurait de quoi faire un florilège des observations de profs ! Les pauvres, ils rivalisaient de formules, tantôt encourageantes, tantôt culpabilisantes, censées me faire prendre conscience qu'il fallait que je travaille davantage. Hélas, le seul travail aurait-il pu venir à bout d'un échec scolaire d'ordre psychologique et lié au mode de compréhension ? Une appréciation lapidaire résume bien la situation : « Pierre à décroché ». En fait je n'avais tout simplement pas raccroché avec le cycle normal, notamment parce que mes deux mois de maladie m'avaient fait manquer une grande part du programme. Je fus donc admis à... redoubler. Bah, je n'étais pas à une déchéance près...

Psychologiquement cette année de quatrième aura été catastrophique : mon père a renforcé la pression sur mon travail. Il me demande des comptes, vérifie mes notes, et m'engueule régulièrement devant de pareils résultats. Il fait exactement ce que le psychologue lui avait recommandé de ne pas faire... Mais mon père et les psychologues, ça fait deux. Voulant me faire réagir il entreprend une campagne de dénigrement assortie de prophéties réjouissantes : « tu finiras plombier ! », ou "manard" (manoeuvre = le plus bas de l'échelle professionnelle à ses yeux), « pousseur de brouette, c'est ça que tu veux faire ? ». Il insiste sur mes incapacités, m'insulte, s'énerve devant mon difficultés à comprendre lorsqu'il veut me faire apprendre mes leçons de force. Leçons de morale le soir, devant mes frère-soeurs, qui ne se privent pas de me le rappeller au moindre désaccord. Toute la famille élargie est au courant de mes difficultés, abondamment colportées par ma mère, pipelette téléphonique. Quand je l'entends en parler dans le détail, je lui en veux. Je suis le raté de la famille et tout le monde le sait. Moi-même j'en suis persuadé : je suis un nul. Je ne vaux rien dans la seule chose qui vaille : les études. Et en plus je suis archi-nul en maths, malgré les cours chez un professeur particulier que m'imposent mes parents. Que d'après-midi gâchés devant ces formules auxquelles je ne comprenais rien... Je perdais mon temps alors que j'aurais pu me ressourcer dans ma chère nature. Mais les maths sont considérées comme la matière noble tant par le système éducatif que par mon père, qui a fait une grande école. Assurément je ne corresponds pas à ses ambitions. Il me le fera payer très cher, et j'en prendrai pour des décénnies de dévalorisation de moi. Mon père m'a "cassé". Ce n'est que bien des années plus tard que j'ai compris qu'il avait cru bien faire en cherchant à éveiller ma fierté, comme lui aurait réagi en pareilles circonstances. Sauf que je n'étais pas construit comme lui.

L'image que mon père me transmet du masculin est un désastre : autoritaire, dénigrant, sans aucune sensibilité. Il dévalorise sans cesse ma mère, terrorise ses enfants en piquant des colères noires. Je me sens résolument différent de cette image tutélaire effrayante au savoir inaccessible. Je le déteste. Je souhaite sa mort. Du coup ma mère devient un repère bien plus conforme à ce que je me sens être. D'autant plus qu'elle évoque souvent ma ressemblance avec son propre père, homme sensible et délicat. Nul besoin d'être psychanalyste pour voir se profiler un complexe d'Oedipe gratiné !

À la même époque mon frangin, mon ami, mon presque jumeau, change beaucoup. Il s'affirme bien différemment de moi. Il a les mêmes parents, mais d'autres stratégies. Casse-cou, frondeur, comique, provocateur, il attire l'attention. Il prend beaucoup de place dans la famille, et on raconte ses exploits. Il me dépasse à tous points de vue, et même physiquement. Plus grand que moi, plus fort, et plus en avance dans sa puberté. Décidément... je suis vraiment un raté. Nous devenons très différents. Je me sens perçu comme son rival, comme si je le gênais. Le jour où il répète devant la famille, en rigolant, des confidences que je lui avais faites au sujet de mon intérêt naissant pour les filles, je me sens trahi. La confiance, brisée ensuite a de multiples reprises, ne s'est toujours pas rétablie... trente ans plus tard.

Cet été-là mes parents nous emmènent, avec mon frangin, dans un lointain pays d'Europe : la Roumanie. Voyage très dépaysant qui nous fait découvrir un monde rural aux techniques archaïques. L'architecture en bois, la pauvreté des villages avec leurs "rues" en terre, mais aussi l'immense delta du Danube avec ses pélicans, captent vivement mon intérêt. Si je fais abstraction des humeurs de mon père, j'aime les voyages ! Cette fois nous sommes partis à trois familles, en trainant des caravanes. Parmi eux celui qui était mon ami en primaire, mais qui m'a progressivement rejeté lorsque je suis devenu "différent". Souvenir qui marquera longtemps mon rapport aux autres.

Probablement très sensible aux ambiances relationnelles je vis dans une ambivalence constante entre sécurité matérielle familiale, voire confort, et insécurité affective. J'investis fortement le lien maternel, seul refuge "sûr". À un âge où, normalement, la coupure du cordon devrait être forte. Ce qui s'est cristallisé durant ces années très insécurisantes et identitairement perturbées ne s'atténuera qu'avec un très long travail psychothérapeutique, à l'âge adulte.

Blessé par la trahison de mon ami, puis celle de mon frère, je deviens copain éphémère avec un autre exclu. Il n'apprécie pas davantage que moi les jeux de garçons. Ni foot, ni bagarres, ni extase autour d'engins à moteurs. Nous parlons beaucoup, dans un registre d'intériorité. Nous vivons un mal-être qui nous pousse un jour à évoquer notre suicide, ce qui inquiètera beaucoup ma mère. Mon journal de l'époque garde la trace de cet épisode déprimé. Je n'ai pas conscience de passer des années noires : sans autre repères, tout cela me semble "normal". En fait, je crois que j'étais assez immature. Avant la page du suicide, mon journal montre une écriture enfantine, et des propos anodins. Les adultes commencent à me décrire comme sensible et émotif. Presque fragile. C'est pas ça qui fait un homme fort... comme mon père.

Je crois que c'est aussi à cette époque que le chien qui m'avait été donné, qui était mon compagnon affectif, sera donné à la SPA parce qu'il occasionnait trop de dégats dans les poulaillers du voisinage. Je n'aurai plus de chien. Je ne m'attache plus à rien ni personne.

En septembre me voila de nouveau dans une classe d'inconnus. Ça devient une habitude. À chaque fois c'est une épreuve puisque je dois reconstruire mes repères, retrouver une place... que je n'essaie même pas de prendre. Discret, timide, effacé, je fais partie des invisibles. Pourtant... c'est là que tout va changer ! Une semaine après la rentrée je repère une fille que je n'avais encore jamais vue. Wouf... quelque chose se passe à l'intérieur de moi. Quelque chose de nouveau, que je ne connais pas. Il me faudra longtemps pour comprendre...

eleonor, sur le chemin de 19xx à 2006,
mardi 5 février 2008

1975 : 5 ans - je sais lire

Frère Aîné n'habite plus avec nous, sommé de s'assumer seul puisqu'il ne veut pas étudier et qu'il est déjà majeur. Il travaille comme livreur chez Danone et nous rapporte des quantités énormes de yaourts et petits suisses. Ça, j'en mange. J'ai arrêté la Blédine, c'est pour les bébés (et je suis grande puisque je fais déjà 10 minutes de violon par jour), pour diversifier un peu mon alimentation : coquillettes, œuf à la coque et petits suisses constituent une base saine et variée que relèvent parfois croûtes de gruyère et épluchures de pomme. Un soir, maman interrompt la lecture de la sacro-sainte histoire et me dit "Vas-y, continue ! " et je continue. Normal, je sais lire. Personne ne m'a appris, je sais lire, c'est tout. A la maternelle, c'est royal, quand notre institutrice (une grande jeune femme un peu forte et drôlement sympathique) initie les enfants à la découverte de la lecture, j'ai le droit d'aller me vautrer dans les coussins avec un bouquin. Un petit garçon voudrait bien m'y rejoindre, mais lui doit apprendre à lire d'abord… Je n'ai pas encore le droit de poser tous les doigts sur les cordes de mon violon, je m'impatiente…On continue de passer toutes les vacances scolaires en Bretagne, on part chaque fois en train de nuit avec le Lyon-Quimper, la famille occupe un compartiment entier, sans mon père qui nous rejoint parfois en voiture. Mon père travaille tout le temps, on ne le voit jamais, il rentre tard le soir, souvent énervé, et les enfants doivent avoir dîné et être au lit - ou dîner avec les parents, mais les laisser parler "de choses sérieuses" (autre règle avec celle de "l'intérêt général"). Dans le train, le pique-nique traditionnel qu'on préfère, c'est : crêpes en sachet + Vache-qui-rit. Parfois, je pleurniche de ne pas pouvoir faire comme mes Aînés : ils se couchent tard, vont à l'école de voile, font du camping sauvage, des ballades à vélo, des boums de fin d'année…à chaque demande, la même réponse "quand tu seras grande ! ". Il me tarde terriblement de grandir, même si je commence à saisir que mes Aînés auront toujours une avance irrattrapable sur moi. Je commence à (me) poser beaucoup de questions, sur l'univers, le sens de l'infini "mais alors, si la Terre est dans le système solaire qui est dans la galaxie qui est dans l'espace, l'espace, lui, il est dans quoi ?"

gilda_f, sur le chemin de 19xx à 2006,
dimanche 1 janvier 2012

11 : 1974 - 1975 le collège enfin, plus de piscine mais un peu de liberté

lieu(x) d'habitation : Taverny (95)

logements : petits pavillons en série

Mon entrée au collège fut pour moi un bonheur. J'avais lu et relu la fin du livre de Marcel Pagnol "Le temps des secrets" et je piaffais presque d'impatience, très déçue qu'on ne se coltine plus si tôt avec le latin. Mais j'avais allemand à la place (1) et c'était déjà chouette, Gerd und Traudel d'une méthode de langue aux photos délicieusement désuètes étaient mes nouveaux amis.

La journée variée, rythmée de déplacements d'une salle à l'autre, me convenait. Une fois par semaine, je crois le lundi, je finissais à 13 heures et j'adorais cette après-midi de liberté d'autant plus qu'elle m'accordait quelques moments seule dans la maison, privilège qui auparavant ne m'arrivait presque jamais étant donné que ma mère faisait "femme au foyer" et que j'avais mes bonnes grosses journées scolaires plus longues que le temps que lui prenaient les courses à faire et ses activités (la gymnastique, le tennis ma mère tentait de ne pas se laisser aller). La plupart du temps je l'employais à m'avancer dans mon travail scolaire. Je n'aimais rien tant que n'avoir rien en suspens dans mon cahier de texte et pouvoir ainsi ensuite consacrer tout mon temps restant à lire ou jouer. Je jouais beaucoup avec des animaux en plastique qui servaient de support à des scénarii élaborés. C'est en 6ème qu'ils ont pris des noms, et que je les ai doté d'un univers appelé le parc. Une sorte de savant fou mais qui n'était incarné par aucune figurine (2) avait su mettre au point une opération qui permettaient aux animaux d'avoir une connexion dans leur cerveau aussi efficace que celle des humains. Les heureux élus vivaient dans ce parc, mais vis-à-vis du monde extérieur il ne s'agissait que d'une sorte de Thoiry amélioré, car si ça s'était su ils n'auraient pas pu continuer à vivre en paix. Les quelques fois où en ouvrant la porte de ma chambre ma mère m'a surpris à jouer, elle s'est moquée. Comme elle se moquait lorsqu'elle me voyait tenir un journal, ce qu'à partir de la 5ème j'ai fait avec une impressionnante régularité. "Tes mémoires" elle disait et ma petite sœur renchérissait. Comme je ne me laissais pas faire (je continuais imperturbablement), je ne me suis pas rendue compte qu'on me rabotait les ailes, que ça me bouffait de l'énergie de devoir résister au lieu que d'être portée par des encouragements, ne l'ai compris que plus de 20 ans après. Trop tard ?

Donc ce lundi (admettons que c'était bien le lundi) c'était l'occasion de pouvoir "jouer aux animaux" sans me faire polluer l'air ou perdre le fil par quelqu'un de la maisonnée. La porte de ma chambre ne fermait pas à clef.

J'allais au collège en vélo. C'était être devenue grande. À l'école primaire on allait à pied, peut-être même qu'il n'y avait pas de garage à vélo (?). Ou en voiture quand les parents accompagnaient. Au collège en vélo. Au lycée en mobylette. C'étaient les étapes du grandissement.

Quand le temps était trop pourri ou que j'étais trop enrhumée, ce qui arrivait souvent, ma mère s'efforçait de m'accompagner en voiture. Elle ne l'avait pas tout le temps. Mon père et quelques-uns de ses collègues avaient mis en place un système de co-voiturage à quatre, chacun prenant sa voiture une semaine pour emmener les trois autres à l'usine. Il y avait aussi des navettes par cars mais elles suivaient les horaires de ceux qui faisaient les 3/8 et ceux qui comme mon père travaillaient dans les bureaux (il était dessinateur industriel après avoir fait son temps dans les ateliers) s'ils les empruntaient devaient partir plus tôt que leurs horaires réels et rentrer plus tard en attendant sur place. Ça ne leur disait rien, ils ne le faisaient qu'en cas de coup dur (voiture en panne ...).

Trop enrhumée, je l'étais souvent. Notre médecin de famille était un gros monsieur anti-sportif dont les paroles étaient d'évangile - mes parents avaient ce respect de Monsieur le Docteur que ç'en était navrant, mais j'étais trop petite pour remettre en cause cette vénération -. Ils avaient aussi cette notion, retrouvée chez Annie Ernaux en si bien mieux dit (3), que si on tombait malade c'est qu'on l'avait bien cherché (4). Façon de se dire que si on restait vertueux et en toute chose mesuré on conserverait la bonne santé. On ignorait alors que je souffrais de thalassémie et mon père qui savait assurément qu'il y avait quelque chose d'anormal dans la famille et qui se transmettait - à Grenoble deux petits de cousins à lui et qui l'avaient "des deux côtés" en était morts en bas âge -, ignorait probablement qu'il en était porteur. Il a longtemps donné son sang et semble-t-il sans que rien ne lui soit signalé. Et donc cette faiblesse qui faisait que je chopais tout ce qui traînait, certains coups de pompe que j'avais (mais je croyais que c'était pour les autres pareils) était mise sur le dos d'une sorte de mauvaise volonté de ma part - tu ne manges pas assez de viande, tu ne vas pas assez au soleil (?!), tu es anémiée - et responsabilité : si je m'enrhumais l'hiver c'est que je n'avais pas bien mis mes écharpes et bonnets. J'ai trouvé moyen de traverser enfance et adolescence sans remettre en cause cette pesante culpabilité, n'y comprenant au demeurant rien, à cette vaste injustice puisqu'au contraire j'étais très attentive à ne pas sortir sans être bien couverte. Concernant la 6ème, et comme j'avais cours le samedi matin qui était le jour de l'un des entraînements, la conséquence pour moi dramatique fut que je dus abandonner la natation en club alors que je commençais à aimer vraiment. Mais c'était Tu t'enrhumes, c'est la faute de la piscine. Et le médecin qui n'aimait pas le sport et n'avait pas particulièrement envie de m'opérer des amygdales ni des végétations (5), avait renchéri, que c'était sans doute à cause de la piscine que si souvent j'attrapais des angines ou je m'enrhumais. Fin de la piscine.

Il ne m'est jamais venu à l'esprit alors que les rhumes de l'automne au printemps s'enchaînaient avec le plus souvent guère plus de deux ou trois semaines de trêve de leur faire remarquer que puisqu'en supprimant la piscine rien n'avait changé, j'aurais pu continuer de tenter d'y aller.

J'ai été malheureuse mais j'ai obtempéré.

Il faut dire que la 6ème aussi m'occupait bien. Je travaillais avec un bel élan. Tant et si bien que les professeurs qui lors des conseils de classe attribuaient à chaque élève une note en lettre en appréciation globale créèrent le A+ à mon intention. Je n'en conçus pas de fierté particulière, d'une certaine façon, ça allait de soi. Jusqu'au bac inclus je suis parvenue à travailler plus large que ce qu'on demandait : j'apprenais pour le plaisir et la nécessité d'apprendre, ensuite lors des épreuves notées il me suffisait de piocher dans la masse des connaissances acquises. Quand je me plantais c'était parce que je n'avais pas tout à fait compris ce qu'en tant qu'élève on attendait de moi. Je compliquais parfois des énoncés que je croyais trop simples pour être ça, manque d'intelligence et de confiance en soi.

L'enjeu qui lors des années d'école primaire était de ne pas être le déclencheur de la querelle quotidienne entre mes parents, s'était déplacé : j'apprenais comme une dingue parce que j'avais soif et qu'il n'y avait guère d'autre fenêtre sur le monde que les enseignements et les livres, un peu la radio et la télévision (qui en ce temps-là tenait encore à un rôle d'édification des masses).

Je me souviens plus particulièrement d'une très vieille dame, madame Briouze, - pourquoi n'était-elle pas retraitée ? ou faisait-elle simplement "plus vieux que son âge" - qui était notre professeur d'histoire-géographie et qui en avait une approche personnalisée qui m'ennuyait parfois, mais me passionnant à d'autres. Elle semblait bien connaître l'Afrique. Et j'enrageais quand mes camarades profitaient de sa relative faiblesse physique pour un peu chahuter (en même temps elle savait reprendre la classe en main quand elle en avait assez, mais on sentait que physiquement ça lui coûtait).

Je crois aussi que c'est cette année-là (ou au début de la 5ème) que ma cousine Anne qui de Bretagne venait avancer ses études à Paris fut hébergée par mes parents durant un trimestre scolaire (le premier). Et ce fut une période extraordinaire parce que devant témoin, mes parents hésitaient à se quereller violemment. J'étais déchargée de mon poids d'aînesse. J'avais une sorte de grande sœur à domicile et qui me protégeait. Elle était très studieuse et c'est peu dire que ça m'encourageait. Son amoureux Nello habitait encore chez ses parents à Saint Germain en Laye et j'ai le souvenir d'au moins une fois où il était venu de Saint-Germain en vélo, ce qui jusqu'à Taverny était à mes yeux un exploit. Je me disais qu'il devait être vraiment très amoureux. Et j'étais soulagée que comme il était d'origine italienne, mon père se sente obligé de lui faire bon accueil - j'avais quand même un peu peur qu'il se fâche, en ce temps-là avec les soupirants ça ne plaisantait pas, j'en ai fait les frais plus tard -.

Bref, en 6ème, je suis devenue grande et j'ai aimé ça.

(1) En ce temps-là imaginer une sélection par le niveau ou le fric des parents était juste impensable, mais étrangement seuls les bons élèves se retrouvaient en première langue allemand.

(2) Un peu le Number One du prisonnier, que pourtant à l'époque je ne connaissais pas. Et l'univers crée n'était pas totalitaire, encore que (il y avait intérêt à être gentils et sages, les enfants sont d'un conservatisme désolant)

(3) "La maladie, de toute façon, était confusément entachée de faute, comme un manque de vigilance de l'individu face au destin." ("La honte"). D'une façon générale les pages de ce livre qui retracent les pratiques et modes de pensées de la plupart des gens, j'y vois la mentalité de ma mère à peu de choses près, mais pas négligeable : ma mère lisait, et l'air de rien s'efforçait de se cultiver.

(4) De nos jours ça donne : Machin a un cancer, c'est normal, il fumait.

(5) Il me semble que ce fut envisagé. Et qu'en ce temps-là c'était le médecin de famille qui pratiquait ce genre d'interventions (mais avec quel anesthésiant ?)