Petits cailloux et ricochets

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le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

les textes
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année 1972

Les textes sont présentés dans l'ordre chronologique de leur rédaction.

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Kozlika, sur le chemin de 2006 à 19xx,
vendredi 15 décembre 2006

1972:12 maudit caprice

Hiver 71-72 (février peut-être bien). Avoir un papa héros c'est formidable mais des fois j'aimerais qu'il soit un homme ordinaire. Papa ne vit pas avec nous parce qu'il a un ami, un très bon ami, son ami d'enfance, dont la femme est très très malade depuis des années et des années. Elle a des migraines constantes, qui la rendent quasi impotente et il faut la veiller nuit et jour pour la soulager si elle a besoin. Papa la veille toutes les nuits. C'est pour ça qu'il ne peut pas rester à la maison le soir.

Je ne suis pas idiote, je viens d'avoir onze ans, alors bien sûr j'ai pensé que de temps en temps Boris pourrait veiller sa femme la nuit même si déjà il la veille le jour, en prennant des vacances de son travail de nuit par exemple. Ou alors ils pourraient prendre une infirmière. J'ai pensé ça et je m'en suis voulue de mon égoïsme. Si j'étais malade je n'aimerais pas qu'une étrangère s'occupe de moi, je préférerais que ce soit ma famille ou mes amis d'enfance bien sûr. Et le pauvre Boris il faut bien qu'il dorme lui aussi de temps en temps, c'est pas comme Papa qui est si fort qu'une heure ou deux sur le fauteuil près du lit ça lui suffit.

Mais j'ai onze ans et je suis intelligente, donc je me dis que si seulement juste une fois de temps en temps ils pouvaient trouver une solution pour une nuit, pas grand-chose, disons une nuit par an, j'aimerais tant que Papa dîne avec nous et aussi qu'il dorme à la maison et qu'il soit là le matin quand je me lève. Je me demande à quoi ressemble Papa en pyjama. Je ne l'ai jamais vu qu'en costume ou des fois l'été avec un polo et une jolie veste. Il ne doit pas en mettre, des pyjamas, jamais. On ne veille pas une malade en pyjama : imaginons qu'il faille courir à la pharmacie chercher un médicament, ou filer à l'hôpital ?

Quand Boris et sa femme prennent des vacances, Papa part avec eux, dans un petit village de l'Yonne. Maman a loué une maison pas très loin à dix kilomètres pour qu'il puisse venir nous voir quand même. Papa ne prend jamais de vacances sans eux, il est très courageux.

Ça fait plusieurs semaines que je n'arrive plus à être raisonnable et que je supplie Papa et Maman de trouver une solution juste pour une nuit, juste une seule fois. Je ne suis pas très fière de moi de mon petit caprice d'enfant gâtée mais je ne peux pas m'empêcher de retarder tous les jours son départ. Je me souviens de notes à lui montrer ou d'un poème qu'il doit me faire réciter. Ou alors je lui demande d'attendre que j'ai mis ma chemise de nuit et ma robe de chambre pour que ça fasse un peu comme le bisou au lit. Je pleure des fois un peu. Et je le raccompagne jusqu'à l'ascenseur et j'attends que l'ascenseur arrive et que les portes se referment pour rentrer dans l'appartement.

Ce soir-là encore je le raccompagne jusqu'à l'ascenseur. J'ai un peu triché avec l'histoire des notes et la chemise de nuit mais je n'ai pas pleuré. Mais quand l'ascenseur arrive, je sais que je ne pourrai pas le laisser partir. C'est trop dur. Trop dur un soir de plus. Je m'accroche de mes deux mains à sa grande main large et chaude, ces mains qui enveloppent les miennes quand il m'aide à me les laver avant de passer à table. Je sais le faire toute seule bien sûr, mais on continue pour le plaisir. Ses habits sentent bon son tabac à pipe, la jolie pipe Saint-Claude qu'il me laisse parfois bourrer pour lui avec le cure-pipe que je lui achète à chaque anniversaire et qu'il accueille à chaque anniversaire comme si c'était le plus beau cadeau qu'on lui ait jamais offert. J'éclate en sanglots de voir encore partir cette odeur et cette chaleur.

Oh Papa, s'il te plaît, juste une nuit, juste cette nuit, une seule. Papa me dit que je sais bien qu'il doit partir, qu'il ne peut pas faire autrement. Mais je n'arrive pas à lâcher sa main. Une nuit, rien qu'une nuit. Je crie fort parce qu'il essaie de dégager sa main. Le carrelage du palier et de la cage d'escalier fait résonner très fort mes cris, comme quand on joue à s'appeler de notre huitième étage au rez-de-chaussée. S'il te plaît, s'il te plaît. Maman est adossée au chambranle de la porte, elle essaie de me calmer en me parlant d'une voix raisonnable et moi aussi j'essaie mais je n'y arrive pas. Papa passe la main sur son crâne. Il lui dit Fais la rentrer bon sang ! Maman me prend la main mais elle ne tire pas très fort, ou alors c'est la chaleur de la main de Papa qui me donne la force de lui résister. Je crie en vrac toutes les idées qui me sont venues pour qu'il puisse rester : l'infirmière, des vacances de Boris, ou alors Cassandre ou Maman. Elles s'en occuperaient bien de la femme de Boris, elles, il n'y a pas de soucis à se faire. Juste une nuit une seule, rien qu'une et je ne demande plus jamais, je te le jure. J'ai de la peine pour la femme de Boris je te promets Papa.

Maman a lâché ma main et elle dit elle aussi avec une drôle de voix : « Tu ne peux pas lui faire ça, il faut lui dire. » Alors il crie lui aussi et je sais bien que le voisin d'en face qui passe sa vie derrière l'œil de sa porte il ne doit pas en perdre une miette. Il dit « Ah non, pas toi aussi, tu ne vas pas t'y mettre ! » Et Maman se met à pleurer-crier aussi en disant qu'elle aussi elle en a marre qu'il parte tous les soirs. J'entends qu'elle est triste et en colère et qu'elle s'en fout des voisins, même ceux d'en-dessous qu'on vient d'entendre ouvrir leur porte. Elle répète dis-lui ! mais dis-lui donc ! Et Papa dégage sa main et met un pied dans l'ascenseur, il va partir et je hurle parce que je sens bien que s'il ne reste pas ce soir il ne restera jamais. Je crois que je peux me calmer, attendre encore, si... Papa, pas ce soir parce que Boris compte sur toi. Dis-moi juste que c'est promis pour demain soir et je te laisse le rejoindre. Papa claque la langue au palais et fait non de la tête. Allons, allons, ma petite fille, sois raisonnable.

Alors Maman dit : « Ce n'est pas la femme de Boris qu'il va rejoindre, c'est sa femme à lui ! »

Alors Papa crie « Et merde ! » très fort. Et il lâche la porte de l'ascenseur et il nous fait signe de rentrer dans l'appartement et il rentre lui aussi. J'essaie de comprendre. J'essaie de mettre ces mots dans un ordre qui leur donnerait du sens : belle marquise d'amour vos yeux... vos yeux me font belle marquise. Mourir.

Maman a menti, hein Papa ? Elle était en colère alors elle a menti. Non, on ne voulait pas te le dire comme ça (regard assassin vers ma mère), mais c'est vrai. Non ! Ça n'est pas vrai ! C'est impossible ! C'est faux ! C'est pas vrai, parce que... parce que le Père Noël n'existe pas !

Mes parents ne m'ont jamais fait croire au père Noël ni à la petite souris ni à toutes ces balivernes parce qu'ils n'aiment pas les mensonges qu'on raconte aux enfants et qu'ils ne me prennent pas pour une idiote à qui on peut raconter des histoires aussi énormes. Donc. Preuve.

Papa dit que oui, il est marié. Qu'on ne m'en a pas parlé parce que je n'aurais pas pu comprendre. Qu'on me l'aurait dit un jour. Mais que je sais bien qu'il m'aime et qu'il m'aimera toujours et que ça c'est le plus important.

Je dis oui, d'accord. Je n'en crois pas un mot. Un mensonge, pourquoi pas deux. Et ils m'ont bien assez pris pour une idiote à me faire gober ça. Et je suis bien assez idiote pour l'avoir cru jusqu'à me battre avec une copine de classe qui disait que ses parents étaient sûrs que c'était des mensonges. « Tu es jalouse de mon père parce que c'est un héros et pas le tien, pauvre imbécile », voilà ce que je lui avais dit. C'est moi l'imbécile. Onze ans. Imbécile et ridicule. Je sais faire des problèmes de robinet mais je suis incapable d'additionner deux et deux.

Quand Papa est parti on mange en silence. Maman demande pardon, elle dit qu'elle n'aurait pas dû me dire ça sans m'y préparer, qu'elle regrette. Je dis oui, d'accord, c'est pas grave, Maman. Après le dîner on allume la télé et je viens tout contre Maman après sa toilette. Elle a mis son peignoir qui est tout comme le mien mais en mauve alors que le mien est bleu ciel.

« Comment elle s'appelle la femme de Papa ?
– Aïda
– Aïda comment ?
– Aïda B***.
– Ah. »

Mon monde vient de s'écrouler.

fauvetta, sur le chemin de 19xx à 2006,
vendredi 23 février 2007

1972 : 20 - Bac et Années lycée

1972, je vais avoir 20 ans, je viens d'avoir mon bac. Un des jours les plus formidables de ma vie.

Les évènements familiaux ont conduit ma soeur aînée qui travaille, à m'accueillir et à me prendre en charge totalement dès la Seconde. Jamais je ne serais allée au lycée sans elle, et je n'aurais sans doute jamais eu mon bac. Qu'elle en soit remerciée ici, sincèrement et chaleureusement.

Ces années pèsent lourd. En septembre 1970, Je sais que ce départ m'éloigne de la famille, de ma rue, de mon enfance... J'ai gagné l'anonymat libérateur, mais perdu l'insolence, la gouaille... Je suis sortie de cette bulle familiale, soulagée, mais coupable. Coupable d'abandon, presque de désertion... J'apprends à vivre en ville, j'apprends une autre vie, mais je sens que je ne suis pas prête... Trop balourde, immature, démunie des codes... Je ne dispose pas de tous les codes, ceux qui permettent d'entrer dans le monde, les mondes...

L'enseignement public m'étonne et m'enchante. Le regard des profs, leur façon de nous parler, tout me plaît. J'admire et aime les profs (sauf la prof de physique !) .Les contraintes de travail me paraissent légères, plus de séjour à la chapelle de l'école, plus de prières ! Et surtout plus de regards condescendants, plus d'intrusion dans ma vie, je suis une élève parmi d'autres. Quelle joie ! La mixité dans les classes s'installe très doucement, ils sont chouchoutés les garçons dans nos classes de filles ! J'ai bien aimé mes années lycée...

La découverte de la bibliothèque du lycée, et surtout de la bibliothèque municipale m'ouvre les portes de ma future vie. Je me souviens des boiseries, du vieux parquet, de l'odeur des livres, de l'harmonie. Et de la bienveillante gentillesse des bibliothécaires. Ce monde-là s'entrouve, c'est le déclic qu'il me fallait. Je suis retournée il y a peu voir ma bibliothèque municipale bien-aimée. Transformée en musée, le Musée du Nouveau Monde... Le bien nommé.

fauvetta, sur le chemin de 19xx à 2006,
dimanche 4 mars 2007

1972 : 20 - Vendanges, Amours...

Je vais avoir 20 ans. Début octobre, avant ma première rentrée universitaire, Je pars faire les vendanges près de Libourne, le prestigieux Pomerol !

Une belle équipe d'étudiants et d'étudiantes a été recrutée, des scientifiques. J'ouvre grand mes yeux et mes oreilles, dans quelques jours je serai à la fac moi aussi, mais en Lettres.

Il fait très beau, presque chaud, l'après-midi nous travaillons bras nus. Le rythme de travail est très soutenu, et je découvre l'ambiance "vendanges" : blagues aux citadins, chansons plus ou moins paillardes... Les journaliers repartent le soir, les joues rouges, épuisés eux aussi. Nous les jeunes, sommes logés au Domaine, et abondamment nourris. Chambrées de filles, chambrées de garçons bien sûr. Dès les premiers jours, j'ai remarqué un beau brun barbu très gentil, l'air toujours de bon humeur. Il s'arrange pour travailler très souvent avec moi. Nous nous faisons face de chaque côté du rang de vigne, et peu à peu, nos yeux se cherchent à travers les feuilles, nos doigts se frôlent... Au casse-croûte de 9 heures, nous dévorons de bonnes tartines de rillettes, en riant. C'est un Grand, un étudiant en maîtrise de physique, et je sens que je suis en train de devenir amoureuse dans la douceur de l'été indien.

Depuis mes 15 ans j'ai évité l'amour et les amoureux. J'ai bien eu quelques amourettes, mais j'ai toujours su garder mes distances, quitte à me faire traiter de "fille pas libérée, de "coincée" et j'en passe... Tant pis. Mais non, au contraire, ai-je envie de leur dire, je suis libre et je veux le rester. Pas question de me retrouver enchaînée par une grossesse imprévue. J'ai trop en tête l'image des mes anciennes amies d'école qui après un court passage à l'usine se retrouvent à mon âge, déjà maman, mariées ou pas, dépendantes, avec la bénédiction passive des familles.

Je n'imaginais pas que mes copines lycéennes tomberaient dans le même piège ! Et pourtant, certaines furent chassées du lycée car enceintes, d'autres plus aisées et informées savaient où aller avorter... Alors il n'y a pas que les pauvres qui se font avoir par les hommes ? J'ai vraiment beaucoup de chemin à faire pour me réconciler avec eux, ne plus les voir comme une menace... Il faut dire que ma scolarité chez les Bonnes Soeurs m'a marquée durablement dans ce domaine ! Bien coincée c'est sûr ! La révolution sexuelle ? Des mots pour l'instant pour moi.

Il prend tout son temps mon bel étudiant pour m'apprivoiser, rien n'a l'air de le presser... J'apprends avec lui les relations simples, j'accepte l'idée d'être amoureuse, de ressentir du désir... A la fin des vendanges, lui et moi savons que nous allons nous retrouver à la fac. Nous en avons l'un et l'autre le désir. Très fort.

orpheus, sur le chemin de 19xx à 2006,
vendredi 27 avril 2007

1972 : Dans les bras d'Irène

Lorsqu'elle apprend qu'on m'a appelé Yann, elle fait la grimace.
Elle pensait qu'enfin un de ses petits enfants allait être nommé comme son mari. Tradition quand tu nous tiens. J'ai pourtant échappé à Tulio.
Et puis elle s'y est fait.

Après son congé maternité, ma Maman retourne dans son laboratoire et Irène se propose pour assurer l'intérim. Elle qui avait élevé cinq enfants, la voilà qui retrouve une seconde jeunesse à déambuler fièrement dans les rues en poussant mon landau ou encore en m'exhibant dans ses bras aux voisins et autres commerçants du quartier.

Mémé Irène. Une Mama italienne. Une vraie.
J'ai les quatre fers en l'air sur la table à langer.
Une fois, elle s'aperçoit que le talc est resté à la salle de bain.
Une autre on sonne à la porte, ou bien c'est le téléphone.
Ou que sais-je encore.
Invariablement, elle pointe son doigt vers moi et m'ordonne d'une voix autoritaire pleine d'affection : "Attends! Attends, hein! Attends!"
Mais, où veux-tu que j'aille, Mémé Chérie.
Si cela s'éternise, elle repasse la tête par la porte "Attends! Attends, hein!"

De tous les petits enfants, je suis le seul qu'elle a élevé.
Alors on dit que je suis le chouchou de la Mama.

Le soir, je joue avec ma Maman dans son lit.
Elle veut que je répète ce qu'elle dit.
"Maman... Ma-man... Maaaa-man".
Ma réponse l'a quelque peu surprise.
"At-tends"

Et que fait mon Papa ?
Heu... il prend des photos.

Lorsqu'elle apprend qu'on m'a appelé Yann, elle fait la grimace.Elle pensait qu'enfin un de ses petits enfants allait être nommé comme son mari. Tradition quand tu nous tiens. J'ai pourtant échappé à Tulio.Et puis elle s'y est fait.Après son congé maternité, ma Maman retourne dans son laboratoire et Irène se propose pour assurer l'intérim. Elle qui avait élevé cinq enfants, la voilà qui retrouve une seconde jeunesse à déambuler fièrement dans les rues en poussant mon landau ou encore en m'exhibant dans ses bras aux voisins et autres commerçants du quartier.Mémé Irène. Une Mama italienne. Une vraie.J'ai les quatre fers en l'air sur la table à langer.Une fois, elle s'aperçoit que le talc est resté à la salle de bain.Une autre on sonne à la porte, ou bien c'est le téléphone.Ou que sais-je encore.Invariablement, elle pointe son doigt vers moi et m'ordonne d'une voix autoritaire pleine d'affection : \

alain, sur le chemin de 19xx à 2006,
vendredi 1 juin 2007

1972-1952

1972:aucun souvenir marquant de cette année

1952:Après recoupement la chorale de l'école dont je fais partie interprête entr'autres pour la fin de l'année"mes jeunes années" de Ch Trenet.J'ai gardé depuis cette époque cet air sirupeux à souhait au fond de moi(certains écoutent bien Madona ,j'ai bien le droit d'écouter Trenet!!)et je le réécoute avec beaucoup de nostalgie(saudade)

Otir, sur le chemin de 19xx à 2006,
vendredi 6 juillet 2007

1972:14 A la Clairefontaine

Samedi 18 mars 1972

Ce soir je commence mon journal. Pas exactement un journal. Je n'ai pas la prétention d'écrire un journal comme bien d'autres l'ont fait avec succès. Je ne me forcerai même pas à écrire régulièrement. Ce ne sera pas un journal parce que je ne raconterai pas mes journées exactement, mon petit carnet étant là pour ça. Je rapporterai simplement ce que j'aurai envie de dire pour cette journée de ma vie, des réflexions ou des pensées qui me seront venues. Je n'écrirai pas non plus en ordre : je sais mieux penser qu'écrire et que m'exprimer en général. Je n'ai pas l'intention de montrer un jour ce journal, si je peux ainsi l'appeler. Sans doute si j'ai voulu faire ça, c'est pour m'aider à croire au "rôle" que je me suis donné, à vaincre mes nombreux défauts et à parvenir à mon idéal. J'ai choisi le vert par ce que c'est la couleur de l'espérance.

Voici le tout premier paragraphe d'un très long ouvrage construit au fil des années et conservé miraculeusement intact tout au long de toutes mes pérégrinations. Il s'agit d'une collection de vingt-trois cahiers Clairefontaine, effectivement pour la plupart vert Granny Smith mais aussi violet, sans que je me souvienne si le passage à cette couleur de deuil a correspondu à une décision documentée ou pas quelques années plus tard.

J'étais donc moins précoce que Samantdi, même si déjà, la même année qu'elle, j'avais commencé à tenir ces fameux petits carnets où je consignais les événements au quotidien, de façon très factuelle, et désormais totalement inaccessible à mes yeux devenus presbytes.

Mais ces cahiers de cent-vingt pages chaque, eux, sont lisibles, du moins leur écriture d'écolière de bonne tenue sur grands carreaux, à l'encre bleue qui n'a pas succombé aux années écoulées, comme quoi l'encre Waterman est de bonne qualité tout comme ce papier haut de gamme déjà à l'époque qui s'est avéré un excellent choix pour sa conservation. En revanche, ce qui mérite moins le passage à la postérité, c'est sans doute le contenu. Là où Samantdi reconnaît que dans ces archives précieuses son talent a vu le jour, je ne reconnais quant à moi qu'un effrayant creuset désespérant d'états d'âme très déprimant et indicateur d'une tristesse constante et d'un état dépressif insupportable à relire. La jeune fille qui se confiait à ces cahiers ne parle d'elle qu'en reproches, qu'en regrets, qu'en auto-dénigrements.

Dimanche 8 avril

J'avais l'intention de t'emporter à Grézels mais j'ai oublié. C'est d'ailleurs bien dommage car j'aurais eu bien des choses à dire. J'avais raison. Katherine et moi avons eu l'explication prévue. On ne pouvait pas s'entendre toutes les deux. C'est sans doute mieux ainsi, on ne s'est pas gênées mutuellement, mais je me demande quels vont être nos rapport une fois rentrées en classe (demain) ? Moi j'ai toujours les mêmes sentiments à l'égard de Katherine et je me souviens exactement de bien des moments que nous avons passé ensemble. En vérité, ce n'était pas une amitié parfaite. Je ne sais pas ce que Katherine pouvait bien me trouver. Moi je l'aime autant qu'avant. Bien sûr j'ai eu un peu de peine mais c'était ridicule puisque je savais qu'elle ne m'adorerait pas éternellement. Tout est donc pour le mieux, et on ne s'est pas trop disputées. Le divorce dans ce cas n'est pas une mauvaise chose. Maintenant mon but idéal serait de me mettre dans la peau de ce personnage que je me suis fixé. J'ai déjà bien en vision mon appartement mais donner à mes agissements une signification correspondant à mon rêve est encore un pas à faire. Je suis persuadée que cette idée m'aidera en plusieurs choses. Pendant ces vacances j'ai pris des résolutions. Notamment de ne plus être une "rien du tout" ; il faut absolument que je maigrisse et que je ne reste pas laide, que je ne continue pas à débiter des sottises ; ce en quoi, mon "rôle" je l'espère m'aidera. Il faut que je me mette bien ça en tête et que j'ai un minimum de confiance en moi. J'ai décidé d'être le moins hypocrite possible et de profiter de mes moments de liberté pour tout.

/.../

Mon intention initiale de ne pas montrer ces cahiers était certainement sage, mais contrairement à ce qu'est trente-cinq ans plus tard devenu le blog, elle a certainement concouru à produire l'effet inverse de ce que je recherchais, à savoir m'améliorer. Ces cahiers m'ont permis de garder la trace d'une terrible descente complaisante dans des états qui n'auront jamais été diagnostiqués, sans doute à cause de cette tentative si réussie de ma part de "jouer un rôle" en permanence, et de cacher, toujours cacher surtout, la réalité de mes émotions. Je vivais dans un monde terriblement silencieux, et à la claire fontaine, j'ai trouvé l'eau si claire que je m'y suis noyée.

sicaliptic, sur le chemin de 2006 à 19xx,
dimanche 5 août 2007

1972 6 ans la pisseuse

c'est la grande école je rentre au cp et en plus je vais à l'école en ville. je dois rester au magasin en attendant la fermeture, fini les gouter avec ma grand mère et ma petite soeur. Je suis grande pourtant le premier jour d'école il m'arrive une aventure qui me fait comprendre que je ne suis pas si grande que ça. l'école me parait immense puisqu'elle est nouvelle, ma classe est au premier étage. à la récréation je vais jouer avec les autres, et en rentrant je m'aperçois que j'ai envie d'aller aux toilettes, je demande poliment la maitresse me laisse y aller mais en me rappelant que j'aurais du y penser avant. Je descends dans la cour je me dirige vers la longue rangée de portes qui m'avait impressionné pendant la pause, j'en ouvre une, il n'y a qu'un trou, j'essaie les autres c'est pareil. il n'y a pas de toilettes, je remonte en classe n'ose rien demander par timidité et me remets au travail. au bout d'un moment n'y tenant plus je me laisse aller sans bouger de mon banc. quand la maitresse s'en aperçois elle ne comprend pas ce qui c'est passé vu que je suis sortie un instant plus tôt. Je ne sais plus où me mettre. j'ai honte j'avoue ne pas avoir trouvé les toilettes et finalement elle se rend compte que je n'ai jamais vu de ma vie des toilettes à la turque. Je ne sais pas si mon expérience à servi à quelque chose et si les années d'après la directrices a fait visité les toilettes tout comme elle le fait pour le réfectoire, mais cette expérience ne me réconcilie pas avec la corvée des besoins bassement matériel. Je suis une fille on me traite de pisseuse alors que je passe une grande partie de mon temps à me retenir pour ne pas interrompre mes activités ludiques. tiens ça me rappelle une petite chanson. "fais pipi sur l'gazon pour embêter les coccinelles fais pipi sur l'gazon pour emmerder les papillons." ça vous dit quelque chose? moi ça me rappelle des trajet de vacances suer la nationale 113 pour aller à Nîmes ou en Espagne.

samantdi, sur le chemin de 19xx à 2006,
vendredi 31 août 2007

1972, 11 ans, ma rentrée en sixième

J'ai décidé de me remettre aux Petits Cailloux et Ricochets... Entreprise étrange qui remue plus qu'on ne l'aurait cru !
Les derniers jours de vacances s'écoulent paisiblement, j'ai acheté un nouveau cartable et un joli cahier relié à couverture noire dans lequel je copierai les noms de mes élèves, rangés par classes, comme toujours, en associant au fil des jours des séries de chiffres correspondant aux notes que je leur mettrai.

De toutes mes rentrées, la seule dont je me souvienne vraiment est mon entrée en sixième. Toutes les autres se mélangent en mosaïque aux couleurs un peu fanées.

L'année en sixième marque mon entrée dans la vraie vie, une sortie radicale de l'enfance.
J'ai onze ans et demi, en ce mois de septembre 1972, c'est l'automne des premières fois.
Pour la première fois je vais à l'école en vélo, un beau mini-vélo blanc qui me rend autonome. Plus besoin de Papy pour faire le chemin avec moi, je file le nez au vent à travers les rues de mon village, suivant Ludivine qui caracole sur son vélo orange.
Première entorse au code de la route, j'emprunte un sens interdit pour faire plus court, et je l'emprunterai au long de ces quatre ans de collège, ce qui me vaudra plus tard une belle engueulade du garde-champêtre, qui a repéré mon manège. Je n'en ai cure, je le prends pour un vieux chnoque vaguement ridicule dans son uniforme.
Première originalité vestimentaire, je ne porte plus le tablier bleu marine en vigueur à l'école primaire, mais une jolie blouse à carreaux taille empire (qui serait fort prisée en cette vintage rentrée 2007).
Mais ce qui frappe mon imagination, c'est qu'en cette rentrée 1972, j'ai mes règles pour la première fois. Je suis une jeune fille, beaucoup plus grande que mes camarades (en fait, je mesure ma taille actuelle, les autres me rattraperont et me dépasseront bien vite !) et je tiens serrées dans une pochette mes premières serviettes hygiéniques, passeport pour ma nouvelle vie, signe de ralliement de celles qui les ont par opposition à celles qui les attendent, voire à celles qui n'y pensent même pas.
Justement, ma féminité nouvelle va trouver à s'exercer : pour la première fois, je vais être en classe avec des garçons, une classe mixte, j'en rêve après une école primaire où les filles et les garçons étaient séparés dans deux écoles aux deux bouts du village.
Adieu les maîtresses, voici venue l'ère des professeurs, autrement modernes, jeunes et ouverts sur le monde qui change, en ces années barbues où Mademoiselle Cadilhac porte de jolies tuniques indiennes vaporeuses, où Monsieur Merlan roule en Ami 8...

Mon collège lui-même est flambant neuf et respire la modernité : un rectangle de béton percé de fenêtres en aluminium. Les cours sont vastes, les arbustes chétifs ne nous prodigueront aucune ombre mais qu'importe, c'est là que va commencer ma vie à moi, ouverture sur le monde, nouvelles copines, nouveaux apprentissages, légèreté et bêtise de l'adolescence commençante.
Mes années de collège restent les meilleurs souvenirs de ma scolarité, c'est peut-être pour cela que j'aime tant, maintenant, être prof de collège.

cassymary, sur le chemin de 19xx à 2006,
samedi 8 septembre 2007

1972: j'ai 12 ans

Je vis au 12 de la rue Carnot. On y entre par une grosse porte à loquet. Tiens, c'est bizarre, il y a longtemps que je n'ai pas vu de porte à loquet. Un long couloir dont le sol est en parquet, si vieux qu'il est même défoncé par endroit. Rez de chaussée: 4 portes et un escalier qui monte en spirale aux 2 étages supérieurs. Une rampe en bois vernie que la voisine du 1er astique à l'en faire briller.

1er porte à gauche: c'est l'entrée de service du tabac. Juste en face, la porte à droite, c'est la réserve. "la porte!!!!!!!!!!!!" Ca, c'est la voix de la commerçante, vieille fille, que les enfants indiffèrent, sauf quand il s'agit de les rabrouer. Elle marche avec une canne. Problème de hanches. elle a peut être peur qu'on la bouscule, c'est pour ça qu'elle râle tout le temps après nous. Dans son magasin, il y a plein de coupes, avec des bonbons, au couleurs agréables, et à l'odeur alléchante. Je m'assoie souvent sur le pas de la porte du 12. Je regarde avec convoitise les enfants du quartier, tenant dans leurs mains les précieuses pièces jaunes. Ils s'engouffrent dans le magasin pour en ressortir avec une petite poche blanche remplie du trésor que je convoite, des dizaines de bonbons aux formes et couleurs différentes, qu 'ils ont choisis avec soin: des carambars, que l'on suce pendant de longues minutes avant de pouvoir les mastiquer sans s'arracher les dents. Des oeufs au plat, des poudres, roses à la fraise, jaune au citron ou marrons au coca, des sucettes au caramel et bien d'autres douceurs. De temps en temps, une copine, en passant, m'accorde une partie du butin. Enfin! Je me retrouve la plupart du temps avec le carambar, le moins cher.

Mais reprenons la visite. La porte du fond, à gauche c'est celle de l'appartement du propriétaire. Lui aussi marche avec une canne, en raison de son grand âge. J'aime bien son appartement. Il regorge de vieilleries poussiéreuses. Et puis il a 2 portes fenêtres qui donne sur le balcon, côté cour. Ca fait riche. De temps en temps, je vais lui acheter son pain, ou son journal. Quand je rentre chez lui, ça sent le renfermé, le vieux. Et moi j'aime bien tout ce qui est vieux. alors j'ai le yeux qui furètent partout, et d'abord sur l'étagère Louis XV où s'entassent des centaines de livres reliés. Chez moi, il n'y a pas de livres, ou si peu. Les livres, je les emprunte à la bibliothèque, mais ils ne sont pas aussi beaux que ça. Ceux là, on a envie de les caresser, de les renifler, de passer son index sur le ruban rouge tout doux du marque-page. On a envie de les lire en prenant son temps, en fermant les yeux à chaque page, pour laisser l'imagination galoper dans les méandres du temps, pour ne plus lire mais vivre le livre objet. Et puis il y a l'armoire avec les portes en verre qui ferment avec une petite clef dorée. Est-ce que les bibelots usés, les assiettes ébréchées, les cocotiers d'argent, pourraient prendre la poudre d'escampette? Le vieux monsieur s'installe toujours dans le fauteuil Henri IV. Il a l'air confortable, bien que râpé et rapiécé. Lui aussi, c'est un vieux célibataire, mais il ne râle jamais après nous. Je crois qu'il nous aime bien. On retourne dans le couloir?

La porte du fond, celle qu'on oublie toujours de fermer (sauf quand la chaleur accable la cour, et qu'on se réuni dans le couloir pour être plus au frais), c'est celle qui donne sur le balcon et la cour, mais nous irons tout à l'heure.

Pour l'heure, montons dans les étages,  vous voulez bien? J'ai hâte de vous présenter mes voisins.

Premier étage: Porte de gauche: c'est l'appartement de ma copine. Nous avons le même prénom mais 2 ans d'écart. Néanmoins, nous nous entendons comme larrons en foire, surtout quand il s'agit de faire les pires vacheries à ma soeur, d'un an mon aînée, ou à son frère plus vieux de quelques années. Ma soeur et moi, nous l'appelons Frayssette, (son nom est Fraysse). Son frère, c'est Jean-Bernard. Il nous regarde de haut parce que lui c'est un grand. Et il se moque de nous quand on joue à la poupée mannequin sur le balcon de la cour. Alors pour l'embêter on chante à tue tête dans l'escalier: "Jamber! camembert! fromage vert!" Mais on a intérêt à courir vite, parce qu'il nous course jusqu'au fond du jardin et nous coince contre le muret pour nous faire payer nos propos outranciers en nous tirant les cheveux ou en nous faisant des chatouilles. Son père à ma copine, il est un peu bizarre, il a une maladie génétique qui lui donne une drôle d'allure, avec une peau granuleuse et un cheveu crépu. Ma copine aussi elle a ça, mais je le remarque même pas, vu que c'est ma copine, elle est jolie quand même. Quand à sa mère, je la trouve très belle, elle roule le R et a toujours le sourire.

Porte de droite. Elle est ouverte. c'est normal, elle est toujours ouverte la journée, sauf en hiver. Penchez la tête. Vous sentez? OUI, vous avez deviné: ça embaume les épices et la cuisine marocaine. Normal. Ils sont maghrébins. Vous entendez les rires? Normal, ça rie tout le temps là dedans. Monsieur et Madame Bel kadi sont les gens les plus gentils que je connaisse. Surtout lui. Elle, elle parle très mal le français et est un peu timide. Mais lui, Il a toujours de bonne humeur. Dès qu'il nous entend dans l'escalier, il passe la tête: " Bonjour les enfants, ça va? ça vous dit une assiette de couscous? On a fait des langues de chat, vous en voulez?" Chez eux, il y a des coussins partout, et des tapis aussi. On s'assoie par terre pour manger, à pleine main dans les grands plats ronds qu'elle pose à même le sol. Ils ont 3 enfants, plus jeunes que nous: Ahmed, Andhelagid et Rachid. Ils sont encore trop petits pour faire partie de nos jeux. Certains mauvaises langues diraient qu'ils sont bien sages pour des...... Moi je dis que j'ai de la chance de vivre à côté de gens aussi gentils.

Suffit les sucreries! Vous avez les mains toutes pégueuses. Allez, on monte au second.

Porte de gauche: l'appartement des Pedraglios. Eux aussi sont assez vieux. Ils ont pas d'enfants. Ils sont "à part" dans la maison: ils sortent peu et ne se mêlent pas aux autres locataires. A part le jour de l'an. Ce jour là, on est immanquablement invité à boire un petit verre chez eux, pour la nouvelle année. Ils nous servent la goutte dans de minuscules verres imitation cristal. On trinque à la nouvelle année et on s'embrasse sous le gui.

Porte de droite: Tatan!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!Vous voici chez moi. Enfin! Chez nous! On a de la chance, on habite le côté gauche de la maison: ce sont le plus grands appartements. 4 pièces, d'égale grandeur, formant un cube de 4 carrés. On passe ainsi de la cuisine au salon, du salon à la chambre des enfants. De la chambre des enfants à celle des parents. De celle des parents... A la cuisine. Petit détail, mais qui a son importance. Nous possédons.... Un WC, qui donne sur le salon. Pour la salle de bain, faudra que j'attende bien des années pour en avoir une. Les appartements de droite n'ont que 3 petites pièces, pas de salle de bain non plus. Et pour les toilettes, ce sera WC commun, à la turque, sous l'escalier de la cour.

Quand on se penche à la fenêtre, côté cour, on aperçoit Mme Bel kadi, qui étend une serviette sur le rebord. Au même niveau, plus à droite, c'est Mme Fraysse qui crie à sa fille que c'est l'heure de manger. Tiens, la voilà qui arrive du fond du jardin. Elle est encore en retard, elle va se faire engueuler.

Regardez comme il fait beau. C'est le temps idéal pour vous faire visiter la cour et les jardins. C'est parti. Dégringolons les escaliers 2 par 2 jusqu'au premier. ensuite, enfourchons la rampe et laissons nous glisser jusqu'au rez de chaussée. Ne vous en faites pas, la grosse boule de bois en bout de rampe, stoppera notre élan. Voilà, prenons la porte du fond, celle qui est toujours ouverte. Nous voici sur le balcon. D'ici on domine la cour et les jardins. Vous voyez la cabane au fond? c'est la limite de notre "propriété". Le balcon, il nous sert à jouer à la poupée. On prend son temps pour préparer. C'est qu'il y a le décors à installer, souvent fabriqués avec les moyens du bord: bout de planche et de tissu, petits vêtements confectionnés à la main. Quand tout est prêt, on est capable de jouer une journée entière sans même voir passer le temps. En bas de l'escalier: la cour. Ici c'est notre piste des 24h du Man. Jamber nous sert de guide, et nous prête même ses petites voitures, quand ce n'est pas sa grosse voiture à pédale. La bas, sous le perron, voici la pompe à eau. L'eau y est fraîche l'été et on aime bien s'asperger, même si on se fait un peu engueuler par le père de Frayssette, qui dit toujours que faut pas gaspiller l'eau qui sert à arroser le potager. Il y a allée centrale qui mène à la cabane du fond. De chaque côté, les jardins. Celui de mon père, c'est le 3ème à gauche. Là où il y a les clapiers. J'ai même 2 cochons d'inde, vous voulez voir? Ils sont mignons, vous trouvez pas? Je m'amuse à les habiller avec les habits de ma poupée. Je sais, c'est pas très bien pour eux, mais qu'est ce que c'est rigolo! L'été, j'aime bien venir cueillir des tomates. Je vais les rincer à la pompe et je les mange, tête penchée en avant pour ne pas salir mes vêtements. C'est juteux, c'est frais, c'est tellement meilleur que dans l'assiette. Je vais vous montrer ma cachette secrète. Cette petite cabane en pierre qui a l'air à l'abandon, nous l'avons emménager. C'est notre quartier général. Je vous ai pas dit? on a monté une organisation secrète. Notre emblème, c'est le trèfle à 4 feuilles. Il y a Frayssette et moi et puis ma soeur et Daniel, mon ami d'enfance qui habite de l'autre côté du pont. On résout des mystères. Sisi, comme fantômette, qui est notre idole, ou le club des 5. On réalise des exploits aussi. Le prochain mystère à résoudre? Découvrir Qui a taggé sous le pont de Massip. Notre prochain exploit? traverser le fleuve, sur la passerelle qui se trouve sous le pont du chemin de fer. c'est dangereux, mais terriblement excitant. Moi, je me dégonfle jamais, c'est pas comme Frayssette. Mais chut et bouche cousu: pas un mot aux parents. Allez, demain, je vous fait visiter la ville.

eleonor, sur le chemin de 19xx à 2006,
dimanche 3 février 2008

1972 : 2 ans - Le niouniou

Je marche, j'entends, je sens, j'observe mon environnement…odeurs de la maison de Bretagne, celle des murs qui exhalent ce parfum particulier aux intérieurs restés fermés, celle des feuilles de châtaigner qui jonchent la terrasse, d'un lapin en peluche jaune et blanc qui sent un peu l'humidité. Le gravier de la terrasse qui blesse la plante des pieds nus. Je suce mon pouce et ne me déplace pas sans mon niouniou, un carré de ce coton qu'on utilisait pour les couches en tissus. Un très vague souvenir, je suis debout dans le couloir de l'appartement moderne que nous occupons. Je m'appuie au mur, dont l'odeur et la couleur pour moi se fondent en une seule sensation d'un matériau poudreux sec gris-vert. Je n'ai aucune idée de ce qui motive ce souvenir, mais l'odeur se rappelle encore parfois à moi avec une constante incongruité.

anita, sur le chemin de 19xx à 2006,
vendredi 8 février 2008

1972-Sous le manteau

En 1972, j'ai neuf ans, et Tulving pose cette année là, dans un article qui fit sensation, les bases de la théorie de la mémoire épisodique. A cette époque, je m'en bats l'oeil.

Il y a un mur. Haut et long. Dans ma mémoire, oui, celle-ci justement, il me semble éternellement chauffé à blanc, outrageusement vertical, menaçant. La rue est droite, interminable sans repli ni cachette, et ma silhouette se dessine sur ce mur comme une cible. Je vais me dissoudre avant d'arriver, je vais me volatiliser, c'est sûr, alors comme tout le monde en pareil cas, je marmonne, j'enfonce mes ongles dans ce qui peut faire assez mal, et surtout, surtout, je pose mes pieds selon des rites compliqués, ballet d'angoisse, conjurations haletantes.

Rarement, j'aurai l'idée de traverser la rue, pour longer les innocents pavillons d'en face, et cela seul dit combien cette petite fille n'allait pas bien.

Transplantée, dessaisonnée, vulnérable, aux prises avec les ironiques défenses de ma famille, je me cogne aux parois comme un papillon dans une bouteille, j'explose en colères qui me fragmentent un peu plus, et me disqualifient lors de ces curieuses bourses aux Affaires Familiales que sont les Déjeuners du Dimanche.

Alors?

Alors, il y a d'autre murs. Sur ceux là, des livres, quantité de livres, et personne ne m'en limite l'accès. Et dans ceux-ci, murs d'une ancienne maison de Frères Maristes reconvertie en école pour grandes personnes, une porte dont je connais la clé. Le wwek-end, la plupart du temps, l'école est déserte, et me livre d'immenses couloirs et une odeur incomparable de tabac à pipe et de patchouli. Et le bruit de mes pas dans ces salles vides qui gardent les traces d'une activité humaine frénétique, cendriers débordants, affiches multiples, injonctions obscures (Pour "pratiques interculturelles", voir Jeannine et Robaï avant décembre) et fonds de verres en sédiments étranges.

Au dessus un grenier, dont je pense que la plupart des adultes ignorait l'existence. Des livres encore, énormes et illisibles, des vies de Saints aux angles rongés, une poussière dansante à chaque pas, et des amas d'anciens habits sacerdotaux, dont j'ignorais totalement l'usage et dont les couleurs me transportaient.(Oui, oui, à neuf ans, on voyage très bien en habits sacerdotaux)

Là, je lisais, jouais, me jouais, tranquille et grandiloquente, à l'abri.

Ce fut mon seul grenier. Le jour où l'on m'y découvrit, drapée dans une chasuble violette et parlant tout haut à mon reflet, il perdit définitivement son rôle de havre.

Je ne me contorsionne plus pour mettre les pieds sur les interstices du trottoir, mais voyez-vous, je voyage encore sous des habits d'emprunt. C'est sous le manteau d'Anita que ma mémoire épisodique me restitue la petite fille qui s'asphyxiait sous le soleil et respirait sous le brocart poussiéreux. Si j'avais su, j'aurais pris quelques minutes pour lui dire qu'un jour, elle en émergerait.

Hadrian, sur le chemin de 19xx à 2006,
jeudi 9 décembre 2010

1972 : le frère (1 an)

Vous avez des enfants ? Moi oui. Et cette histoire me démange d'autant plus, maintenant.

En 1972 mes parents attendent un nouvel enfant, et toute la famille se prépare comme il se doit.

Le jour de sa naissance les médecins n'alarment pas mes parents, et pourtant... moins de deux jours plus tard le petit dernier meurt.

(Un temps de silence, c'est le plus difficile à faire à l'écrit, mais essayez quand même de laisser une pause ici, sans musique d'aucune sorte.)

Mon père devient fou de douleur, conduit sa voiture sans savoir où ni comment, se perd dans un chemin pour y pleurer sa colère.

Ma mère finit sous tranquillisants, et le médecin, qui a le franc-parler du médecin de campagne de l'époque (alors qu'ils sont en ville, dis-moi pourquoi je m'attache à ce détail ?), prévient mon père : "Ta femme, 'va falloir lui faire un autre gamin, sinon je vais finir par la faire enfermer."

Comment nous, les enfants déjà là, avons-nous vécu ce moment, comment l'avons-nous traversé ? Qu'est-ce que notre famille a pu nous en dire ? Je n'en sais rien, je n'ai aucun souvenir et pas le cœur de réveiller la douleur de mes parents.

Je ne sais que deux choses : qu'une petite tombe blanche, minuscule, attend ses visites à la Toussaint, et qu'on vit avec mais qu'on ne s'habitue jamais, jamais, jamais à la mort de son enfant.

Tant d'années plus tard je regarde les miens, et je comprends.