Petits cailloux et ricochets

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le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

les textes
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année 1986

Les textes sont présentés dans l'ordre chronologique de leur rédaction.

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Kozlika, sur le chemin de 2006 à 19xx,
mardi 28 novembre 2006

1986:26 nucléaire

Avril 1986. Tchernobyl. Tchernobyl, c'est au bord du Dniepr, j'ai déjà entendu parler de ce fleuve, j'ai lu le Chant du Dniepr de Zalman Shneour, traduit par un certain Fred Midal, pseudonyme de Fedor Balanoff. Je n'ai plus ce livre, où et comment s'est-il perdu ? Je me concentre sur cette question, le 28 avril 1986. Impossible de m'en souvenir.[1] Je me concentre sur ce souci de famille nucléaire.

Comme tout le monde, l'inquiétude. Comme tout le monde l'impression qu'on me prend pour une conne avec le danger miraculeusement stoppé par les frontières françaises. La ligne Maginot des retombées. Lorsque j'apprends la nouvelle, je refuse d'y croire. Je serai plusieurs jours à éviter de regarder la télévision ou écouter les infos parce que je n'ai pas envie de savoir que la Terre pourrait disparaître comme ça, aussi incroyablement facilement qu'une centrale mal construite ou mal surveillée. Ou un fou avec son gros bouton rouge aussi et l'autre fou d'en face qui s'empressera de répliquer.

Si ma propre mort me terrifie ce n'est rien en comparaison du gouffre vertigineux que représente pour moi l'inéluctable disparition du genre humain, un peu plus tôt ou un peu plus tard selon qui gagnera de la folie des hommes ou des lois de l'astrophysique. Est-ce l'une des raisons qui me font aimer la science-fiction ? Peut-être bien tiens. Un autre futur possible. En tout cas cette disparition-là, l'ultime, je ne peux pas m'attarder à y penser trop longtemps sous peine d'être plongée dans une réelle crise d'angoisse.

Et c'est pour ça que mon billet fut vite rédigé, sera court, et vite vite un autre demain :)

Notes

[1] Tiens, j'en retrouve la trace d'un exemplaire en rédigeant ce billet, mazette, mon papa vaut de l'or ! ;)

Laurence, sur le chemin de 19xx à 2006,
vendredi 16 février 2007

1986 : 03 - Mumettes & radioactivité

On m'a déjà demandé des centaines de fois pourquoi je ne porte pas de lentilles de contact, en général, je répond "mais parce que j'aime ça, moi, les lunettes". En fait ça n'a pas toujours été le cas.

Ma première paire de lunettes était rose pale un peu fumé, avec des très gros bords en plastique, de gros verres et une sorte de scotch opaque sur certains cotés des verres pour m'obliger à corriger mon strabisme convergent (si je retrouve des photos, je les mettrais). Autant dire que je les aimais pas beaucoup. Je ne le savait pas encore, mais ma première grosse engeulade allait bientôt arriver.

"Les verres sont super résistants! C'est spécial pour les enfants, il y a un traitement (toussa...)". Le vendeur avait du dire ça devant moi. Sinon je ne vois pas pourquoi mon esprit scientifique, du haut de mes 3 ans, aurait voulu tester la resitance des verres en milieu hostile, c'est à dire : sable et petits cailloux, sur le sol. Voyons la résistance au frottement.

Je suis revenue de la maternelle avec des lunettes complètement opaques, complètement rayées. Ah ben bravo l'esprit scientifique!

1986, ce n'est pas seulement un problème de lunettes rayées, c'est aussi Tchernobyl. L'accident, comme ils disent, quoi. Le seul truc dont je me souviens vraiment, c'est qu'avant cette date, on avait un petit coin de jardin aménagé pour faire pousser quelques légumes et fruits. Bien que le nuage se soit arrété aux frontières de la France, mes parents ont pris la sage decision de ne plus rien y faire pousser et de détruire ce petit coin. Après tout, Metz, c'est pas très loin de la frontière.

Je me souviens vraiment de ça, mais aussi d'un autre petit truc : le regard inquiet des gens qui regardaient la télé à cette époque. Parents, grands parents, amis de la famille, dès que quelqu'un prononcait le nom de cette ville, ça plombait l'ambiance, immanquablement.

chulie, sur le chemin de 19xx à 2006,
vendredi 6 avril 2007

1986 : 06 - Lire, enfin.

Maintenant j'ai les cheveux courts et c'est moi qui lit.

Les gars (les garrrrsssse ?) La tour-te-relle. Ti-te Pom-me. Bi-bli-o-thè-que ro-se. Sous-préfecture Lait UHT stérilisé demi écrémé. (lire à table c'est pas poli). Oui-Oui décorceche, non décorche non, décroche la lune.

Tout ces mots ! Je ne le sais pas encore, mais je tombe en amour. Pour calmer cet appétit, maman m'inscris au Mickey Club du livre. Je reçois un livre neuf tous les mois.

Vacances à 4. Les parents louent un appartement à Saint Jean de Mont en Vendée. Il y a des livres dans la chambre que j'occupe, mais ils sont trop difficiles pour moi. Ca me frustre un peu. La bibliothèque verte c'est pas pour les CP. Tout nus sur la plage. On fait du vélo à l'Ile d'Yeu. Guillaume dort beaucoup. Moi je me souviens surtout de l'odeur de la peau de maman après le bain de mer.

Chaude et salée.

sicaliptic, sur le chemin de 2006 à 19xx,
samedi 5 mai 2007

1986 : 20 ans Toulouse le desastre

Je vis seule à Toulouse, j'ai un petit appart à 15 mn à pied de ma classe prépa, dès le premier jour à 8 heure du mat je me ferais agressée par un type la queue à l'air qui heureusement pour moi prendra peur sous mes hurlements. Je déciderais de prendre le bus et de me priver de la balade plutôt que de retenter l'expérience.
Quand je pense que l'idée de porter plainte ne m'a pas effleuré à l'époque je me dis que les filles sont vraiment mal éduquées sur leurs droits.
Je suis donc en classe prépa sans y avoir été préparée. J'ai passé ce concours sur un coup de tête, presque pour faire plaisir à la conseillère d'orientation, et je ne sais pas ce qui m'attend. Pour tout dire je n'ai pas l'esprit de compétition, j'aime l'entraide et la camaraderie, je déchante vite. Ici même les profs nous poussent à regarder notre voisin comme un obstacle ou un escabeau pour s'élever.
J'apprendrais à me méfier de certains encouragements trop souriants et des questions pernicieuses. Je reconnais vite mes amis, il y en a 3. Le meilleur de la classe qui ne craint pas d'aider les autres et donne son avis honnêtement, une cancre qui croque la vie à pleines dents et rend la vie plus légère et puis une fille douée et décontractée qui m'a tapé dans l'oeil dès le premier jour. Je passe les premiers mois à l'attirer dans mon entourage et après une explication sur ma vie sexuelle tout à fait classique mais qui n'empêche pas des sentiments tout à fait réels, nous devenons amies pour la vie (je l'hébergerais des années plus tard à Paris et elle me recevra dans son new york mythique encore plus tard)
La vie toulousaine est faite de douceurs superficielles bien agréables, les gens sont conviviaux, ils parlent facilement dans la rue, n'hésitent pas à manifester le fait que l'on s'est déjà vu, mais l'on passe rarement le seuil de chez eux. Cette vie est séduisante lorsque l'on est étudiante.
Les cours sont trés durs pour moi, le niveau est élevé il faut fournir un travail personnel considérable. Je fais une mini dépression. Ma mère en est presque ravie, j'avais trop bien supporté l'internat là, elle retrouve son ascendant sur moi, j'appelle en pleurs, elle prend la voiture et me ramène à la maison. Comme je suis épuisée et qu'elle est en cure de sommeil la semaine peut paraitre idyllique, mais je m'ennuie et je préfère retourner au front. Les profs sont encourageants pour moi alors qu'ils s'amusent à démonter la plus fragile de mes copines.
A la fin de l'année ils me proposeront de passer ou de tenter le redoublement, je préfèrerais cacher le bulletin et dire chez moi que je n'ai pas été sélectionnée.

Pendant l'année j'ai fait quelques voyage à Périgueux pour voir mes amis, je me souviens de ma terreur de rater le train ce qui voulait dire raté mon week-end, vu les changements qu'il me fallait faire.
C'est de cette période que me vient le besoin d'être toujours en avance à la gare, je me souviens d'avoir souvent pris le train en marche c'était encore possible à l'époque.
C'est bizarre mais je garde bon souvenir de cette année, surement à cause de cette ville si agréable au premier abord. Je l'ai visité l'an passé et je me suis rendue compte que je n'en connaissais pas le quart, je n'avais pas eu le temps de m'y balader autrement que la nuit.

Avec le recul de cet exercice à l'envers ma tentative de suicide de l'année suivante était sans doute le résultat des tensions que j'ai subit cette année là.

Thomas, sur le chemin de 19xx à 2006,
dimanche 24 juin 2007

1986, année 9 -- Court-circuit

L’année de CE2 est d’un épouvantable ennui. Jour après jour j’ai le sentiment oppressant de ne plus rien apprendre, de refaire exactement la même chose que l’année précédente. Morne répétition, déjà-vu permanent. Je finis par m’en plaindre, tellement j’ai l’impression qu’il y a là quelque chose d’anormal. L’école devrait me donner du grain à moudre, or là je n’ai plus rien à me mettre sous la dent.

Alors on décide de me faire sauter une classe. Ce sera au prix d’un changement d’établissement, car par précaution j’irai dans un double niveau CM1/CM2. Au cas où j’aurais trop de mal à suivre en CM2, je pourrai repasser au niveau inférieur sans changer de classe.

C’est ainsi que je fais ma rentrée 1986 dans l’autre école du quartier. Je perds mes anciens copains de classe, je me retrouve dans ce nouveau groupe où je ne connais personne. Cathy, la maîtresse, prend le temps de me réexpliquer la division, puisque je suis le seul à ne pas encore l’avoir apprise. Je raccroche les wagons…

Finalement ça va, je poursuivrai l’année en CM2. Et en février prochain, on partira en classe de neige

caco, sur le chemin de 19xx à 2006,
dimanche 22 juillet 2007

1986 (12) : corset et karaté

Je ne pousse pas droit. Ma colonne vertébrale tangue, mon squelette oscille. Scoliose idiopathique : ça veut dire qu'on n'en connaît pas la cause. Il aurait été instructif de s'y pencher, au lieu de se satisfaire d'un mot savant vide de sens.
Pour éviter une intervention lourde, on m'affuble d'un appareillage de plastique et de métal destiné à redresser la colonne en appuyant sur mes asymétries. Jour et nuit, hiver après été je dois m'habituer à ce carcan qui scie les chairs et comprime le souffle. Mais le plus difficile est de se vêtir en cachant le plus possible le haut de mon corps. Oui, le plus douloureux était encore le regard que l'on pouvait avoir sur la fille différente que j'étais, du plus profond de ma structure défaillante.
Il faut dire qu'au préalable, les compétences médicales du beau-père avaient étalé au grand jour les mille et une torsions pathologiques de ce corps qu'il m'était donné d'habiter. D'un orteil déformé à des oreilles décollées, je semble de pas avoir grand-chose de normalement constitué.
D'ailleurs, je ne pousse pas droit.



Septembre.
Les parents m'obligent à me rendre à une manifestation sportive. Pétrifiée devant le tatami, je contemple les élèves de dojo dans l'exercice de leur art.
Plusieurs jours plus tard, me voyant encore bouleversée par la démonstration de karaté, le beau-père me propose de m'inscrire. Ses intérêts professionnels convergents momentanément avec les miens... je cueille avec joie ce cadeau inattendu. La voie martiale s'ouvre alors à moi, j'accède à un autre enseignement. Je découvre l'immensité des possibles de mes muscles, de mon souffle, de ma volonté. Sur le tatami, mes efforts sont reconnus et l'on me traite avec respect et justesse. Pendant plus de deux ans, je ferai du dojo un espace d'expression de ma colère, un lieu de maîtrise et de force, un apprentissage de la souplesse et de la rapidité.
Mon professeur était un tout petit homme solide comme un roc, simple et profond. Je ne l'oublierai jamais.

Johann, sur le chemin de 19xx à 2006,
vendredi 16 novembre 2007

1986:0

Je suis né Johann Julien Grimm le 24 avril de l'an de grâce 1986, à 11h50, à la Clinique Michel Bizot, à Paris, douzième arrondissement. Ma maman, la fée Viviane, a gardé un fort bon souvenir de l'évènement, expédié en deux heures. Une lettre à la poste. J'étais gros, parfaitement formé, plein de cheveux sur le crâne, et légèrement en retard. J'étais bien, dedans.

Mon père, géomètre, n'eut qu'un mot simple quand il me prit dans ses bras ; il regarda ma génitrice et lui dit : "merci".

Deux jours plus tard, le réacteur n°4 de la centrale de Tchernobyl explose et répand un énorme nuage de particules radioactives sur l'Europe. Je m'en fous, je téte.

Mes grands-parents maternels montent de Bourgogne me voir - ma grand-mère paternelle prend la ligne 6 et vient me voir (elle habite le quinzième). Je suis le premier mâle de la génération. Enfin, pas tout à fait, j'ai déjà deux cousins maternels, mais ils ont quinze ans de plus, ça ne compte pas. Je suis le dernier Grimm mâle. Tous les espoirs reposent sur moi.

Ma mère me promène le long du Lac Daumesnil en poussette. Nous habitons Square Louis Gentil, entre la porte de Charenton et la porte Dorée. J'absorbe odeurs, sons et couleurs. Je téte encore. Il fait chaud, puis froid. L'été passe, puis l'automne et l'hiver.

Otir, sur le chemin de 2006 à 19xx,
samedi 1 décembre 2007

1986:28 Syndrome de l'immuno-déficience acquise

C'est Patrick qui m'en parle le premier. Je ne saurai jamais s'il l'avait mais c'est lui qui m'explique ce que c'est et un peu plus tard j'achèterai même le petit "Que-sais-je ?" sur le S.I.D.A. qui sera longtemps en bonne place sur mes étagères, à côté du "Que-sais-je ?" intitulé "Les gros mots".

Nous passons à des jeux érotiques sans pénétration dès lors. Je me fais aussi rappeler à l'ordre par ma collègue de bureau, dont j'ai oublié le prénom, et avec qui je vais à la piscine pendant l'heure du déjeuner. Elle s'inquiète pour moi de mes relations dangereuses et elle a certainement raison, c'est pourquoi je ne m'en offusque pas. Elle ne me juge pas sur un plan moral, et l'ignorance dans laquelle la plupart d'entre nous avions vécu toutes ces années va s'achever. Les générations suivantes ne connaîtront plus jamais cette insouciance, une époque est finie.

Pour moi aussi, même si je ne le sais pas encore. Cette année là, j'ai bien perdu une dizaine de kilos. Je parade en petit fuseau léopard qui épouse mes jambes pas très droites, j'ai une coupe de punkette et des pendants bleu turquoise en plume aux oreilles, je n'attire pas de regards ostensibles dans mon service de cadres en costumes trois-pièces cravate, ou bien je suis aveugle. Je m'ennuie à cent sous de l'heure et je suis payée vingt-cinq pour cent de moins que mes collègues à la même position, je suis vraiment comme un canard boiteux dans une basse-cour.

J'ai publié un article sur mes activités de chant dans le journal d'entreprise, image surréaliste de la punkette en sweater avec Linus sur la poitrine sur une pleine page derrière les turbines, tramways, sous-marins, réacteurs et autres transformateurs, le décalage ne me saute pas aux yeux, je suis célèbre dans mon entreprise et surtout appréciée du petit personnel, ma carrière va dans le mur à la vitesse du T.G.V. que l'on fabrique.

Je décide d'arrêter de fumer et je prépare un plan d'action pour que ce soit un succès (ce n'est pas la première tentative). Je pars faire le tour du Beaufortin avec mes copains de Clermont, je ne suis pas une sportive, mais mon endurance est à toute épreuve. Mon état mental n'est pas aussi solide que mon souffle, et je pète les plombs le dernier jour mais personne ne s'en aperçoit. Je rentre à Paris avec des provisions de bouche et m'enferme pour quelques jours d'orgie de folie. Je vois bien que ça va très mal. J'appelle mon petit frère au secours qui me propose de revenir m'installer "à la maison", c'est à dire chez les parents. J'y reste deux mois comme dans un cocon silencieux où tout est recouvert d'un voile appelé "tout va bien".



Aujourd'hui, 1er décembre, journée mondiale du SIDA, déclarée depuis 1988. Entretemps, j'ai su que je n'avais jamais été contaminée et que j'avais certainement eu "de la chance" et que je la dois sans doute aussi à Patrick. Que l'héroïne a peut-être fini par tuer, ou une maladie je ne sais pas. J'ai enterré plusieurs de mes amis qui n'ont pas eu cette chance-là. Parfois, je me dis que le XXème siècle aura décidément été une véritable saloperie.

cassymary, sur le chemin de 19xx à 2006,
dimanche 18 mai 2008

1986

Le pire et le meilleur va arriver cette année là.

3 mois avant la naissance de mon bébé, une nouvelle hémorragie m'oblige à m'allonger à nouveau. C'est à ce moment là que mon mari est une nouvelle fois muté, à Lyon à nouveau.

Nous ne sommes là que depuis 6 mois, et je suis intransportable. Une tension en hausse, d'autres problèmes font que je ne peux supporter un autre déménagement.

Nous décidons donc que lui partira, rentrant 1 a 2 fois par semaine. Moi, je resterai là, attendant patiemment l'accouchement. Commence alors pour moi une longue, très très longue période de repos forcé. Avec pour seule compagnie mon chien, et la radio.

Mes journées se résument ainsi: Matin: lever pour toilette et petit déjeuner. Coucher de suite après. Midi: lever pour repas puis de nouveau coucher Soir: lever pour repas du soir

Le reste de mes journées et de mes nuits se passent à écouter la radio, et puis lire, lire, lire. J'avale des tonnes de magasines et bouquins en tout genre. Mon moral est au plus bas. Je n'ai qu'une chose en tête: tenir jusqu'au 8ème mois + 1 semaine.

Le seul humain que je vois est mon mari lorsqu'il rentre pour le week-end. Qu'il passe à me faire les courses pour la semaine, et le ménage, lavage, et autre tâche ménagère. Je me sens comme une baleine échouée sur la plage. Un poids qui se meurt d'ennui dans ce lit en attendant la délivrance.

Je ne sais comment j'ai pu tenir ainsi tout ce temps. Avec le recul, je me trouve bien courageuse. La famille loin, je n'ai reçu aucune visite. Ne connaissant pas même mes voisins, j'étais vraiment seule (remarquez, les voisins, je n'aurais même pas chercher à les connaître! Enceinte oui, mais toujours phobique) Enfin, 8 mois et 1 semaine. Je me lève et là! J'apprends que l'accouchement se fera par césarienne parce que mon bassin est trop étroit. Seule consolation. Je peux profiter des dernières semaines. Je fais de longues marches avec mon chien dans la campagne et commence à rêver à après, quand nous serons réunis à nouveau tous les 3, à Lyon ou ailleurs, peu m'importe. L'accouchement est prévue pour le 1er juin.

Le 23 mai, un vendredi, une visite de routine met en avant une forte poussée de tension et divers problèmes qui font avancer la date de la césarienne au lundi suivant. Décidément, je ne fais rien comme les autres. La suite sera pire que ce que je craignais.

Le 24 mai au matin, 1eres contractions. Je me dis que, j'ai le temps de me glisser dans un bain avant que les contractions se rapprochent. Et l'eau devient de plus en plus rouge. Je crois à la perte des eaux, mais c'est du sang que je perds, en grande quantité Je ne veux pas inquiéter mon mari, je lui dis que c'est normal, nous prenons la direction de la maternité. Ma robe se tâche de sang, mon mari roule comme un fou. Il comprend que les minutes sont précieuses.

Je suis dans un état semi-comateux. J'entends l'obstétricien dire: pas de césarienne, il est trop tard. Il faut que ça passe. Je m'affaiblis. La sage femme s'allonge sur moi, poussant sur mon ventre. Je hurle, j'ai mal, je me sens me vider, je n'ai plus de force. J'ai la sensation que ma vie est en jeu, et peut être celle de ma fille. Et puis on me la pose sur le ventre à peine quelques secondes et on m'embarque ailleurs. Ma fille a crié. Elle est en bonne santé. Moi, je suis si fatiguée, je me sens partir, j'ai du mal à respirer.

Il se penche sur moi pour m'expliquer que le placenta ne s'est pas décroché, qu'on va m'endormir et qu'à mon réveil tout ira bien. Mais je ne me réveille pas. Choc à l'anesthésie. Marie est restée seule dans la salle d'accouchement, dans la couveuse. Mon mari est resté seul dans le couloir. On ne lui dit rien. Les heures passent. Marie s'accroche à la vie, mon mari s'accroche à l'espoir, moi je lutte pour survivre.

A mon réveil, je ne peux pas bouger, j'ai du mal à respirer, mon corps est douloureux. Je n'arrive pas à ouvrir les yeux, ni bouger mes doigt. J'essaie de parler. Aucun son ne sort de ma bouche. Dans mon regard affolé, l'infirmière comprend. « Vous êtes en soins intensifs, votre fille va très bien » J'ai peur, de mourir sans l'avoir vue, sans l'avoir serrée dans mes bras, sans l'avoir reniflée. Et en même temps,je me sens si fatiguée que par moment, j'ai envie de laisser tomber, me laisser aller, ne plus rien ressentir.

Finalement je m'accroche. Pendant que mon mari joue les pères modèles. Je vais de soin en soin, d'examen en examen. Les 1ers jours, on me pose le bébé sur le lit, à côté de moi. Je l'entoure de mon bras. Je n'ai pas la force de la serrer. Je la dévore des yeux. J'en veux au monde entier de ne pas me permettre de savourer nos premiers pas ensemble dans la vie. Finalement j'ai de la chance. Une embolie pulmonaire à l'accouchement, à cette époque là, ça ne pardonne pas. Je m'en sors. Avec l'impression qu'on m'a volé le 1er mois de la vie de ma fille.

Je mettrais 9 mois à me remettre de cette accouchement. On me dit que je n'en n'aurai pas d'autre enfant, qu'il y a trop de risque, qu'un c'est déjà bien. Je couve mon bébé et refuse le verdict. Ma fille ne sera pas enfant unique, je ne le veux pas. J'aurai d'autres enfants, je le veux.

Ma fille a 2 mois lorsque nous rejoignons son père à Lyon. C'est un amour de bébé. On dirait qu'elle a compris, elle me ménage, faisant très rapidement ses nuits.

Je me remet lentement, sentant mon amour maternel grandir de jour en jour. Un amour viscéral, fusionnel, avec la pleine conscience que la vie est éphémère, que je dois profiter de chaque seconde de la vie de ce bébé et l'objectif de redonner encore la vie. On essaie de m'en dissuader, je m'accroche à l'idée que je ne renoncerai pas.

L'année 2006 se termine sur une nouvelle mutation de mon mari. A Nice cette fois.

Nous y arrivons début décembre, par une magnifique journée ensoleillée. La côte d'azur nous tend les bras.

Hadrian, sur le chemin de 19xx à 2006,
lundi 13 décembre 2010

1986 : Caroline (15 ans)

Au lycée, j'étais typiquement le genre de mec qu'on ne remarque pas.

Interchangeable avec une bonne partie des copains de section scientifique, pas spécialement à la mode, pas de coiffure particulière, pas de trait particulier mis à part ce regard qui évoque plus Marty Feldman que Sean Connery. Mes notes étaient dans une moyenne honorable, suffisamment pour traverser le lycée sans devoir faire d'efforts.

J'étais le genre de type que vous auriez fui. Gentil avec tout le monde, certes, mais tout de même je restais à certaines récréations avec le prof de math et quelques chétifs pour jouer à programmer nos calculatrices. J'en ricane un peu, aujourd'hui.

Il y avait comme dans tout lycée le garçon dont toutes les filles rêvent, et la fille dont tous les garçons rêvent.

La fille en question s'appelait Caroline. Quand on la voyait, on pensait en clichés d'adolescent que sa peau avait la douceur d'une pêche, qu'elle se parfumait à la vanille ; on se sentait happé par ses grands yeux presque noirs, on admirait ses cheveux parfaits. On voyait comme elle était pile dans le canon du haut-du-panier de la mode de province (à l'époque ça se disait "Chevignon"), on ne savait pas alors (naïve jeunesse) comme tout était poli et travaillé. On peut juger combien j'étais étranger aux techniques de brushing et de maquillage.

Pour rendre supportable la peine d'être aussi insignifiant alors que des êtres aussi remarquables étaient dans le même espace-temps, je me rappelais périodiquement que Caroline est le nom de la tortue de Boule et Bill.

Mais rien n'y faisait, c'était toujours Caroline.

Un jour où j'occupais une heure entre deux cours dans une salle de permanence, à faire des maths ou quelque chose d'aussi exaltant ("ah non, nous on allait au café,", s'écrie l'assistance), un copain commun s'assoit près de moi, et dans son sillage elle est là.

Il me pose une question que j'ai oubliée (scolaire bien sûr), j'y réponds mécaniquement (je crois même avoir balbutié, j'espère au moins ne pas avoir trop rougi), et elle est là qui me regarde, et je suis aspiré dans le trou noir de ses yeux ; quant à elle, sa question satisfaite, elle me sourit (souffle coupé de l'admirateur) et s'éloigne, emportée par le tourbillon minuscule de l'aréopage des bourgeois du lycée.

Quelques années plus tard on me dira "elle te trouvait mignon".

Quelques années encore plus tard on me dira "tiens sur cette photo de classe, tu es plus beau que la plupart".

La construction de soi doit passe parfois par la frustration a posteriori.