Pendant les six premiers mois de l'année, j'ai regardé mon ventre s'arrondir et j'ai tenu des listes et des listes de jours à vivre, puis de jours à barrer. Est-ce que c'était long d'être enceinte? Je ne me rappelle plus. Parfois oui. Et pourtant, le temps a passé si vite. Je n'arrive pas à m'imaginer que cet homme de vingt ans avec qui je discute langue et littérature aujourd'hui est mon fils, est et a été cette petite chose chiffonnée dans mes bras. Je me rappelle que lorsque je l'ai senti bouger - les premières fois - c'était comme un bain de bulles. Plus tard, je l'ai senti remuer, souvent remuer... Et un samedi matin, il s'est retourné; a viré, comme un petit ballon de rugby, tête sur le côté... Puis tête en bas.
Deux ou trois mois avant la naissance, j'ai su que c'était un garçon. Nous regardions tous les deux l'échographie, mais j'avoue que je ne voyais pas grand-chose. Et nous avons préparé notre mariage. J'avais calculé mon congé de maternité au plus juste - travailler le plus tard possible et garder le maximum des semaines pour après la naissance - prévue entre le 15 et le 21 juin.
Le 31 mai, j'ai arrêté de travailler. La plus gentille de mes collègues m'a véhiculée durant le dernier mois qui fut aussi un mois de grève. Emmanuel, lui, courait de maisons communales en maisons communales pour rassembler les papiers nécessaires à notre mariage contre la montre. La date a été fixée. Nous avons accompli toutes les démarches. Les bans ont été publiés. La cérémonie se réduisait au minimum, je ne voulais pas de chichis. Ma mère m'a suppliée: "je t'en prie, ne te marie pas..." "Mais l'enfant?" lui ai-je rétorqué, interloquée. La Belgique était encore sous le coup d'une condamnation, à la Cour européenne des Droits de l'Homme, pour sa législation rétrograde sur les enfants naturels. Cette loi a été abrogée un an plus tard, en 1987. Avec effet rétroactif.
Au bureau, j'ai "formé" l'intérimaire qui devait me remplacer. Fille d'un sculpteur belge, ancien professeur aux Beaux-Arts, elle m'a raconté quelques anecdotes curieuses sur les rapports plutôt houleux entre artistes. Et tenté de me convertir à la "religion" de sa secte. Sans succès naturellement. Entre le 31 mai -comme une délivrance- et le 7 juin, je me suis beaucoup promenée. Et je me suis mariée un samedi matin, à l'hôtel de Ville, à dix jours d'accoucher. Anne-Marie, qui est morte il y a quatre ans, a composé mon bouquet de mariée, des fleurs en clochettes blanches, du feuillage nervuré, du gypsophile et... Des pivoines roses.
La veille de notre mariage, j'ai regardé l'appartement Il n'a jamais été aussi agréable que ce soir-là, paré des fleurs que nous avons reçues avant la fête. Il y avait un magnifique hortensia rose en pot, que j'ai très vite replanté dans le jardin de mes parents. Là où gît aussi un peu de terre venue du Kasaï - où avaient été ensevelis les restes de la soeur aînée que je n'ai jamais connue.
Et mon fils est né.
Après l'accouchement, j'ai dit "plus jamais..." On dit ça. J'aurais aimé avoir encore un enfant. Mais ça ne s'est pas présenté. J'ai pris ma valise, Je lui ai préparé une chemisette croisée, la brassière rose et blanche. Des chaussons. Et nous sommes partis à la clinique. Et Emmanuel a philosophé avec le chauffeur de taxi . Et j'avais la trouille. Et on a baigné l'enfant, après avoir éteint les lumières, dans la salle d'accouchement. Et j'ai serré ce visage rose, aux lèvres renflées, aux yeux clos, contre le mien. L'émotion m'a submergée.
Longtemps, le bouleversement, les sensations - et les émotions - liés à l'accouchement sont restés très vivaces. J'avais eu comme l'impression de descendre au coeur de moi-même. D'être comme enlevée par quelque chose d'indescriptible, de plus immense, de bien plus vaste que soi. On va au bout de soi-même, on passe dans l'au-delà de soi-même.
On ne se souvient pas de sa naissance. On ne sait pas quand ni comment on mourra. Ainsi en est-il du début et de la fin d'une vie. Mais l'accouchement - même sans la douleur - est une expérience immense sur le plan individuel, et pourtant, c'est un rien dans le souffle de l'humanité. Un caillou qui s'ouvre dans l'onde du fleuve, au hasard du temps, ou serait-ce plutôt une des pierres angulaires des vies qui affleurent et se déroulent avec la régularité d'un métronome... Un accouchement... Une naissance.
Mouvement suivi d'une multitude de cercles dans l'eau et qui n'en finissent pas de s'élargir, puis de mourir, de génération en génération...