Ce qui compte le plus cette année-là. C'est ma rencontre avec Guillaume. Ce n'était absolument pas prévu au programme. Mon programme, il était simplissime: je me marie, tu te maries, on a beaucoup d'enfants et on est sûrement très heureux. C'est la vérité, je pensais ainsi, et je me demande encore comment c'est possible. Avais-je donc si totalement oublié tout ce que j'avais vécu? Comment se fait-il que le besoin de conformisme m'ait amenée, à ce point, à me renier ?
La réalité était tout autre. J'étais mariée et je n'étais pas heureuse. Je faisais un boulot idiot, que je détestais; je gagnais des clopinettes... Comme nous disions, au bureau. Je m'ennuyais. Oui. Je m'ennuyais dans ma vie. Cela ne m'empêchait pas d'aimer, non. Et je croyais que j'étais encore très amoureuse. Pendant les semaines, les mois, les années qui ont suivi ma séparation, j'ai réfléchi à ces années, remonté le cours du temps. Essayé de comprendre quand, à quel moment, la machine s'était grippée. Je n'y arrivais pas. Je n'y arrive toujours pas. Peut-être que les ricochets m'y aideront? Mais est-ce que cela servirait à grand-chose ? Ce compte n'est-il pas définitivement soldé? Tout est fini depuis si longtemps, et plus aucun de ces deux hommes ne compte. Si je pense parfois à eux, c'est différemment. L'un est le père de mon enfant, forcément, j'entends parler de lui au moins une fois par semaine. L'autre a disparu et, quoique j'aie pu écrire pour l'année 1990, je ne m'en porte pas plus mal.
Tout est venu de ce coup de foudre. Il est arrivé bêtement. Cela arrive toujours bêtement. Un soir, nous étions de sortie, Emmanuel et moi. Et tout contents. Nous avions une baby sitter, on allait à un vernissage, un vernissage important dans le si petit monde des profs de peinture et de dessin, et des anciens des Beaux-Arts. Nous allions au vernissage d'une expo rétrospective sur un peintre belge, ancien directeur aux Beaux-Arts. Mon grand-père et ma mère avaient rencontré ce peintre, Emmanuel l'avait eu comme professeur - ils ne s'entendaient pas... Bien sûr! Ai-je envie de dire. Les tableaux, paysages, portraits et compositions se trouvaient à l'hôtel de Ville, Grand-Place. Et les peintures et dessins de nus à "La Louve", récemment rénovée.
Nous y avions rendez-vous avec nos amis, Jean et Claire. Mais nous sommes arrivés en retard. A l'hôtel de ville, j'ai juste eu le temps d'admirer un portrait de l'épouse du peintre, immense, en robe rouge. Une merveille. Puis, nous sommes allés à La Louve. Là, nous avons retrouvé nos amis. Ils nous ont présenté un couple. Un certain Guillaume et sa femme, Godeleine. Dans mon souvenir, il était noir, de peau, d'yeux, de cheveux... De barbe. Et elle était blonde comme les blés. Lui était sombre, elle était lumineuse. Je n'y ai pas fait plus attention que cela, j'étais très pressée de retrouver Claire, que j'aimais beaucoup. Une Claire qui aimait lire. Qui était littéraire. Qui aimait la littérature française. La chanson française. C'était si rare, dans mon entourage ! Je me souviens même avoir bu un verre de champagne avec Jean. Nous avons trinqué, "à nos amours!" ai-je plaisanté. Où était donc Claire, à ce moment-là? Où était Emmanuel? Ce que j'aimais bien, chez tous ces profs, (artistes devenus profs, pour la plupart, parce qu'il faut bien gagner sa vie), c'était leur entrain, leur humour. Leur sens de l'auto-dérision. Leur non-conformisme. Du moins, ce que je croyais être un certain anti-conformisme.
Le groupe s'est reformé à la fin de la manifestation. Nous avons décidé d'aller au restaurant, un petit resto familial, dans l'Ilôt sacré. Nous étions six, j'étais assise entre Claire et Godeleine. En face de nous, nos compagnons respectifs. Nous avons parlé pendant tout le repas. Emmanuel et moi sommes partis les premiers, pour libérer notre baby-sitter avant 1h00 du mat. Mais avant notre départ, Guillaume et Godeleine nous ont invités. Ils organisaient une réunion entre amis, chez eux, deux semaines après.
Deux semaines après, nous étions en route pour leur maison. Avant de tomber amoureuse de lui, je crois que je suis tombée amoureuse de sa maison. Et de ses oeuvres. Chez lui, il y avait beaucoup de musique. Il commençait sa collection de CD, il vendait ses anciens 33 tours. Je lui ai racheté "Le Messie" de Haëndel et un coffret des Musiciens de Provence. Il a eu l'air surpris par mon choix. Sur la table de salon, en marbre rose, un beau marbre d'une qualité très rare, il y avait une statuette. En marbre elle aussi. Et puis, il s'est passé quelque chose de très étrange. En partant, j'ai effleuré une de ses statues, avec ma main. Longuement. J'avais l'impression de percevoir un fluide curieux, je ne peux pas très bien le qualifier. Sensation de froid? Ou au contraire, de chaleur? Ai-je ressenti des picotements au bout des doigts? Qu'est-ce que j'ai senti? Comment pourrait-on qualifier ça? Je ne sais pas. J'avoue mon ignorance. Mais j'ai senti quelque chose de physique. D'électrique. Cela ne m'était jamais arrivé. Cela ne m'est plus arrivé après.
Jusqu'à ce moment-là, tout va bien. Emmanuel et moi sommes conquis par ce couple, par le climat de bienveillance, de chaleur, d'accueil qui règne chez eux. On aime la bibliothèque, chargée de livres. Je me souviens d'une parole de Claire, au petit restaurant, elle avait dit "Guillaume aussi est un littéraire". Je l'avais regardé, étonnée. Cet homme qui parlait peu, me regardait à peine, cet homme-là pouvait-il être un littéraire, au même titre que Louis D*** et Elisabeth, mes références en la matière ?
Cela aurait pu en rester là. Mais non. Quelque temps après, Claire fêtait ses trente ans. Ils nous avaient invités, à nouveau. Emmanuel était définitivement rentré en grâce auprès de ses amis. Nous nous apprécions mutuellement. Le 7 avril, nous allons donc chez eux, il y a un apéritif gigantesque (et traître: vermouth, tequila avec une olive verte flottant sur ce mélange...) et puis, nous allons au restaurant. Je crois que j'étais saoûle. J'étais aussi très gaie et passablement déshinibée. Au resto, je me suis retrouvée entre Jean-Philippe A***, le sculpteur (le seul qui vivait de son art, et quel labeur il accomplissait dans son minuscule appartement, à F***) et Jean, juste en face de Guillaume. Et Guillaume m'a draguée. Bêtement ! Ai-je envie de dire, d'écrire, et de répéter. Je ne l'ai pas pris du tout au sérieux. Quand, à la fin du repas, il a insisté pour me voir, le lendemain, je lui ai ri au nez, mais j'étais un brin agacée. Quand il m'a demandé ce que je faisais le dimanche, j'ai répondu au moyen d'une pirouette: "le dimanche, je vais à la messe!" Il a eu l'air stupéfait. (J'ignorais que j'étais en face d'une "grenouille de bénitier", - ce n'était pas la moindre des contradictions de Guillaume).
A ce moment-là, Emmanuel est revenu, a sauté à pieds joints dans la conversation et, catastrophe, il était enthousiaste pour une visite le lendemain, au musée. Là, je n'étais plus contente du tout. D'abord, j'étais fatiguée. J'étais enrhumée, je toussais à fendre l'âme. Et puis, j'étais de mauvaise humeur, il était si tard! Ou si tôt... La perspective du lundi devait déjà me tourmenter. Donc, le lendemain, aller au musée? Pendant toute la matinée du dimanche, j'ai supplié Emmanuel de décommander cette sortie, il n'a pas voulu, il s'est même énervé (si on n'avait pas d'amis, c'était de ma faute...) J'ai finalement obtempéré, mais en signe de protestation, j'y suis allée décoiffée, pas maquillée, habillée n'importe comment, et j'avais la gorge sèche, en clair, j'avais la gueule de bois... Guillaume a joué le grand jeu, je ne sais plus ce qu'il a dit, ce qu'il a fait (je le revois, cependant, j'ai gardé un souvenir très précis de cet après-midi), et il a poussé son avantage plus loin... C'est à ce moment-là que j'ai vraiment ressenti du désir, c'est arrivé sans que j'y prenne garde, comme une houle qui me traversait le corps de part en part, j'avais (c'est risible, je le sais), un coeur qui battait la chamade. J'étais sous le coup d'une émotion très forte.
Le soir, indignée, (et épuisée), j'ai dit à Emmanuel qu'il m'avait draguée. Première erreur. Emmanuel a téléphoné à son ami, qui n'a pas tardé à descendre Guillaume en flammes. Deuxième erreur. Le lundi, Guillaume a téléphoné pour me parler, je n'ai pas décroché. Etait-ce encore une erreur? On a un peu commenté l'incident, sans plus, je me suis dit que j'avais eu affaire à un coureur de jupons, à un stupide dragueur et que cela ne valait pas la peine d'en faire un fromage.
Mais alors, qu'est-ce qui a fait que pendant une semaine, j'ai continué d'y penser, en regrettant vaguement quelque chose, je ne sais pas très bien quoi ? Pourquoi, le samedi après-midi, alors que nous sommes partis faire nos courses, me suis-je dit tout d'un coup, là, debout dans le métro... "Mais je suis amoureuse..." A ce moment précis, je sais que j'ai eu le choix. Le choix de dire non, ou de me laisser aller. A 30 ans, je croyais, naïvement, que l'on ne peut résister à une attirance aussi forte. Or, à cet instant, exactement, j'aurais pu dire "NON" et freiner des quatre fers. Puis penser à autre chose... Au lieu de cela, je me suis laissée aller, et un bonheur sans égal m'a inondée...
Eros avait gagné, le petit dieu grec tout mouillé des Odes anacréontiques, que j'avais tant aimées... Il avait extrait une flèche de son carquois et j'avais l'impression de l'avoir reçue en plein coeur. Du moins est-ce l'image qui s'est imposée à moi.
J'étais amoureuse, exactement comme si c'était la première fois de ma vie.