Petits cailloux et ricochets

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le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

les textes
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année 1970

Les textes sont présentés dans l'ordre chronologique de leur rédaction.

Fil des billets - Fil des commentaires

Kozlika, sur le chemin de 2006 à 19xx,
mardi 19 décembre 2006

1970:10 au lycée

Entrée en sixième. Cette fois je ne fais pas la même bêtise qu'à mon entrée en primaire. Quand on me demande mon âge je ne dis pas neuf ans trois quarts mais dix ans. Pas envie de me faire encore casser la figure.

Papa a dit : pour la primaire passe encore mais pour le lycée elle n'ira pas ici, on va la mettre à Paris. Il dit que je serai la première femme à entrer à Polytechnique, juste pour faire enrager les types qui pensent que les femmes peuvent pas être scientifiques. Il dit : et après tu feras chanteuse de cabaret si tu veux. Alors je dis non, bof pour Polytechnique, je veux être volcanologue. Il dit bon d'accord, d'abord Polytechnique, puis chanteuse de cabaret un an ou deux et après volcanologue, Haroun Tazieff va se jeter à tes pieds pour que tu entres dans son équipe. On rigole bien.

Il faut prendre le bus. Il passe pas loin de la cité et me dépose devant le lycée, ça va, j'ai l'habitude c'est juste en face de l'institut dentaire où j'allais l'année dernière. Brrrrrrr les fauteuils tous alignés en deux rangées en quinconce de chaque côté d'une allée centrale, les préparatrices qui menaçaient du cabinet noir au fond aux enfants qui pleuraient, le bruit des roulettes... En face c'est quand même plus sympa !

Il faut mettre une blouse. Deux semaines une bleu ciel, deux semaines une beige, avec le nom et la classe brodés au point de chaînette à gauche. Au point de chaînette, impérativement. Les garçons aussi doivent changer de blouse tous les quinze jours mais comme ils n'ont qu'une couleur - le bleu marine et le nom au point de tige - ça ne se voit pas s'ils ont oublié. C'est pas juste.

Il y a vraiment beaucoup d'élèves dans ce lycée. Avec aussi des très grands qui font "cogne" et "hippo(potame) cogne". Je crois que c'est parce qu'ils ont plein de devoirs à se cogner mais je ne sais pas comment s'appelle leur classe en vrai.

Quand j'ai mon manteau et qu'on ne voit pas la blouse, souvent les adultes m'abordent : "bonjour ma chérie, tu cherches ta maman ou ton papa ? tu veux que je t'aide à le/la retrouver ?" J'aime pas trop ça surtout qu'après ils sont tout de suite moins ma-chérie quand ils apprennent que je suis une élève. J'y peux rien si j'ai une taille de microbe.

Ma prof de français est gé-niale ! On joue au jeu de massacre en rayant dans un livre (ouiiiiiiiii en vrai dans un vrai livre) tous les passages qu'on trouve inutiles. Après on s'est rendus compte qu'on en avait besoin pour l'ambiance alors on a joué à "réhabilitons les mots".

On a des cours de cuisine et de couture. Je voulais faire aéromodélisme mais c'est que pour les garçons. Mais quand même les fruits déguisés à la pâte d'amande c'était rigolo à faire.

fauvetta, sur le chemin de 19xx à 2006,
vendredi 23 février 2007

1972 : 20 - Bac et Années lycée

1972, je vais avoir 20 ans, je viens d'avoir mon bac. Un des jours les plus formidables de ma vie.

Les évènements familiaux ont conduit ma soeur aînée qui travaille, à m'accueillir et à me prendre en charge totalement dès la Seconde. Jamais je ne serais allée au lycée sans elle, et je n'aurais sans doute jamais eu mon bac. Qu'elle en soit remerciée ici, sincèrement et chaleureusement.

Ces années pèsent lourd. En septembre 1970, Je sais que ce départ m'éloigne de la famille, de ma rue, de mon enfance... J'ai gagné l'anonymat libérateur, mais perdu l'insolence, la gouaille... Je suis sortie de cette bulle familiale, soulagée, mais coupable. Coupable d'abandon, presque de désertion... J'apprends à vivre en ville, j'apprends une autre vie, mais je sens que je ne suis pas prête... Trop balourde, immature, démunie des codes... Je ne dispose pas de tous les codes, ceux qui permettent d'entrer dans le monde, les mondes...

L'enseignement public m'étonne et m'enchante. Le regard des profs, leur façon de nous parler, tout me plaît. J'admire et aime les profs (sauf la prof de physique !) .Les contraintes de travail me paraissent légères, plus de séjour à la chapelle de l'école, plus de prières ! Et surtout plus de regards condescendants, plus d'intrusion dans ma vie, je suis une élève parmi d'autres. Quelle joie ! La mixité dans les classes s'installe très doucement, ils sont chouchoutés les garçons dans nos classes de filles ! J'ai bien aimé mes années lycée...

La découverte de la bibliothèque du lycée, et surtout de la bibliothèque municipale m'ouvre les portes de ma future vie. Je me souviens des boiseries, du vieux parquet, de l'odeur des livres, de l'harmonie. Et de la bienveillante gentillesse des bibliothécaires. Ce monde-là s'entrouve, c'est le déclic qu'il me fallait. Je suis retournée il y a peu voir ma bibliothèque municipale bien-aimée. Transformée en musée, le Musée du Nouveau Monde... Le bien nommé.

orpheus, sur le chemin de 19xx à 2006,
mercredi 11 avril 2007

1970 : Retour au bercail

En juin, avec la fin de la troisième année scolaire s'achève le service dans la coopération pour mes XY. Il est temps de rentrer.
Le départ est plutôt déchirant. En trois ans des liens se sont créés, un rythme de vie a été pris.
La Dauphine est chargée de bagages et les cœurs de souvenirs.
Ils jurent de revenir. Radha le leur fait promettre et se propose déjà de les accueillir.

Ils sont maintenant installés en Ile de France.
Mes XX trouvent une place dans un laboratoire de Chimie tandis que mes XY reprennent une dernière fois le chemin de l'université.
Le décalage culturel est impressionnant. Il leur faut quelques mois pour s'habituer.
Surtout qu'un événement risque de tout chambouler...

alain, sur le chemin de 19xx à 2006,
mercredi 11 avril 2007

Un nouveau départ 1970-1950

1970:

Année de mon mariage:Elle était un peu oubliée :5ème d'une famille de 10 enfants,nous nous étions apprivoisés peu à peu....Nous étions sincèrement amoureux mais elle l'était plus que moi:

-Pour elle la délivrance,le grand départ dans la vie

-Pour moi le deuxième départ et le certitude d'avoir quelqu'un de sûr sur qui je pourrais compter

Certains diront mariage de raison ou d'opportunité: peut-être mais pas seulement...

D'autres diront: beaucoup de non-dit et de calculs:peut-être mais pas uniquement

1950

Après avoir flirté pendant un an avec les petits de l'école primaire me voilà vraiment intronisé "élève officiel" avec un beau cartable en peau d'agneau une blouse noire avec liseré violet boutonnée sur le coté et un béret un peu grand .

Et j'aime bien déchiffrer sur le petit livre de lecture les bla-ble-bli-blo-blu et autres fla-fle-fli-flo-flu.Je suis souvent en avance et je deviens un préféré de la maîtresse ce que je paierais fort cher

luciole, sur le chemin de 19xx à 2006,
mercredi 25 avril 2007

1970, rerendre depuis le début...

Je me suis arrêtée en 1998... Avant, c'est une autre vie. Je crois que j'aime bien penser ma vie comme les tomes d'un livre. Et c'est ainsi que je la ressens, de ma naissance à 1998, est le premier, de 1998 à la naissance de ma fille est le deuxième, et la naissance de ma fille ouvre ce troisième qui s'écrit chaque jour dans mes veines, et de la veine j'en ai.

Parce que ce premier tome est un livre en soi, je reprend le fil dans l'autre sens et au lieu de remonter le cours de ma vie comme je l'ai fait jusqu'à présent, je m'en vais le descendre. "Je m'en vais ... le descendre" Je l'ai quitté ce temps, et je l'ai tué aussi. Ou peut être l'ai je enterré vivant, car pas d'autre choix, le passé ne s'efface pas, ne disparait pas, ne meurt pas. J'ai trop de mémoire et puis tout bien considéré j'aime me souvenir. Je l'ai enterré vivant donc après l'avoir bien trituré dans tous les sens, haché, mixé, mis en pièce, en bouillie, lyophilisé, reconstitué. J'ai fini par l'enterrer, j'ai mis une jolie pierre tombale, j'ai écrit une épitaphe. Alors revenir dessus c'est étrange, c'est comme venir déposer des fleurs au cimetière, longtemps après le deuil, pour parler encore un peu avec ce que l'on garde en soi d'un familier décédé.

Je suis née le trente novembre mille neuf cent soixante dix. l'hiver est neigeux. Autour de ma naissance il y a quelques phrases que j'ai entendu et ré-entendu encore, qui forme une sorte de légende, au sens légendaire mais aussi comme un texte en bas de la page. Une légende à décoder bien sur, qui cache derrière son masque des secrets de famille, de ceux que personne ne prendra la peine de révéler. Parce que chez moi, des secrets, il y en a à la pelle, et certains suffisamment violents pour monopoliser la révélation. Les secrets de ma naissance sont restés des doutes. C'est ainsi que j'arrive, ainsi que je vais me définir longtemps, comme le doute. J'ai fait de "je pense donc je suis", " je doute donc je suis"...

"Tu es la fille de l'instituteur", cela accompagné de grands éclats de rire. La légende c'est que mon père représentant de commerce était plus souvent sur les routes qu'à la maison, ma mère s'occupait des parents d'élèves et s'entendait très bien avec monsieur l'instituteur. Dans un petit village les ragots vont vite, aussi quand ma mère est tombée enceinte, les rumeurs allaient bon train. Mes parents riaient en parlant de cela. Moi j'ai parfois espéré être la fille de l'instituteur, peut être un peu plus que n'importe quelle autre enfant, parce que mon père... mais cela j'en parlerai plus tard. En tout cas derrière leur rire j'ai appris des années plus tard à lire que cela avait compté, conté, dans notre histoire, dans notre inconscient collectif, mon doute originel.

"Après toi, je n'ai jamais retrouvé ma taille de jeune fille" Ou une variante " Après ta soeur j'avais eu du mal à re-mincir et quand enfin j'y suis parvenue, je suis retombée enceinte de toi, après je n'y suis plus jamais arrivée". J'ai, en quelque sorte, définitivement tué la jeune fille qu'était ma mère, j'ai fait d'elle définitivement une mère, plus rien qu'une mère, plus tard quand moi même je deviendrais une femme, elle sera vieille, plus tard quand je deviendrais mère, elle sera sénile...

"Heureusement que tu étais une fille, si t'avais été un garçon, ça aurait fait soit un macho, soit un pédé". Dans celle ci, il y a tant de chose... D'abord l'emploi du passé, j'étAIS une fille, je nétAIS pas un garçon, je suis devenue asexuée... Androgyne disait mon père...
J'étais la cinquième roue du carrosse, la roue de secours. J'étais le dernier espoir de garçon, une déception refoulée, latente, gênante... Mais les garçons n'avaient pas de place chez nous. Entre macho et pédé, aussi indésirable l'un que l'autre, il n'y avait pas de place. Ce n'est surement pas un hasard si nous sommes une fratrie de filles.

Voilà quelques extrait de la légende, ceux qui m'ont marqué. Je sais aussi que j'étais la petite soeur, la petite dernière, enviée, cajolée, protégée, aimée. J'ai eu plein de mamans, attentionnées, câlines, autoritaires, cruelles, protectrices, des mamans trop jeunes pour l'être mais pleines d'amour. Notre force c'est que nous étions ensemble et que la solidarité nécessaire à notre survie a dominée les rivalités inhérentes à la fratrie.

Je suis née le 30 novembre 1970, j'aime cette date comme j'aime la vie. Elle est heureuse mon enfance vous savez, en tout cas longtemps elle m'a semblé heureuse. La force de l'innocence, ne pas savoir que cela aurait pu être mieux, ne pas savoir l'injustice, vivre le moment présent. Il en faut des tranches de vie pour retrouver cette faculté qui nous rend si fort face à l'adversité.

samantdi, sur le chemin de 19xx à 2006,
dimanche 29 avril 2007

1970 - 9 ans, mon cher journal

L'année 1970 est la première à bénéficier d'archives personnelles. En effet, je commence à tenir mon journal intime, sur un cahier jaune d'écolier.

Ce cahier ne me quittera jamais : moi si désordonnée, je sais que c'est mon bien le plus précieux, je le fais suivre de tiroir en tiroir, au gré de mes appartements. Bientôt il y aura un autre cahier jaune, puis encore un autre et la longue suite de tous mes mots.

Ce premier journal a bien des points communs avec mon blog. Il fonctionne par catégories, ou chapitres : ma vie en classe, mes copines, mes interrogations sur mon père et les aventures de mon cousin Frank.

Je ne suis pas sûre de parler d'autre chose, depuis toutes ces années.

Extrait :
Aujourd'hui, P. m'appelle en arrivant à l'école. Elle me dit : "Hier soir, j'avais danse et avec I. et L., on a décidé de faire une farce à I.S. Dès qu'elle est arrivée, on a claqué la porte qui s'est fermée sous son nez. Mais I.S s'est vexée et elle est partie en pleurant. Elle a dit je ne sais quoi à sa mère qui est allée trouvée Madame M. (NB:la prof de danse) qui a dit : "Qu'est-ce qui s'est passé?" et Ch. a répondu sur un ton nazillard : "P. s'est moquée de ma soeur" et Madame M. a dit à P. qu'il ne faut pas faire de farces ni de méchancetés, qu'elle était vilaine. "Quelles imbéciles ces filles S." ai-je dit à P.. Mais voilà, Madame S. a traité P. de merdeuse et de moqueuse. Cela m'a détachée de Ch., maintenant P. a une plus grande place dans mon coeur

Je commence à écrire cette année-là, et je ne m'arrêterai plus.

cassymary, sur le chemin de 19xx à 2006,
lundi 11 juin 2007

1970: j'ai 10 ans

Dès qu'on l'a entendu se lever, je suis repartie me glisser dans mon lit.

-"Qui a parlé?" a t-il hurlé.

Je tremble, je sais déjà que rien ne va l'arrêter. Ca n'arrive pas souvent, mais quand ça arrive, rien ni personne ne peut l'arrêter. Son regard est comme fou, ses gestes sont saccadés, ses muscles tremblent sa colère.

Aucun son ne sort de ma bouche. Je suis tétanisée. je sens qu'il peut me tuer, je crois qu'il peut me tuer.

-"Qui a parlé?" répète t'il. Il est tout près de mon lit.

-"Moi!" Dit elle d'une voix claire et sûre.

-"Salope! T'as pas fini de nous faire chier!" Et il se met à frapper.

Elle s'est recroquevillée dans le lit, protégeant sa tête et son ventre. Je le sais, elle fait toujours ainsi. Je fais de même. Après, après, si sa colère n'est pas passée, ce sera mon tour sans doute.

Il tape, tape, encore. Elle ne gémit pas, reste silencieuse. Il prend la chaussure et frappe plus fort. Il hurle des insultes.

Je suis une vraie statue. Je pèse des tonnes dans mon lit. Je voudrais m'enfoncer, m'enfoncer dans le matelas et disparaître. Je reste muette. Je voudrais parler, faire cesser les coups mais mes muscles refusent de m'obéir.

Lui s'acharne. Je sais ses yeux injectés de sang, je sais sa colère qui transpire par toutes les pores de sa peau. Je sais sa folie quand il perd le contrôle.

Je ne dirai rien, je resterai de marbre, mes bras protégeant ma tête. Je sauverai ma peau. Puis je l'entendrais marcher dans la chambre, passer au pied de mon lit sans s'arrêter. Soulagé, calmé, il retournera se coucher.

Elle ne bougera plus de la nuit. Moi non plus, trop peur qu'il revienne. J'imaginerai le pire et j'égrènerai les heures, finissant par m'endormir exténuée d'avoir pleuré en silence.

Au matin, elle se glissera dans mon lit, son corps tout endolori.

On se serrera l'une contre l'autre, on réchauffera son corps douloureux et nos âmes blessés.

Elle me glissera à l'oreille:

-"Ne t'en fais pas, je vais bien. T'as bien fait de pas bouger, il t'aurait tuer. Quel con!"

Souvenir de mes 10 ans qui hante encore mes nuits. A la suite de cet événement, je suis devenue somnambule, pendant 10 ans.

Je tiens à préciser que la violence de mon père était épisodique. Il a très peu levé la main sur nous. Mais à chaque fois qu'il l'a fait, cette violence était incontrôlable et incontrôlée. Cela s'apparentait à une folie destructrice à notre égard. Il ne frappait pas pour nous punir, pour nous faire mal. Il frappait pour soulager sa propre angoisse, ses propres incompétences. Ce n'est pas nous qui étions visées mais plutôt ses propres frustrations, ses propres échecs. Il déchargeait sa colère et cela ne s'arrêtait que lorsqu'il n'avait plus de colère à déverser.

Ce n'est pas tant ses actes violents qui m'ont marqués, mais les circonstances dans lesquelles cela arrivait. J'aurai peut être accepté si j'étais punie d'une faute grave. Hors c'était à chaque fois pour des "broutilles". La punition était injuste et non fondée. Je me souviens un jour l'avoir vu se transformer en bête furieuse pour un verre de vin renversé sur la table, ou un mot déplacé.

C'est à ce moment là que j'ai commencé à le mépriser. Mais cela faisait déjà longtemps que j'avais compris que je ne l'aimais pas.

Otir, sur le chemin de 19xx à 2006,
mardi 12 juin 2007

1970:12 Corps en déroute

Moi, je n'étais pas encore pubère. Mais mon amie Isabelle l'était. Et ce séjour à la montagne a scellé bien des tragiques destins de nos corps et de nos coeurs en chantier. Le sang des règles allait tâcher les draps et déclencher les foudres de son père en pleine nuit, je me terrais au fond des miens trop effrayée pour oser me lever et aller l'aider dans la salle de bains. Lâcheté d'enfant manipulée. Je la regrette encore, cette lâcheté que j'ai cultivée ensuite sans le savoir pendant des années.

Lâcheté encore de ne pas m'opposer aux petits déjeuners pantagruéliques qu'il nous imposait au prétexte qu'il faisait moins vingt degrés, et qu'il était hors de question que nous partions sur les pistes sans avoir ingurgité les six croissants et pains au chocolat qu'il avait rassemblés pour nous sur la table : je revois avec une horreur mêlée de colère ces trente-six viennoiseries, et je me demande si je n'hallucinais pas, si je n'ai pas inventé ce souvenir pour couvrir ce qui allait devenir, est-ce si étrange, autant chez Isabelle que chez moi, des troubles du comportement alimentaire qui nous ont hantées chacune de notre côté, pendant des années en parallèle et en miroir, oscillant de l'anorexie à la boulimie, et alternant surtout les variations inquiétantes de poids, mais ceci est une autre histoire, bien au-delà de l'année en question et du souvenir que j'évoque ici.

Lâcheté toujours de ne pas m'insurger contre les insultes qui fusaient quand il fustigeait ceux des enfants qui avaient laissé des poils de pubis dans la baignoire commune : je ne pouvais prouver que je n'étais pas en cause, et nous n'étions plus que deux, moi et le plus jeune des garçons de la tribu présente à nous dédouaner en ne nous mêlant surtout pas du nettoyage de la salle de bains en question. Mais le mot pubis est devenu un mot sale, un mot évocateur de cris colériques et de menaces. A l'aube de ma puberté, j'étais jetée contre un mur maculé et effrayant, pleins d'ombres menaçantes où la stature de l'homme domine et fait peur.

Les lumières de 'hanouka pour la première fois de ma vie allaient m'apprendre qu'il y a de l'espoir et que de l'obscurité peut naître la lumière. J'étais enchantée. Mais hélas, avant la fin des huit jours programmés, un deuil soudain dans leur famille allait écourter notre séjour. Il se dressa à nouveau dans notre univers sortant de l'enfance, pour nous terroriser et nous harceler d'un chronomètre inexorable tandis qu'il supervisait la confection hâtive des bagages pour rentrer. Le temps m'était désormais compté et je ne le savais pas.

sicaliptic, sur le chemin de 2006 à 19xx,
mercredi 29 août 2007

1970 : 4 ans une soeur

ma soeur nait cette année là, ça s'est un repère sûr, elle deviendra la chouchou de la famille.
Il parait que nous refusions qu'on la gronde et nous mettions à pleurer avec elle lors des rares fessées.
Je ne sais pas si c'est une réalité ou si la mythologie familiale cache là dessous les effets du favoritisme.
% Heureusement elle aura un bon fond comme on dit, elle est généreuse la petite et elle attendra l'adolescence et notre désertion pour se conduire en fille unique.

Je devais être heureuse et un peu jalouse tout de même, sur les photos je fais des efforts désespérés pour lui prendre la vedette. Rare sont celles où je n'apparais pas dans un coin, même un petit bout mais être là.
Mon oncle m'a ramené un petit lapin blanc, j'en suis dingue, je le traine partout avec moi mais comme une peluche coincé sous mon bras.
Le soir je le range dans le clapier pour aller me coucher. Je ne sais pas combien de temps il tient à ce régime mais il finit par mourir. Comme je suis trop petite (?) on me dit qu'il s'est enfui, et c'est à 30 ans que j'apprends médusée que c'est moi qui l'ai tué. Ma mère a fini par me le dire m'entendant parler avec nostalgie à une amie de ce petit lapin échappé, elle croyait que j'avais compris depuis le temps.

Je crois que cela m'a plus traumatisée que le père Noël, il faut dire que le mensonge a duré plus longtemps.
Du coup je lui ai demandé si mon cobaye était mort lui aussi.

La vérité a chancelé ce jour là, ça n'a l'air de rien mais un truc pareil peut ébranler son rapport au monde.

pierre, sur le chemin de 19xx à 2006,
samedi 24 novembre 2007

1970 (9 ans) - La joie de vivre

Le récent état des lieux de mon parcours de petits cailloux, dont la fréquence des étapes s'étire inconsidérément, m'a aiguillonné. Je livre ici un texte écrit lors de ma dernière contribution chronologique, à peine retouché. Poursuivrais-je en entrant dans mes années grises ? Je l'ignore encore...

En septembre, dans l'école rurale à deux salles de classe, je passe chez les grands, de l'autre côté de la double porte. Cette fois nous sommes huit dans ma section de CM1. Je me suis fait un ami privilégié, et j'ai beaucoup de copains. Les effectifs en doublé avec l'arrivée de nouveaux habitants, qui influeront de plus en plus sur l'esprit du village. Sur les murs de la salle il y a les grandes cartes de géographie Vidal-Lablache. Des armoires vitrées en bois, au fond de la pièce, recèlent quelques objets récoltés pour les leçons de sciences naturelles : des morceaux de roche, de lave, des fragments de bois, des pommes de pin, un oiseau empaillé. Et puis des livres de bibliothèques, indisctinctement recouverts de papier bleu passé. Le jour de la rentrée tous les élèves recouvrent leurs livres avec ce papier bleu, suivant les indications de pliage et découpe précisées par la maîtresse. Sur les pupitres en bois le remplissage des encriers en porcelaine blanche avec la grande bouteille d'encre violette est un cérémonial accompli par les aînés. Ce sont des élèves âgés qui sont encore là après avoir accompli le cursus normal, sans être partis au collège. L'un d'entre eux est préposé au remplissage du poële à mazout qui nous chauffe durant l'hiver. Le jeudi après-midi, après être venu projeter un film pédagogique en 16 mm sorti d'immenses boites circulaires, se déroule un rituel : le mari de l'institutrice, ancien directeur de l'école, applique avec soin de très grands tampons de cartes géographiques. Des tampons de 20 cm de côté, en bois, arrondis pour augmenter la pression nécessaire à l'encrage. Ce sera à nous, élèves, de les colorier ensuite au crayon et d'inscrire les noms des fleuves et villes selon les indications de la maîtresse.

L'ancien directeur vient toujours accompagné de son fils, un handicapé mental adulte qui fait rire les enfants avec son vocabulaire aussi répétitif qu'approximatif, ses voitures miniatures plein les mains, et son attirance pour les petites filles. J'imagine mal ce genre de contact dans la société aseptisée et normalisatrice d'aujourd'hui. Pourtant cet accueil de la différence était pour nous quelque chose de très naturel. D'ailleurs il y avait dans le village plusieurs "simples d'esprit" qui accomplissent des tâches à leur portée.

Pour les "Leçons de choses", toute la classe part dans la campagne pour observer les arbres, découvrir les montagnes qui nous entourent, ou suivre le travail ancestral du maréchal-ferrant. J'aime beaucoup ces temps de découverte qui se font dans une ambiance particulièrement agréable. La campagne est encore très rurale, alors que dans les années qui vont suivre l'explosion démographique du village en transformera tant la physionomie paysagère que l'esprit. En 1970, il y a encore dans ce village un homme qui laboure avec une charrure tirée par des boeufs ! Des fermes semblent n'avoir pas connu le moindre progrès technique. Les chevaux de trait existent encore, comme à la ferme où nous allons chercher le lait, servi à la louche dans un pot spécial en aluminum.

L'hiver le cantonnier trace la route dans la neige en trainant derrière son petit camion une étrave constituée de deux lourdes planches de bois. L'été il fauche "à la main" tous les bords de route, puis ramasse le foin ainsi coupé. Il échange quelques mots avec nous lorsque nous rentrons de l'école, à pied.

Lorsque la saison s'y prête, en allant à l'école nous ramassons des bouquets de fleurs des champs que nous offrons à la maîtresse. Je l'aime bien, elle est gentille et attentive, encourageante avec chacun. Nulle parole dénigrante. À la maison les jeux avec la fratrie, l'autonomie acquise en grandissant, font que je me sens bien. Le temps libre est passé avec les copains à courir dans la campagne, à construire des cabanes ou nous prendre pour des cow-boys et des indiens.

De ces années je garde le souvenir d'un bonheur et d'une joie de vivre permanents. Vision probablement tronquée, mais représentative de ce que j'en ai ressenti.

anita, sur le chemin de 19xx à 2006,
vendredi 4 janvier 2008

1970-7ans : Voyage en Irlande avec un âne et un cheval.

''Alors, comme cela, on peut.

On peut ouvrir un coffret clos depuis longtemps

et y retrouver intacte

une perle.

D'un bijou en or massif

on se serait attendu

à en revoir l'éclat solide et un peu âpre.

mais cela?

cette douceur enclose

qu'on aurait cru évanescente

c'est si têtu?''


En 1970, j'ai sept ans, et De Gaulle, personnage pas marrant dont on parle de temps en temps à la maison avec colère, et beaucoup à la télé, avec trémolo, meurt. Pour avoir titré "Bal tragique à Colombey:un mort" Hara Kiri est interdit, et Pilote, le journal qui m'amuse, accueille un certains nombres de dessinateurs transfuges qui me feront réfléchir, mais plus tard.

Cet été, nous partons en famille en Irlande. C'est peut-être l'un des très rares moments de ce temps là qui fonctionne réellement comme un souvenir, et non comme une histoire de mon enfance, parce qu'au delà des mots, du récit forcément réaménagé, il me semble que je peux sentir encore l'odeur et les sensations de ce voyage. La douceur qu'il m'en reste est bien plus qu'un vestige.

Il y a d'abord l'âne, qui accepte par moment de nous porter. Plus tard, comme de nombreuses filles en quête de maîtrise, je prétendrais idolâtrer le cheval élégant et capricieux. Mais mon coeur ombrageux est allé à l'âne indulgent, sans aucune défiance et, pour la vie, j'aimerai son oeil fardé et son pas équitable.

Il y aura l'admiration que j'éprouve pour l'anglais de mon père, nullement entachée par la réponse du marin auquel il demandait son chemin :

-"Ah ça j'sais pas mon pote, nous autres, on est du Guilvinec, alors!.."

Après cet échange, il y aura la soirée, passée dans l'étroit carré du chalutier, qui sent le pétrole et la cigarette, les kilos de langoustines cuites dans la cambuse et offerts malgré les protestations de mes parents, la main qui ébouriffe les cheveux des mômes ravis, une sensation de chaleur et de tribu.

On retrouvera cette chaleur dans un pub parfaitement conforme aux promesses du syndicat d'initiative Irlandais. Nos parent s'étant enquis de nos désirs en matière de consommations, la mystérieuse unité de notre enfance, jointe à notre culot d'enfants aimés, nous fit claironner: "un whisky!" avec un ensemble qui fit hurler de rire le public, et ouvrit les portes de la soirée.

Il y aura ce périple en roulotte. Bien sûr,et surtout il y a quarante ans, cela représentait un sommet d'exotisme, et nous l'avions abordé avec une intense excitation. Mais ce qu'il m'en reste, c'est une façon extraordinairement paisible et intime de faire famille. Je retrouverai probablement plus tard en bateau, le pragmatisme tendre de ces menus gestes qui font le bien-être de chacun dans un espace minuscule. Oeuf mobile, déplacement sans autre enjeu que le bercement, parfums et lumière volés au passage...

Voilà. Si l'on me demande ce qui, dans mon enfance, incarne le réconfort, l'ingéniosité, le souci de faire plaisir et d'être ensemble qui peut surgir d'une famille, c'est cette image là qui me vient: un pot de jelly violemment rouge ou verte, figeant lentement dans un plat en pyrex, sur le siège d'une roulotte, au rythme du pas d'un cheval et des haussements d'épaules amicaux d'Irlandais en casquette de tweed.

Une vieille dame, peu avant notre retour, nous demanda de saluer Monsieur de Gaulle de sa part. Mon père promit gravement qu'il n'y manquerait pas.

eleonor, sur le chemin de 19xx à 2006,
dimanche 3 février 2008

1970 : 0 an - "C'est une fille ! "

"C'est une fille ! " A cette époque, on avait encore le goût des surprises. Après une répartition parfaitement équitable chez les quatre aînés (respectivement Frère Aîné, Sœur Aînée, Grand Frère Adoré, et Grande Sœur Adorée), le sexe du cinquième enfant importait peu, et le fait que ma mère se soit imaginée porter un garçon brun et pressenti par son intense activité intra-utérine comme un footballeur en puissance, ne nous interdit pas de nous interroger sur le supposé instinct maternel tout-puissant. Pourtant, en pur produit de la parthénogénèse comme dit mon père, je serai blonde comme ma mère et peu portée sur les jeux du stade. C'est également une des rares fois où j'arriverai en avance à un rendez-vous, le médecin mandé ne pouvant plus que constater avoir été pris de vitesse (faut dire, c'était en Suisse…) A trois mois, je décrète que le biberon, c'est nul, et ne prendrai désormais mon lait qu'à la petite cuillère. Je suis baptisée à l'insu de mon plein gré, mais dotée d'une marraine protestante qui se remet à peine du deuil de sa fille A., morte à vingt ans fauchée par un camion. Marraine que j'adorerai et qui comblera l'absence de ma grand-mère maternelle décédée pendant ma gestation. Premier été en Bretagne, séjour qui se prolongera tout l'hiver en attendant que mon père trouve un autre boulot. Nous ne retournerons pas en Suisse et la famille s'installera à Lyon. Je garderai définitivement en mémoire l'odeur de la Bretagne, comme celle d'un lieu où je me ressource. J'en ai gardé le réflexe de humer le parfum de l'air quand je descends d'un train, et identifier ainsi le lieu où j'arrive.

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