Petits cailloux et ricochets

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le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

les textes
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année 1978

Les textes sont présentés dans l'ordre chronologique de leur rédaction.

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Kozlika, sur le chemin de 2006 à 19xx,
samedi 9 décembre 2006

1978:18 aux abris

On s'est connus en mai, on est devenus copains comme cochons tout de suite. On a passé notre première nuit ensemble un mois plus tard, presque par accident[1] Nous nous sommes séparés au bout de vingt-quatre ans.

« Toulon », comme l'appelaient les copains Normands en raison de l'accent chantant trahissant son attachement au Var, était tout sauf sentimental, habillé comme l'as de pique, menteur comme un arracheur de dents mais uniquement pour la galéjade, drôle et toujours avec plein de projets sur le feu. (Bon ok, après j'ai compris qu'il aimait bien mieux en faire que les réaliser, mais j'ai mis un moment.)

Au début, nous n'imaginions ni l'un ni l'autre que notre relation durerait bien longtemps. Nos phrases ressemblaient toujours à « si on est ensemble le mois prochain, on fera ci et ça » et nos déclarations les plus brûlantes furent « t'es chouette » ou « t'es super ». Ça m'allait drôlement bien parce que l'amour ça me fichait la trouille. C'était un truc compliqué et douloureux, ça vous faisait sacrifier votre vie pour l'heure quotidienne que vous accordait l'autre, ça vous dissolvait, ça vous faisait perdre le contrôle. (Et franchement, quoi de pire que perdre le contrôle, je vous le demande ? Pas pour rien que je n'avais jamais non plus testé aucune des drogues qui circulaient à tout va autour de moi ni n'avais jamais picolé.) Et j'avais su tourner les talons vite fait lorsque la menace s'était présentée. Ouf !

Avoir un bon copain
Voilà c'qui y a d'meilleur au monde
Oui, car, un bon copain
C'est plus fidèle qu'une blonde
Unis main dans la main
A chaque seconde
On rit de ses chagrins
Quand on possède un bon copain

(Oui, bon, le quatrième vers est à adapter...)

Notre recherche commune d'un compère plus que d'une moitié présenta pour moi, et sans doute pour lui aussi, l'avantage énorme d'écarter l'angoisse de ne pas être à la hauteur ou de me noyer. Il n'occupa – ni ne chercha à occuper – aucun de mes ministères, signe distinctif qu'il ne partage qu'avec mon amie Claire parmi mes proches. C'est (c'était, hin hin, tu es grande maintenant) plus fort que moi, je guettais le jugement dans le regard des autres, aux aguets.

Cette association d'amitié, d'entraide et de solidarité a bien fonctionné longtemps, ça correspondait parfaitement à ce dont j'avais besoin – ou en tout cas ce que je recherchais à ce moment-là. Et si l'air des dernières années se fit irrespirable, parce que nos chemins n'allaient vraiment, mais alors vraiment plus dans la même direction, si sa conception de la parentalité me donne envie de lui planter un marteau-piqueur dans le crâne, je n'oublie pas qu'il était là, à Saint-Lô ou ailleurs, pour se souvenir au bon moment qu'il avait un truc super important à faire.

Notes

[1] Au sens littéral du terme puisque j'avais eu un petit accident de mobylette sans gravité et que par chance il passait par là.

mema, sur le chemin de 19xx à 2006,
mardi 13 février 2007

1978 - A la lumière du jour

Mai,
Le joli mois de mai…
Voilà l’heure pour moi de rentrer en scène !
Oui mais voilà, je ne suis pas pressé. Déjà timide. Le brouhaha que j’entends à l’extérieur me fait peur. Comment vais-je oser venir au monde au milieu de tous ces gens ?

Deux jours déjà…
Une voix dure et autoritaire menace d’utiliser la force, une lame, le froid, le choc…
Maman me demande doucement de l’aider un peu, de faire ma part du chemin. Je n’ai aucune raison d’avoir peur, elle sera là. Comme toujours…
Et c’est ainsi qu’au milieu de la nuit, je m’en vais à sa rencontre…
Si j’avais su !

On impose à ma mère de se reposer le reste de la nuit…loin de moi. Qu’ai je donc fait pour mériter cela ? Rien, juste les mœurs de l’époque. Il y a des jours comme cela où il ne faut pas chercher à comprendre. Mais dès le premier jour, quand même…

Le lendemain, à l’heure de la distribution des bébés…
Seule dans sa chambre à m’attendre, elle reconnaît mon cri au fond du couloir. En me déposant près d'elle, la sage femme lui dit sur le ton de la désapprobation « elle a hurlé toute la nuit ! ».
Pas pleuré, non…hurlé.
Colérique, déjà…

Au cours de ces deux longs jours mon père était là.
Plus tard, on lui demanda comment cela c’était passé. Lui, toujours aussi pudique et pragmatique, répondra « Oh ! C’était comme pour les agneaux ».
On ne refait pas un berger en pleine période d’agnelage !


Juin,
Dans un landeau sous un arbre, je contemple le bruisement du vent dans les feuilles. La chienne de mon père, "madame", refuse d'aller garder le troupeau depuis mon retour de la maternité. Elle passe ses journées près de moi, et grogne a la moindre intrusion. La boulangère passant par là doit encore s'en souvenir...

Il faut dire que maman est très affairée; d'ici quelques jours, nous partons pour l'estive.

J'ai hate d'aller retrouver ces grands espaces, le vent, l'immensité, l'absolue...

J'ai hate de découvrir de mes propres yeux le monde qui m'entoure...

caco, sur le chemin de 19xx à 2006,
mercredi 14 mars 2007

1978 (4) : quand la nuit tombe

C'est dans cette maison construite par mon grand-père, que nous figurons sur nos premières photos d'enfants, mon frère et moi. C'est aussi là que s'est bâtie l'entité "mon-frère-et-moi", dans cette chambre commune, ce mobilier transmis par nos parents : un grand lit où nous dormons ensemble. Je ne sais pas m'endormir le soir sans tenir sa petite main. Lui n'a pas toujours envie de me la confier, il m'arrive de le supplier ; il cède toujours. Je l'aime beaucoup.

Il arrive que mes nuits s'agitent. Nous dormons lorsque rentre mon père, et je suis souvent réveillée par les cris de mes parents. Leurs disputes me terrifient, me tétanisent dans mon lit. Mon imagination d'enfant interprète tous ces fracas d'objets ; ici Maman a dû se cogner, c'est sûr ; quel est le vase qui est tombé ? ; mais l'aspirateur doit être cassé maintenant !?
Leurs rancoeurs ne rencontraient que des objets, fort heureusement.
Ils ne s'inquiétèrent jamais de savoir si nous les entendions, et ne surent donc pas quel témoin nocturne je constituais. Les scènes étaient bien trop effrayantes pour que je me risque à les évoquer...

etienne, sur le chemin de 19xx à 2006,
mardi 27 mars 2007

1978 - Naissance

Un jour de neige, parmi les pins, dans une maternité aujourd’hui détruite. Je me découvrirai plus tard un aimant espagnol nommé comme moi, né lui aussi au même endroit, dix années plus tôt. Tous trois, sœur, frère et moi, nous sommes nés dans ce lieu

Je suis le dernier de la famille, de la génération des petits-enfants des quatre grand-parents. In extremis, j’échappai à la ligature des trompes de ma mère venue consulter son gynécologue à ce propos. Elle m’a gardé. Aurait-elle pu avorter ? Qu’importe ! Si oui, je ne manquerais à personne, de même que les fantômes inconnus qui nous entourent. Je trouvais d’ailleurs cet argument avancé par des adolescents totalement crétin à l’époque : « Ma mère a failli avorter, si elle l’avait fait, je ne serais pas là ! Donc je suis contre l’avortement ». Je n’ai pas changé d’opinion.

Mon père me dira un jour que ses beaux parents auraient préféré que leur fille avortât. Je ne pense pas qu’il l’ait dit par malice, juste par honnêteté. Cette phrase prononcée dans l’antre de ma chambre au papier peint de fleurs stylisées orange et vertes seventies me marque encore aujourd’hui, puisque je vous la livre. Elle m’inspire du détachement, aucune tristesse profonde car les protagonistes sont morts depuis quelques années déjà, aucune malédiction damoclésienne, du détachement, uniquement.

Je m’aperçois que je fais tout un fromage de cette histoire. Mais ne faut-il pas occuper cette première année sans souvenir ?

Thomas, sur le chemin de 19xx à 2006,
dimanche 29 avril 2007

1978, année 1 -- Les petits carreaux

Je me souviens.

Enfin, un peu. Une image, le carrelage à petits carreaux rouge sombre. C'était le premier appartement ou le deuxième. Je n'avais pas un an quand on a déménagé. Oh, on n'allait pas bien loin. Quelques numéros plus bas dans la rue, dans la même longue barre de béton gris. Tout au bout, au numéro 1, il y a les parents de Papa. Nous, il nous faut un appartement plus grand. Je soupçonne ces deux-là d'avoir une idée en tête... Si ça se trouve, pendant la journée, quand je suis chez la nourrice, Madame L., ils tirent des plans sur la comète. Madame L., elle est gentille, elle me donne des petits gâteaux. Elle habite rue Gérard-Philippe. Maman, quand elle était plus jeune, était amoureuse de lui. Mais il était bien plus âgé qu'elle, alors finalement c'est Papa qui a été mon Papa.

Pour l'heure, dans mon transat, j'applaudis à la vie.

Un an

izo, sur le chemin de 19xx à 2006,
dimanche 24 juin 2007

1978 : L'opération

Sinsin. C'est le nom d'un village en province du Namur, presqu'à la frontière de la province de Luxembourg. Ce village se trouve exactement à mi-distance entre Arlon et Bruxelles.
C'est de ce village qu'était originaire l'infirmier qui nous a pris en charge mes parents et moi, lorsqu'à moins de 2 ans, j'ai du me faire opérer de l'oeil gauche. C'est une histoire que maman m'a toujours répété, et aujourd'hui encore, lors de mes fréquentes transhumances, je ne peux pas passer à hauteur de ce village sur la Nationale4 sans une pensée pour cet infirmier.
5 jours d'hospitalisation, pas mal d'allers-retours pour mes parents.

sicaliptic, sur le chemin de 2006 à 19xx,
mardi 26 juin 2007

1978 : 12 ans la séparation

A part mon entrée en 6ème le grand évènement de l'année c'est le départ de ma grand mère pour Nimes. Elle a toujours vécu avec nous et d'un seul coup elle s'en va vivre chez une autre de ses filles. Elle s'est disputé avec ma mère qui lui a demandé de partir, je ne connais pas le motif de la querelle mais je trouve cette décision injuste. Je jure en mon fort intérieur que lorsque ma mère sera vielle je l'abandonnerais et décide que je m'occuperais de ma grand mère.
C'est elle qui ma élevée, je suis sa poupée de porcelaine, je me mets au creux de son fauteuil pour regarder la télé quand j'ai peur, elle a la peau douce et elle était toujours là pour nous. Maigre consolation je déménage dans sa chambre, nous en avons donc maintenant une chacun.
Je n'ai pas eu à tenir ma promesse ma mère nous a quitté avant, mais je pense que la difficulté de nos relations n'a pas été amélioré par cet évènement.
Déjà à cette époque je continue ma relation à ma grand mère je l'appellerais chaque semaine lui écrirais des cartes postales auxquelles elle répondra de son écriture d'un autre temps. quand elle finira par prendre un appartement toute seule je ferais le voyage une fois par an pour passer une semaine avec elle.
maintenant que je suis adulte je comprends mieux les difficultés qu'il devait y avoir à vivre sous notre toit, ma grand mère est autoritaire sous des apparences douces elle est têtue et parfois a des jugements coupants qui peuvent blesser. J'en ai fait l'expérience. Mais je n'ai jamais renoncé à essayer de la faire changer d'avis pour pouvoir continuer à l'aimer, maintenant elle est trés vieille et elle sait aussi faire ces efforts, mettre de l'eau dans son vin quelque fois. Ce n'était sans doute pas le cas à l'époque.
Cette histoire et d'autres qui nous ont été cachées fera exploser le cercle familial, fini les grandes réunions de tribu dans lesquelles j'ai été élevée, maintenant la famille se restreint à 5 personnes et cela fait un peu bizarre.

C'est peut être la recherche de cette grande famille disparue qui m'a poussé dans ces longues années de cohabitation et dans l'expérience des squatts parisiens.
En tout cas je sais que cette rupture a changé ma vie et j'ai le sentiment que mon univers s'est refermé et que cela ne m'a pas plu du tout.

Otir, sur le chemin de 19xx à 2006,
jeudi 20 septembre 2007

1978:20 Pourquoi pas ?

Puisque Jérôme était marié, il fallait alors que je tombe amoureuse de quelqu'un d'autre, non pas que je le décidai consciemment bien sûr, mais tout de même cela me semblait nécessaire et salutaire. Je redoublais ma seconde année et me trouvais donc à cotoyer de nouveaux étudiants, ce qui était une bonne chose vu comment la toute première année de DEUG avait pu être éprouvante et décevante.

La nouveauté m'auréolait également, ceux qui avaient déjà passé une année ensemble, m'accueillaient avec le respect qui était dû non seulement à mon ancienneté mais également à mes compétences linguistiques et à mes connaissances du système interne de la fac, puisque j'y avais travaillé côté administratif pendant les inscriptions.

Parmi ceux-là que j'attirais, il y avait LE garçon, entouré de sa cour d'afficionadas, étant donnée la rareté de la gente masculine en fac de langues. Je le trouvais charmant, spirituel, intéressant et bon en économie, ce qui ne gâtait rien, quand il s'était agi de constituer un binôme pour un exposé imposé par Rachline qui m'impressionnait on ne peut plus.

Il était clair que je lui plaisais également, mais rien ne se passait, et fidèle à ma tradition de ne jamais approcher de la séduction active dès lors que j'en pinçais pour quelqu'un, j'attendais un signe plus concret, qui semblait ne jamais venir, et pourtant nous passions de plus en plus souvent du temps ensemble, il m'invitait chez ses soeurs, chez ses parents, chez qui il habitait en grande banlieue. Il était joli garçon, avait une voiture, faisait de la photographie, fréquentait l'élite de notre promo, était apprécié des profs et des étudiantes. J'étais flattée qu'il s'intéresse à moi, qu'il m'inclue dans son cercle d'amis, même si parfois j'avais du mal à me confronter à leurs tentatives de "sauvetage" quand ils me faisaient sentir que je ne fréquentais pas le bon milieu en dehors de la fac.

Pourquoi étais-je si mal à l'aise quand quiconque me disait que je valais mieux que la vie que je menais ? Pourquoi avais-je tant envie de me mettre en colère contre ceux qui, lucides, me mettaient en garde contre non pas mes fréquentations mais l'effet diminuant qu'elles pouvaient avoir sur ma propre estime ? Pourquoi refusais-je absolument d'entendre lorsque je recevais le moindre compliment ?

Je résistais du mieux que je pouvais et pendant ce temps je remplissais de questions angoissées mes cahiers et journaux intimes, je m'emplissais de toutes les substances toxiques que je pouvais et qui m'aidaient à tenir au quotidien, tout en m'abîmant sur le long terme. Je passais l'année entre exaltation, espoirs, colères et dépressions post défonces en tous genres. Le plus incroyable étaient mes résultats académiques, plutôt bons en général, et mon assiduité au travail, signes de la santé physique qui allait envers et contre tout me mener au-delà de l'effondrement. Surtout, je n'arrivais pas vraiment à demander de l'aide, malgré mes rendez-vous hebdomadaires à l'Hotel-Dieu, je ne criais au secours que silencieusement.

Un jour de juin, juste avant que je ne doive partir pour la Californie où j'allais passer un trimestre à l'Université de Santa-Barbara, mon brun ténébreux me convie à une séance de cinéma, nous allons ensemble voir le dernier Coline Serreau et à la sortie, enthousiastes autant l'un que l'autre de la séance, nous allons prendre un pot joyeux dans un café, où il me fait son coming out.

L'autre jour, Arthur Hidden publiait cet impromptu. Je me suis demandé s'il m'avait vue ce jour là ou quoi.

samantdi, sur le chemin de 19xx à 2006,
dimanche 25 novembre 2007

1978, 17 ans, une fiche remplie de noms

"...un bout de carton collé en diagonale dans le coin inférieur droit de la troisième de couverture accueillait une fiche remplie de noms avec la date de sortie et la date de retour.''
Anna Fedorovna, 5:1965 Lectrice

Ceci est un ricochet.

Ma mère a toujours aimé lire et a toujours fréquenté assidûment la bibliothèque du village.
Dans mon enfance, il n'y avait pas de bibliothèque municipale, seulement une bibliothèque paroissiale, tenue par des dames d'église. L'expression : "ils sont d'église" désignait dans la langue familiale tous ceux qui s'adonnaient à une pratique religieuse visible, messe dominicale, participation à la chorale, aux oeuvres.
Bien que sans accointance avec les gens d'église, ma mère aimait fréquenter la bibliothèque paroissiale où l'on trouvait d'ailleurs toutes sortes d'ouvrages dont certains comportaient des passages osés. "Oh celui-là, elles ne l'ont pas lu, hé bé, il est gratiné..." remarquait-elle en riant. Parfois elle prenait un malin plaisir, en ramenant l'ouvrage, de glisser la notice d'un médicament, traditionnel marque-page familial, entre les pages les plus remarquables.
Ma mère aimait particulièrement les ouvrages prêtés par le Bibliobus, qui amenaient air frais, nouveautés et traductions de tous les pays du monde. Elle m'avait depuis longtemps expliqué qu'il fallait s'intéresser aux livres étrangers traduits, car ils avaient franchi une première sélection, et qu'ils faisaient voyager. Elle commentait des passages, mais surtout, me regardait les yeux brillants et me répétait : "C'est bien, ce livre, mais qu'est-ce qu'est bien ! "

A partir du 1er février 1977, j'ai su le nom de mon père et j'ai découvert alors qu'il était, comme son épouse, lecteur de la bibliothèque.
Je me souviens que la première fois où j'ai vu ensemble écrits le nom de mon père et celui de ma mère, c'était sur une de ces fiches remplies de noms avec la date de sortie et la date de retour de l'ouvrage emprunté.

Parfois ils lisaient les mêmes livres l'un après l'autre.

La femme de mon père, elle, comme me l'avait fait remarquer ma mère avec une point de mépris, n'aimait que les ouvrages à l'eau de rose, ceux de Delly et de Max du Vezy, qui ne franchissaient jamais le seuil de notre maison.

cassymary, sur le chemin de 19xx à 2006,
vendredi 21 décembre 2007

1978: la grande ville, la fac, le cointreau

J'ai 18 ans, le bac en poche, je débarque à Toulouse, petite provinciale perdue dans cette grande ville. Je décide de prendre une coloc avec une copine. Nous dénichons enfin un 3 pièces, relativement grand en plein centre ville. Petit inconvénient: pas de salle de bain. Gros inconvénient: pas de chauffage. Finalement nous hébergeons mon petit ami et un vague copain. C'est l'année des découvertes. Les soirées un peu arrosées, le copains qui finissent étendues sur le tapis de la chambre, à cuver leur trop plein. Et puis d'autres soirées à refaire le monde. Le froid glacial nous empêche de travailler sereinement. Nous finissons nos journées l'hiver dans le bar du coin. Un petit café tenu par José, un espagnol avec qui nous sympathisons. Nous installons nos livres et nos cahier au fond de la salle. Le cointreau aidant, nous réchauffons nos corps et détendons nos neurones. José aussi refait le monde, à l'échelle de son comptoir. et les soirs de match, pendant que les mecs crient devant le poste de télé, dans la cuisine qui jouxte le petit café, nous passons derrière le bar et servons les rares clients. Nous n'avons pas de fric, c'est le temps des vaches maigres, alors pour nous remplir l'estomac nous mangeons des litres de soupe que nous laissons mijoter des heures sur le feu. L'odeur envahit l'appartement et adoucit notre hiver. Un jour, nous découvrons un mot glissé sous la porte d'entrée. Un jeune homme dit nous avoir observées des mois sans jamais avoir osé nous aborder. Effectuant un stage dans une boite dont les fenêtres donnent sur notre appart, il a passé son temps à nous regarder vivre. Il n'a jamais osé traverser la rue pour nous le dire. C'est son dernier jour, avant de partir, il nous laisse ce mot pour nous remercier d'avoir été là et nous donne une téléphone où rappeler. Nous ne le ferons pas, pour les mêmes raison qui l'ont poussées a ne pas se manifester. Dommage! Et si nous l'avions fait? IL y a des rencontres qui se perdent. De cette année je me souviens du froid qu'il faisait dans l'appart, des cuites qu'on se prenait certains soirs, du petit café tenu par José et des études que je survolais. Et puis des concerts: Lavilliers, Renaud, Font et Val (qui se souvient que Philippe val, aujourd'hui directeur de "Charlie hebdo", a formé un duo de chansonniers décapants avec Patrick Font?) Ah oui, et de l'odeur de soupe! Cette bonne odeur de soupe qui remplissait nos estomacs et attiraient les copains qui avaient eux aussi du mal à boucler leur fin de mois.