Petits cailloux et ricochets

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le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

les textes
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année 1998

Les textes sont présentés dans l'ordre chronologique de leur rédaction.

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Kozlika, sur le chemin de 2006 à 19xx,
jeudi 16 novembre 2006

1998:38 projection

Septembre 1998. Marion entre dans notre chambre le premier dimanche matin après la rentrée scolaire. « Maman, on est l'année prochaine et j'ai toujours envie de faire de la flûte. »

Hein ? Mais de quoi parle-t-elle ? Il me faut un moment pour reconnecter les synapses du souvenir : il y a quelques mois, vers le début de l'année scolaire précédente, elle avait fait part de son envie d'apprendre la musique. Moui, lui avais-je répondu, et dans trois semaines tu voudras faire du karaté, dans trois mois du théâtre. On verra l'année prochaine si tu en as toujours envie. Elle était repartie jouer dans sa chambre sans plus jamais en reparler et j'avais oublié. Mais pas elle. Impressionnée par sa pugnacité, j'entreprends avec ardeur les jours suivants de me renseigner auprès de l'école de musique de la commune tout en poursuivant mes discussions avec elle. A cette époque, je n'appréciais pas beaucoup la flûte (depuis, j'ai appris...) mais j'ai envie de sauter partout comme un cabri à l'idée qu'un de mes enfants est attiré par l'apprentissage d'un instrument. Mmm de la flûte traversière ? Dis, tu es sûre que c'est de cet instrument que tu veux apprendre à jouer ? Ben, j'ai hésité avec l'accordéon et la harpe, mais finalement non je préfère vraiment la flûte. Et euh... tu n'aimerais pas apprendre le violoncelle ? C'est bôôô le violoncelle, c'est mon instrument préféré. J'aimerais tellement savoir en jouer. La confiance qu'elle place en moi, le désir qu'elle a toujours de me plaire la font hésiter, elle soupèse, je vois bien qu'elle est très embêtée par cette suggestion et qu'elle s'apprête peut-être à accepter. Et je me collerais des baffes. Non non, c'est stupide ce que je viens de dire, je vais te trouver des cours de flûte, c'est promis. C'est très bien aussi la flûte et c'est pratique pour emporter en vacances.

Kozlimaman ou les pièges de la projection. Si le vernis est plus smart quand on parle du choix d'un instrument de musique ou d'orientation professionnelle, quelle différence au fond avec les enfants poussés à devenir la miss monde que maman aurait voulu devenir ou le gardien de but qui fit rêver papa, tous comportements parentaux qui font pousser des cris d'orfraie aux parents-zintelligents ?

Comment faire la juste place à la transmission des valeurs sans passer par la case de l'instinct reproducteur au sens le plus littéral ?

On peut aussi projeter l'autre. Quelques années auparavant, ma mère m'avait acheté pour mon anniversaire une montre à suspendre autour du cou. C'est moi qui avais manifesté l'envie d'en avoir une. Elle portait - elle porte encore, elle est là dans le tiroir du bureau depuis lequel je rédige ce billet - sur le couvercle une sculpture de tête de cheval. J'étais en train de me dire qu'elle avait dû avoir du mal à trouver ce type de montre et se résoudre à prendre un modèle aussi peu ressemblant à mes goûts, quand elle m'annonça toute fière qu'elle était siiiii contente d'avoir réussi à dégoter celle-ci, toi qui aimes tant les chevaux. Gni ? Je devais faire une mine passablement éberluée : Ah non ? Pourtant Fred [mon père] les adorait ![1] C'est une réaction un peu exagérée sans doute, mais j'avais vraiment envie de hurler : mais merdeuuuuuh, je suis MOI, moi tout court, pas une extension de mon père !

Et on projette aussi bien sûr, dans le rejet : tu ne peux pas être comme ça car je ne veux pas/j'ai peur de l'être est un excellent point de départ pour refuser à l'autre d'être ce qu'il est. Finalement bien peu différent de tu veux faire du violoncelle puisque c'est ce que j'aimerais, moi, faire/avoir fait.

(Post-rédaction : je vois là des bribes qui s'enchevêtrent entre mes trois-quatre derniers billets chronegologiques et celui-ci. On est toujours dans le droit à l'être-soi non ? ça serait-y pas comme un thème kozlikien récurrent ? je m'interpelloge.)

Notes

[1] Du même tonneau, j'ai l'honneur de vous apprendre que j'ai le don des langues (si si, yaka voir) ! (Je pense d'ailleurs que c'est de là que provient l'adage Si ce n'est toi, c'est donc ton père...)

sicaliptic, sur le chemin de 2006 à 19xx,
mercredi 7 mars 2007

1998 : 32 ans les voyages initiatiques

L'expérience de Kassel pendant la Dokumenta X, m'a donné gout aux voyages utiles.
J'ai donc passé cette année à monter un projet d'expo à Lisbonne parallèlement à l'Exposition universelle, avec un des initiateurs de l'an passé.. Les démarches n'ont pas abouti mais mon entêtement a porté ses fruits. Nous sommes partis à 5 tenter l'aventure du squatt sur la terre lisboète.
Nous avons défriché un espace de 20 000 m2 que nous avons investi de nos créations plastiques en travaillant sur place.
Nous avons eu pas mal de presse et de jeunes artistes locaux sont venus se joindre à notre équipe. Pourtant les trois mois passés à Cacilhas en face de la capitale ont été très durs humainement.
Il a fallu dès notre arrivée jouer avec le machisme ambiant et imposer nos règles, dont le respect de la parole de chacun et surtout chacune. Parce que là bas ma parole était complètement niée et cela sans état d'âme. Je n'avais jamais vécu une telle mise à l'écart ; Dès le début, lorsque un jeune pénétrait dans notre espace nous l'abordions pour lui expliquer que c'était une partie privée mais qu'il pouvait aller partout ailleurs dans le lieu.
Lorsque c'était une femme le gamin faisait mine de ne pas comprendre et essayait de passer outre, lorsqu'un homme intervenait et répétait mot pour mot notre discours, le gars lâchait l'affaire et comprenait (nous prenions des cours de portugais ensemble et nous étions tous au même niveau, ce n'était pas un problème de langage).
Ces jeunes gens un peu perdus qui fréquentaient l'endroit ont fini par nous accepter mais la lutte était quotidienne. Je ne me suis jamais autant sentie en danger permanent. En tant que femme, célibataire de surcroit, j'étais la proie des fantasmes masculins. Il semblait que je ne pouvais pas exister en dehors de la protection masculine. Il a fallut malgré mes peurs, marquer mon individualité et refuser de me laisser dominer en m'isolant de la maison communautaire. (un couple de musiciennes n'avait rien trouvé de mieux que de demander la protection de jeunes gens inconnus, pour moi c'était faire entrer le loup dans la bergerie)

Je me rends compte en me relisant que cela a peut être été déterminant dans mon refus de faire entrer un homme dans ma vie pour les 5 années suivantes

Avec du recul j'arrive à trouver du charme à tout ça mais sur l'instant je ne pensais qu'à fuir cet enfer, n'ayant pas de véhicule j'étais dépendante du groupe, et j'ai dû attendre le retour collectif.
J'ai quand même fait de trés belles peintures, l'une d'entre elles a eu un franc succès auprès des jeunes, ils lui ont donné son titre "Alice in a wonderland" ils venaient régulièrement la voir même de nuit quand ils étaient stone.

Alice in Wonderland de Zabou M.

J'ai dépassé mes limites, j'ai même réussi à dompter un petit caïd du quartier en lui tenant tête le premier jour où je l'ai empêché de nous voler et les jours suivant où il s'essayait en pacha puis en lui accordant ma confiance en le laissant visiter seul mon appart, ce qui l'a désarçonné, il n'était plus en rapport de force habituel. En partant je lui ai offert une peinture en espérant qu'elle lui rappellerait cette confrontation et qu'il pourrait envisager les femmes sous un autre angle. pas seulement vues de dessus.

En rentrant j'ai acheté un Ford transit comme un billet pour la liberté je l'ai nommé Gazoline pour rester entre filles et pour vaincre mes peurs, je me suis inventé des voyages initiatiques comme le tour de la Bretagne en 10 jours, dormant dans mon camion, j'ai écrit lu et apprécié les paysages toute seule comme une grande...

luciole, sur le chemin de 2006 à 19xx,
lundi 19 mars 2007

1998, Joyeux Noël!

Noël, joyeux Noël ! 1998!
Ma soeur est à l'hôpital depuis un moment... C'est la seule façon qu'ils ont trouvé pour qu'elle reste allongée.
Elle attend des jumelles ! Je les ai vues déjà à l'échographie, chacune ayant une main levée comme pour nous dire coucou, j'en ai presque pleuré tellement c'est beau.
Elle est donc à l'hôpital parce qu'il était impossible qu'elle s'arrête de planter des clous, poser des étagères, monter sur un escabeau. Combien de fois suis je arrivée chez elle en la trouvant perchée pour accrocher un tableau, un masque de sa collection, etc ? Elles est à l'hôpital et elle s'ennuie ferme ! Je vais la voir dès que je peux, je lui rapporte son petit sapin de Noël en plastique avec guirlande, mais elle s'ennuie ferme !

Enfin vient le soir du réveillon de Noël, on lui a donné l'autorisation de sortir, le papa des jumelles qui travaille dans la restauration est au boulot, c'est donc naturellement qu'elle vient à la maison. La première chose qu'elle fait c'est de prendre un bain.

On passe une bonne soirée, tranquille et délicieuse, délicieusement tranquille, on rit, on ouvre les cadeaux, naturellement il y en a déjà pour les jumelles. Et puis vers deux heures du matin c'est l'incident comique. Voici à peu près le dialogue.

Elle : Je reviens je vais au toilette ... ... ... Olala, ça coule, ça coule
Moi : Quoi ?
Elle : tu crois que je perds les eaux ?
Moi : Je n'en sais rien, ça ne m'ai jamais arrivé.
Elle : Moi non plus .

Eclats de rire !

Moi : Ben je vais appeler l'hôpital pour demander ce qu'il faut faire.

Coup de téléphone:

Moi : bonjour, ma soeur a été hospitalisé chez vous, elle attend des jumelles. Elle a eu l'autorisation de sortir pour le réveillon. Là, on pense qu'elle a perdu les eaux mais on est pas sur parce que ça ne nous ai jamais arrivée. (En vrai, j'ai dit ça !)
La sage femme : Ben vous nous la ramenez maintenant, on va voir.
Moi : Ah, d'accord. Merci. Au revoir.

Elle : tu peux téléphoner au boulot du papa pour lui dire qu'on retourne à l'hôpital ?
Moi : ok, pas de problème.

Coup de téléphone, pendant ce temps elle se prépare, mon compagnon l'aide.

Moi : Heu pourrais je parler à monsieur ...
inconnu : Oui, ne quittez pas.
Lui : Oui ?
Moi : On retourne à l'hôpital, c'est pour cette nuit peut être.
Lui : oui, ok, j'arrive, ok, j'arrive, oui, d'accord, j'arrive, je fais le plus vite possible, ok.

Nous voilà partis, tout est calme. Je dis:

moi : Tu n'as pas mal?
Elle: non.
Moi : Tu pourrais faire comme dans les films ! Elles hurlent toujours dans ces cas là !

On se marre comme des petites folles, là voilà qui fait semblant d'avoir mal, qui se met à hurler comme au cinéma. On n'arrête pas de rire...

Arrivés à l'hôpital, après auscultation, il est confirmé que la poche des eaux est fêlée. Je lui tient compagnie en attendant le papa. Il arrive vers 3H du matin. Je quitte la salle, je les laisse tous les deux et je rentre avec mon compagnon dans notre maison. Nous nous disons que nous n'oublierons jamais ce Noël ! Nous en rions longtemps. Le lendemain, fin de matinée nous apprenons qu'elles sont nées, que tout c'est bien passé.

J'ai toujours eu de la fierté et de la reconnaissance d'avoir été là, d'avoir vécu ça avec elle. Comme l'aboutissement d'une histoire commune et le début d'un nouveau livre. Huit année plus tard, Noël dernier, je donnais moi même naissance à une petite merveille ...

Ame, sur le chemin de 2006 à 19xx,
mercredi 28 mars 2007

1998 :20 Elastique

Alors, cette année...elle a été difficile .
J'étudiais et j'étais dans une année où il fallait beaucoup, beaucoup travailler, bachoter, rechercher, écrire, apprendre. C'était riche. Je me suis surprise à aimer des matières sur lesquelles j'avais beaucoup d'a-priori. Mais c'était dur, très dur. Et je déprimais cette année-là. Je me sentais moins que rien, l'impression de ne pas avoir de valeur. Pourtant je me battais mais...J'avais pris des tas d'engagements par ailleurs, m'étais fixée un peu plus de défis et j'en étais épuisée. J'ai même pris des sortes de médicaments pour les apathies passagères, je crois. Rien de très grave ou de très fort. Mais quelque chose de latent, d'enlisant dans lequel je m'enfonçais.
J'avais appris les médisances et hypocrisie de deux copines de fac sur mon compte et avais décidé de m'en éloigner, me plongeant dans une solitude difficile. Me suis pris un rateau dans un amour naissant. Et puis surtout, j'ai commencé à réaliser qu'il fallait que je quitte le domicile familial.
Je l'ai réalisé un jour ordinaire où je me suis engueulée avec ma jeune soeur. L'objet de la dispute, c'était le fait que je refuse de l'amener chez une copine à l'heure précise où elle le souhaitait. C'est partie en engueulade et ma mère a pris partie pour elle, me demandant de faire des efforts. C'était la goutte d'eau. Je suis partie me ballader les points serrés, hors de moi. J'ai réalisé que des efforts, j'en faisais beaucoup déjà, et depuis un moment. Mais plus j'en faisais et plus on en exigeait. Je n'en pouvais plus, il fallait que je me sauve. Je réalisais aussi que j'aurais attendu plus d'attention, plus d'inquiétude chez mes parents. Mais rien ne venait. Je me suis dit qu'il ne fallait rien attendre d'eux et construire ma vie. Avec mon caractère, ça a donné quelque chose de plutôt tranquille comme rupture. J'ai parlé de mon souhait d'aller vivre en ville, de mes économies et de mes projets de travailler pour le payer. J'ai enfoui beaucoup de choses encore car je me sentais pas assez sûre pour le laisser paraître.
Et j'ai eu mon premier chez moi en septembre. Une chambre de bonne donnant sur un puits de jour. Pas la grande classe mais parfait pour moi. Mon petit coin douche, ma petite cuisine. J'ai commencé à réfléchir à la façon dont je souhaitais vivre, moi. Ma façon de m'alimenter, de gérer mon budget, de me déplacer. C'était dur aussi mais là, les petits moments de plaisirs, les petits bonheurs étaient présents et je construisais, je subissais plus.
Année élastique, où je me "masquais" régulièrement derrière une apparence attendue, où j'ai été tiraillée, j'ai eu mal. Puis, j'ai rebondi.

mnesiloque, sur le chemin de 2006 à 19xx,
jeudi 29 mars 2007

1998 : La dèche

Une année entière au chômage. Je découvre l'ANPE. Quelle source inépuisable d'émerveillement ! Je n'aurais jamais imaginé qu'on pût cumuler autant d'aberrations en une seule administration. Stages de recherche d'emploi où l'on vous apprend essentiellement à mettre une cravate et à parler poliment à un DRH ; bilans de compétences bidons car réalisés par des personnes qui ne connaissent strictement rien à votre domaine professionnel ; impossibilité de prétendre aux offres proposées dans les régions voisines (alors qu'au même moment, le Président de la République vante les mérites de la mobilité...) mais obligation de répondre à celles que votre agence vous envoie, même si la plupart ne correspondent pas à votre profil ; radiations intempestives fréquentes ; j'en passe. Certains jours, je m'amuse de tant de bêtise ; à d'autres moments, je perds patience et rudoie quelques conseillers ANPE.

Avec le chômage viennent aussi les dettes et les factures impayées. Et si certains organismes sont arrangeants, d'autre ne le sont pas du tout. Ainsi le Trésor Public qui a le culot de demander la saisie directe de mes allocations chômage auprès des ASSEDIC. J'en reste stupéfait plusieurs jours. Qui percera les secrets de la femme qui a signé cet ordre ? Qu'a-t-elle vécu de si abominable que toute humanité l'ait ainsi abandonnée ? Trouve-t-elle facilement le sommeil, au soir des journées où d'un simple coup de tampon, elle supprime tout salaire à des gens dont elle sait qu'ils sont déjà à la limite de l'exclusion ? Est-elle une épouse aimante ? A-t-elle des enfants ? Est-elle capable de leur témoigner de l'affection ? Souffre-t-elle de maladies dermatologiques monstrueuses, est-elle horriblement laide, bref, la méchanceté se lit-elle sur son visage ? Autant de mystères qui me fascinent.

Entre deux huissiers, je passe le plus clair de mon temps à Toulouse chez mon ami Uranus. Être absent de chez moi me donne un bon prétexte pour ne pas aller retirer les recommandés comminatoires qu'on m'adresse constamment, ce qui est légalement plus avantageux que de les retirer et d'en ignorer le contenu. Et puis Uranus et moi travaillons d'arrache-pied pour monter une société. Notre projet tient la route, nous avons les compétences, deux clients se montrent déjà intéressés et nous sommes suffisamment introduits dans le milieu pour en trouver d'autres facilement. Hélas, nous devons reculer devant les difficultés administratives - il faut dire que ni Uranus ni moi ne sommes très patients face aux règlements stupides et aux fonctionnaires bornés.

Mais si j'habite Toulouse, c'est aussi parce que je suis amoureux d'Uranus... Je me garde bien de le lui montrer, bien sûr. J'ai trop peur que cela altère notre relation, en pure perte de surcroît puisque lui étant strictement hétéro, je ne peux rien espérer de plus que l'amitié qu'il m'offre déjà. Mais parfois, certaines réflexions m'échappent, un regard me trahit, et s'il ne remarque rien, je crois que certains de nos amis communs devinent mes sentiments...

Il faut dire que notre relation est incroyablement (et délicieusement !) ambiguë. Ainsi, Uranus insiste pour que nous dormions dans le même lit, au prétexte que déplier et replier le canapé du salon tous les jours l'ennuie ; il vient fréquemment prendre sa douche avec moi, soi-disant parce que ça va plus vite que d'en prendre une chacun notre tour ; il m'emprunte mes vêtements tandis je porte les siens ; je vais le chercher à la sortie de son boulot ; nous pratiquons divers sports ensemble, de préférence ceux qui nous donnent mille occasions de nous toucher et de nous empoigner ; nous finissons souvent nos soirées dans la seule boîte gay de Toulouse, officiellement parce que c'est celle qui ferme le plus tard ; et bien sûr, nous sommes tout le temps ensemble. En fait, la seule chose qui nous distingue d'un vrai couple est l'absence de sexualité.

Je m'y fais plutôt bien. Trop bien, même. Lorsque je retrouverai un emploi sur Paris en décembre, la séparation sera très douloureuse.

traou, sur le chemin de 2006 à 19xx,
dimanche 1 avril 2007

1998 - une année gaie

L’année est légère. Pour la première fois depuis 5 ans. En janvier, je rencontre de façon incongrue un homme au large sourire, dont je mettrais quelques temps à me rendre compte à quel point il est important pour moi. Il me réapprendra bientôt le bonheur d’être deux, et comme un quotidien partagé peut être gai et tendre.

En attendant, il m’accompagne avec bienveillance dans ma frénésie de sorties et de rencontres nouvelles. Je recommence à trouver la vie gaie, je papillonne, virevolte, m’amuse au milieu de gens nouveaux, drôles, créatifs : peintres, sculpteurs, musiciens, fréquente à leurs côtés des lieux étranges où se tiennent expositions et « happenings » parfois saugrenus, parfois superbes, mettant en scène le corps, dévoilé ou suggéré. Grâce à eux, je mettrais un joli point final à la relation chaotique que j’entretiens avec mon corps depuis l’adolescence en posant nue, pour la première fois. Je vivrais avec un réel bonheur cette relation de peintre à modèle, de regard esthétique et sans jugement sur mes rondeurs autrefois détestées.

Cette année-là, j’expérimente, je cherche des chemins, je n’ai peur de rien, je me laisse aller aux sentiments, qu’ils soient amicaux ou amoureux, avec intensité, en les disant, en les vivant, sans peur de me faire mal. Je me laisse aller au désir pour le désir, au plaisir des sens sans y mettre d'affect. Je réapprivoise mon corps et la séduction qui va avec. C’est peut-être la première fois que je prends conscience de l’énergie, de la force que j’ai en moi, qui me permettent, me permettront toujours, malgré les glissements de terrain, de me relever, de survivre aux épreuves, d’en tirer une perception aiguë de la réalité. Parfois avec joie.

valclair, sur le chemin de 2006 à 19xx,
samedi 21 avril 2007

1998: Une longue route tranquille...

Je cherche sur quoi ricocher en 1998. Rien ne se présente spontanément. Je jette un œil sur les quelques notes que j’ai écrites et conservées en prélude à la reprise de mon journal. Je feuillette l’album photo de l’année. On est plus jeunes. Ça oui ! Un écart de près de dix ans, ça se voit. Il y a nos visages qui sont plus lisses, les enfants qui sont encore des enfants. Taupin, qui n’en est pas un, a quinze ans, Bilbo - ah, comme il fait petit garçon – en a dix. Ils ont l’air réjouis sur toutes ces photos. Ils le sont. Ce ne sont pas des photos masques.

Est-ce que ce serait l’occasion d’un ricochet léger, d’une anecdote gentille sur le bonheur familial ? Ce voyage en Irlande par exemple dont les photos défilent devant moi…

Nous voici pique-niquant au bord d’une petite route. Les deux gars étaient fanatiques de jeu d’échec en ces années là. Ils sortaient l’échiquier à la moindre occasion. Les voici jouant devant un paysage superbe que sans doute, pendant le même temps, nous contemplons. Dans leurs regards passent la tension de leur affrontement mais aussi la force et la tendresse de leur complicité qui ne s’est jamais démentie. J’aime cette photo.

Les voici encore, radieux, sur celle-ci, dans la voiture, agitant par la fenêtre, leurs écharpes aux couleurs des Bleus. C’était au lendemain d’une certaine finale de Coupe du Monde. Quand nous avions préparé notre voyage, ils avaient tenté de nous faire retarder notre départ : « vous vous rendez compte, les parents, si on était en finale, ça serait pas possible qu’on ne soit pas à Paris… ». Nous avions doucement rigolé. Et ce jour là de fait nous faisions étape au Pays de Galles, dans un délicieux « bed and breakfast » tout ce qu’il y a de plus british, grande maison sur sa colline, chambre spacieuse donnant sur la campagne, le salon très cosy où les propriétaires - de vieilles personnes très distinguées - et les hôtes de passage se retrouvent, la télévision qui retransmet le match, les buts et un, et deux et trois zéro, les garçons tentant de modérer leur manifestations d’enthousiasme puis n’y tenant plus et sortant faire plusieurs fois le tour de la maison en criant et en chantant comme s’ils étaient au milieu d’une troupe de supporters.

Il y a cela oui cette année là. Mais dans mes notes aussi je retrouve celle-ci, évoquant une soirée où j’attendais très tardivement le retour de Constance. Je savais qu’elle était chez son collègue et ami G. Je supputais à propos de ce qu’il pouvait y avoir derrière ces « entretiens » très prolongés. J’ai su un peu plus tard de façon irrécusable. Je n’ai pas dit que je savais. Je n’ai pas su si elle savait que je savais. Je me disais juste : « ce n’est pas bien important, nous verrons si ça le devient ». De fait ça s’est éteint au bout de quelques mois. Passé par pertes et profits ! Rajoutant une couche de silence ! Silence au prétexte d’une idéologie du respect absolu de la liberté de l’autre, d’un refus de la jalousie, en réalité, je n’en ai pris conscience que récemment, par peur de la parole et du changement qu’elle pouvait induire. Silence laissant passer l’occasion d’une réévaluation de notre couple qui eut été salutaire sans doute où qu’elle nous ait conduit. Silence nous permettant de continuer ainsi, sans même une embardée, notre longue route tranquille…

C’est ainsi que je vois ma vie en effet, une longue route tranquille. Je la confronte à d’autres cheminements plus chaotiques, de personnes que je connais dans mes cercles amicaux, de personnes que je découvre en les lisant sur leurs blogs ou dans ces ricochets, je la confronte à ces chemins faits de grandes douleurs, de ruptures, de bifurcations mais aussi de nouveaux départs, d’énergie et de volonté de se remettre en cause et d’avancer...

Ma route tranquille, je ne peux m’empêcher très souvent d’en faire la route grise, la route morne, la route lâche. De façon un peu absurde. Car il n’y a pas à regretter pas plus qu’il n’y à comparer, à évaluer. Certains sans doute diraient qu’on a les vies qu’on devait avoir, qu’elles ne sont pas de hasards. Peut-être. Je ne sais pas. Je sais seulement que quand j’évoque cette route je ne dois jamais oublier d’y mettre aussi ces images lumineuses qui la bordent, celles par lesquelles j’ai commencé cette évocation, celles des moments de bonheur tranquille, des moments nombreux qui sont advenus et qui adviennent.

marine, sur le chemin de 2006 à 19xx,
dimanche 22 avril 2007

1998 : ultime naissance

Drôle le désir d'enfant pour une femme. Pour un homme peut-être aussi, mais à dire vrai, je ne sais pas plus que je ne saurai jamais. Ainsi soit-il, je suis une mère ! Toujours est-il que ce désir là, aussi évident eut-il été pour moi une semaine après la naissance de Deuxio, il fut plus difficile que les précédents à négocier deux années plus tard. Mais aucun regret à la négociation : un enfant se fait à deux : sinon, ce n'est qu'un désir enfant, et les désirs, il faut savoir y renoncer, parfois. Je me suis vraiment questionnée ce désir : Etait-ce un désir de moi-même enceinte ? Etait-ce un désir de dépasser ma mère qui n'en avait-eu que deux ? ... Non, j'avais envie d'un autre bébé, et bien plus d'un autre enfant à élever, un autre être issu de nous deux. Une autre personne en devenir. Oui, je me suis vraiment posé la question. Oui, j'en avais vraiment envie. Avec l'accord du papa : Hé : ça ne se fait pas seule un petit stroumpf, même avec un désir de mère immense ! Un jour de mai, le papa dit oui, un jour de juillet, je fus enceinte.

Je me souviens de l'échographe à 4 mois de grossesse :"Bah, vous allez pouvoir faire une équipe !" Et si les échographes se décidaient un jour à ne pas être sibyllins !

Je me souviens de ma copine-voisine, elle-même mère de deux filles : "Quand ils auront dix-huit, quinze et douze ans, je te souhaite du courage avec tes trois gars !"

Je me souviens avoir été heureuse de m'imaginer mère de ceux-là... Aurais-je seulement été capable de faire une fille ?... Pas bien sûre ! Et quand bien même, peu importe : aujourd'hui, je suis ravie de cette fratrie de petits garçons... Petits ? Non ! Certainement plus ! Et c'est très bien comme ça !

Le 5 avril au soir, il sonnait l'alerte le petit gars. La césarienne était prévue pour le 7. A croire que ni lui ni moi n'aimions le dictat des médecins. J'allais seule à la maternité : le papa attendait à la maison le verdict de l'hôpital avant de remuer la terre entière : deux petits gars dormaient tranquillement chez nous. Il avait eu raison : après avoir dansé quelques heures et témoigné de sa java sur quelques bandes électroniques, futur Tertio décida à se rendormir... Et moi aussi ! Mais la maternité me gardait au chaud.

Le 6 au matin, j'avais rendez-vous avec l'échographe de la maternité pour observer la cicatrice des précédentes naissances, afin de... A vrai dire, je ne sais pas... des histoires de médecins, sûrement... Avant de me rendre à l'échographie, je me souviens avoir questionné : "Dois-je appeler le papa avant qu'il ne conduise les grands à l'école pour qu'il ne se tape pas les quarante-cinq minutes jusqu'à son boulot et les quarante-cinq minutes retour jusqu'à la maternité ?" "Non, vous êtes prévue pour demain.", m'avait-on répondu. Mais le temps que je me déplace de ma chambre au service d'imagerie, l'échographe avait reçu un appel du staff : la césarienne serait peut-être programmée ce jour-même. Je m'installais sur la table. L'examen commença, il durerait jusqu'à ce que ce fameux staff décide si c'était pour aujourd'hui ou pour demain... L'échographe était ravi : un bébé in vivo avec du temps pour observer son cristallin : son sujet de thèse peut-être. Moi j'étais ravie : mon futur doudou in vivo, c'était beau et pour une fois j'avais le temps d'en profiter. "Regardez, ! Il tête la paroi utérine !" A l'écran, j'observais ce qui remuait en moi. C'était vivant, c'était émouvant, c'était dedans. Dedans moi. Invisible et pourtant... Le téléphone sonna : "Allez fini le cinéma, c'est pour aujourd'hui, c'est ainsi qu'ils en ont décidé finalement."

Je changeais de service, retournais à la maternité, avertissais le boulot du papa : "Quand il arrive dites lui qu'il reparte !" Celle qui m'opèrerait était une interne-femme. Elle me fit entrer dans le bloc sur mes deux jambes. "Inconcevable !", s'insurgeât l'infirmière chef... C'est donc l'interne qui me prépara maugréant à peine contre les principes qui auraient voulu que j'entre au bloc allongée sur un brancard même si j'étais valide. Je l'aimais bien celle-là qui gérait les évènements avec simplicité. Je lui demandais si je pourrais voir le papa avant le début de l'opération. "Non, le voir sera impossible : il ne peut entrer au bloc, mais on vous dira dès qu'il est arrivé, promis." L'équipe était toute fraiche : pour avoir fait les deux expériences, elles ont plus drôles en début qu'en fin de garde les équipes médicales. !

Au milieu de leurs blagues et récits de leurs week-ends respectifs, j'entrais au bloc. L'anesthésiste arriva. Inquiète, je lui demandais si le papa était était arrivé. Il quitta la salle pour revenir quelques instants plus tard : "On voit que c'est le troisième : il bouquine tranquillement dans la salle d'attente... Mais vous avez raison d'avoir envie qu'il soit là : une césarienne c'est une vraie opération." J'ai toujours aimé les anesthésistes, ils sont plus en contact avec leur patient que les autres médecins qui se focalisent sur le corps qu'ils opèrent. Je le remerciais, j'étais rassurée : la papa était là pour réceptionner le petit gars à venir.

Une demie-heure plus tard, l'interne me demanda de pousser. J'étais surprise : jamais on ne m'avait demandé de participer physiquement aux précédentes naissances, elles aussi par césarienne. J'étais ravie, j'obtempérais avec joie. Quelques minutes plus tard, elle me posait sur le ventre une petite boule toute chaude, toute ronde, toute douce. Je savais qu'il fallait que j'en profite le plus possible : les premiers soins de Tertio se feraient sans moi, ailleurs, avec le papa... Ainsi en est-il des naissances par césarienne... Moi, il fallait qu'on me recouse. L'interne prit son temps pour me faire une jolie cicatrice. Jolie ? C'est une qu'on ne voit pas. Pas comme celle que m'avait fait l'autre gars trois ans plus tôt qui zigzaguait sur mon bas-ventre. Cette interne : elle était vraiment respectable. Elle m'avait respectée. Moi, mon corps, et mon statut de mère. Peut-être parce qu'elle même femme ?

Trois quart d'heures plus tard, Tertio tétait mon sein. Je regardais sa bouche appliquée, en mouvement... Sa bouche que j'avais vue quelques heures plus tôt téter la paroi de mon utérus... Tellement heureuse de l'avoir dans mes bras, de pouvoir le présenter au monde entier... à ses frangins, entre autres. Ses frangins qui débarqueraient en fin de journée, ses frangins qui me sembleraient soudainement si grands...

Le 6 avril 1998, Tertio venait au monde. Il faisait beau, comme il a toujours fait beau le jour de la naissance de mes fistons.

krazy-kitty, sur le chemin de 2006 à 19xx,
mercredi 25 avril 2007

1998 - 13 : La musique

Son bois est sombre, sa sonorité chaleureuse, sa mentonnière patinée. C'est un Mirecourt du XVIIIème, cordé en Dominant. Un batârd, autrement dit un violon conçu juste un peu trop grand, dont la caisse a été bombée pour le transformer en petit alto - à la limite inférieure de sa gamme, un trente-huit centimètres, loin des quarante-et-quelques des Stradivarius et autres Guarneri, mais adapté à mes petites mains.

Chaque jour, j'en joue au moins une heure, le mercredi, je suis toute l'après-midi à l'école de musique, orchestre, cours d'alto, musique de chambre, solfège, composition. J'aime poser l'étui à plat, défaire les pressions, la fermeture éclair, la fermeture clic, retirer le tissu protecteur, nettoyer les cordes, tendre et colophaner l'archet. Ma technique se fait honorable, ma personnalité musicale se développe, et je peux enfin, d'une part, savoir comment je veux faire sonner le morceaux sur lequel je m'échine, et d'autre, comment atteindre mon but.

Mon univers musical se limite alors majoritairement au classique ; je différencie avec bonheur romantisme, classicisme, moderne, contemporain, baroque, grégorien, et me plonge avec délectation dans l'étude des courants, des compositeurs, des formes musicales et de l'évolution des instruments. Ma préférence de matheuse sage va au baroque, évidemment ; Vivaldi, Bach, Scarlatti, Marin Marais, Pachelbel, Telemann, Purcell, Haendel, Lully... Mais je passe surtout des heures à écouter les altistes. Ma préférence va à Tabea Zimmerman, Nobuko Imai, Yuri Bashmet et Gérard Caussé. William Primrose, Lionel Tertis et Paul Hindemith ont aussi leur place dans ma discothèque. Je lis aussi tous les ouvrages que je peux trouver sur l'alto ou le violon, avale des pavés de Yehudi Menuhin, guette chaque semaine le Telerama dans lequel je dénicherai peut-être une oeuvre pour alto sur France Musique...

En sus, je passe la majorité de mes pauses et autres déjeuner en compagnie d'une joyeuse bande de lycéens musiciens ; il y a un flûtiste que je connais depuis l'école primaire, un clarinettiste aux yeux doux, une violoniste-guitariste dont je suis presque inséparable, un contrebassiste vainement amoureux d'elle, et deux adorables gars qui ne comprennent rien à la moitié de nos conversations. Quand je ne traîne pas avec eux, je suis avec l'accordéoniste de mon cours de solfège ou un pianiste autodidacte.

matthias, sur le chemin de 19xx à 2006,
samedi 28 avril 2007

1998-D'amour et d'Offenbach

On as une nouvelle à la crèche, elle s'appel Camille et elle a les cheveux frisés, elle est très belle.

Je ne sais pas comment mais j'en tombe amoureux, par chance, elle aussi.

On devient copains comme cul et chemise et je dis à qui veut l'entandre:

- Quand je serais grand, je me marirais avec Camille et j'aurais une grande cravate.

On ne ce quitte plus, c'est comme qui dirais, des frères siamois qui, n'ayant pas trouvé quelqu'un, serais tombé amoureux l'un de l'autre.

Je montre un gout prononcé pour le théatre, je fais les trois coup, j'ouvre les rideaux du mini castellais et je ferme les rideaux.

Il ne manque plus que le spectacle.

samantdi, sur le chemin de 19xx à 2006,
vendredi 4 mai 2007

1998, 37 ans - L'engagement

C'est une année en forme de tournant, ou même de croisement, de bifurcation.

Je suis à un carrefour : professionnellement, je me débrouille bien mais j'en ai souvent assez de faire cours à des enfants si tranquilles, à des fils de bonne famille qui réussiraient aussi bien sans moi. L'envie de demander ma mutation vers une ZEP me taraude mais j'ai peur de ne pas assumer, d'y laisser des plumes et de regretter ce choix.

Depuis le départ de Jules, j'ai l'intime conviction que je n'aurai pas d'enfant et que je ne fonderai pas de famille. D'ailleurs je vis seule et sans le moindre amant ni amoureux. Le désir même a déserté, mes fantasmes les plus joyeux se sont éteints, je suis sèche et stérile comme un vieux parchemin. Jules a emporté tout ce torrent de passion et de folie avec lui.

Je me demande ce que je vais faire de ma vie, je me demande pourquoi le compteur n'affiche que 37, comme la vie est lente. Je me sens tellement vieille. J'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans.

Un jour que je déambule dans une grande librairie, je suis abordée par une vieille dame habillée de couleurs très vives, qui tient un stand. Elle me demande si je m'intéresse aux enfants et si je pense que la lecture est importante. Elle me propose d'acheter un livre pour l'association qu'elle représente, ce livre sera ensuite lu par des bénévoles dans une bibliothèque de rue.
Ce qui me frappe, c'est la gaieté de cette femme, elle me fait penser à la Maud d'Harold et Maud. Elle a un chignon de cheveux blancs, très flou, très féminin, et des vêtements originaux et colorés. Elle parle avec vivacité. Elle attire mon attention, et je me mets à l'écouter. Elle me donne les grandes lignes de cette association. En fait, c'est un mouvement international, qui lutte contre la misère et l'exclusion. Elle me donne des documents, elle me propose d'assister à une réunion du groupe de notre ville.

Rentrée chez moi, je lis la documentation, je suis tout de suite intéressée. Une sorte de déclic se fait en moi : il faut que j'aille voir ça.
Cependant, les contretemps se succèdent et je ne parviens pas à remettre la main sur la jolie dame au chignon ni ses collègues. Du coup, je m'adresse au groupe national qui me propose de partir une semaine à Marseille. Nous sommes au seuil de l'été, j'accepte et me voilà embarquée pour un engagement qui est, neuf ans après, au centre de ma vie.

Après ce séjour marseillais je parviens enfin à rejoindre le groupe de ma ville. Je découvre des gens passionnés, originaux, bigarrés. Notre engagement nous lie malgré nos différences. De fous-rires en prises de bec, de combats communs auprès de gens en situation d'exclusion, de pique-nique en réunions, j'apprends à composer avec certains qui jusqu'alors me semblaient des ennemis, des étrangers à mon monde.

L'engagement sur le long terme nécessite des compromis. Sinon, on claque la porte très vite. En effet, avoir un idéal théorique ne suffit pas quand il s'agit de donner de son temps et de son énergie, d'affronter des situations parfois conflictuelles, de se retrouver aux côtés des gens dont personne ne veut, que personne ne voit, et dont on pense que leur destin est tout tracé.

Mais vraiment, ça vaut la peine.

Plus jamais je ne me suis demandé ce que j'allais faire de ma vie : il y avait devant moi un chantier pharaonique et je m'y suis attelée.

ada, sur le chemin de 2006 à 19xx,
mardi 19 juin 2007

1998- Peurs et préjugés

J'ai hésité avant de le publier ce ricochet.. pudeur ? Et mon fournisseur d'accès internet en bloquant ma connexion quelques jours m'a donné du temps. Maintenant que le caillou est lancé, autant boire ses éclaboussures ! (Un sociologue se régalerait ; il parait que l'INED vient de lancer une enquête de grande envergure sur l'immigration turque en France...)

Mars 1998. Le RER se taille un passage entre les petits pavillons gris de la banlieue nord.

Mon front tangue contre la vitre. J’ai mal à la tête. Cela fait déjà une semaine que j’ai mal à cette fichue tête. Je me traîne dans une étrange migraine, à deux doigts de l’euphorie, à deux doigts aussi du précipice.

Je me lève avec la migraine, je travaille avec la migraine, je me couche avec la migraine, sombrant dans un sommeil trouble pendant lequel je n’ai de cesse de construire des murs de pierre. Je tartine du ciment sur mes inquiétudes.

Terminus. Aérogare T9, Charles de Gaulle. Un tunnel sombre me tend les bras. Nous sommes le 19 mars, il fait beau, je vais accueillir l’homme que j’ai épousé trois mois plus tôt à Istanbul, un lendemain de Noël enneigé. Mes amies ont parlé de coup de tête dû à un chagrin d’amour tenace. Moi je sens que ma décision s’inscrit dans une cohérence bien plus solide.

Pourtant depuis une semaine, j’ai peur. Comment expliquer cette migraine autrement ? Déclenchée depuis que je sais que celui que je n’ose encore appeler « mon mari » vient d’obtenir son visa, donné sa démission auprès de son employeur et qu’il a acheté son billet d’avion. J’ai peur. Je le reconnais. D’avoir fait une bêtise, d’avoir été trop vite, d’avoir été optimiste. Istanbul n’est pas Paris. Et si mon amour et la sérénité évidente qui m’envahit quand il est près de moi ne pouvaient s’épanouir que près des eaux du Bosphore ? Et si, à Paris avec la bague au doigt, mon bien-aimé se révélait « macho et jaloux » comme me l’ont prédit mes amies - turques aussi bien que françaises ?

J’ai des doutes. Des doutes que n’apaisent pas les articles sociologiques que je lis avidement sur les mariages de la 2nde génération de l’immigration turque en France et les conjoints « importés ». Je sais que mes « choix » s’inscrivent dans une série statistique imparable. Bah tiens, moi qui me croyais originale…

J’attends. Que la porte des arrivées s’ouvre. Je me ronge les ongles. Et il apparaît. Je le vois de loin. Il tire une toute petite valise derrière lui. Je sais qu’il a jeté tout le reste de ses affaires, ses vêtements, ses meubles, ses livres. Tout est derrière lui. Je sais aussi qu’il ne sait dire que trois phrases de français. De voir cette évidence, cette confiance absolue en nous, en moi me bouleverse. Il s’approche, Dieu qu’il est beau. Il y a quelque chose en lui qui irradie : générosité, simplicité, intelligence, douceur, joie de vivre… ma familiarité avec la langue qu'il parle sa culture, sa façon d'aborder les choses .... que sais-je ? Quelque chose qui me bouleverse en tous cas.

Je n’ai plus mal à la tête. Je n’ai quasiment plus jamais eu de migraine depuis. Presque 10 ans.

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