Petits cailloux et ricochets

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le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

les textes
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année 1993

Les textes sont présentés dans l'ordre chronologique de leur rédaction.

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Kozlika, sur le chemin de 2006 à 19xx,
mardi 21 novembre 2006

1992:32 - 1993:33 bodyguard

Eté 1992. Ce soir nous partons en vacances. Mon compagnon travaille depuis un an dans un journal du matin, ce qui signifie qu'il part de la maison vers 15 heures et ne revient qu'au milieu de la nuit. Nous partirons tout à l'heure à la fin de son service. Pour que nous n'ayions plus qu'à monter dans la voiture à l'heure du départ, je décide l'aller porter les valises dans la voiture qui est garée sur le parking à l'arrière du bâtiment.

Je connais mes deux lascars, surtout la petite, vingt mois et quatre ans, mieux vaut anticiper toute bêtise en mon absence, même brève. Je coupe le gaz et l'eau (l'inondation une fois par an c'est bien assez et comme ça ça sera fait), je ferme les fenêtres de leurs chambres où ils sont occupés à jouer pour qu'ils ne balancent pas leurs jouets sur les passants, je ferme les toilettes de l'extérieur avec un tournevis, je bloque le verrou de la porte palière pour qu'ils ne puissent s'enfermer. Je les chapitre : pas de bagarre, pas d'initiative inventive, je reviens très vite. Ils opinent sagement du bonnet. Le petit voisin du rez-de-chausée, huit ans, relève à peine la tête : il est fort occupé avec l'impressionnante collection de modèles réduits de Meusa. Nickel. Descendre les trois étages direction la voiture, où je charge les bagages. En rebroussant chemin, je lève machinalement les yeux vers la fenêtre de la cuisine.

Marion est installée à quatre pattes sur le rebord de la seule fenêtre que j'ai oublié de fermer, tout sourires. « Coucou Maman ! »

Pourquoi mais pourquoi n'ai-je pas pensé à cette fichue fenêtre et au lave-vaisselle idéalement disposé pour servir de marchepied dessous ? Et que faire maintenant ? Elle fait mine de ne pas entendre mon ordre impérieux de retourner immédiatement à l'intérieur si tu ne veux pas une fessée dont tu te souviendras et se penche pour suivre ma progression vers - et bientôt sous - l'immeuble. Je suis glacée et hésite entre avancer et prendre le risque qu'elle continue de se pencher ou continuer à lui parler jusqu'à ce qu'elle se lasse et quitte son point d'observation.

La petite voix de Meusa balaie toute tergiversation : « Maman, dépêche-toi, je lui tiens la jambe, mais elle gigote ! »

Linford Christie et ses misérables 9,87 de la semaine dernière n'ont qu'à bien se tenir. Prenant mes jambes à mon adrénaline je fonce, grimpe quatre à quatre les escaliers. Chaque pas, le film d'une gamine se dégageant de la faible poigne d'un gamin de quatre ans et tombant, tombant, tombant, se déroule dans ma tête. Je récupère l'énergumène toujours sur son perchoir, la main de Meusa le Philosophe rivée à sa cheville. Sur le tapis du salon, le grand dadais du rez-de-chaussée est passé des voitures de course aux voitures de collection.

Deux mois plus tôt elle se plante au milieu d'une quatre-voies en passant à travers les grilles d'un square. Un mois avant, elle se jette dans le grand bain de la piscine municipale pendant que je suis encore dans les vestiaires. Trois mois plus tard elle avale du dilluant de blanc correcteur. Entre 1992 et 1993, je lui ai sauvé la vie un nombre incalculable de fois. Chaque sortie dans la rue est un pari fou : il faut la tenir par la main sans relâcher la pression une seule seconde. Il ne faut pas la laisser deux minutes seule dans aucune pièce, jamais. Ne s'approcher d'aucun muret donnant sur le vide. Je ne suis plus une maman, je suis son garde du corps. Elle ne brave pas le danger, elle ne le voit pas, elle a un appetit d'ogre de la vie et une folle confiance en son invulnérabilité.

Il y a un truc qui me révoltait avant d'avoir des enfants : les gamins en laisse. Dans l'état d'épuisement qui est le mien au bout d'un an et demi de ce régime, avec leur père dont les horaires ne permettent que le samedi de prendre le relais, je regrette que mes préjugés idéologiques m'interdisent l'usage du harnais, du solide parc. Les balades en poussette, la petite bien arrimée dans le siège, le grand sur le marchepied, sont un repos de l'âme.

Le grand frère a je crois gardé de cette époque l'idée d'une mobilisation générale exclusive autour de cette intruse qui a débarqué dans sa vie auparavant si tranquille. Il ne manque toutefois pas de lui rappeler en cas de conflit qu'il fut son unique sauveur en ce jour d'août 1992.

sicaliptic, sur le chemin de 2006 à 19xx,
vendredi 30 mars 2007

1993 : 27 ans les turpitudes de la jalousie

On a joli appartement dans Paris.
Je travaille dans un lycée professionnel ou seulement 10 élèves sur 900 posent de réels problèmes, ça change, c'est presque un havre de paix.
J'ai repris sérieusement mes cours d'histoire de l'art avec le vague espoir d'entrer à l'école du Louvre : entrer dans l'art par la petite porte et dans la société par la grande.
Mon amour se fait de plus en plus absent, la jalousie a déjà pénétré mon coeur depuis quelques temps non sans raisons.
C'est là je crois que je finis par comprendre que mon installation avec ce garçon est basé sur un quiproquo.
3 ans plus tôt il m'a demandé de monter à Paris pour le rejoindre. Nous nous aimions depuis déjà 2 ans, j'ai foncé. Je n'avais pas envisagé que cela ne voulait pas dire emménager avec lui. Là a commencé le leurre : l'amour est aveugle mais il est sourd aussi. J'ai eu ce que je voulais : vivre avec lui sans me rendre compte de sa non-adhésion au projet. Et nous en sommes là aujourd'hui, il reprend sa liberté en douce et j'essaie d'être moi même légère en espérant qu'être avec moi a tout de même été un choix.
Je me raccroche à la moindre étincelle : être l'élue à défaut d'être la seule.
Je fais de nombreux aller retour en province, je prends un amant, la distance servant de garde fou.
Mon équilibre est précaire, je me retrouve en déséquilibre dans mes émotions. Je fais des blocages stupides qui me pourrissent la vie
Pendant toutes l'année universitaire je serais incapable de pénétrer dans la bibliothèque. Pour combler les heures vacantes entre deux cours, je marche sans but dans le quartier, parfois j'arrive à me décider pour un café mais la majorité du temps je suis tétanisée à la porte et je passe mon chemin.
Je suis souvent épuisée, mais rien n'y fait. La panique et l'angoisse sont des poisons irraisonnables.
Je n'arriverais à en parler que l'an prochain et une étudiante m'aidera à passer cette satanée porte qui me sépare de la quiétude des heures d'études.

traou, sur le chemin de 2006 à 19xx,
vendredi 11 mai 2007

1993 – Année noire, vue d’en haut…

Comme c’est étrange de remonter le temps, éclairée de son présent. Ou obscurcie par lui, selon les cas.

Cette année 93 qui vit basculer ma vie, je l’écris en des jours paisibles. C’est bien. Je ne verserai plus de larmes sur cette horrible année-là. Je sais ce qu’elle m’a coûté. Je sais aussi ce que je lui dois. Au moins un peu. Je crois qu’au fond je commence à peine à l’entrevoir.

Janvier. Je travaille pour une chaine de télévision où l’on nous aboie dessus quotidiennement. Pour une émission peuplée d’horreurs et de cadavres. Je serre les dents. J’ai besoin de ce boulot.

Un jour de juin ensoleillé, il y a des hortensias bleus dans le jardin de cet hôtel où nous avons rendez-vous. Il a choisi l’endroit parce que j’aime tellement ces fleurs-là. Il a ici, un peu plus tard, un dîner d’affaires avec des japonais, des saoudiens, je ne sais plus trop bien. Il doit leur montrer ses maquettes magnifiques, qu’il a entreposées dans une vaste chambre. Nous prenons un apéritif gourmand, amoureux, rieur. Qu’est-ce qu’on riait tous les deux. Au milieu des rires, soudain il s’arrête. Net. Des larmes brusques dans ses yeux. Et sa voix altérée d’émotion pour me dire les plus beaux mots d’amour qu’il m’ait jamais dit. Et pourtant, je n’en avais pas manqué, avec lui, d’amour et de mots, depuis 5 ans…

Est-ce que les gens qui vont mourir le savent parfois, avant ? Est-ce qu’ils ressentent, dans les jours qui précèdent, l’urgence de dire des choses importantes ? Ce soir-là, avait-il connu cet éclair-là ? Je me suis souvent posé la question, après. Je me suis même demandée parfois dans les heures noires s’il avait eu envie de mourir et s’en excusait avant de partir.

J’ai pris sa main, l’ai embrassée. Nous n’avons rien dit de plus ce soir-là, avons vécu intensément le temps qui nous restait avant que ses saoudiens-japonais n’arrivent. Je les ai croisés en repartant, il m’a salué cérémonieusement devant eux, comme si j’étais une cliente concurrente, son oeil rieur retrouvé. M’a appelée fort tard, j’aimais quand il me réveillait de sa voix tendre.

Le lendemain, il m’a enlevée au bureau pour un déjeuner bref avant d’attraper son avion. Notre dernier baiser c’était à l’angle du Boulevard Montparnasse et de la rue de l’Arrivée quand il m’y a redéposée. Je repasse toujours par là avec un drôle de frisson, malgré les années. Quelques jours après il y avait ce coup de fil de malheur.

J’ai gardé les yeux secs. Trois mois je crois. Avant de comprendre qu’il était bel et bien parti, que non, il n’allait pas repasser la porte par laquelle je le guettais encore, jour après jour. Que non, le téléphone n’allait pas sonner de nouveau dans mon sommeil avec sa voix au bout. J’attendais tellement cela que j’en aurais à peine été surprise, je crois.

Je lui parlais comme s’il était là. L’engueulais de son absence, lui disais des mots d’amour, entendais les siens dans le silence.

Septembre, je reprends ce job ignoble. Un jour, quelqu’un de passage me demande si j’ai des enfants. Je dis non. Me répond un peu rieur oh la la, et bien il faut te dépêcher, bientôt 30 ans, dis donc ?! La secrétaire me regarde, désolée, impuissante. Je prends mes affaires en silence, je rentre chez moi. C’est la première nuit que j’ai passée prostrée au pied de mon lit, étouffée de sanglots interminables, noyée dans des larmes qui avaient mis le temps avant de faire leur chemin, devenues torrents, océan, lame de fond. La première nuit sans sommeil et sans espoir d’une longue, longue, interminable série de nuits sans fond. Pas dormir, plus dormir, non, trop peur de la nuit, des cauchemars, des visions de cadavres pourrissants aux restes de visage de l’homme que j’aimais. Pas manger, plus manger non plus, me maintenir en vie est inutile, je vomis le moindre yaourt.

Novembre. Un soir tard, seule dans une salle de montage, je prépare des petits films pour l’émission du lundi. Tout à coup, je réalise : ils sont tous morts les gens sur l’écran, tous des cadavres pourrissants aussi, aujourd’hui… Mes mains tremblent, je ne peux plus appuyer sur les boutons. J’éteins tous les écrans, la folie est là, pas loin. Je pourrais m’effondrer par terre ou tout casser.

J’appelle Jack. J’ai une toute petite voix. Je dis tu peux venir me chercher. Il dit j’arrive. Ce soir là, il prend soin de moi, me fait manger un peu, boire un peu de vin, pas trop, me réchauffe de ses bras. Ne me laisse pas seule, si seule…

Après l’émission du lundi, je m’en vais. Arrêter ou devenir folle. Ou devenir morte moi aussi. Mourir. Pourrir.

Je me lance dans le chômage, et pour longtemps, je ne le sais pas encore. Peut-être ce chômage-là sera-t-il finalement un dérivatif. Penser à survivre plutôt que de se laisser aller à la souffrance.

Il y a quelques amis qui sont là auprès de moi. Seulement auprès, pas à l’intérieur, bien sûr. Cet intérieur de cauchemar, personne ne peut m’en délivrer. P. me tient à bout de bras, tant qu’il peut. D’autres ont pris la fuite. Ca fait peur, le malheur. Et ma famille maladroite, qui m’a appris à me tenir debout ou à faire semblant, vaille que vaille : on y déplore l’arrêt de mon travail, pas très prudent, ça. On me félicite même à Noël de ma ligne amincie. Savent-ils ? Réalisent-ils un peu mon gouffre ? Non, je ne suis pas au régime. Non.

chulie, sur le chemin de 19xx à 2006,
samedi 19 mai 2007

1993 : 13 ans - Premiers pas sur les planches.

(Un petit caillou écrit en pensant à Coline, ma petite soeur d'adoption.)

5ème D. Je fais la connaissance de Laure G., un personnage fascinant. Elle zozote, elle a des cheveux longs jusqu'à la taille et surtout, elle a des seins énormes, plus gros que ceux de maman. L'été dernier, j'ai dévoré les troublantes aventures érotiques d'une certaine jeune fille montée sur sa bicyclette bleue. Laure me fait penser à Léa. Elle m'invite à rejoindre sa troupe de théâtre.

Je passe d'une fascination à l'autre. Nous sommes une quinzaine d'enfants dirigés par deux femmes fantasques et géniales qui font le pari insensé de monter entièrement une pièce de théâtre, écriture, mise en scène, réalisation, lumières, décors compris. C'est moi qui trouve le titre de notre pièce : "3615, Code Sorcica".

Librement inspiré du film "Les Visiteurs" en voici le synopsis. Une jeune et belle princesse s'ébat sans soucis. Mais sa marâtre, la méchante reine sorcière (moi) est jalouse de sa beauté. Elle lui jette un sort : le jour elle sera affublée d'un vilain nez qui détruira sa beauté, pour resplendir à nouveau quand le soleil se couchera. Désespérée, la princesse part dans le futur, pour trouver l'homme aux lunettes d'or, qui la délivrera de ce sortilège. Elle voyage sur des nuages (moi), et tombe en plein 20e siècle. Son décalage évident avec les gens de cette époque la conduit tout droit dans un asile de fous (moi) où elle rencontre une sorcière moderne équipée d'un minitel qu'elle cache sous ses 7 jupons. Le 3615 code Sorcica lui révèle que l'homme aux lunettes d'or se trouve en boite de nuit. Les voilà parties, cherchant l'élu parmi les danseurs (moi). Elle le voit, il la voit, c'est lui, c'est elle, le sortilège disparait, ils s'embrassent, se marient et ont beaucoup, beaucoup, beaucoup, beaucoup TROP d'enfants (moi).

Ces rôles multiples, les changements incessants de costumes, l'omniprésence de l'improvisation, le sentiment d'appartenir à un groupe, et d'être reconnue en tant que comédienne en herbe, tout cela me révèle quelque chose d'important : moi, la grande duduche, la binoclarde livrovore, le grand bébé qui ne veut encore aller une dernière année en colonie "des petits" malgré mes presque 13 ans, je peux me sublimer.

Laure, tu n'as fais qu'un bref passage dans ma vie, et tu as finalement peu compté mais tu as toute ma gratitude.

valclair, sur le chemin de 2006 à 19xx,
jeudi 21 juin 2007

1993: Impressions marocaines

Je triche un peu sur les dates. A la fois parce que rien ne s’impose de l’année 1993 et parce que j’avais envie de parler de ce voyage effectué en réalité pendant l’été 1994 qui est un souvenir lumineux mais qui l’est aussi peut-être parce qu’au même moment s’écrivaient les «Traces ». Il constitue donc une sorte de contrepoint à mon précédent ricochet, il est une autre façon de parler des années 1993-1994.

C’était un de ses voyages avec Terre d’Aventures ou d’autres voyagistes du même style dont nous sommes relativement coutumiers dans lequel la découverte d’un lieu s’effectue essentiellement au travers des randonnées à pied d’un caractère plus ou moins sportif selon les cas. Le terme « d’aventures » est naturellement très excessif, ce sont des voyages très encadrés et sécurisés, nous restons dans notre bulle d’occidentaux même si nous allons dans des villages retirés et même s’il y a quelques contacts avec la population locale. Cela reste du tourisme mais c’en est une des formes les plus acceptables.

Il s’agissait cette fois d’une traversée nord-sud de l’Atlas marocain. Celui-ci est constitué de plusieurs chaînons est-ouest que l’on franchit successivement, passant des crêtes pour redescendre dans des vallées encaissées avant de réattaquer la montée vers de nouvelles crêtes, certaines culminant à plus de 3000. Il y a une spectaculaire modification des paysages à mesure que l’on progresse vers le sud, aux zones très vertes, largement couvertes de forêts du nord, succèdent des paysages de plus en plus arides, de plus en plus minéraux, ce voyage c’est aussi une lente et progressive approche du désert, auquel on pourrait presque trouver quelque chose d’initiatique.

J’ai des souvenirs de ce voyage bien plus forts que de bien d’autres. C’est que je l’ai vécu souvent dans l’exaltation, des moments très précis, des images m’en restent avec une étonnante présence, bien au-delà de ce qu’on fait ressortir habituellement de voyages passés en feuilletant nos albums photos. Cela tient sans doute à ce que ces moments intenses je les ai mis en mots. Ce n’est pas une relation continue de voyage, ce sont plutôt des images accrochées, sous forme de brefs poèmes, des sortes de haïkus dans l’esprit en tout cas même s’ils n’en respectent pas la forme. Ce sont des mots surgis sur le motif, roulés dans ma tête en marchant, gribouillés sur un petit carnet à la halte méridienne ou le soir au bivouac. Ils ont contribué à imprimer durablement en moi les images, je n’ai pas besoin d’aller les relire pour ressentir de tous mes sens quelques uns de ces moments vécus, des images mais aussi des sons, des odeurs, des goûts, des sensations corporelles. Ainsi la fraîcheur et la sensation astringente à la bouche de fruits offerts par des gamins sur le chemin. Ou cette âcre et vive odeur d’armoise exaltée par le lever du jour, lorsque nous grimpions en fin de nuit vers un sommet que nous voulions atteindre à l’aube. Ou bien encore lorsque nous marchions au fond d’un oued entre de hautes parois, le vacarme de l’eau bondissante réverbéré par les roches, la morsure de l’eau froide sur les mollets, la tête tournant de tout ce bruit et tout ce mouvement...

Si j’ai écrit sur ce registre, si j’ai approfondi et fait s’inscrire dans la durée ces beaux moments c’est aussi parce que dans le même année j’avais trouvé le sens et le goût d’écrire à travers mon expérience bien plus difficile, bien plus sombre de l’écriture de « Traces », c’est en quelque sorte « le côté lumineux de la force » et c’est justice de le dire pour marquer ce que m’a apporté de positif cette réexpérimentation de l’écriture.

Je n’ai pas besoin de relire disais-je. Mais j’ai relu aussi à l’occasion de ce ricochet. Et j’y ai repris plaisir. Et j’y ai réactivé encore plus le souvenir. Alors ces mots qui pourtant valent surtout pour moi, par l’association avec les sensations même ramenées à ma conscience, j’ai eu envie de les mettre en ligne, me disant que certains peut-être prendraient plaisir à les lire. Vous pouvez les trouver ici , sur mon autre site où je mets de temps à autres quelques écritures diverses, nouvelles ou fragments.

Une façon de les faire ricocher dans le présent.

Thomas, sur le chemin de 19xx à 2006,
mardi 14 août 2007

1993, année 16 -- Les grains de sable

Mes amours adonaissantes sont toujours contrariées. J'ai absorbé la déception de l'année dernière. Cinq ans après l'avoir croisée pour la première fois, j'avais fini par révéler mes sentiments à A., un mot griffonné sur le programme d'un spectacle. Elle en avait été touchée, mais elle n'était pas libre. Tout ne vient pas à point à qui ne sait qu'attendre.

L'année de Première, du plus loin que je me souvienne, c'est celle où je commence à avoir des potes. Je découvre, presque étonné, que je peux recevoir de ces marques infimesd'affection, d'amitié, qui font que ces gens que je côtoie au quotidien sont un tout petit peu plus que juste des condisciples. En février, nous partons en classe de neige, avec l'autre classe de Première S. Aurélien, Nathalie, Audrey, Seb, Gwen, Caro et tant d'autres, je garde précieusement vos dédicaces sur la photo de groupe de cette semaine-là. Alexandra, aussi, en souvenir de cette soirée étrange où nous avons partagé ton walkman. Sans rien dire, sans plus de mots, parce qu'il était déjà trop tard et que l'irréparable était déjà commis. Parmi les petits mots d'encres de mille couleurs il y a aussi ceux que j'oubilerai vite, Yaël, Anne-Sophie. Vous saviez être cruelles à seize ans. Sur le moment je ne m'en rends même pas compte.

C'est à ce moment-là que j'ai changé, un peu, à vos yeux. Que vous avez découvert que l'intello derrière ses lunettes était aussi, un peu, humain. Que lui aussi cette année-là ferait, pour la première fois, un tour à l'infirmerie juste histoire de sécher un bout d'heure d'allemand. Qu'il tiendrait tête, presque effronté, mais avec une gentillesse d'enfant, à l'enseignante d'Économie.

Elle a toujours l'air fatiguée. Elle doit l'être, en fait. Qui sait quel mal insondable la ronge. Son truc, c'est surtout la sociologie – elle n'est pas branchée chiffres. Au décours d'une leçon, je traîne dans la salle tandis que mes camarades sortent. Entre quatre yeux je reprends pour elle, au tableau noir, les calculs élémentaires de pourcentages qui ne s'ajoutent et se soutraient pas aussi simplement qu'on pourrait l'espérer. Mais à l'épreuve de français du bac, c'est son cours Anomie et acculturation qui me vaudra une excellente note d'écrit.

L'atelier théâtre crée et produit Y ou le Grain de sable.

Otir, sur le chemin de 19xx à 2006,
samedi 15 décembre 2007

1993:35 Larmes de deuils

Oh la laa, bien sûr d'être mariée ne devrait rien changer, mais tout le monde sait bien que ce n'est pas vrai et que ça change tout. D'abord, je ne sais plus comment je m'appelle, j'ai une crise existentielle généralisée, j'ai obtenu ma qualification à la même époque que j'ai changé de statut matrimonial, accéder à la qualité de Madame après toutes ces années et en même temps pouvoir prétendre à une profession que j'aime et un titre, c'est beaucoup pour moi.

Surtout quand dans le même temps, en privé, le discours que j'entends vise surtout à minimiser toute l'importance de ces changements que je pointe. Estac s'est mis en tête qu'on doit acheter un appartement. On avait signé un contrat de mariage et son argument pour ce faire était que ses entreprises professionnelles étaient toujours risquées et qu'il ne voulait pas me faire porter le moindre chapeau en cas de faillite, ce qui était fort altruiste, mais je vais m'apercevoir qu'on n'a pas du tout les mêmes notions en matière financière, et je continue à assurer la matérielle ménagère.

Seulement, je ne suis plus salariée, et je m'inquiète de l'insécurité de mes revenus. Ce n'est pas mon mari qui me rassure, plaçant ses priorités dans des projets extrêmement coûteux et qui n'ont pas la prétention de rapporter quoi que ce soit au ménage. Tout est hypothétique avec lui. L'année est comme un gouffre béant devant moi, et je vais sauter dans le vide. Quitter le petit appartement que j'ai loué pendant onze années. Les cartons qui s'accumulent tout en le vidant sont comme l'image de ma vie : un encombrement vide de sens et de directions, je fais la liste de tout ce qu'ils contiennent et les numérote et c'est comme les perdre, j'erre toute seule sans personne à qui parler, c'est la dépression profonde et sans fin, je n'entends pas une seule parole de réconfort.

Dans le nouvel appartement, je panique. Il est si beau et je suis si incapable de tout. Pierre Bérégovoy se suicide et c'est le choc. Quelques jours plus tard, mes amis André et Claudette qui essayaient si dur d'avoir un enfant, m'apprennent le décès de Sophie, alors qu'elle attendait son troisième, à cause d'une embolie cérébrale. Non seulement je suis dévastée de tristesse, mais en plus je ne comprends pas qu'ils me préviennent seulement après son enterrement, même si je n'étais pas aussi proche qu'eux. Je crois comprendre qu'ils avaient eu peur pour moi, à cause de mon état dépressif, et je m'aperçois que tout le monde semble s'apercevoir de choses dont je ne parle pas et que personne ne m'en parle non plus, je me dis que c'est de ma faute.

Je pars en Angleterre pour l'accréditation du programme pour la reconversion de femmes que nous souhaiterions développer en français et je me sens nulle comme jamais.