Petits cailloux et ricochets

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le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

les textes
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année 1999

Les textes sont présentés dans l'ordre chronologique de leur rédaction.

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Kozlika, sur le chemin de 2006 à 19xx,
mardi 14 novembre 2006

1999:39 cinéma

C'est la fête : l'épisode I (dans la chronologie de l'histoire), quatrième film tourné après le paquet de trois de mes seize ans, de Star Wars vient de sortir. Evidemment, j'y vais. Cet événement planétaire en cache un autre : Kozlika est allée au cinéma. Je n'y vais que très rarement et quasiment uniquement pour des séries B ou autres grands films d'aventure. Jamais plus jamais pour de « vrais » films, de ceux qui vous font réfléchir ou créent une émotion autre que ludique.

Il fut un temps où j'y suis beaucoup allée : quand ma grande sœur m'emmenait avec elle. Les films qu'on va voir à dix-douze ans ne sont pas les mêmes que quand on a le double, mais que n'aurais-je fait pour entrer dans le cercle des grands ! Alors j'ai vu Family Life et Orange mécanique à dix ans, Le Dernier Tango à Paris et Lacombe Lucien à onze, Dersu Ouzala et Les Valseuses à treize, etc.

Une longue suite de cauchemars dont je revivais les épisodes au milieu de mes nuits pendant des semaines entières d'angoisse, d'autant que je suis affligée du mal d'être très bonne éponge. On dit « bon public » je crois. Et toutes ces choses que je ne comprenais pas et qui semblaient si empruntes de malaise. Family Life, notamment, me bouleversa au point que trente ans après j'y pense encore.

Alors je ne suis plus allée au cinéma, je me suis mise à détester les salles obscures, pièges maléfiques qui vous emprisonnent de leurs menaces fantômes, et je ne suis plus retournée dans les fauteuils de velours que pour Star Wars, Crocodile Dundee et autres Coup de foudre à Notting Hill, tant pis pour ma culture ;) Ah si, une fois, avec un homme qui tenait absolument à m'y emmener. Il y avait deux salles côte à côte, on y jouait Le Mur et 2046. Evidemment il a voulu voir Le Mur, mais ça c'est une autre histoire...

Et heureusement, ma frangine n'a pas fait que m'emmener voir des films affreux, elle m'a aussi appris à danser le twist et le madison !

Albertine, sur le chemin de 2006 à 19xx,
mardi 27 février 2007

1999. L'avant...

Comme s'il y avait un avant et un après. Avant, mais avant quoi ? Avant octobre-novembre...

Un avant, avec le premier Blé que je vais sortir, avec ma collègue graphiste. Je suis très fière d'être "responsable des publications", ça y est, cette fois, je tiens le bon bout, je vais pouvoir vivre de ma plume. Mon vieux désir d'enfance est en train de se réaliser, j'écris des articles pour le Blé n° 100 qu'on va consacrer à la lutte contre l'extrême-droite (préparation aux prochaines élections oblige...) Je consacre un article au "Mur" d'Alain Berliner, le réalisateur de "Ma vie en rose", une copine écrit un article sur la montée des périls dans l'Entre-deux-guerres.... Je lis un bouquin sur un commissaire de police bruxellois, dont on a pu prouver qu'il avait fait partie de milices d'extrême-droite.

Béhem, est ma dernière recrue - depuis qu'elle a participé à la rédaction du guide "Ville d'humanisme", elle écrit pour l'association. Ma première réunion de comité de rédaction se passe génialement. Je suis enchantée des personnes que je rencontre, dont Sara, qui va tellement me venir en aide, et Béhém est une femme formidable. Mais Béhem est souvent angoissée, elle passe par des moments difficiles, elle n'aime pas son métier (un simple gagne-pain, elle pourrait faire tout autre chose), elle rêve de rencontrer quelqu'un "je veux me marier, avoir une maison et quatre enfants - enfin, deux ce sera bien.." dit-elle souvent. Elle ne rêve que d'écrire un roman (sans y arriver), elle écrit dans la perfection (elle affectionne la belle phrase française, harmonieuse et balancée, avec une petite touche bien à elle, de ressenti et d'atmosphère fantastique). On s'entend magnifiquement. C'est une amie qui me fait beaucoup rire, qui met un peu de baume sur ma récente blessure sentimentale. Elle me montre (sans me juger), où j'ai fait erreur, la dimension de la parole est très importante dans notre amitié.

Et puis, avec elle j'explore des terres inconnues. Nous parlons beaucoup de religion, du christianisme et du judaisme. Elle a été la porte ouverte sur un monde, une religion, des êtres humains, des frères, dont j'ai mieux épousé l'histoire dramatique et intime. Les origines juives du christianisme... Je n'imagine pas un instant que tout cela puisse agacer mon mari. Quand je lui demande s'il est d'accord qu'on aille chercher Béhem chez elle, pour manger un bout, il dit oui tout de suite et va la chercher en voiture. Quand elle arrive, je suis super contente. Elle a un sourire vivant, un rire un peu tonitruant (mais j'ai l'habitude), des yeux qui fourmillent d'idées de toutes sortes. Mon fils l'aime bien, elle est contente chez nous, elle s'installe toujours dans le fauteuil rouge; je m'étends à demi dans le divan, telle Mme Récamier, on partage le couscous, le poulet, la fondue, tout ce qui atterrit sur la table familiale. Ce sont des moments de bonheur. Elle nous invite à passer une journée à la mer, dans l'appartement de ses parents, en voiture, elle raconte la Révolution française à mon fils, la Révolution russe, il est passionné. Elle me raconte un peu l'histoire de sa famille, des Juifs russes originaires de Pologne pour son père, des Juifs russes d'origine bessarabienne pour sa mère.

Comme c'est le cas pour beaucoup, un grand trou noir la sépare de ses ancêtres, il y a eu la Shoah, le stalinisme, l'assassinat de son grand-père, dans une lointaine cité soviétique, après un procès rapide, les pogroms. Cette foi me fascine, j'y trouve d'étranges racines - que je n'ai pas vraiment trouvées dans le catholicisme (et pour cause!) je me suis éloignée des cultes, de la pratique, je lui ai tourné le dos. Mettons que je sois une mystique laïque, militant pour la séparation de l'Eglise et de l'Etat. Mais mystique.

En mars, mon directeur m'a demandé si je voulais bien assurer la coordination du service culturel. Oups! Surprise! Stupéfaction ! Je lui ai demandé un temps de réflexion; il me semblait que je ne pouvais pas dire non. J'aurais dû dire non. Car j'hésitais. J'avais eu une prise de bec avec une collègue - Dieu! Qu'elle m'avait agacée! Mais cela ne justifiait pas la prise de bec. Et puis, il y a l'autre, la harceleuse, si j'accepte la coordination du service, elle va me tomber dessus, c'est sûr. Hésitation, hésitation, j'ai fini par dire oui. Je me voyais dans une sorte de période où tout me souriait, professionnellement, j'écrivais aussi beaucoup pour moi, des textes courts, de la poésie, je fréquentais un cercle littéraire, j'allais à des vernissages... Enfin! J'y étais!

J'avais à peine dit oui que les ennuis ont commencé. Outre que j'avais un surcroît de travail, (je travaillais souvent le samedi, même si ce travail consistait à organiser un café citoyen, à assister à une pièce de théâtre d'école au fin fond de Bruxelles, à partir à l'Assemblée générale du mouvement à Liège...) je n'avais plus le temps de respirer. Me coltiner des caisses avec des boissons, des chips, c'était ça aussi mon boulot. Tant mieux, me disais-je parfois. Pour ce qui était du coeur, je considérais que tout était terminé, alors... Mon mari était content, jamais je n'avais mieux gagné ma vie, ce qui était une belle revanche par rapport à mes débuts.

J'ai aussi décidé de me soigner, car j'avais de plus en plus mal au bras droit, je suis allée consulter une rhumatologue, en apportant les derniers clichés de scanner... ouh là là ! Le bilan n'était pas top. J'avais le cou tout à fait raide, la moëlle épinière resserrée à 50%, au niveau de la 5ème et de la 6ème vertèbres, je devais porter une minerve semi-rigide, faire de la kiné, passer une IRM, 3/4 h dans une machine, dans une sorte de cage qui emprisonne la tête et la nuque, avec juste une poirette pour appeler à l'aide si je souffre de claustrophobie. Le verdict est tombé, (mon premier verdict...), hernie discale cervicale, à opérer si je ne voulais pas être paralysée du bras. La panique! La terreur! Une opération! Je revoyais ma mère après son opération du poumon, sa cicatrice de 10 cm, ses côtes cassées, ses drains gigantesques, l'infection qui avait suivi.

Au boulot aussi, c'était dur, bien sûr, le directeur ne me soutenait pas comme il avait promis de le faire. Il me laissait me débrouiller au milieu de problèmes insurmontables. Je souffrais à nouveau de stress, de migraines épouvantables, qui me forçaient à me coucher, toutes affaires cessantes, la déprime guettait.

Mon amie Béhem me soutenait beaucoup, on travaillait ensemble - on travaillait au plan d'un dossier historique sur la Shoah, qu'elle avait promis, en vue de la projection de deux films, "La vie est belle" et "Train de vie". Le plus étrange est que l'après-midi où on a travaillé ensemble, on a ri. Et pourtant, nous reparlions de choses tellement tragiques! Son dossier était en béton. C'était compter sans la collègue qui s'occupait de ce projet et qui n'attendait que cette occasion de nous tomber dessus : sur Béhem parce qu'elle est juive et que c'est l'occasion de lui glisser "la" peau de banane: "pourquoi les "Juifs" font aux Palestiniens ce qu'on leur a fait en 40-45?" et sur moi parce que j'étais devant un dilemme. En bonne cooridinatrice, je ne pouvais voir que le devenir, la réputation du service, même si cela entrait en conflit avec une amitié très chère, donc, un sentiment personnel.

Béhem a très bien répondu. Point par point. Et moi, j'étais coincée. Harcelée de mails, de coups de fil à la maison, de lettres que cette collègue venait déposer dans ma boîte... PUisque je devais travailler à la maison avec ma collègue graphiste (nous n'avions toujours pas de matériel informatique au bureau)... Courir entre appartement et bureau, ce n'était pas tenable. Comme quoi, j'ai longtemps eu l'art de me placer dans des situations insurmontables. Curieux.

Le médecin m'a mise en arrêt de travail pour le mois de juillet 99, j'ai continué malgré ça, en demandant à mon directeur de respecter le rythme de mes allées et venues, il a dit oui, et il est parti en vacances en lançant un appel de candidatures pour l'engagement d'un coordinateur de service. On m'avait dit que ce serait secret, tout le monde l'a su. Je me suis trouvée devant la gageure de chapeauter un service pendant deux ou trois mois, sans en avoir la légitimité. A mon retour de congé, fin août, j'ai reçu une lettre dictatoriale - pardon, directoriale, une lettre véritablement procédurière, l'étau se resserrait, je commençais à craquer. A force, le harcèlement fait son effet. Et mon mari me voyait me défaire, pâlir sous les coups successifs, les lettres, la peur de l'opération.

Tout début septembre, j'ai appelé mon médecin généraliste, elle m'a mise en congé - la rhumatologue a confirmé, s'est insurgée: "comment! Vous travaillez encore!" - je suis allée chez le neuro-chirurgien, l'opération était programmée pour le 1er octobre, je crevais de trouille... Un copain me disait "oh! Après ça, ne t'en fais pas, tu ne devras plus travailler."

A la maison, j!ai reçu encore deux e-mails de la collègue indélicate. J'ai appelé un ami, juge à la cour du travail, pour rédiger une réponse qui me couvre; quant à Béhem, elle a vu son dossier... Et sa facture, refusés et elle a dû entamer une procédure pour être payée, "Y a d'la joie... Ta, la, ta, ta, ta, ta, y a d'la joie!" Après quoi, elle est partie en vacances et le 30 septembre, mon mari et mon fils m'ont conduite à l'hosto...

A suivre

sicaliptic, sur le chemin de 2006 à 19xx,
vendredi 2 mars 2007

1999 : 33 ans Marseille un rêve et un cauchemar

Par deux fois cette année je dû descendre en catastrophe au chevet de ma mère. La psy que j'ai récemment consultée m'a beaucoup aidé, par son écoute et sa présence, elle m'a proposé de l'appeler si besoin, ce que j'ai fait.
Au mois de juin, je ne pourrais certifier qu'elle eu conscience de ma présence, mais elle a attendu que je sois seule avec elle pendant que mon père et ma soeur se reposaient de leurs longues veilles, pour laisser échapper son dernier souffle. Le réflexe est d'appeler à l'aide de croire qu'une blouse blanche pourra effacer ce dernier signe et qu'il y a surement quelque chose à faire. C'est étrange, pourtant je suis pour laisser leur mort à ceux qui souffrent et je suis contente qu'il n'y ai eu personne pour mettre en branle toute une machinerie.
Cela semble bizarre mais je suis persuadée que ma mère m'a fait un cadeau : mourir en ma présence. Vu nos relations j'aurais eu du mal à le vivre, à être légitime, du coup elle m'a permis d'y participer d'être vraiment là, même si ma soeur, malgré elle, trouve injuste qu'il en soit ainsi, j'ai pu trouver ma place ne pas être celle qui est de trop.
Des amis sont descendus et chose incroyable leur présence m'a fait du bien. Je dis incroyable parce que je suis incapable de faire une chose pareille aller à des obsèques et présenter mes condoléances, j'ai toujours l'impression d'être déplacée empotée et pourtant ces amis m'ont fait un bien fou simplement parce que je n'étais plus seule au milieu de ma famille avec qui j'ai si peu de contact en dehors de ma soeur.

Après cette épreuve j'ai repris le cours des choses ou le contraire. L'amie chez qui je vivais avait fait une rêve où nous emménagions à Marseille après réflexion c'était mieux que la banlieue parisienne qui nous attendait et on a filé. Tout s'est déroulé au mieux un appart trouvé en 5 jours, un déménagement efficace avec 2 camions et une voiture remplis, des amis pour nous aider à nous installer.
La vie marseillaise m'a d'abord surpris, ici impossible de vivre l'anonymat comme à Paris mais je m'y suis faite trés vite. Mon amie ne s'est jamais vraiment installée, elle vivait pour la première fois sans son fils et devait se sentir tiraillée entre les deux villes. Quelque chose s'est brisé en elle, tout a basculé, la souffrance a fait son apparition, ainsi que les difficultés à vivre ensemble.
Je le savais déjà mais je n'ai pu que le constater encore, nous ne sommes pas toujours en mesure d'aider ceux que l'on aime et qui ont su être là au bon moment. La roue tourne, on rend souvent les bienfaits que l'on a reçu d'une personne à une autre comme si l'on risquait d'interrompre la chaine de solidarité si on soldait sa dette.
Je souffrais de sa douleur de son impossibilité à m'en parler de mon incapacité à la soulager. Je me suis éloignée, non pour la fuir mais pour lui faire de la place lui laisser l'espace où décider ce qui serait le mieux pour elle.
J'ai eu trés peur de la perdre, je ne sais toujours pas si ça a été une décision bénéfique pour elle. elle a mis longtemps à reprendre le dessus. J'ai simplement réussi à ce que cette rupture ne soit pas une cassure définitive et un de ces jours faudrait que j'en reparle avec elle.

Albertine, sur le chemin de 2006 à 19xx,
lundi 5 mars 2007

1999. L'après

1999, suite et fin

Me voilà sortie de l'hôpital, avec une jolie cicatrice, de 4, 5 cm (aujourd'hui invisible), à la base du cou, sous un pansement à remplacer tous les jours, sous une minerve que je vais devoir porter nuit et jour, pendant un mois.

J'étais drôlement contente de rentrer à la maison, l'hôpital, je ne trouvais pas ça très drôle. Je garde un très mauvais souvenir du réveil, de la première nuit, du lendemain. Je ne supportais pas les produits anesthésiants. Il m'a chaque fois fallu vingt-quatre heures pour arriver à me nourrir. J'étais si heureuse quand mon fils et mon mari sont venus me chercher, en voiture.

La première nuit à la maison, je l'ai achevée assise dans un fauteuil, au salon, une bergère, les pieds sur un coussin, sur la table basse du salon, tellement j'avais eu mal au lit. Il y a plusieurs étapes après une opération... Quand on se met debout pour la première fois.
Quand on peut avaler un repas.
Quand on enlève les drains.
Et quand on enlève les fils.

Puis, quand la cicatrice peut rester à l'air libre, quand on peut reprendre un bain, etc. Je crois qu'il ma fallu à peu près deux à trois semaines avant de pouvoir tenir ma tête droite (sans appuie-tête), pendant plus d'une heure. Mes premières sorties ont été éprouvantes, même s'il s'agissait de déjeuner à l'extérieur, ou d'aller à une soirée du grenier littéraire dont j'étais membre. Circuler dans les transports en commun était une véritable épreuve. J'attendais la fin de ce mois d'octobre avec impatience, car il signifiait vivre et dormir sans la minerve. Enfin !

Un de nos copains venait souvent nous voir - parfois il téléphonait, mais il lui arrivait aussi de venir à l'improviste. Il m'amusait, me distrayait, même si je trouvais son humour parfois douteux et ses écrits un peu fous (et fort déjantés). Je relisais ses textes, et je lui donnais mon avis. Mais je n'ai jamais osé lui dire le fond de ma pensée: j'étais sûre que ce ne serait jamais publié - je me souviens d'ailleurs d'un seul récit, qui était un règlement de comptes positivement effrayant...

J'avais à peine retiré la minerve que mon compagnon commençait une crise de jalousie terrible - qui allait durer un mois. Tout a débuté un vendredi matin. Il est allé conduire notre fils à l'école, je me reposais, il est rentré, il a fait dévider tous les messages du répondeur téléphonique, il est venu s'asseoir sur le lit, et, de but en blanc, il m'a asséné: "R*** est ton amant." Je suis restée saisie, j'ai protesté, "mais non! Enfin! Quelle idée!", et alors a commencé une période d'enfer. Il me réveillait la nuit. Exigeait que je lui écrive une lettre (mais avec quoi dedans, je n'ai jamais compris), exigeait que je lui dise que je l'aimais (comme au début de notre mariage), il fouillait les tiroirs, mes affaires, - les poubelles - tout. Il s'est mis à contrôler mes allées et venues, mes appels téléphoniques... Quand j'allais chez mes parents, il venait me chercher, en quelques semaines, je n'ai pratiquement plus eu une minute de répit ni de liberté. Les scènes étaient constantes, consternantes, de plus en plus violentes. Mes larmes ne l'atteignaient absolument pas. Et je pleurais facilement, car j'étais diminuée physiquement.

Dans son regard, il y avait des éclats de haine pure. De folie.

Un jour, je suis allée chez une amie, qui m'avait demandé de rester chez elle - car elle attendait la livraison d'un meuble - pendant une heure de rendez-vous chez son médecin. J'ai appelé mes parents, je leur ai demandé de me téléphoner chez elle. Je leur ai expliqué ce qui se passait, ils ont commencé à avoir très peur. Après cela, tout s'est précipité. En un éclair, j'avais compris qu'il ne changerait jamais, que notre mariage était condamné, et que si je restais avec lui, j'en mourrais - ou peut-être que cela, je l'ai surtout compris après mon évasion.

Mes parents et mon frère ont tout de suite compris ce qui se passait. Ils voyaient beaucoup plus clair que moi. J'ai cherché un avocat, mes parents sont allés le consulter pour moi (impossible de me libérer, j'étais trop surveillée) - et pour cause ! Il travaillait douze heures par semaine... Mon départ dans l'urgence a été fixé au 25 du mois de novembre. Il fallait qu'il ne se doute de rien.

Je me souviens être allée chercher des papiers nécessaires à la demande de séparation, à la Maison communale, puis les avoir déposés chez l'avocat, en crevant de trouille d'être suivie. J'ai vécu avec cette peur pendant longtemps. Et de fait, il opérait des retours surprise à la maison - ce jour-là, ce fut le cas, il m'a coincée sur une question de demi-heure. Mais j'avals la conscience absolument tranquille. Mon fils prenait parfois ma défense "mais si, maman était là quand je suis rentré".

La veille du 25 a été une longue épreuve. Pourtant, j'étais déterminée. Je devais faire bonne figure, désamorcer les disputes. Eviter la violence. C'était mon dernier soir dans cet appartement, je voulais que cela se passe sans nuages. J'avais besoin de toute mon énergie pour le lendemain matin. Nous avions choisi ce matin du jeudi pour ma fuite. Mon fils était à la maison (l'école était fermée) et mon mari avait cours toute la journée. On était sûr qu'il ne ferait pas de contrôle ce matin-là. Ma seule erreur, mon regret déchirant, est de n'avoir pas su, pas pu parler à mon fils, entre le départ de son père à son boulot et l'arrivée de mon frère. Je ne m'en suis pas senti le courage.

Quand mon frère est arrivé, il lui a parlé. Je me sentais défaillir (c'est vraiment un des plus mauvais souvenirs de ma vie). Le petit pleurait. Le choc a été terrible, et pourtant, il avait été témoin de disputes graves. Mais il n'avait que treize ans... Et tant d'illusions! Il est parti avec moi, j'ai entassé quelques vêtements dans des sacs de 60 L... (je croyais naïvement que je pourrais récupérer le reste peu après), l'ensemble de mes papiers personnels, j'avais nettoyé mes dossiers dans l'ordinateur - mais j'avais omis de supprimer une série de mails... Hélas. Actes manqués, quand vous nous tenez ! Un ou deux objets personnels, un livre... Il fallait faire vite, et voilà, j'ai tourné la clef pour la dernière fois dans la serrure de la porte d'entrée.

J'y avais habité de 1985 à 1999.

J'y suis retournée longtemps après (il y a un an ou deux, je ne sais plus). En entrant dans la salle de séjour, j'ai éprouvé un choc: quel intérieur sombre ! Le manque de clarté, les tableaux, très noirs, tout me mettait mal à l'aise. Alors que chez moi, il fait si lumineux ! Je me suis demandé comment j'avais pu vivre là pendant tant d'années.

Naturellement, sa réaction a été terrible. Il y a eu un drame, le soir, tard, je n'avais plus tellement peur pour moi, mais pour mon fils, oui. Et j'avais raison d'avoir peur, il a été horriblement manipulé... Informé heure par heure, de tous les détails de procédure, des faux témoignages (et il savait quand il y avait faux témoignage...); il a servi de facteur - un jour, il a déposé sur mon oreiller une lettre que son père m'adressait et qu'un de mes beaux-fils avait apportée chez moi. Des faits comme celui-là, il y en a eu beaucoup - pendant un an. Puis, tout s'est arrêté quand le tribunal de première instance m'a donné raison.

Mais je n'en étais pas encore là. La procédure avait mal commencé, j'ai obtenu la permission de séparation de corps, oui, (et cela n'a jamais été remis en question), mais mon fils a choisi de retourner chez son père (donc, dans l'appartement où il avait toujours vécu). Au début, ils ont sans doute pensé que tout cela me ferait revenir. Mais je n'ai pas cédé. J'ai souffert - horriblement - de son choix, mais je n'ai pas cédé.

L'énergie dont ma mère a fait montre fut extraordinaire. Un jour, alors qu'elle reconduisait mon fils à la porte (où l'attendait son père), il a explosé et hurlé des insultes. Avec une détermination, une force hallucinante, chez une dame de soixante-dix ans passés, si frêle et si maigre, ma mère a refermé la porte - sans même la claquer.

Et il criait toujours...

Au fond de moi, au-delà de l'épouse et de la mère terrorisées, il y avait aussi celle que je suis parfois, une femme à la volonté inébranlable, qui plie peut-être, oui... Mais ne rompt... Jamais.

Et puis, aujourd'hui... Je le reconnais, je suis plutôt satisfaite d'avoir joué un si vilain tour à un homme qui a tout fait pour m'abattre !

Na !

luciole, sur le chemin de 2006 à 19xx,
mercredi 7 mars 2007

1999, le prix à payer.

Mes nièces, les jumelles sont nées le 25 décembre 1998. Oui le jour de Noël comme ma fille (et en lisant la suite d'aucun penseront qu'il y a peu de hasard). Mais ce jour là, je le raconterai quand j'aborderai 1998.
En 1999, je joue donc les tatas et même plus. Ce qu'il me faut avouer, m'avouer à l'époque c'est l'envie et la peur. L'envie de cette nouvelle maternité que vit ma soeur, ma presque jumelle, tant nous avons toujours été proche l'une de l'autre. Ma peur de ne jamais être maman. Une idée saugrenue est venue s'immiscer vicieusement en moi, elle a eu deux enfants, elle a pris le mien.

Pour comprendre cette hérésie il me faut remonter au temps lointain, ce temps où ma presque jumelle à veillée sur moi comme une maman trop jeune pour l'être, au temps où la soeurerie a souffert des maux dont j'ai été épargnée et cette épée de Damocles que j'ai gardé en héritage; j'ai eu de la chance, je suis l'épargnée, il faudra bien que je paye un jour, la chance tournera forcément. En 1999, je me dis : " ça y est la chance a tourné, elle n'est plus de mon côté, ça y est, il est là, le prix a payer". Mais il me faudra encore remonter le cours de cette rivière et jeter bien des cailloux avant de pouvoir dire ici le prix de quoi.

En 1999 donc, je compense et je fuis en même temps. La honte de ce sentiment d'envie, cette parcelle de lucidité qui fait que je sais l'absurdité de mes pensées cachées, tout cela au milieu d'une vie de couple qui part en vrille, je pouponne et je fuis en même temps. Disponible sans l'être, j'entends sans rien écouter ou le contraire... Et je m'attache à ces petits êtres qui ne sont pas les miens, je prends la place vacante d'un papa très absent, je m'immisce, même probable, je pousse un peu des coudes. Je m'attache à elles et ce lien me blesse car je sais même si je feins de l'ignorer que se ne sont pas mes filles. Dans ce "mes" il ne faut rien entendre de possessif, enfin je crois, juste cette qualité d'amour si particulière, si unique. Ce cordon ombilicale n'est pas relié à moi mais à ma presque jumelle et je pourrais faire tous les semblants du monde, je le sais.

Terriblement, il y a une place pour moi, on a besoin de moi alors je suis là. Il y aura du monde pour dire à moi comme à elle : " Heureusement que tu es là". cette petite phrase qui rassurent ceux qui ne peuvent pas être là mais qui aimeraient, ceux qui ne veulent pas être là mais qui culpabilisent, moi qui trouve ma légitimité, on a besoin de moi, elle, ma presque jumelle que j'aide et que je n'aide pas.

Plus tard quand mes chéries d'amour sauront parler, l'une d'elle me remettra à ma place, me mettra une douce claque comme les enfants savent faire. Elle dira :"Quand tu es là, c'est toi qui commande." Elle le dira devant sa mère. Je n'oublierai jamais notre regard à toutes les deux, cette conscience immédiate que nous avons eu ensemble qu'il fallait que je me retire, que je retourne à ma place de tata. Plus tard j'irai moins les voir, je serai moins là, elle aura moins besoin de moi et moi ... Moi, je ne saurais pas faire autrement, trop présente ou presque plus. Cela prendra du temps pour retrouver l'équilibre du funambule sur le fil de nos vies...

traou, sur le chemin de 2006 à 19xx,
lundi 19 mars 2007

1999 - Une année simple ?

Je commence l’année à New York. J’y arpente les espaces émouvants d’Ellis Island. Malgré le froid glacial, la nuit du réveillon, nous avons brulé solennellement dans un jardin de Brooklyn un cercueil de carton et les petits papiers pliés que nous y avions enfermés, sur lesquels nous avions tous inscrit ce que nous souhaitions abandonner derrière nous et voir « mourir » à l’aube de cette nouvelle année. Je n’ai aucun souvenir de ce que j’avais écrit sur le mien.

Je me souviens d’avoir vu, dodelinante et émerveillée, Manhattan se découper dans la nuit, et que j’étais dans un état de fatigue proche de l’ivresse car mon avion s’était posé à Kennedy l’après-midi même et qu’à minuit pour moi il était six heures du matin. Je me souviens de ma surprise et de mon désappointement de petite française bonne vivante, car à aucun des deux réveillons new-yorkais auxquels on m’avait emmenée il n’y avait quoi que ce soit à manger hormis quelques cacahuètes et des chips. Et des frigidaires géants pleins de bière…

A mon retour, je retrouve N. ses bras tendres et ses attentions précieuses et drôles. L’année commence joliment.

Une déception que je n’avais encore jamais connue : le premier long métrage sur lequel j’ai vraiment travaillé de A à Z, sans relâche, de l’émergence de l’idée aux toutes dernières finitions, qui se plante. Mais alors vraiment vraiment, pas la moitié d’un échec : en deuxième semaine à Paris on n’a déjà plus qu’une salle. Et pas toutes les séances, encore… Tant de travail, tant de passion de la part de beaucoup de gens, tant de mois d’effort pour rien. Ou si peu. Et des échecs comme celui-là, c’est tellement monnaie courante dans ce métier. C’est parfois décourageant.

On me propose un autre job ailleurs. Très différent : très technique, pas du tout artistique, pas du tout créatif, mais plus sûr, mieux payé. Le cinéma, ses incertitudes permanentes, ses projets avortés, mon boss producteur caractériel (pléonasme ?), tout cela me fatigue. Je dis oui. Ce sera un enterrement professionnel de troisième classe dont je mettrai 3 ans à sortir, mais qui aura au moins le mérite de me faire bouffer et de m’apporter une sécurité inconnue depuis que je bosse.

Pendant ce temps, la relation avec N. est harmonieuse et gaie, malgré les assauts répétés de son ex-femme qui cherche désespérément à le récupérer depuis qu’elle a appris qu’il était avec moi, semblant oublier que c’est elle qui avait exigé leur séparation… Chantage à l’enfant, insultes téléphoniques ou autres… Est-ce qu’il existe des relations simples ? Des années simples ?

Ame, sur le chemin de 2006 à 19xx,
mardi 20 mars 2007

1999: 21 En partie moi

1999, c'est l'année où j'ai décidé d'arrêter la fac.
Ca ne se passait pas trop mal, j'étais interessée, je commençais à connaître davantage de personnes après deux années un peu difficiles. Je savais juste que je n'avais pas besoin d'un diplôme supérieur à un bac+3 pour exercer mon métier. Alors, j'étais assez sereine en fait en rendant mes devoirs, en passant mes exams. La seule chose qui me motivait pour les avoir était le fait que je ne redoublerais pas si j'échouais. Cette décision suscitait une forme d'admiration dans mon entourage plus ou moins proche et chez les autres étudiants. Il faut dire que beaucoup continuaient la fac un peu de façon automatique : je réussis l'exam-je continue, j'échoue-je me demande ce que je veux vraiment faire dans la vie... Une autre chose qui aurait pu me motiver à rester c'est de pouvoir étudier à l'étranger. Mais financièrement ça allait être compliqué. Alors c'était soit travailler, soit trouver une autre façon de partir vivre ailleurs.
1999, c'est l'année où j'ai vécu une bel épisode amoureux.
Episode car entre dans l'entre-deux de cette année mi-universitaire mi-laborieuse. Episode car saccadé entre notre deux villes, nos deux quotidiens, nos deux familles.
Je l'avais connu à une soirée, chez une copine. Il en avait déjà une de copine mais il m'a dit que c'était plutôt finissant. Et je l'ai cru. Nous avons vécu de beaux moments, des plus durs aussi. C'est lui qui a rompu. Mais des années plus tard, je me suis dit que ça avait été une bonne chose. Il m'avait en quelque sorte protégée contre mon trop plein d'amour qui cherchait à combler trop de choses, pour lui et pour moi.
1999, c'est une année où je m'investissais beaucoup associativement.
J'ai fait de belles rencontres qui m'ont beaucoup marqué humainement parlant. Vécu des situations compliquées. J'en ai appris beaucoup en tout cas.
1999, c'est une année importante quand j'y pense. Mais pourtant c'était pas tout à fait moi, je crois.

mnesiloque, sur le chemin de 2006 à 19xx,
dimanche 25 mars 2007

1999 : Des astres

Cet été-là, le soleil a rendez-vous avec la lune. Une éclipse totale de soleil visible depuis la France, on n'a pas vu ça depuis des décennies ! Inutile de dire que j'attends l'événement avec la plus grande impatience. En fait, pour tout dire, je l'attends depuis quinze ans.

J'ai toujours été passionné d'astronomie. Pendant la canicule de 1976, mon père et moi dormions dans le jardin - il faisait beaucoup trop chaud à l'intérieur. Je me rappelle encore le plaisir que j'avais à contempler la voûte étoilée avant de m'endormir, couché sur mon lit de camp à quelques pas de la maison. À l'adolescence, fréquentant assidûment le club d'astronomie local, je découvre les beautés du ciel au travers d'un télescope. Plus tard, je fais des études de physique, peu brillante dans l'ensemble, sauf en astrophysique où je récolte systématiquement les meilleures notes. Encore un peu plus tard, je travaille dans plusieurs observatoires professionnels. À l'époque de l'éclipse de 1999, je suis président d'une association d'éducation populaire, où je promeus l'idée que comprendre le fonctionnement de l'Univers tout en s'émerveillant des spectacles gratuits qu'offre le ciel sont de bons moyens de lutter contre les superstitions et l'obscurantisme.

J'assiste à l'événement tant attendu en compagnie de mon ami Bacchus, dans un coin perdu à la frontière franco-allemande. La belle Vesta dont je partage la vie depuis six mois est loin, elle occupe un job d'été en Auvergne ; comme le seul opérateur de téléphonie mobile que nous recevons est allemand et que mon abonnement ne couvre pas l'international, je ne peux même pas la joindre pour partager avec elle ce moment magique où la lune occultant exactement le disque solaire, les spectaculaires jets de matières de la couronne apparaissent. Heureusement, nous avons tout prévu ! À l'instant fatidique, elle porte une de mes chemises tandis que je porte l'un de ses t-shirt ; et sitôt l'éclipse terminée, nous échangeons quelques mots par courrier électronique...

Car 1999 est également la dernière année où je suis rentré dans le placard. J'assume plutôt bien mon homosexualité à cette époque, j'ai même accepté l'idée que vivre une relation stable avec un homme était possible ; mais le hasard veut que Vesta croise ma route lors d'une quelconque réunion professionnelle. Nous nous revoyons plusieurs fois, chacun surpris de se trouver si bien avec l'autre, moi qui lorgnait plutôt vers les garçons et elle qui s'était jurée de rester célibataire suite à des violences conjugales. Un mois après, nous formons un couple inséparable.

Évidemment, l'idylle ne dure pas. Qu'elle soit innée ou acquise, on n'échappe pas à sa nature profonde. Vesta est magnifique, nous nous entendons parfaitement sur tous les plans, mais il lui manque désespérément un petit gros quelque chose au niveau du bas-ventre pour me la rendre totalement désirable ; et de son côté, ses vieux démons la reprennent qui la font se méfier de tous les hommes, à commencer par moi. Nous devons nous séparer à regret en novembre.

Est-ce l'échec de cette dernière tentative hétérosexuelle ? Est-ce parce qu'Uranus (mon ex-colocataire dont je suis secrètement amoureux depuis dix ans) se marie et devient papa, anéantissant tout espoir pour moi de revivre un jour avec lui ? Je ne sais pas. Toujours est-il que les crises d'angoisse me reprennent. Mais cette fois-ci, je ne me laisse pas faire ! Fin décembre, je prends rendez-vous chez un grand psychiatre parisien.

Tourner définitivement la page de l'hétérosexualité (avec tout ce que cela implique socialement) et débuter une psychothérapie : voilà des tempêtes qui me terrifient bien plus que celle qui dévaste la France deux jours plus tard.

gabriel, sur le chemin de 2006 à 19xx,
mercredi 28 mars 2007

1999 (14) : Rendez-vous manqué

De cette histoire imaginée, de cette après-midi fictive, quand le faux est éliminé, reste une nostalgie rétive.

Allongé le dos sur ton lit, fixant l'immaculé plafond, je détricotais mon esprit pour t'en dévoiler les tréfonds. Sans savoir bien ce qui me pris, te piquai d'un mot surfilé. Si ta réaction me surpris ? je ne sais trop.

Entremêlés, l'un sur l'autre, dessous, dessus ; on dit souvent, dans les poèmes, que le temps semble suspendu en de tels instants de bohème.

Mais le temps passait entre nous qui nous figeâmes dans son cours. Le temps passait, qu'il était doux de le savourer sans discours. Dans tes yeux, immobilisé, tremblant au rythme de tes lèvres, je n'osais donner ce baiser. N'osais concrétiser ce rêve.

Chassant, d'un sourire, la larme qui clôt cet instant orangé, je baissai paupières et armes — pudeur de l'amour abrogé.

krazy-kitty, sur le chemin de 2006 à 19xx,
samedi 31 mars 2007

1999 : 14 - Le départ

Je deviens lasse d'expliquer que je passe le baccalauréat. Je deviens lasse de me battre pour montrer aux autres que je ne suis pas une petite raclure d'intello hautaine planquée derrière ses livres et ses lunettes. Les garçons commencent à me trouver jolie. Je les impressionne mais je ne le sais pas, je crois plutôt ne pas les intéresser. L'un d'eux ose plus que les autres et je projette tous mes rêves de Prince Charmant sur lui presque aussi vite que je les reprends. Un détail ? ses lettres sont bourrées de fautes d'orthographes.

C'est l'été et cet été se doit d'être, intensément. Coincé entre le baccalauréat et mon départ pour Paris, les classes préparatoires, comment pourrait-il être autrement ? Après mon premier baiser sur fond de jazz, je découvre Prague et Budapest avec des yeux écarquillés, appareil photo et carnet de notes en mains, avide de m'imprégner de cette nouvelle culture (j'en lirai Milan Kundera), puis vis une semaine d'aventures musicales et adolecentes en plein coeur des Cévennes. Les adieux se multiplient et les clichés de mauvaise qualité prêts à orner les murs de ma nouvelle chambre aussi.

Partir ? J'en suis contente. J'aime Paris et je rêve d'une vie loin de ma ville natale. J'attends avec impatience la vie en internat, tout en appréhendant les classes préparatoires. Je suis grande, enfin, même si mon coeur se serre à l'idée de laisser derrière moi maman, le petit chien, l'école de musique et une petite poignée d'amis.

En partant, je rentre définitivement dans l'adolescence : ses doutes, ses crises, son mal-être me frapperont de plein fouet.

valclair, sur le chemin de 2006 à 19xx,
jeudi 5 avril 2007

1999: Reprise d'écriture

Cela faisait un moment que ça cheminait en moi l’envie d’écrire à nouveau, surtout de reprendre une écriture du quotidien, l’envie de tenir journal. Depuis l’année précédente j’avais déjà quelques notes discontinues, notes de voyage, notes de lecture, moments captés, qui s’accumulaient sans ordre dans mon ordinateur.

Auparavant j’avais écrit mon journal comme beaucoup, en sortant de l’enfance. C’était un journal de découverte, plutôt optimiste, un journal de mes enthousiasmes, mais teinté aussi forcément des questionnements et des inquiétudes propre à l’adolescence. Je l’avais repris jeune adulte dans un contexte plus difficile, lorsque s’étaient accumulées les déconvenues sentimentales, lorsque mes engagements avaient cessé d’aller de soi et que j’avais commencé à m’interroger sur ce que masquait de mal-être en profondeur un certain surinvestissement militant. A certains moments il avait pris même un tour auto thérapeutique explicite puisque je l’avais sous-titré « journal de guérison ».

Après une nouvelle longue interruption j’avais rédigé, en 1994-1995 une centaine de pages de fragments autobiographique et de temps à autre je m’étais essayé à quelques petites nouvelles dans des registres très différents.

Mais ces moments d’écriture qui pourtant m’apportaient du plaisir étaient aussi chargés d’ambivalence. A quoi ça rime d’écrire, me disais-je, je ne pense pas avoir le talent permettant d’envisager de publier, je n’ai pas le rêve de devenir « écrivain » susceptible de vivre au moins en partie de sa plume. Alors taquiner la muse juste comme ça ? Ce n’est pas sérieux voyons maintenant que ma vie est installée dans des rails plus classiques : mariage, enfants, vie professionnelle stabilisée et fonctionnarisée. Ecrire comme ça, juste pour soi, ce n’est pas une pratique d’homme responsable qui doit s’investir à plein dans sa vie concrète et quotidienne, dans l’activité professionnelle dans laquelle il est censé développer une « carrière ». Et un journal intime c’est encore plus suspect. Si ce n’est pas celui d’un « grand écrivain » ou d’un mémorialiste ayant vécu des choses exceptionnelles, tenir journal ce ne peut être qu’une affaire d’adolescent, pour ne pas dire d’adolescente ou à la rigueur de femme au foyer plus ou moins désoeuvrée (bonjour les clichés !).

Là encore ma rencontre avec l’Association pour l’Autobiographie a joué son rôle. J’avais eu vent de son existence par des articles, la toute première fois, je crois, par un article du Monde des Livres sur le Journal de Lucile Desmoulins publié et commenté par Philippe Lejeune en 1996, article que j’ai gardé ce qui est significatif. J’avais trouvé d’emblée intéressante l’idée de cette association d’accueillir journaux et mémoires de personnes ordinaires. Je disposais d’ailleurs, venu de la famille de ma femme, de la copie d’un récit de vie un peu lacunaire mais très intéressant datant des années 1860 que j’ai effectivement déposé à l’association cette année, y adhérant dans la foulée. Mais du même coup ce sont mes propres écritures qui ont trouvé légitimation et donc sens. L’idée que nous étions nombreux à avoir ces pratiques d’écriture, l’idée que même non édité ce qu’on écrivait pouvait être lu par un micro lectorat, pouvait ensuite s’inscrire dans une continuité, être une petite part du patrimoine humain dans sa diversité, faire témoignage auprès de générations futures, tout cela rendait en quelque sorte plus licite l’activité d’écriture du non professionnel que j’étais.

J’avais aussi découvert début 1999 sur internet (déjà !) un site québécois « L’ intimiste » qui n’était pas un journal en ligne mais plutôt une réflexion autour de l’écriture intime et qui m’avait fait prendre conscience de l’importance et de la valorisation dont elle bénéficiait de l’autre côté de l’Atlantique, bien plus qu’en France. Ce site naturellement évoquait les nouvelles possibilités qu’offrait internet ce qui tout de suite m’avait interpellé et intéressé.

Ma première entrée date du 14 avril. J’y faisais le point sur mon rapport à l’écriture depuis mon enfance et sur le projet que je pouvais avoir désormais en recommençant l’écriture d’un journal personnel. J’y évoquais l’idée d’un journal avec une part intime mais qui soit aussi journal extime, fait de chroniques, de compte rendus subjectifs de lectures ou de spectacles, qui soit aussi « cahier d’admiration » pour rendre compte et conserver mes enthousiasme devant une œuvre, un paysage, une personne. C’est bien ce programme que j’ai suivi. D’emblée j’avais trouvé ma formule, un certain équilibre entre intime et extime et qui a prévalu depuis tout au long de ma pratique, sans changement majeur finalement que ce soit pendant les années où mes notes sont restées au fond de mon ordinateur ou ensuite lorsque je les ai mises en ligne, d’abord sur un site classique puis sur un blog. Dès que j’ai repris l’écriture c’était bien avec l’idée que ces pages avaient potentiellement des destinataires, qu’elles s’inscrivaient dans une forme de communication, fut-elle encore abstraite et renvoyée à un futur indéterminé.

Je suis frappé finalement par la constance du ton de mon journal avant et après sa mise en ligne. Il y a des nuances bien sûr, la communication y est désormais plus présente puisque immédiate, inscrite dans le présent même de l’édition en ligne mais à coup sûr l’idée d’un lecteur a été présente à partir du moment où j’ai repris, d’emblée j’ai su que j’écrivais pour moi mais que j’écrivais aussi dans le même temps et indissociablement pour autrui, que c’est cela qui créait la motivation, qui donnait sens.

samantdi, sur le chemin de 2006 à 19xx,
samedi 14 avril 2007

1999 : 38 - La soirée goutte d'eau

Un soir d'été chez Jeanne, dans le jardin de sa maison de campagne. Des bougies, un buffet joliment décoré, des gens que j'ai plaisir à retrouver, la soirée s'annonce joyeuse. Des convives passent de vieux 33 tours des années 80, que nous reprenons en choeur, l'ambiance est bon enfant. Maureen est excédée par cette musique qu'elle juge commerciale et déteste. Impatiente, elle commence par faire quelques réflexions, on lui répond, le ton monte. Quelqu'un éteint le son, l'ambiance devient électrique et c'est sous ce prétexte que commence une scène de ménage entre Niels et Maureen. Cette scène de ménage marque le début de la fin de notre amitié.

L'amitié reste un continent inexploré. Abreuvés d'histoires d'amour dès l'enfance, nous semblons croire que l'amitié, elle, va de soi, qu'elle s'écoule tranquillement au fil des années, dans la sérénité. Pourtant certaines de nos histoires d'amitié sont passionnelles et compliquées.

Mon histoire d'amitié avec Maureen était de celles-là. Maureen elle-même était passionnée, entière, passant de la joie la plus entière à un chagrin incompréhensible. Elle formait avec Niels un couple flamboyant, fatigant, sans concession. Je les aimais tous les deux et quand j'avais du mal avec ma propre vie, je me laissais glisser dans leur ombre, éternelle amie, pourvoyeuse de conseils et épongeuse de larmes. Leurs excès me reposaient des miens.

C'est lors de cette soirée chez Jeanne que pour la première fois Maureen m'a lassée. Une brèche s'ouvrait dans notre amitié : j'avais envie de m'amuser, de profiter de la douceur de ce soir d'été chez des hôtes charmants, j'en ai eu brusquement assez de l'atmosphère de drame qu'elle instaurait, une fois encore, la fois de trop.

Plusieurs années se sont écoulées avant que nous cessions de nous voir mais finalement, de l'année 1999, je retiens seulement ce moment là, cette sensation de froid intérieur et d'exaspération. D'un banal jeu de société était sortie à mon insu une lame de tarot, celle de l'ange noir de la rupture.

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