Comme s'il y avait un avant et un après. Avant, mais avant quoi ? Avant octobre-novembre...
Un avant, avec le premier Blé que je vais sortir, avec ma collègue graphiste. Je suis très fière d'être "responsable des publications", ça y est, cette fois, je tiens le bon bout, je vais pouvoir vivre de ma plume. Mon vieux désir d'enfance est en train de se réaliser, j'écris des articles pour le Blé n° 100 qu'on va consacrer à la lutte contre l'extrême-droite (préparation aux prochaines élections oblige...) Je consacre un article au "Mur" d'Alain Berliner, le réalisateur de "Ma vie en rose", une copine écrit un article sur la montée des périls dans l'Entre-deux-guerres.... Je lis un bouquin sur un commissaire de police bruxellois, dont on a pu prouver qu'il avait fait partie de milices d'extrême-droite.
Béhem, est ma dernière recrue - depuis qu'elle a participé à la rédaction du guide "Ville d'humanisme", elle écrit pour l'association. Ma première réunion de comité de rédaction se passe génialement. Je suis enchantée des personnes que je rencontre, dont Sara, qui va tellement me venir en aide, et Béhém est une femme formidable. Mais Béhem est souvent angoissée, elle passe par des moments difficiles, elle n'aime pas son métier (un simple gagne-pain, elle pourrait faire tout autre chose), elle rêve de rencontrer quelqu'un "je veux me marier, avoir une maison et quatre enfants - enfin, deux ce sera bien.." dit-elle souvent. Elle ne rêve que d'écrire un roman (sans y arriver), elle écrit dans la perfection (elle affectionne la belle phrase française, harmonieuse et balancée, avec une petite touche bien à elle, de ressenti et d'atmosphère fantastique). On s'entend magnifiquement. C'est une amie qui me fait beaucoup rire, qui met un peu de baume sur ma récente blessure sentimentale. Elle me montre (sans me juger), où j'ai fait erreur, la dimension de la parole est très importante dans notre amitié.
Et puis, avec elle j'explore des terres inconnues. Nous parlons beaucoup de religion, du christianisme et du judaisme. Elle a été la porte ouverte sur un monde, une religion, des êtres humains, des frères, dont j'ai mieux épousé l'histoire dramatique et intime. Les origines juives du christianisme... Je n'imagine pas un instant que tout cela puisse agacer mon mari. Quand je lui demande s'il est d'accord qu'on aille chercher Béhem chez elle, pour manger un bout, il dit oui tout de suite et va la chercher en voiture. Quand elle arrive, je suis super contente. Elle a un sourire vivant, un rire un peu tonitruant (mais j'ai l'habitude), des yeux qui fourmillent d'idées de toutes sortes. Mon fils l'aime bien, elle est contente chez nous, elle s'installe toujours dans le fauteuil rouge; je m'étends à demi dans le divan, telle Mme Récamier, on partage le couscous, le poulet, la fondue, tout ce qui atterrit sur la table familiale. Ce sont des moments de bonheur. Elle nous invite à passer une journée à la mer, dans l'appartement de ses parents, en voiture, elle raconte la Révolution française à mon fils, la Révolution russe, il est passionné. Elle me raconte un peu l'histoire de sa famille, des Juifs russes originaires de Pologne pour son père, des Juifs russes d'origine bessarabienne pour sa mère.
Comme c'est le cas pour beaucoup, un grand trou noir la sépare de ses ancêtres, il y a eu la Shoah, le stalinisme, l'assassinat de son grand-père, dans une lointaine cité soviétique, après un procès rapide, les pogroms. Cette foi me fascine, j'y trouve d'étranges racines - que je n'ai pas vraiment trouvées dans le catholicisme (et pour cause!) je me suis éloignée des cultes, de la pratique, je lui ai tourné le dos. Mettons que je sois une mystique laïque, militant pour la séparation de l'Eglise et de l'Etat. Mais mystique.
En mars, mon directeur m'a demandé si je voulais bien assurer la coordination du service culturel. Oups! Surprise! Stupéfaction ! Je lui ai demandé un temps de réflexion; il me semblait que je ne pouvais pas dire non. J'aurais dû dire non. Car j'hésitais. J'avais eu une prise de bec avec une collègue - Dieu! Qu'elle m'avait agacée! Mais cela ne justifiait pas la prise de bec. Et puis, il y a l'autre, la harceleuse, si j'accepte la coordination du service, elle va me tomber dessus, c'est sûr. Hésitation, hésitation, j'ai fini par dire oui. Je me voyais dans une sorte de période où tout me souriait, professionnellement, j'écrivais aussi beaucoup pour moi, des textes courts, de la poésie, je fréquentais un cercle littéraire, j'allais à des vernissages... Enfin! J'y étais!
J'avais à peine dit oui que les ennuis ont commencé. Outre que j'avais un surcroît de travail, (je travaillais souvent le samedi, même si ce travail consistait à organiser un café citoyen, à assister à une pièce de théâtre d'école au fin fond de Bruxelles, à partir à l'Assemblée générale du mouvement à Liège...) je n'avais plus le temps de respirer. Me coltiner des caisses avec des boissons, des chips, c'était ça aussi mon boulot. Tant mieux, me disais-je parfois. Pour ce qui était du coeur, je considérais que tout était terminé, alors... Mon mari était content, jamais je n'avais mieux gagné ma vie, ce qui était une belle revanche par rapport à mes débuts.
J'ai aussi décidé de me soigner, car j'avais de plus en plus mal au bras droit, je suis allée consulter une rhumatologue, en apportant les derniers clichés de scanner... ouh là là ! Le bilan n'était pas top. J'avais le cou tout à fait raide, la moëlle épinière resserrée à 50%, au niveau de la 5ème et de la 6ème vertèbres, je devais porter une minerve semi-rigide, faire de la kiné, passer une IRM, 3/4 h dans une machine, dans une sorte de cage qui emprisonne la tête et la nuque, avec juste une poirette pour appeler à l'aide si je souffre de claustrophobie. Le verdict est tombé, (mon premier verdict...), hernie discale cervicale, à opérer si je ne voulais pas être paralysée du bras. La panique! La terreur! Une opération! Je revoyais ma mère après son opération du poumon, sa cicatrice de 10 cm, ses côtes cassées, ses drains gigantesques, l'infection qui avait suivi.
Au boulot aussi, c'était dur, bien sûr, le directeur ne me soutenait pas comme il avait promis de le faire. Il me laissait me débrouiller au milieu de problèmes insurmontables. Je souffrais à nouveau de stress, de migraines épouvantables, qui me forçaient à me coucher, toutes affaires cessantes, la déprime guettait.
Mon amie Béhem me soutenait beaucoup, on travaillait ensemble - on travaillait au plan d'un dossier historique sur la Shoah, qu'elle avait promis, en vue de la projection de deux films, "La vie est belle" et "Train de vie". Le plus étrange est que l'après-midi où on a travaillé ensemble, on a ri. Et pourtant, nous reparlions de choses tellement tragiques! Son dossier était en béton. C'était compter sans la collègue qui s'occupait de ce projet et qui n'attendait que cette occasion de nous tomber dessus : sur Béhem parce qu'elle est juive et que c'est l'occasion de lui glisser "la" peau de banane: "pourquoi les "Juifs" font aux Palestiniens ce qu'on leur a fait en 40-45?" et sur moi parce que j'étais devant un dilemme. En bonne cooridinatrice, je ne pouvais voir que le devenir, la réputation du service, même si cela entrait en conflit avec une amitié très chère, donc, un sentiment personnel.
Béhem a très bien répondu. Point par point. Et moi, j'étais coincée. Harcelée de mails, de coups de fil à la maison, de lettres que cette collègue venait déposer dans ma boîte... PUisque je devais travailler à la maison avec ma collègue graphiste (nous n'avions toujours pas de matériel informatique au bureau)... Courir entre appartement et bureau, ce n'était pas tenable. Comme quoi, j'ai longtemps eu l'art de me placer dans des situations insurmontables. Curieux.
Le médecin m'a mise en arrêt de travail pour le mois de juillet 99, j'ai continué malgré ça, en demandant à mon directeur de respecter le rythme de mes allées et venues, il a dit oui, et il est parti en vacances en lançant un appel de candidatures pour l'engagement d'un coordinateur de service. On m'avait dit que ce serait secret, tout le monde l'a su. Je me suis trouvée devant la gageure de chapeauter un service pendant deux ou trois mois, sans en avoir la légitimité. A mon retour de congé, fin août, j'ai reçu une lettre dictatoriale - pardon, directoriale, une lettre véritablement procédurière, l'étau se resserrait, je commençais à craquer. A force, le harcèlement fait son effet. Et mon mari me voyait me défaire, pâlir sous les coups successifs, les lettres, la peur de l'opération.
Tout début septembre, j'ai appelé mon médecin généraliste, elle m'a mise en congé - la rhumatologue a confirmé, s'est insurgée: "comment! Vous travaillez encore!" - je suis allée chez le neuro-chirurgien, l'opération était programmée pour le 1er octobre, je crevais de trouille... Un copain me disait "oh! Après ça, ne t'en fais pas, tu ne devras plus travailler."
A la maison, j!ai reçu encore deux e-mails de la collègue indélicate. J'ai appelé un ami, juge à la cour du travail, pour rédiger une réponse qui me couvre; quant à Béhem, elle a vu son dossier... Et sa facture, refusés et elle a dû entamer une procédure pour être payée, "Y a d'la joie... Ta, la, ta, ta, ta, ta, y a d'la joie!" Après quoi, elle est partie en vacances et le 30 septembre, mon mari et mon fils m'ont conduite à l'hosto...
A suivre